J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages
Part 1
LA SAINTONGE ET L'AUNIS A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
J. OGIER DE GOMBAULD
1570-1666
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES
PAR RENÉ KERVILER Ancien élève de l'École polytechnique. Membre correspondant du Comité des Travaux historiques. Auteur des _Études sur le groupe académique du chancelier Séguier_.
[Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]
PARIS AUG. AUBRY, ÉDITEUR _Libraire de la Société des Bibliophiles françois_ 18, rue Séguier, 18
MDCCCLXXVI
AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
_Les Académiciens bibliophiles._ Série d'études publiées dans le _Bibliophile français_.--Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.
_La Bretagne à l'Académie française._ Série d'études en publication dans la _Revue de Bretagne et de Vendée_ depuis 1873.--Nantes, V. Forest et E. Grimaud.
_Le Chancelier Pierre Séguier_, second protecteur de l'Académie française, etc.--Paris, Didier, 1874, in-8º, et 1876, in-18.
_Jean de Silhon_, l'un des quarante fondateurs de l'Académie française.--Paris, Dumoulin, 1876, in-8º.
_Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre de Caumartin_, etc.--Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8º.
_La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond_: Étude publiée dans le _Correspondant_, livraisons des 10 et 25 mars 1876.
_Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine_ au commencement et à la fin de l'occupation romaine.--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1874, in-8º. Cartes.
_Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la Bretagne._--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8º.
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
_Un Bourgeois lettré au XVIIe siècle: Valentin Conrart_.--1 vol. avec lettres et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de Barthélemy).
_Chapelain vengé._--1 vol. avec lettres et poésies inédites.
_La Cour académique du Palais-Cardinal._--2 vol.
Extrait de la _Revue d'Aquitaine_
et
tiré à cent exemplaires
Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.
A MONSIEUR LOUIS AUDIAT
Bibliothécaire de la ville de Saintes,
Membre correspondant du Comité des Travaux historiques,
Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge
HOMMAGE ET SOUVENIR
de son tout dévoué,
RENÉ KERVILER.
_L'unité du travail, la durée du zèle, la persévérance de la passion, l'ardeur de la convoitise et l'honnêteté du but... voilà comme on réussit quelquefois dans le monde._
CUVILLIER-FLEURY.
(_Études historiques._)
LA SAINTONGE ET L'AUNIS
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
JEAN OGIER DE GOMBAULD
(1570-1666)
On sait de cent auteurs l'aventure tragique Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.
Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux, dans le quatrième chant de son _Art poétique_, consacre au poëte favori de Marie de Médicis, et nous y saisissons cet aveu précieux à recueillir, que Gombauld fut très-goûté et fort loué par ses contemporains. La verve caustique du législateur du Parnasse laisse rarement échapper de ces traits à double portée, qui frappent d'un côté, qui guérissent de l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait s'attaquer «au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663[1]», et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point passagère; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la même arme envers le vieux poëte, quand, parlant des sonnets sans défaut, il prononça cet arrêt:
A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville En peut-on admirer deux ou trois entre mille.
[1] Chapelain.--_Mélanges_ tirés de ses Lettres manuscrites.
Or, on sait qu'à ses yeux sévères
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne point se montrer trop dédaigneux du talent poétique de Gombauld, et le succès qu'eurent ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe siècle suffirait, au besoin, pour nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue carrière. On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup d'anciens auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui prouve que Boileau a eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition de luxe des _Épigrammes_ de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est déjà épuisée, et que des maîtres en _l'art de bien dire_, parmi lesquels nous citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'étant donné la peine de relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du poëte saintongeois, n'ont pas hésité à le ranger parmi les plus éminents des quarante fondateurs de l'Académie française[2].
