Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé

Part 8

Chapter 83,887 wordsPublic domain

«Vous prenez donc nos amis pour des voleurs,» dit le chevalier du cadenas.--«Je n'ai point dit cela, beau chevalier, reprit Wamba; mais un voyageur peut soulager son cheval en le déchargeant d'un fardeau inutile, et un homme soulager son semblable en lui ôtant ce qui est la source de tout mal. Je ne veux donc pas injurier ceux qui rendent de tels services; seulement je voudrais avoir laissé ma malle et ma bourse chez moi, si je rencontrais ces braves gens dans ma route, afin de leur éviter la peine de m'en débarrasser.»

«Nous devons prier pour eux, mon ami, nonobstant l'idée flatteuse que tu en donnes.»--«Je prierai pour eux de tout mon coeur, mais à la maison et non dans la forêt, comme l'abbé de Saint-Bees, qu'ils contraignirent à dire la messe dans le creux d'un arbre qui lui servit de stalle.»--«Quoi que tu puisses en penser, Wamba, ces yeomen ont rendu de grands services à Cedric au château de Torquilstone.»--«J'en conviens, mais c'était en guise de trafic avec le ciel.»

«De trafic avec ciel! Que veux-tu dire par là?»--«Rien de plus simple: ils font avec le ciel une balance de compte, suivant que notre vieil intendant le pratiquait dans ses écritures, suivant que l'établit le juif Isaac avec ses débiteurs: comme ce dernier, ils donnent peu et prennent beaucoup; calculant sans doute en leur faveur, à titre d'usure, sept fois la somme que la sainte Bible a promise sur les emprunts charitables.»

«Donne-moi un exemple de ce que tu entends; je ne sais rien des chiffres ou règles d'intérêt en usage.»--«Puisque votre valeur a l'intelligence si bouchée, je vous dirai que ces gens balancent une bonne action avec une qui n'est pas aussi louable; par exemple, ils donnent une demi-couronne à un frère mendiant, sur cent besans d'or pris à un gros abbé; ou ils caressent une jolie fille dans un bois, en respectant une veuve ridée.»--«Laquelle de ces actions est la bonne, et quelle est celle qui ne l'est pas?» demanda le chevalier. «Bonne plaisanterie! bonne plaisanterie! dit Wamba; la compagnie des gens d'esprit aiguise l'intelligence. Je vous assure que vous n'avez rien dit d'aussi bien, sire chevalier, lorsque vous chantiez matines avec le saint ermite; mais, pour suivre mon raisonnement, vos braves gens de la foret bâtissent une chaumière en brûlant un château; ils décorent une chapelle et pillent une église; ils délivrent un pauvre prisonnier et mettent à mort un shériff[22]; ils secourent un franklin saxon, et jettent dans les flammes un baron normand. Ce sont enfin de gentils voleurs, d'honnêtes brigands; mais il vaut toujours mieux les rencontrer quand leur balance n'est pas de niveau.»

Note 22: Sorte de préfet ou chef de comté en Angleterre. A. M.

«Et pourquoi cela? dit le chevalier; parce qu'alors ils éprouvent de la contrition et tâchent de rétablir l'équilibre, vu que cette balance ne penche jamais du bon coté; mais quand elle est de niveau, malheur à ceux qu'ils rencontrent. Les premiers voyageurs qu'ils trouveront après leur bonne action à Torquilstone, seront écorchés tout vifs. Et cependant, ajouta le bouffon en se rapprochant du chevalier, il y a dans les bois des compagnons encore plus dangereux que les outlaws.»

«Et que peuvent-ils être? je crois, dit le chevalier, qu'il ne s'y trouve ni loups, ni ours.»--«Les hommes d'armes de Malvoisin, répondit Wamba; sachez que dans un moment de trouble, une demi-douzaine de ces hommes est plus dangereuse qu'une bande de loups enragés. À l'heure qu'il est, ils attendent leur proie, et ils ont recruté les soldats échappés de Torquilstone; et si nous en rencontrions une bande, elle nous ferait payer un peu cher nos exploits. Maintenant, sire chevalier, permettez-moi de vous demander ce que vous feriez si deux de ces gens fondaient sur nous.»--«Je les clouerais contre terre avec ma lance s'ils osaient s'opposer à notre passage.»--«Mais s'ils étaient quatre?»--«Je les ferais boire à la même coupe.»--«S'ils étaient six, pendant que nous ne sommes que deux, ne vous rappelleriez-vous pas alors le présent de Locksley?»--«Quoi! je demanderais du secours contre une pareille canaille[23], qu'un vrai chevalier chasse devant lui, comme le vent chasse les feuilles desséchées!»--«Alors, je vous prierai, sire chevalier, de vouloir bien me permettre d'examiner de plus près le cor dont le son a un pouvoir si merveilleux.»

