Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé

Part 5

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«Mes frères, dit Beaumanoir, vous n'ignorez pas que nous aurions très bien pu refuser à cette femme le privilége du jugement par combat; mais, quoique juive et infidèle, elle est étrangère et sans défense; à Dieu ne plaise que, lorsqu'elle réclame le bénéfice de nos douces lois, nous refusions de l'en faire jouir! D'ailleurs nous sommes des chevaliers et des soldats aussi bien que des religieux, et ce serait une honte à nous de refuser, sous aucun prétexte, le combat demandé. Voici donc l'état de la cause. Rébecca, fille d'Isaac d'York, est, d'après un grand nombre de faits et de présomptions, accusée du crime de sorcellerie commis sur la personne d'un noble chevalier de notre saint ordre, et a réclamé le privilége du combat pour prouver son innocence. À qui êtes-vous d'avis, révérends frères, que nous devions remettre le gage du combat en le nommant en même temps notre champion dans la lice?»

«À Brian de Bois-Guilbert, dit le précepteur Goodalrick, qui est personnellement intéressé dans cette affaire, et qui d'ailleurs connaît mieux que personne de quel côté est la vérité et la justice.»

«Mais, dit le grand-maître, si notre frère Brian est sous l'influence d'un charme ou d'un sort? Ce n'est au reste que par motif de prudence; car il n'est pas dans tout notre ordre un bras auquel je confierais plus volontiers la défense de cette cause, ou de toute autre d'une plus grande importance.»--«Éminentissime père, répondit le précepteur Goodalrick, aucun charme ne peut opérer sur le champion qui se présente au combat pour le jugement de Dieu.»

«Tu as raison, mon frère, dit le grand-maître. Albert Malvoisin, donne ce gage de bataille à Brian de Bois-Guilbert. La recommandation que nous avons à te faire, mon frère, continua-t-il en s'adressant à Bois-Guilbert, est que tu combattes vigoureusement et en homme de courage, ne doutant pas que tu ne fasses triompher la bonne cause. Et toi, Rébecca, fais attention que je te désigne le troisième jour, à partir de celui-ci, auquel tu auras dû trouver un champion.»--«C'est un délai bien court, répondit Rébecca, pour une étrangère, pour une femme d'une croyance différente de la vôtre, s'il faut trouver quelqu'un qui veuille combattre et exposer sa vie et son honneur à cause d'elle.»

«Il ne nous est pas possible de le prolonger, dit le grand-maître. Le combat doit avoir lieu en notre présence, et divers motifs puissans nous appellent ailleurs le quatrième jour.»--«Que la volonté de Dieu soit accomplie, dit Rébecca. Je mets ma confiance en celui pour qui un instant est aussi efficace pour se sauver que le serait une suite de siècles.»--«Tu as très bien dit, jeune fille, observa le grand-maître; mais nous savons quel est celui qui peut se couvrir d'armure et ressembler à un ange de lumière. Il ne reste plus qu'à désigner le lieu du combat, et, s'il y a lieu, celui de l'exécution. Où est le précepteur de cette maison?»

Albert Malvoisin, ayant encore à la main le gant de Rébecca, parlait en ce moment à Bois-Guilbert d'un air animé, mais à voix basse. «Quoi! dit le grand-maître, ne veut-il pas recevoir le gage?»--«Il le recevra, il le reçoit, éminentissime père, répondit Malvoisin en cachant le gant sous son propre manteau. Quant au lieu du combat, je pense qu'il n'en est pas de plus convenable que la lice de Saint-Georges, appartenant à la préceptorerie, et où nous faisons ordinairement nos exercices militaires.»--«C'est bien, dit le grand-maître. Rébecca, c'est dans cette lice que tu devras produire ton champion; et s'il ne s'en présente point, ou si celui qui viendra est vaincu par le jugement de Dieu, tu mourras de la mort des sorcières, conformément à notre sentence. Que ce jugement soit consigné dans nos registres, et qu'on en fasse lecture à haute voix, afin que personne n'en prétende cause d'ignorance.»

