J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages
Part 2
Le grave Conrart, dans l'_Éloge_ qu'il a fait de son ami, n'est pas aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte confirmer les malicieux récits de l'auteur des _Historiettes_. «Sous la minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande et magnifique princesse; _et il n'y avoit point d'homme de sa condition qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur oeil_. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent, quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari les sources d'où les premières avaient coulé.»
L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste, nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre sans argent. La Reyne luy dit:--Allez chez le trésorier, luy dire de ma part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:--Monsieur, tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle veut que je fasse; venez demain matin.--Il y alla.--Elle en a marqué deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.--Il fut payé. Il dit que cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent; et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.
Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières, furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse, il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de l'Académie.
Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas à la hauteur de ses modèles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent l'auteur des Sonnets et des Épigrammes, et qui justifient ce passage de l'Éloge de Conrart, où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond que judicieux». Ces premières poésies se composent de stances, de quelques élégies et de vers destinés à des ballets ou à des divertissements, comme on en faisait tant à cette époque, et qu'on peut lire dans le volume des _OEuvres poétiques_ publié par l'auteur en 1646. Aucune de ces petites pièces n'est restée dans la mémoire de la postérité: les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et le savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans ses _Observations sur Malherbe_.
Voici, par exemple, des vers commandés expressément par Marie de Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont Scipion de Gramont avait réglé la marche, tirée de la fable de Psyché. La musique était de l'organiste de La Barre:
POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON.
Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers, Par son royal hymen les rendit plus augustes. Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster? Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes, Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter?
THÉMIS.
France, à qui tous les dieux amis Parlent aujourd'huy par Thémis, Escoute mes devins oracles: C'est un bruit connu dans les cieux Que ton Roy fera des miracles Et ta Reyne des demi-dieux.
CÉRÈS.
Ne vous flattez point d'espérance, Amans, vostre persévérance, Ne gaigne rien de m'assaillir; Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe Vous feroit enfin recueillir? Votre moisson serait en herbe.
FLORE.
Dessous mes pas naissent les roses; Mon lustre efface toutes choses, Et mes yeux font le ciel plus doux. Mon sort, par dessus les plus belles, Me donnant un dieu pour époux, M'a mise au rang des immortelles[7].
[7] _Discours du Ballet de la Reyne._ Paris, Jean Sara, 1619, in-8º.--Reproduit dans les OEuvres poétiques de Gombauld, 1646, et dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix. Genève, Gay, 1868, II (207-211).
Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les styles, depuis le plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin le couplet de Pomonne que nous n'osons point citer), en passant par l'épigrammatique et par le gracieux.
Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernière rime vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette sorte, «si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle pensée...» Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses _Observations_. Théophile, au contraire, venait de la voir disparaître quand il disait, dans sa _Prière_ aux poëtes de ce temps:
Saint-Amand sçait polir la rime, Avec une si douce lime Que son luth n'est pas plus mignard, Ny Gombauld dans une élégie, Ny l'épigramme de Maynard, Qui semble avoir de la magie[8].
[8] Théophile.--OEuvres, édit. 1636, 3e part., p. 42.
Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période, car il est adressé à Philis, probablement à celle dont parle Tallemant des Réaux:
Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde; Et desjà les desmons menoient par l'univers Les funestes oyseaux, les fantosmes divers, Et des songes divers la troupe vagabonde,
Quand Morphée emprunta la chevelure blonde, Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers, Et mille autres appas d'un long crespe couverts, Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.
Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs, Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs, Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.
Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez! Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte, Et que vostre colère épargne ses beautés[9].
[9] Poésies de Gombauld, édit. 1646.
M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé pour Marie de Médicis elle-même; l'allusion est, en effet, assez transparente:
S'il est vrai que Philis ne regarde personne Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour, S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;
Amant, heureux amant, digne d'une couronne, Dont ses augustes yeux demandent le retour, Qui retarde tes pas? quel aimable séjour, Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?
Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi; Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi, Et que chacun se plaint de son indifférence.
Mais un secret effroi cause tes déplaisirs: Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence; Que son coeur est contraire à ses propres désirs.
Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus délicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la brillante cour de Marie:
Amour, dispense-moy de servir davantage; Il est temps désormais de vivre en liberté. Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté, Je rende à ton empire un éternel hommage?
Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge, Et riche du butin que tu m'as emporté, Laisse à la fin mon coeur comme un lieu déserté, Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.
Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy, Consultait ce tyran qui respondit ainsi: --Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre.
Esteindrois-je le feu qui te donne le jour? Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre, Et la vie a son terme en celuy de l'amour.