[2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale d'_Amaranthe_, dans son _Cours de littérature dramatique_ (Paris, Charpentier, 4 vol. in-12).--M. Pierre Barbier a consacré près de cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses _Études sur notre ancienne poésie_ (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol. in-8º).--M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des _Précieux et Précieuses_ (Paris, Didier, in-8º et in-18).--M. Paul de Musset l'a compris dans sa galerie des _Originaux du XVIIe siècle_ (Paris, Charpentier, 1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que la publication du roman allégorique d'_Endymion_. Or, Tallemant affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de Louis XIII, et l'_Endymion_ ne parut qu'en 1624, etc.
Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque française_; les frères Parfaict, dans leur _Histoire du Théâtre-Français_; Sabathier de Castres, dans ses _Trois Siècles littéraires_; Lefort de la Morinière, dans sa _Bibliothèque poétique_; La Harpe, en plusieurs chapitres de son _Cours de littérature_, ont diversement apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle, Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle.
Les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux contiennent une foule de détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution.
I
JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.--MARIE DE MÉDICIS.--LES BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.--SONNETS (1570-1620).
«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'_Éloge_ qu'il lui a consacré en tête de ses _Traités et Lettres posthumes sur la religion_, «étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est l'_Éloge_ de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort...» Il est vrai qu'il y a un _si_: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de près de cent ans, et les _Dictionnaires_ de Bayle et de Moréri lui donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers 1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études.
[3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).--Nos recherches pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par conséquent assez difficile à retrouver.
Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit arrivé à Paris tout au commencement du règne du _bon Roi_. Les témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de sa naissance à l'année 1570.
L'abbé Joly, dans ses _Notes au Dictionnaire de Bayle_, discute cette question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel: «Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes, il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil d'_Épigrammes_ en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables productions dans un âge si avancé?...» Sans discuter ici les motifs allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance.
Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman d'_Endymion_, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624, «un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement avancé.
Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était «d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.» Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa mort.
[4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier avait été parent rapproché des auteurs des _Lettres_. M. le comte de Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit _Ogier de Gombauld_ comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien un simple nom propre?... Autant de problèmes que, seuls, des actes authentiques pourraient résoudre.
[5] Balzac, dans ses _Lettres_ à Chapelain, publiées en 1873 par M. Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4º), parle souvent, vers 1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes, l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la Table, comme ses frères.
[6] Tallemant était aussi de la religion protestante.
Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et, faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris, le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a départies la Providence.
Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant, lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour du roi Henri IV.
Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld, raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles _le Rousseau_. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela, et luy entretenoit un cheval et un laquais.»
En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité... il avait le coeur aussi noble que le corps... l'âme droite... l'esprit élevé...»; malgré tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle son apprentissage de courtisan.
La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux pieds des déesses du jour.
La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa réputation par ses _Désespoirs amoureux_. Gombauld prit modèle sur Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de circonstance... «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant, et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld «ne tarda pas à être connu et estimé».--«Henri IV, dit-il, ayant été malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld, quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres...»
Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de _Jeune_ attribuée, en 1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666! Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le _Recueil de diverses poésies sur le trépas de Henri le Grand_, publié in-4º à Paris en 1611, par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse.
C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'oeuvre. Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment.
L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière. On croirait plutôt lire une page de roman détachée des _Trois Mousquetaires_ ou des _Mille et une nuits_. Mais cette aventure, s'il faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de l'authenticité.--La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610, pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains sur la tête du Roi... Le moment, on le voit, est solennel, et la situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis, que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire, ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui, frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à Florence... et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld, qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis d'Uxelles, aux cheveux roux.
Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:
«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M. d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M. d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:--Il dit qu'il ne le connoit point.--Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau pour l'autre.--Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut voir des ouvrages de nostre homme.
»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le faisoit.--Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.--Il y fut mis pour douze cens escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:--Vous aviez raison de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois être aussi bien avec elle.--La Reyne le cherchoit partout des yeux. La princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de l'affection pour luy.»
Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des _Historiettes_ que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui voudront le lire dans le style imagé de Tallemant... «Il nie cependant, ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il «que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à Florence...»