Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé

Part 4

Chapter 43,768 wordsPublic domain

Affectant la plus profonde soumission, le précepteur de Templestowe s'inclina jusqu'à terre et retourna à sa place. «Ne serait-il pas à propos, mes frères, dit le grand-maître, que nous prissions quelques informations sur la vie antérieure de cette femme, principalement afin de découvrir s'il est probable qu'elle fasse usage de magie et de sorcellerie, puisque les faits contenus dans les dépositions que nous avons entendues peuvent avec juste raison nous porter à croire que, dans cette malheureuse affaire, notre coupable frère a agi sous l'influence de quelque enchantement, ou de quelque prestige infernal?»

Herman de Goodalrick était le quatrième précepteur présent; les autres trois étaient Conrad, Malvoisin et Bois-Guilbert lui-même. Herman était un ancien guerrier, dont le visage était couvert de cicatrices que lui avait faites le sabre des musulmans, et jouissait d'une haute estime et d'une grande considération parmi ses frères. Il se leva et fit une grande inclination au grand-maître, qui lui accorda sur-le-champ la permission de parler.

«Éminentissime père, dit-il, je désirerais savoir de notre vaillant frère Brian de Bois-Guilbert ce qu'il a à répondre à ces étonnantes accusations, et de quel oeil il regarde-lui-même en ce moment sa malheureuse liaison avec cette fille juive.»--«Brian de Bois-Guilbert, dit le grand-maître, tu entends la question à laquelle notre frère de Goodalrick désire que tu répondes. Je t'ordonne de le faire.» Bois-Guilbert tourna la tête vers le grand-maître qui lui adressait la parole et garda le silence.

«Il est possédé d'un démon muet, dit le grand-maître. Retire-toi, Satan! Parle, Brian de Bois-Guilbert, je t'en conjure par ce symbole de notre saint ordre.»

Bois-Guilbert fit un effort pour cacher le mépris et l'indignation dont il se sentait pénétré, et dont il savait bien que l'expression ne lui aurait été d'aucune utilité. «Éminentissime père, répondit-il, Brian de Bois-Guilbert ne répond point à des accusations aussi étranges et aussi vagues. Si son honneur est attaqué, il le défendra de son corps et de son épée, qui a si souvent combattu pour la chrétienté.»--«Nous te pardonnons, frère Brian, dit le grand-maître. Te vanter ainsi de tes exploits guerriers en notre présence, c'est te glorifier de tes propres actions, et c'est l'oeuvre de notre grand ennemi, qui, par ses tentations, nous porte à nous élever un autel à nous-mêmes. Mais tu as notre pardon, parce que nous pensons que tu parles moins d'après tes propres sentimens, que d'après les suggestions de celui qui, à l'aide du ciel, nous subjuguerons et chasserons hors de cette assemblée.»

L'oeil noir et farouche de Bois-Guilbert lança un regard de dédain sur le grand-maître, mais il garda le silence. «Maintenant, poursuivit le grand-maître, puisque la question de notre frère Goodalrick a été répondue, quoique d'une manière imparfaite, nous allons, mes frères, continuer notre enquête, et avec l'aide de notre patron, approfondir ce mystère d'iniquité. Que ceux qui ont quelque déposition à faire concernant la vie et la conduite de cette juive se présentent devant nous.»

Il se fit en ce moment un tumulte dans la partie inférieure de la salle, et lorsque le grand-maître en demanda la cause, on lui répondit qu'il se trouvait dans la foule un homme qui avait été perclus de tous ses membres, et qui avait été parfaitement guéri par le moyen d'un baume merveilleux.

Le pauvre paysan, Saxon de naissance, fut traîné jusqu'à la barre du tribunal, accablé de terreur par l'idée des châtimens qui pouvaient lui être infligés pour le crime de s'être laissé guérir de la paralysie par une fille juive. Dire qu'il était parfaitement guéri, c'était une exagération, car ce fut avec des béquilles qu'il alla faire sa déclaration. Ce fut avec beaucoup de répugnance qu'il balbutia cette déclaration, et il l'accompagna de beaucoup de larmes. Il avoua cependant que deux ans auparavant, lorsqu'il demeurait à York, il fut subitement attaqué d'une cruelle maladie, pendant qu'il travaillait pour Isaac, le riche juif, dans son état de menuisier; qu'il lui avait été impossible de se lever de son lit jusqu'à ce que les remèdes employés sous la direction de Rébecca, et particulièrement un baume réchauffant et odoriférant, lui eussent rendu en partie l'usage de ses membres. En outre, dit-il, elle lui avait donné un pot de ce précieux onguent, et de plus une pièce d'or, pour retourner chez son père, près de Templestowe. «Et plaise à votre gracieuse révérence, ajouta-t-il; je ne puis croire que la damoiselle ait eu aucun dessein de me nuire, quoiqu'elle ait le malheur d'être juive; car, même lorsque je faisais usage de son remède, j'ai dit le _Pater_ et le _Credo_, et il n'en a pas opéré moins efficacement.»