L'un des chapelains qui remplissaient les fonctions de greffier inscrivit tout de suite ce jugement sur un énorme registre qui contenait les procès-verbaux des séances solennelles des chevaliers du Temple, et lorsqu'il eut fini d'écrire, l'autre chapelain lut à haute voix la sentence du grand-maître, rédigée en ces termes:

«Rébecca, juive, fille d'Isaac d'York, atteinte et convaincue de sorcellerie, de séduction et autres damnables pratiques, faites contre un chevalier du très saint ordre du Temple de Sion, nie le fait, et dit que le témoignage en ce jour porté contre elle est faux, méchant et déloyal, et que par légitime _essoine_[12], ou privilége de son corps, comme ne pouvant combattre elle-même, elle offre, par un gentilhomme, en sa place, de soutenir sa cause, et par lui faisant son loyal devoir, en toute manière chevaleresque, avec telles armes qu'à gage de bataille il appartient, et ce à ses périls et frais, pour quoi elle a jeté son gage; et le gage ayant été remis ès-mains du noble sire et chevalier Brian de Bois-Guilbert, du saint ordre du Temple de Sion, il a été désigné pour soutenir cette bataille au nom de son ordre et de lui-même, comme partie offensée et comme victime des pratiques de la réclamante. C'est pourquoi l'éminentissime père et puissant seigneur Lucas, marquis de Beaumanoir, a octroyé permission de faire ledit défi, accordé ledit essoine et privilége du corps de la réclamante, et désigné le troisième jour pour ledit combat, le lieu étant l'enclos dit la lice de Saint-Georges, près la préceptorerie de Templestowe; et le grand-maître somme la réclamante de comparaître audit lieu par son champion, sous peine de subir sa sentence comme convaincue de sorcellerie ou de séduction, et aussi somme le défendant d'y comparaître, sous peine d'être tenu pour lâche, et déclaré tel comme défaillant; et le noble seigneur et éminentissime père susnommé, ordonne que ledit combat ait lieu en sa présence, le tout suivant les us et coutumes en pareil cas établis et déterminés. Que Dieu fasse justice à la bonne cause!»

Note 12: Ce vieux mot signifie _excuse_ par impossibilité de comparaître en justice. Il se rapporte ici, observe l'auteur anglais, au privilége qu'avait l'accusée d'envoyer un champion, ne pouvant combattre elle-même à cause de son sexe. A. M.

«_Amen!_» dit le grand-maître, et le mot fut répété par tous les assistans. Rébecca ne parla point, mais elle leva les yeux au ciel, et, joignant les mains, resta une minute sans changer d'attitude. Ensuite elle rappela modestement au grand-maître qu'on devait lui permettre de profiter des occasions qui se présenteraient de communiquer librement avec ses amis, pour leur faire connaître sa position, et pour se procurer, s'il était possible, un champion qui voulût combattre à sa place.»

«Cela est juste et légitime, dit le grand-maître; choisis tel messager que tu croiras digne de ta confiance, et il aura libre communication avec toi dans la chambre qui te sert de prison.»--«Y a-t-il quelqu'un ici, dit Rébecca, qui par intérêt pour une cause juste, ou pour un ample salaire, veuille rendre ce service à un être qui est dans la détresse?»

Tout le monde garda le silence, croyant qu'il n'était pas prudent, en présence du grand-maître, de manifester de l'intérêt à la prisonnière qui venait d'être condamnée, et aussi par la crainte d'être soupçonné de protéger le judaïsme, ou de nourrir l'espoir d'une récompense, ou encore de trahir un sentiment naturel de compassion. Rébecca resta quelques instans dans un état d'anxiété impossible à décrire. «Est-il croyable? s'écria-t-elle enfin. Eh quoi! en Angleterre, me trouver ainsi privée de la seule espérance de salut qui me reste, faute d'un acte de charité qu'on ne refuserait pas même au dernier des criminels!»

À la fin, Higg, fils de Snell, répondit: «Je ne suis qu'un estropié, mais si je puis me remuer ou marcher un peu, c'est à son secours charitable que je le dois. Je ferai ta commission, ajouta-t-il, autant que le peut un homme qui n'a pas le libre usage de ses membres; et plût à Dieu que je fusse assez ingambe pour pouvoir réparer par ma promptitude le mal que j'ai fait avec ma langue! Hélas! lorsque je me glorifiais d'avoir été l'objet de ta charité, j'étais loin de penser que je mettrais ta vie en danger.»