Note 23: Le texte porte _rascaille_, mot imité du français _canaille_, et qui vient de _rascal_, faquin. A. M.

Le chevalier, pour satisfaire à la curiosité du Bouffon, détacha le cor de son baudrier et le remit à Wamba, qui aussitôt le pendit à son cou: _tra-lira-la_, dit-il en chuchotant les notes convenues. «Je connais ma gamme aussi bien qu'un autre.»--«Que veux-tu dire, faquin? rends-moi ce cor.»--«Contentez-vous, sire chevalier, de savoir que j'en aurai soin. Quand la valeur et la folie voyagent ensemble, la folie doit porter le cor, parce que c'est elle qui souffle le mieux.»--«Wamba, ceci passe les limites du respect, dit le chevalier noir, prends garde de mettre ma patience à bout.»--«Point de violence, sire chevalier, dit Wamba en s'écartant à une certaine distance du champion impatienté, ou la folie vous montrera qu'elle a une bonne paire de jambes, et laissera la valeur chercher toute seule sa route à travers la forêt.»

«Tu m'as vaincu, Wamba, reprit le chevalier; tu as fait vibrer une corde sensible; d'ailleurs, je n'ai pas le temps de me quereller avec toi: garde le cor, et poursuivons notre chemin.»--«Vous me promettez de ne point me maltraiter, sire chevalier, dit Wamba.»--«Je te le promets, faquin.»--«Foi de chevalier! continua Wamba en se rapprochant avec précaution.»--«Foi de chevalier! mais hâtons-nous.»--«Ainsi donc, voilà la valeur et la folie réconciliées encore une fois, dit le bouffon en se replaçant sans crainte auprès du chevalier noir; je n'eusse pas aimé un coup de poing comme celui que vous appliquâtes au moine, quand sa piété roula comme une quille sur le sol; et maintenant que la folie porte le cor, il est temps que la valeur se lève et secoue sa crinière; car si je ne me trompe, je vois là-bas de la compagnie qui nous attend.»

«Qu'est-ce qui te fait juger ainsi? dit le chevalier. Je viens de voir étinceler à travers le feuillage quelque chose qui ressemble à un morion. Si c'étaient d'honnêtes gens ils suivraient le sentier; mais cette broussaille est une chapelle choisie par les clercs de Saint-Nicolas.»--«Par ma foi, dit le chevalier en baissant sa visière, je crois que tu as raison.» Il la baissa bien à point; car à l'instant trois flèches lui arrivèrent au front, et l'une d'elles lui fût entrée dans la cervelle si le casque ne l'eût garantie; les deux autres furent parées par le bouclier qui pendait à son cou.»

«Grand merci, ma bonne armure. Wamba, il faut montrer de la vigueur,» dit le chevalier; et il se précipita vers le taillis. Il y fut entouré par sept individus qui se firent contre sa fougue un rempart de leurs lances. Trois de ces armes le touchèrent et se brisèrent comme si elles eussent rencontré une tour d'airain. Les yeux du chevalier noir semblaient lancer le feu à travers les ouvertures de sa visière. Il se leva sur ses étriers, et, avec une dignité singulièrement imposante, il s'écria: «Que signifie ceci, mes maîtres?» Les assaillans ne lui répondirent qu'en tirant leurs épées et en l'attaquant de toutes parts avec ce cri: «Mort au tyran!»--«Ah! saint Édouard! saint Georges! dit le chevalier noir en abattant un homme à chaque invocation, il y a donc ici des traîtres?»