On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de petites pièces aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs élèves, Maynard et Racan, étaient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la réputation de Gombauld, comme poëte et comme courtisan, grandissant peu à peu, il fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous ne connaissons pas d'une manière assez précise la date de son entrée à l'hôtel de Rambouillet, pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque de la disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour de Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et de guerres. Que fit même Gombauld pendant ces quatre années, et quel fut son asile? Nous ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que notre poëte fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs lettrés de l'hôtel de Rambouillet.
Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour se consacrer tout entière aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitués du Louvre était peu fait pour séduire cette femme aimable, chez qui le sentiment de la dignité personnelle était aussi vif que celui des convenances morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de la cour, elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu que ce fût un monde à elle, poli, distingué, élégant, lettré. Son hôtel, qu'elle habitait en 1612, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse, que le charme de sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour, et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant auprès d'elle[10]». Ce fut, à proprement parler, le rendez-vous de la bonne compagnie; «l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y naquit, s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent à respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité»; et M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique quand il a dit: «A l'hôtel de Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient reçus, quelle que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul effort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands seigneurs, et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Vivonne[11].»
[10] Livet.--_Précieux et Précieuses._
[11] _V._ Cousin.--_Madame de Sablé._
Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa toujours un culte véritable pour la société élégante et polie, ne pouvait manquer de devenir, comme eux, un hôte assidu du salon de la célèbre marquise. Malherbe visitait déjà Mme de Rambouillet dès 1613, comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans laquelle il raconte au savant Provençal ce qui s'est passé dans une réunion à laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait été admis à l'hôtel vers cette époque, alors que sa faveur près de la Régente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps après la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire vers 1622, il était l'un des visiteurs les plus aimés de Mme de Rambouillet, qui le menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons formaient comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture, Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette époque, les familiers du cénacle; et les trois gentilshommes poëtes, Gombauld, Malherbe et Racan, y représentaient presque seuls, à l'origine, l'élément littéraire.
II
L'ENDYMION.--L'AMARANTHE.--MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)
La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus heureuse de toute la carrière de notre poëte.
Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant cette période, par deux oeuvres qui firent quelque bruit, et sur lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des Lettres.
La première est un roman en prose, l'_Endymion_, tout rempli d'allusions d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli.
La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit prendre rang dans un certain cycle d'oeuvres analogues, qui donnent la note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée _Amaranthe_, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'_Astrée_ de d'Urfé, des _Bergeries_ de Racan, et de la célèbre _Sylvie_ de Mairet.
Mais, avant de parler de ces deux oeuvres, il sera bon, pour mieux faire connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique et moral.
En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original et ressemblant:
«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme Timante du _Misanthrope_, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère, Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du coeur et de l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie; noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si, comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]...»
[12] Livet.--_Précieux et Précieuses._
Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à toute épreuve, ses moeurs sages et bien réglées; qu'il avoit le coeur aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse; l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte, fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré...»
Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la _Comédie des Académistes_.
L'_Endymion_ parut en 1624.
Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de moeurs de Gomberville, de La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour la Reine-Mère, sa protectrice.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre 1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard, n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits connus de tout le monde!
«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois, c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour, et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait bien valoir ce qu'il lit...»
A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur désirait apporter dans l'exposition de son oeuvre:
«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il s'y devoit prendre.
»--Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray avec mon livre.
»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:
»--Cela sera-t-il bien ainsi?
»--Ouy, Monsieur, fort bien.
»Il s'approche et commence à lire.
»--Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop haut? Est-il assez respectueux?
»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.
»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que, pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust veûs, et qu'elle l'eust sceû.
»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_ à la Reyne-Mère...»
Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode, n'eût pas obtenu le moindre succès[13].
[13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui, en trois lignes de ses _Jugements des savants_, commet à son sujet deux graves erreurs: «Son _Endymion_, dit-il en parlant de Gombauld, est le _fruit du premier âge_, et l'approbation qu'il en reçut du public lui augmenta le courage que le succès de ses _autres poésies_ entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.--Un fruit du premier âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis, le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir relever spécialement ces deux erreurs.
«Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision...»--M. de Musset n'a-t-il pas une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.
La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:
«Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres, j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses, nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et pour la félicité du monde... Puisqu'il est ainsy, Madame, que les qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre Majesté daigne gratifier,--Madame,--son très-humble, très-obéyssant et très-fidelle suject et serviteur,--Gombauld.»
[14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du moins à l'illustrer magnifiquement! «... Nostre bien aymé Nicolas Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége, nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé l'_Endymion_, composé par le sieur de Gombauld, pour l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne, nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu faire de grandes dépenses, etc...»--Le magnifique frontispice gravé porte pour titre: «L'_Endymion de Gombauld_.» Et au bas on lit: «A Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»
Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations, une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au Lecteur».