«Dieu, dit Rébecca, dispose de tous les événemens ici-bas. Il peut faire cesser la captivité de Juda, même avec le plus faible instrument. Pour porter ses ordres, le limaçon est un messager aussi sûr que le faucon. Il te faut chercher Isaac d'York; voici de quoi payer tes frais de voyage, y compris ton cheval. Donne-lui ce billet; je ne sais si c'est du ciel que me vient cet espoir; mais j'ai réellement celui que je ne subirai pas la mort à laquelle on vient de me condamner, et que Dieu me suscitera un champion. Adieu! de ta diligence, dépend ma vie ou ma mort.»

Le paysan prit le billet, qui contenait quelques mots en hébreu. Plusieurs des assistans voulaient dissuader Higg de toucher à un objet aussi suspect; mais il était résolu à servir sa bienfaitrice. Elle avait guéri son corps, disait-il, et il ne pouvait croire qu'elle eût le dessein de mettre son ame en péril. «Je vais, dit-il, emprunter le bon cheval de mon voisin Buthan, et je serai à York en aussi peu de temps qu'il sera possible avec une pareille monture.»

Mais sa bonne fortune ne le laissa pas aller si loin, car à environ un quart de mille des portes de la préceptorerie, il rencontra deux cavaliers, qu'à leur costume et à leurs gros bonnets jaunes il reconnut pour être des juifs; et lorsqu'il en fut rapproché, il vit que l'un d'eux était Isaac d'York pour qui il avait autrefois travaillé: l'autre était le rabbin Ben Samuel, et tous deux étaient venus aussi près de la préceptorerie qu'ils l'avaient osé, sur la nouvelle qu'ils avaient reçue que le grand-maître avait convoqué un chapitre pour faire le procès à une sorcière.

«Frère Ben Samuel, disait Isaac, mon esprit est troublé, et je ne sais pourquoi. Cette accusation de nécromancie n'est que trop souvent employée pour cacher de mauvais desseins contre notre peuple.»

«Tranquillise-toi, mon frère, répondit le médecin; tu peux prendre des arrangemens avec ces Nazaréens, parce que tu es en possession de richesses, qui sont le mammon de l'iniquité, et qui te mettent en état d'acheter pleine et entière immunité. L'or a sur les esprits féroces de ces hommes abandonnés de Dieu le même pouvoir qu'on attribuait au sceau du puissant roi Salomon, que l'on disait commander aux mauvais génies. Mais quel est ce pauvre malheureux qui vient ici, appuyé sur des béquilles, et qui, je crois, désire nous parler? Ami, dit-il en s'adressant à Higg, fils de Snell, je ne te refuse pas le secours de mon art, mais je ne donne pas même un aspre à ceux qui demandent l'aumône sur le grand chemin. Fi! n'as-tu pas de honte? Tu es paralysé des jambes, eh bien, travaille des mains pour gagner ta vie; car, si tu ne peux courir la poste, si tu ne peux avoir la garde fatigante d'un troupeau, être militaire ou servir un maître impatient, tu peux trouver d'autres occupations... Eh bien, mon frère, qu'est-ce qu'il y a donc, dit-il en s'interrompant pour regarder Isaac, qui n'ayant fait que jeter un coup d'oeil sur le billet que Higg lui avait présenté, poussa un profond soupir, et se laissa tomber de sa mule, comme un homme qui va mourir, et resta un moment étendu sur la terre, privé de sentiment.

Le rabbin alarmé descendit de cheval, et employa aussitôt les remèdes que son art lui suggérait pour faire revenir son compagnon. Il avait même tiré de sa poche une boîte de ventouses, et se préparait à le saigner, lorsque l'objet de ses vives inquiétudes reprit tout à coup ses sens, mais ce fut pour jeter son bonnet et rouler sa tête dans la poussière. Le médecin eut d'abord la pensée d'attribuer cette subite et violente émotion à un accès de démence, et, persistant dans sa première intention, reprit en main ses instrumens. Mais Isaac le convainquit bientôt de son erreur.

«Enfant de ma douleur! s'écria-t-il, on aurait bien pu te nommer Benoni au lieu de Rébecca. Pourquoi faut-il que ta mort conduise mes cheveux blancs au tombeau, et que, dans l'amertume de mon ame, je maudisse Dieu et que je meure?»--«Frère, dit le rabbin saisi de surprise, es-tu père en Israël, et oses-tu prononcer des paroles semblables? J'espère que l'enfant de ta maison vit encore.»