Les agresseurs, quelque déterminés qu'ils fussent, se tenaient hors de la portée d'un bras qui à chaque coup donnait la mort; et il était à présumer que sa seule valeur allait mettre en fuite tous ceux qui l'assaillaient, quand un chevalier couvert d'armes bleues, qui jusqu'alors s'était tenu en arrière, fondit sur le noir fainéant; mais, au lieu de le frapper de sa lance, il la poussa contre le cheval que celui-ci montait, et qui tomba blessé à mort. «C'est le trait d'un lâche et d'un félon!» s'écria le chevalier noir en tombant avec son coursier.

En ce moment, le bouffon prit son cor dont le bruit soudain fit retirer un peu les assassins, et Wamba, quoique mal armé, ne balança point à voler au secours du chevalier noir. «Lâches! s'écria celui-ci, n'avez-vous pas honte de reculer au seul bruit d'un cor?» Animés par cette apostrophe, ils attaquèrent de nouveau le noir fainéant, qui n'eut d'autre ressource que de s'adosser contre un chêne et de se défendre l'épée à la main. Le chevalier félon, qui avait pris une autre lance, épiant le moment où son redoutable antagoniste était serré de plus près, galopa vers lui dans l'espoir de le clouer avec sa lance contre l'arbre, lorsque Wamba fit encore échouer ce projet. Le bouffon, suppléant à la force par l'agilité, et étant dédaigné par les hommes d'armes, occupés d'un objet plus important, voltigeait à quelque distance du combat, et il arrêta l'élan du chevalier bleu, en coupant les jarrets de son cheval d'un revers de son couteau de chasse. Le cheval et le cavalier mordirent aussitôt la poussière; mais la situation du chevalier du cadenas n'en était pas moins périlleuse, car il était assailli par plusieurs hommes complétement armés, et il commençait à s'épuiser par la violence de ses efforts réitérés sur tous les points, quand une flèche inconnue et soudaine étendit par terre celui des combattans qui le harcelait le plus; et presque au même instant une bande d'archers ayant à leur tête Locksley et le moine, sortirent du taillis et se ruèrent sur les marauds qu'ils tuèrent ou blessèrent tous dangereusement. Le chevalier noir remercia ses libérateurs avec une dignité qu'ils n'avaient pas remarquée jusqu'alors; car on le prenait plutôt pour un soldat courageux que pour un personnage de haut rang.

«Avant de vous témoigner ma reconnaissance, mes braves amis, leur dit-il, il importe que je sache quels sont ces ennemis que je n'avais point provoqués.» Wamba leva la visière du chevalier bleu qui paraît être le chef de ces bandits. Aussitôt le bouffon courut au chef des assassins, qui, froissé par sa chute et embarrassé sous son coursier blessé, ne pouvait ni fuir ni opposer aucune résistance.

«Venez, vaillant chevalier, lui dit Wamba, il faut que je sois votre armurier après avoir été votre écuyer. Je vous ai démonté, et je vais maintenant vous délivrer de votre casque.» En parlant ainsi, et sans cérémonie, il dénoua les cordons du casque qui, roulant sur le sol, montra au chevalier noir des traits qu'il était loin de présumer. «Waldemar Fitzurse! dit-il frappé de surprise; et quel motif a pu pousser un homme de ton rang et de ta naissance à une expédition aussi infâme?»

«Richard, lui répondit le chevalier captif en le regardant avec fierté, tu connais peu le coeur humain, si tu ne sais pas à quoi l'ambition et la vengeance peuvent entraîner un fils d'Adam.»--«La vengeance! dit le chevalier noir; je ne t'ai jamais fait aucun mal; tu n'as rien à venger sur moi.»--«Ma fille, Richard, dont tu as dédaigné l'alliance, n'était-ce pas une injure que ne peut pardonner un Normand, dont le sang est aussi noble que le tien?»--«Ta fille! reprit le chevalier noir, et telle est la cause de ton inimitié et qui te portait à vouloir me tuer!... Mes amis, éloignez-vous un peu, j'ai besoin de lui parler seul... Maintenant que personne ne nous entend, Waldemar, dis-moi la vérité: qui t'a porté à cet acte de scélératesse?»--«Le fils de ton père, répondit Waldemar, et en agissant ainsi, il vengeait à son tour ta désobéissance envers ton père.»