«Silence, misérable, dit le grand-maître, et retire-toi. Il convient bien à des rustres comme toi de prendre des remèdes, de te mêler de cures infernales, et de donner ton travail aux enfans de l'incrédulité. Je te dis que le démon peut envoyer des maladies, dans le seul but de les guérir lui-même, afin de mettre en crédit quelque préparation infernale. As-tu sur toi cet onguent dont tu parles?»

Le paysan, fouillant dans son sein d'une main tremblante, en tira une petite boîte, qui avait quelques caractères hébraïques sur le couvercle, ce qui, pour le plus grand nombre des assistans, fut considéré comme une preuve certaine qu'elle sortait de la pharmacie du Diable. Beaumanoir, après avoir fait un signe de croix, prit la boîte; et comme il connaissait la plupart des langues orientales, il lut facilement l'inscription qui était sur le couvercle: _Le lion de la tribu de Juda a vaincu_. «Étrange pouvoir de Satan! dit-il, qui peut transformer l'Écriture sainte en blasphème en mêlant du poison avec notre nourriture journalière! N'y a-t-il pas ici quelque médecin qui puisse nous dire quels sont les ingrédiens de cet onguent mystique?»

Deux soi-disant médecins, l'un moine et l'autre barbier, s'avancèrent, et déclarèrent qu'ils ne connaissaient pas les drogues qui entraient dans la composition de ce remède, excepté qu'ils y trouvaient une odeur de myrrhe et de camphre, qu'ils pensaient être des herbes orientales. Mais avec cette haine qu'inspire leur profession contre celui qui exerce leur art avec succès, ils insinuèrent que puisque la composition du remède passait leur propre savoir, elle ne pouvait avoir été faite que dans une pharmacie impure et diabolique, puisque eux-mêmes, bien qu'ils ne fussent pas sorciers, connaissaient parfaitement toutes les branches de leur art, en tant qu'elles étaient compatibles avec la conscience d'un chrétien. Lorsque cette enquête médicale fut terminée, le paysan saxon demanda humblement qu'on lui rendît le remède qu'il avait trouvé si salutaire: mais le grand-maître, fronçant le sourcil et le regardant d'un air sévère, lui dit; «Misérable estropié, quel est ton nom?»

--«Higg, fils de Snell,» répondit le paysan.--«Eh bien! Higg, fils de Snell, dit le grand-maître, je te dis qu'il vaut mieux être paralytique que de devoir aux remèdes des infidèles la faculté de se lever et de marcher, et qu'il vaut mieux dépouiller les infidèles de leurs trésors, de vive force, que d'accepter les dons de leur bienveillance, ou de se mettre à leur service pour des gages. Va et fais ton profit de la leçon que je te donne.»--«Hélas! dit le paysan, n'en déplaise à votre révérence, cette leçon vient trop tard pour moi; car je ne suis qu'un estropié; mais je dirai à mes deux confrères, qui sont au service du riche rabbin Nathan ben Samuel, que votre grand'maîtrise dit qu'il est plus légitime de le voler que de le servir fidèlement.»--«Qu'on fasse retirer ce vilain bavard! dit Beaumanoir, qui n'était pas préparé à réfuter cette application pratique de sa maxime générale.

Higg, fils de Snell, rentra dans la foule; mais s'intéressant au sort de sa bienfaitrice, il resta dans la salle pour savoir ce qui serait décidé à son égard, même au risque de rencontrer de nouveau les regards de ce juge sévère qui, par la terreur qu'il lui inspirait, faisait frissonner tout son corps.

Alors le grand-maître ordonna à Rébecca d'ôter son voile. Ouvrant les lèvres pour la première fois, elle répondit d'un ton pudique, mais avec dignité, que ce n'était pas la coutume parmi les filles de son peuple de se découvrir le visage quand elles étaient seules dans une assemblée d'étrangers. Le doux son de sa voix et la modestie de sa réponse firent naître dans l'auditoire un sentiment de pitié et de sympathie. Mais Beaumanoir, qui regardait comme une vertu en elle-même de réprimer tout sentiment d'humanité qui aurait pu empêcher l'accomplissement de ce qu'il s'imaginait être un rigoureux devoir, réitéra l'ordre d'ôter le voile à sa victime. Les gardes se disposaient à obéir, lorsque Rébecca se leva devant le grand-maître et dit: «Ah! pour l'amour de vos filles!... mais j'oublie que vous n'avez point de filles, ajouta-t-elle après un moment de réflexion: mais par le souvenir de vos mères, pour l'amour de vos soeurs et de la décence naturelle à mon sexe, ne souffrez pas que je sois ainsi traitée en votre présence: il n'est pas convenable qu'une jeune fille soit découverte par des paysans aussi grossiers. Je vous obéirai, ajouta-t-elle avec une expression de douleur et de patience qui attendrit presque le coeur de Beaumanoir lui-même. Vous êtes les anciens de votre peuple, et à votre commandement je vous montrerai les traits d'une fille infortunée.»