«Elle vit, répondit Isaac, mais c'est comme Daniel, que Balthasar avait fait jeter dans la fosse aux lions. Elle est prisonnière des enfans de Bélial, et ils exerceront leur cruauté sur elle, sans pitié pour sa jeunesse ni sa beauté. Oh! elle était comme une couronne de palmes verdoyantes sur mes cheveux blancs! et elle se fanera dans une nuit comme la courge ou citrouille de Jonas! Enfant de mon amour! ô Rébecca, fille de Rachel, les ténèbres de la mort t'environnent déjà.»--«Mais enfin, lis ce billet, dit le rabbin; il est possible que nous trouvions encore quelque moyen de la délivrer.»--«Lis, mon frère, répondit Isaac, lis toi-même, car mes yeux sont comme une fontaine.» Le médecin lut, en hébreu, ce qui suit:

«À Isaac, fils d'Adonikam, que les Gentils appellent Isaac d'York. Que la paix et la bénédiction de la promesse se multiplient sur toi. Mon père, je suis comme une personne qui est condamnée à mourir pour une chose que mon ame ne connaît point, pour le crime de sorcellerie. Mon père, si on peut trouver un homme fort, qui combatte pour ma cause, avec l'épée et la lance, suivant l'usage des Nazaréens, et cela dans la lice de Yostowe, le troisième jour à compter de celui-ci, le Dieu de nos pères lui donnera peut-être assez de force pour défendre l'innocence, et celle qui n'a personne pour la secourir. Mais si cela ne peut être, que les vierges de notre peuple pleurent sur moi comme sur une personne qui a été rejetée, comme sur la biche qui a été frappée par le chasseur, et comme sur la fleur qui a été coupée par la faux du moissonneur. C'est pourquoi vois ce que tu peux faire et s'il t'est possible de trouver un libérateur. Il y a un guerrier nazaréen qui pourrait à la vérité prendre les armes pour ma défense, Wilfrid, fils de Cedric, que les Gentils appellent Ivanhoe; mais il est possible qu'il ne soit pas encore en état de soutenir le poids de son armure. Néanmoins fais-lui connaître ma position, mon père; car il jouit d'une grande considération auprès des hommes vaillans de son peuple; et comme il a été notre compagnon dans la maison de servitude, il peut indiquer quelqu'un qui vienne combattre en ma faveur. Et dis-lui, dis à lui-même, dis à Wilfrid, fils de Cedric, que, soit que Rébecca vive, soit que Rébecca meure, elle vivra et elle mourra entièrement innocente du crime dont on l'accuse. Et si c'est la volonté de Dieu que tu sois privé de ta fille, ne demeure pas long-temps, maintenant que tu es vieux, dans cette terre de sang et de cruauté, mais retire-toi à Cordoue, où ton frère vit en sûreté, à l'ombre du trône, même du trône de Boabdil le sarrasin; car moins affreuses sont les cruautés des Maures envers la race de Jacob, que les cruautés des Nazaréens d'Angleterre.»

Isaac écouta assez tranquillement la lecture que Ben Samuel fit de cette lettre, et ensuite recommença ses exclamations et ses démonstrations de douleur, à la manière orientale, déchirant ses vêtemens, couvrant sa tête de poussière, et s'écriant: «Ma fille! ma fille! chair de ma chair! os de mes os!»

«Et cependant, dit le rabbin, il faut prendre courage, car cette douleur ne remédie à rien. Il s'agit de ceindre tes reins, et d'aller à la recherche de ce Wilfrid, fils de Cedric. Il est possible qu'il t'aide, soit de ses conseils, soit de ses armes, car ce jeune homme est en faveur auprès de Richard surnommé par les Nazaréens Coeur-de-Lion, et la nouvelle de son retour est constante dans le pays. Il peut se faire qu'il en obtienne des lettres scellées de son sceau, défendant à ces hommes de sang, qui déshonorent le Temple d'où dérive leur nom, de donner suite à l'acte qu'ils se proposent d'accomplir.»