Les yeux de Richard, étincelèrent d'indignation, mais il reprit bien vite son sang-froid ordinaire. La main sur le front, il resta un moment à regarder Fitzurse dans les traits duquel éclataient l'orgueil et la honte à la fois. «Tu ne me demandes point grâce, Waldemar, dit le roi.»--«Celui qui est sous les griffes du lion n'ignore pas, dit Fitzurse, qu'il ne peut en attendre.»--«Reçois-la donc sans l'avoir demandée, répond Richard; le lion ne se repaît point de cadavres. Garde ta vie, mais à la condition que dans trois jours tu quitteras l'Angleterre, et tu iras cacher ton infamie dans ton château normand, et que tu ne citeras jamais le nom de Jean d'Anjou comme ayant quelque chose de commun avec ta félonie. Si tu foules encore le sol anglais après le temps que je t'ai accordé, attends-toi à mourir, ou si tu souffles un mot qui puisse porter atteinte à l'honneur de ma maison, de par saint Georges l'autel même ne te servirait pas de refuge; je te ferai pendre aux créneaux de ton propre château pour servir de pâture aux corbeaux. Qu'on donne un cheval à Locksley, car je vois que vos archers se sont emparés de ceux qui étaient libres, et qu'il parte sain et sauf.»--«Si je ne jugeais que la voix de celui qui me parle de droit à son obéissance, répondit Locksley, je lancerais à ce scélérat une flèche qui lui épargnerait la fatigue d'un plus long voyage.

«Tu portes un coeur anglais, Locksley, dit le chevalier noir, et tu as bien pensé en jugeant que j'avais droit à ton obéissance. Je suis Richard, roi d'Angleterre.» À ces mots prononcés avec le ton de majesté convenable au rang élevé et au caractère noble de Coeur-de-Lion, tous les archers mirent le genou en terre devant lui. Ils lui prêtèrent serment et implorèrent le pardon de leurs offenses. «Relevez-vous, mes amis, dit Richard d'un ton gracieux et les regardant d'un oeil dans lequel l'expression de sa bonté naturelle avait déjà fait place à celle du ressentiment, tandis que ses traits ne conservaient aucune trace de la lutte terrible, sinon que son teint était encore animé; relevez-vous, dit-il, mes amis; les fautes que vous avez pu commettre, soit dans les forêts, soit dans la plaine, sont effacées par les services importans que vous avez rendus à mes sujets opprimés devant les murs de Torquilstone, et le secours que vous venez de donner à votre monarque. Relevez-vous et soyez toujours des sujets fidèles. Et toi, brave Locksley...»--«Ne m'appelez plus Locksley, mon roi, connaissez-moi sous mon véritable nom. Déplorable sort! la renommée en est sans doute venue jusqu'à vous. Je suis Robin-Hood de la forêt de Sherwood.»

«Le roi des proscrits et le prince des bons enfans! dit le roi: et qui n'a pas entendu citer un nom qui a retenti jusque dans la Palestine! Va, je te promets, brave proscrit, que je ne me souviendrai contre toi d'aucun fait commis en mon absence pendant les temps orageux qui y ont donné sujet.»

«Le proverbe dit vrai,» répondit Wamba avec un peu moins de gaieté que de coutume:

«Quand les chats n'y sont pas, Les souris sont en danse.»

«Hé quoi! Wamba, te voilà, dit Richard, il y avait si long-temps que je n'avais entendu ta voix, que j'ai cru que tu avais pris la fuite.»

«Moi prendre la fuite! dit Wamba; et depuis quand la folie se séparerait-elle de la valeur; voilà le trophée de mon sabre. Le bon cheval gris que je voudrais bien revoir sur ses jambes, à condition que son maître resterait couché en sa place. Il est vrai que j'ai d'abord un peu lâché pied; car une jaquette n'est pas à l'épreuve des coups de lance comme une bonne armure d'acier; mais si je n'ai point combattu à la pointe de l'épée, convenez que j'ai bien sonné la charge.»

«Et fort à propos, honnête Wamba, dit le roi. Ce bon service ne sera pas oublié.»

«_Confiteor, confiteor_, s'écria d'un ton soumis une voix à côté du roi; je suis au bout de mon latin pour le moment; mais j'avoue ma haute trahison, et je demande l'absolution avant qu'on ne me mène à mort.»

Richard se retourna et aperçut le joyeux frère à genoux répétant son rosaire, tandis que son gourdin, qui n'avait pas été oisif pendant le combat, était resté sur le gazon à côté de lui. Sa physionomie cherchait à exprimer la plus grande contrition; ses yeux étaient levés et les coins de sa bouche abaissés, ainsi que le disait Wamba, comme les coins de l'ouverture d'une bourse; néanmoins cette affectation de pénitence était risiblement démentie par un air plaisant qui perçait sur ses traits grossiers et semblait indiquer que sa crainte et son repentir n'étaient que de l'hypocrisie. «Pourquoi es-tu à genoux, fou de prêtre? as-tu peur que ton diocésain n'apprenne que tu sers bien la cause de Notre-Dame et de Saint-Dunstan? Ne crains rien, Richard d'Angleterre ne trahit pas les secrets qui passent sur le flacon.»--«Non, mon gracieux souverain, répondit l'ermite, bien connu des curieux dans l'histoire de Robin-Hood sous le nom de frère Truck, ce n'est pas la croix que je crains, c'est le sceptre; hélas! mon poing sacrilége s'est appesanti sur l'oreille de l'oint du Seigneur.»

«Ah, ah! dit Richard, le vent vient donc de ce côté? en vérité, j'avais oublié le soufflet, quoique l'oreille m'en ait sifflé toute la journée; mais si le coup a été bien donné, je m'en rapporte à ces braves gens pour savoir s'il n'a pas été bien rendu; et si tu penses que je te doive encore quelque chose, tu n'as qu'à t'apprêter pour un autre paiement.»--«Nullement, répondit le frère Truck, mon prêt a été bien rendu, et avec usure; puisse votre majesté toujours payer ses dettes aussi largement.»--«Si je pouvais les payer avec la même monnaie, répondit le roi, mes créanciers ne trouveraient jamais le trésor vide.»--«Et cependant, dit le frère reprenant son air hypocrite, je ne sais quelle pénitence m'imposer pour ce coup sacrilége.»--«N'en parlons plus, frère, dit le roi, après en avoir tant reçu des païens et des infidèles, il faudrait manquer de raison pour chercher querelle au soufflet d'un clerc aussi saint que l'est celui de Copmanhurst; cependant, honnête frère, je crois qu'il vaudrait mieux pour l'Église et pour toi que je te procurasse une licence pour te défroquer et te conserver en qualité d'archer de notre garde, attaché à notre personne, comme tu l'étais jadis à l'autel de saint Dunstan.»--«Mon seigneur, dit le frère, j'implore votre pardon, et vous me l'accorderiez facilement, si vous saviez seulement combien le péché de paresse s'est emparé de moi. Saint Dunstan puisse-t-il long-temps nous être favorable. Il reste tranquille dans sa niche, quoique j'oublie mes oraisons pour aller tuer un daim gras; je passe parfois la nuit hors de ma cellule, à faire je ne sais quoi, saint Dunstan ne se plaint jamais; c'est le maître le plus doux, le plus paisible qu'on ait jamais fabriqué en bois; mais devenir garde de mon souverain monarque, l'honneur est grand, sans doute; néanmoins s'il m'arrivait de m'écarter pour aller dans quelque coin consoler une veuve, ou dans quelque foret pour tuer un daim: où est ce chien de prêtre? dirait l'un; qui a vu ce maudit Truck? dirait l'autre; ce coquin de moine défroqué détruit plus de gibier que la moitié du comté, dirait un garde; il poursuit aussi toutes les daines timides du pays, dirait un second; enfin, mon bon seigneur, je vous prie de me laisser tel que vous m'avez trouvé; ou, pour peu qu'il vous plaise d'étendre votre bienveillance sur moi, veuillez ne me considérer que comme le pauvre clerc de la cellule de saint Dunstan de Copmanhurst, à qui la moindre donation sera des plus agréables.»