«J'irai à sa recherche, dit Isaac, car c'est un brave jeune homme, qui a compassion de l'exilé de Jacob. Mais il ne peut encore se revêtir de son armure, et quel autre chrétien voudra combattre pour l'opprimée de Sion?»

«Mais, mon frère, dit le rabbin, tu parles comme un homme qui ne connaît point les Gentils; avec de l'or tu achèteras leur valeur, comme avec de l'or tu achètes ta propre sûreté. Aie bon courage, et te mets en route pour trouver ce Wilfrid d'Ivanhoe. Et moi aussi je partirai, j'agirai, car ce serait un grand crime que de te laisser abattre par cette calamité. Je vais me rendre à York, où un grand nombre de guerriers et d'hommes forts sont assemblés, et je ne doute pas que je ne trouve parmi eux quelqu'un qui consente à combattre pour ta fille; car l'or est leur dieu, et pour de l'or ils engageraient leur vie aussi facilement qu'ils engagent leurs terres. Tu ratifieras, tu accompliras sans doute, mon frère, toutes les promesses que je pourrai faire en ton nom.»

«Assurément, mon frère, répondit Isaac: et je bénis le ciel qui m'a envoyé un tel consolateur dans ma misère. Il ne faut pas cependant leur accorder tout de suite la totalité de leurs demandes, car tu trouveras que c'est le propre de cette maudite race de demander des marcs, et ensuite de se contenter de recevoir des onces. Au surplus, fais comme tu jugeras convenable, car ceci me met au désespoir, et à quoi me servirait tout mon or, si l'enfant de mon amour venait à périr?»

«Adieu donc, dit le médecin, et puisse-t-il t'arriver tout ce que ton coeur désire!» Ils s'embrassèrent et partirent chacun par une route différente. Le paysan estropié resta quelque temps à regarder après eux.

«Ces chiens de juifs! dit-il, ne pas plus faire attention à un membre libre d'une corporation, que si j'étais un esclave ou un Israélite circoncis comme eux. Ils auraient bien pu, il me semble, me jeter un ou deux mancus. Rien ne m'obligeait à leur apporter leur maudit griffonnage, et à courir le risque d'être ensorcelé, comme plus d'une personne m'en a averti. Je me soucie bien du morceau d'or que la jeune fille m'a donné, si, lorsque j'irai à confesse, à Pâques prochain, je dois être grondé par le prêtre, et si je suis obligé de lui donner le double pour me réconcilier avec lui, et peut-être encore recevoir le nom de _Messager Boiteux_ du juif, par dessus le marché? Je crois réellement que j'ai été ensorcelé par cette fille, pendant que je me tenais près d'elle. Mais ç'a toujours été de même; soit juif, soit Gentil, toutes les fois qu'il y avait une commission à faire, personne ne pouvait rester en place; et, ma foi! moi-même, quand j'y pense, je donnerais outils, boutique, tout, pour lui sauver la vie.»

CHAPITRE XXXIX.

«Ô jeune fille! tout impitoyable que soit ton coeur, le mien ne le cède pas au tien pour la fierté.»

SEWARD.

Vers la fin du jour où le jugement, si on peut l'appeler ainsi, avait eu lieu, on frappa doucement à la porte de la chambre qui servait de prison à Rébecca. Ce bruit ne dérangea nullement la captive, qui, dans ce moment, récitait la prière du soir prescrite par sa religion, et qu'elle termina en chantant l'hymne suivant:

Quand Israël, peuple chéri de Dieu, S'en retournait du pays d'esclavage, L'astre sauveur marchait devant l'Hébreu; Guide imposant, et qui sur ce rivage S'environna d'un nuage de feu. Durant le jour la colonne enflammée Avec lenteur, sur les peuples surpris, Suivait son cours voilé par la fumée, Tandis qu'au loin les sables d'Idumée Gardaient l'éclat de ses rayons chéris.

Les hymnes saints s'élevaient dans les nues, Au son bruyant des clairons et des cors; Et de Sion les vierges ingénues, Aux chants guerriers unissaient leurs accords. Nos ennemis dédaignent les prodiges; Israël voit mourir ses faibles tiges; En refusant de suivre les sentiers, Nos fiers aïeux ont payé leurs prestiges, Et de leurs maux tu nous rends héritiers.