«Je t'entends, dit le roi, et j'accorde au révérend clerc la permission de prendre mon bois et de tuer mon gibier dans mes forêts de Warneliffe, mais je ne lui permets de tuer que trois daims chaque saison, et si, d'après ma permission, tu n'en tues pas trente, je ne suis ni chevalier chrétien ni vrai roi.»--«Je puis assurer à votre majesté, dit le frère, que, par la grâce de saint Dunstan, je trouverai le moyen de multiplier les dons de votre libéralité.»--«Je n'en doute pas, frère, dit le roi; mais comme le gibier altère, mon sommelier aura ordre de te pourvoir tous les ans d'un tonneau de vin sec ou de Malvoisin, et trois muids d'ale (bière) de première qualité; si tout cela ne suffit pas pour te désaltérer, tu viendras à ma cour et tu feras connaissance avec mon sommelier.»--«Et pour saint Dunstan, dit le moine, j'ajouterai une chape, une étole, et une nappe d'autel, continua le roi en faisant le signe de la croix. Mais ne donnons pas un ton sérieux à nos plaisanteries dans la crainte que Dieu ne nous punisse de penser à nos folies plus qu'à l'honorer et à le prier.»--«Je réponds de mon patron, dit le prêtre gaîment.»--«Réponds de toi-même, frère,» dit le roi Richard d'un ton sévère; mais aussitôt il tendit la main à l'ermite, et celui-ci, un peu honteux, s'agenouilla pour la baiser.--«Tu fais moins d'honneur à ma main ouverte que tu n'en fais à mon poing fermé, dit le monarque; tu ne fais que t'agenouiller devant l'une, et l'autre t'a étendu par terre.» Mais le frère craignant peut-être de commettre quelque nouvelle offense en continuant la conversation sur un ton trop plaisant (c'est ce que devraient éviter particulièrement tous ceux qui ont à parler avec des rois), fit un profond salut et se retira en arrière. En même temps deux autres personnages parurent en scène.

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CHAPITRE XLI.

«Salut aux grands seigneurs, qui ne sont pas plus heureux, quoique plus puissans que nous. S'ils veulent voir nos passe-temps sous nos verts feuillages, ils seront bien venus dans nos bosquets joyeux.»

MAC-DONALD.

Les nouveaux venus étaient Wilfrid d'Ivanhoe monté sur le palefroi du prieur de Botolph, et Gurth qui le suivait sur le cheval de guerre de son maître. L'étonnement d'Ivanhoe fut extrême quand il vit son roi couvert de sang et entouré de six ou sept cadavres, dans le petit taillis qui avait été le lieu du combat. Il ne fut pas moins surpris de voir Richard au milieu de tant d'habitans des bois qui lui paraissaient être les proscrits de la foret. Ce cortége lui semblait dangereux pour un prince. Il hésitait s'il devait s'adresser au roi comme au chevalier noir, et réfléchissait comment il devait se conduire envers lui. Richard vit son embarras. «Ne crains pas, Wilfrid, lui dit-il, de t'adresser à Richard Plantagenet; tu le vois entouré de véritables Anglais, quoiqu'ils aient peut-être été entraînés par un sang trop bouillant.»--«Sire Wilfrid d'Ivanhoe, lui dit le brave proscrit en s'avançant, mes protestations n'ajouteraient rien à celles de mon souverain. Cependant qu'il me soit permis de dire avec quelque orgueil que de tous les hommes qui ont souffert beaucoup, il n'a pas de sujets plus fidèles que ceux qui sont maintenant devant lui.»--«Je n'en puis douter, brave homme, dit Wilfrid, puisque tu es du nombre. Mais que signifient ces traces de carnage et de combats, ces hommes tués, et l'armure sanglante de mon prince?»--«La trahison nous suivait, Ivanhoe, dit le roi, mais grace à ces braves gens elle a trouvé son châtiment. Ah! maintenant j'y pense, toi aussi tu es un traître, continua Richard en souriant, un traître désobéissant: mes ordres n'étaient-ils pas positifs, ne devais tu pas te reposer à Saint-Botolph jusqu'à ce que ta blessure fût guérie.»--«Elle est guérie, dit Ivanhoe, elle ne vaut pas maintenant une piqûre d'épingle. Mais pourquoi, oh! pourquoi, noble prince, affliger ainsi les coeurs de vos fidèles sujets et exposer votre vie dans des aventures téméraires, comme si elle n'était pas plus précieuse que celle d'un simple chevalier errant, qui n'a d'autre intérêt sur terre que celui qui se trouve au bout de sa lance et de son épée.»