Bien que présent, tu restes invisible, Quand brilleront de plus fortunés jours, Que ta mémoire offre un voile sensible, Contre des feux qui nous trompent toujours; Et quand la nuit, de ses noires ténèbres, Aura couvert nos riantes cités, Retiens tes coups dans ces momens funèbres, Et prête-nous tes divines clartés.

À Babylone en silence et captives, Ont dû gémir nos harpes fugitives: Tout Israël est en proie aux tyrans. Sur nos autels plus de feux odorans; Et nos clairons et nos trompes sommeillent. Mais ta clémence a dit: qu'ils se réveillent! Le sang des boucs et la chair des béliers N'ont aucun prix où mon regard s'attache; D'humbles pensers, un coeur pur et sans tache, Me sont plus chers et non moins familiers.

Lorsque le silence eut succédé au chant expressif de la piété de Rébecca, on frappa de nouveau à la porte. «Entre, dit-elle, si tu es un ami: si tu es un ennemi, je n'ai pas les moyens de te refuser l'entrée.»--«Je suis, dit Brian de Bois-Guilbert en entrant dans l'appartement, un ami ou un ennemi, suivant le résultat de cette entrevue.»

Alarmée à la vue de cet homme, dont elle regardait la passion licencieuse comme la cause de ses malheurs, Rébecca, d'un air timide et réservé, quoique animée d'un sentiment de crainte réelle qu'elle ne manifesta point, se retira dans la partie la plus reculée de l'appartement, comme bien déterminée à s'éloigner autant qu'elle le pourrait, mais aussi à défendre son terrain le plus long-temps possible. Elle prit une attitude, non de défi, mais de résolution, comme quelqu'un qui voudrait éviter de provoquer une attaque, mais qui serait bien décidé à repousser de tout son pouvoir celle que l'on tenterait de diriger contre lui.

«Vous n'avez aucun motif de me craindre, Rébecca, dit le templier, ou, s'il faut que je m'exprime avec plus de précision, vous n'avez, du moins en ce moment, aucun motif de me redouter.»--«Je ne vous crains point, dit Rébecca, dont la respiration oppressée semblait démentir l'héroïsme du discours; ma confiance est ferme et je ne vous crains point.»

«Vous n'en avez pas de sujet, répondit Bois-Guilbert; vous n'avez pas maintenant à redouter que je renouvelle mes précédentes tentatives dictées par la démence. À quelques pas d'ici sont des gardes sur lesquels je n'ai aucune autorité. Ils sont chargés de vous conduire à la mort, Rébecca, et néanmoins ils ne souffriraient pas que vous fussiez insultée par qui que ce soit, même par moi, si ma démence, car c'est réellement une démence, pouvait me faire oublier à ce point.»

«Que le ciel soit loué! dit la juive; la mort est ce qui m'épouvante le moins dans ce repaire d'iniquité.»--«Sans doute, répliqua le templier, l'idée de la mort n'a rien d'effrayant pour une ame courageuse, lorsqu'elle se présente soudainement et ouvertement. Un coup porté par une lance ou par une épée, pour moi, serait peu de chose. Pour toi, sauter du haut d'une tour, te percer d'un poignard, n'inspire point de terreur; l'infamie, la perte de l'honneur, voilà ce que l'un et l'autre considérerait. Remarque bien, je te parle ainsi, parce que tu penses que mes idées et mes sentimens sur l'honneur sont différens des tiens; mais nous savons l'un et l'autre mourir pour lui.»

«Infortuné! dit la juive, es-tu donc condamné à exposer ta vie pour des principes dont tes propres réflexions et ton propre jugement ne reconnaissent point la solidité? Certes, c'est se dépouiller d'un trésor en échange d'une chose qui n'est pas du pain. Mais ne juge pas ainsi de moi. Ta résolution peut varier au gré des vagues agitées et inconstantes de l'opinion humaine, la mienne est ancrée sur le rocher des siècles.»

«Silence, jeune fille, répondit le templier, de pareils discours ne servent pas à grand'chose maintenant. Tu es condamnée à mourir, non d'une mort soudaine et douce, telle que le malheur la désire ou que le désespoir se la donne, mais d'une suite continue, lente, affreuse, prolongée, de tortures, organisées pour punir ce que la bigoterie diabolique de ces hommes appelle ton crime.»