Elle leva son voile et découvrit aux spectateurs un visage sur lequel on apercevait un mélange parfait de modestie et de noblesse. Son extrême beauté excita un murmure de surprise, et les jeunes chevaliers, se regardant les uns les autres, se dirent des yeux que la meilleure excuse de Brian était dans le pouvoir plutôt de ses charmes réels que de ses sortiléges imaginaires. Mais Higg, fils de Snell, fut celui qui se sentit le plus affecté à la vue du visage de sa bienfaitrice. «Laissez-moi sortir, dit-il à ceux qui gardaient la porte de la salle, laissez-moi sortir: si je la regarde encore une fois, j'en mourrai, puisque j'aurai participé au meurtre que l'on veut commettre.»

«Paix! brave homme, dit Rébecca lorsqu'elle entendit cette exclamation; tu ne m'as point fait de mal en disant la vérité; tu ne saurais me faire de bien par tes plaintes et tes lamentations. Garde donc le silence, je t'en prie; retire-toi, et que Dieu te protége!»

Higg allait être mis à la porte par les gardes, qui le plaignaient, mais qui craignaient qu'une nouvelle interruption de sa part ne leur attirât des reproches et à lui même un châtiment: mais il promit d'être calme, et on lui permit de rester. On appela alors les deux hommes d'armes avec lesquels Albert de Malvoisin n'avait pas manqué de s'entendre sur la déposition qu'ils avaient à faire. Quoique ce fussent des scélérats endurcis et entièrement étrangers à la pitié, néanmoins la vue de l'accusée, aussi bien que son extrême beauté, parut d'abord leur en imposer; mais un coup d'oeil expressif du précepteur de Templestowe leur rendit aussitôt leur horrible sang-froid; et ils donnèrent, avec une précision qui aurait paru suspecte à des juges moins prévenus, des détails, soit totalement faux, soit indifférens et naturels en eux-mêmes, mais qui éveillaient le soupçon par la manière exagérée avec laquelle ils étaient racontés, et par les commentaires sinistres que les témoins ajoutaient aux faits. Leur déposition aurait pu, dans des temps modernes, être divisée en deux parties: l'une contenant des faits insignifians; l'autre des faits totalement faux, et d'ailleurs matériellement impossibles: mais, dans ces temps d'ignorance et de superstition, les uns et les autres étaient admis comme preuves de culpabilité. Dans la première classe de ces faits il était dit qu'on avait entendu Rébecca se parler à elle-même dans une langue inconnue; que les chansons qu'elle chantait de temps en temps avaient un son très doux qui charmait les oreilles et faisait tressaillir le coeur de ceux qui les entendaient; qu'en se parlant quelquefois à elle-même, elle levait les yeux au ciel et semblait attendre une réponse; que ses vêtemens étaient d'une forme étrange et mystique, et différaient de ceux que portaient les femmes de bon renom; qu'elle avait des bagues sur lesquelles étaient gravées des devises cabalistiques, et que des caractères inconnus étaient brodés sur son voile.

Toutes ces circonstances, si naturelles et si triviales, furent écoutées gravement comme des preuves, ou du moins comme de fortes présomptions indicatrices d'une correspondance coupable avec des puissances mystiques.

Mais un des soldats fit une déposition moins équivoque et qui fixa plus particulièrement l'attention des assistans et entraîna leurs suffrages, malgré l'invraisemblance des faits. Il avait vu, dit-il, Rébecca opérer une cure sur un homme blessé qu'on avait apporté avec lui à Torquilstone. Elle fit certains signes sur la blessure et prononça certains mots mystérieux, que, grâce au ciel, il n'avait pas compris, sur quoi le fer d'un carreau d'arbalète s'était dégagé de la blessure, le sang s'était étanché, la blessure s'était refermée, et que, un quart d'heure après, le moribond était sur les remparts, aidant le témoin à charger et à diriger la machine destinée à lancer des pierres. Cette fable était probablement fondée sur le fait réel que Rébecca avait donné des soins à Ivanhoe blessé, lorsqu'il se trouvait au château de Torquilstone. Mais il était plus difficile de révoquer en doute la véracité du témoin, parce que, pour donner une preuve matérielle à l'appui de son témoignage, il tira de sa poche le fer qui, suivant ce qu'il affirmait, avait été miraculeusement extrait de sa blessure; et comme le fer pesait tout juste une once, cette circonstance était une confirmation complète de la vérité, quelque merveilleuse qu'elle parût.

Son camarade avait vu, du haut d'une tour voisine, la scène qui s'était passée entre Rébecca et Bois-Guilbert, lorsqu'elle était sur le point de se précipiter du haut de la plate-forme. Pour ne pas rester en arrière de son compagnon, il déclara qu'il avait vu Rébecca se percher sur le parapet de la tour, et là prendre la forme d'un cygne blanc comme du lait, voler trois fois autour du château de Torquilstone, puis se percher de nouveau sur la tour et parvenir à reprendre ensuite sa première forme.

Un petit nombre de témoignages de cette importance auraient suffi pour convaincre de sorcellerie toute femme vieille, pauvre et laide, quand bien même elle n'aurait pas été juive; mais, joints à une fatale circonstance, ils formaient un corps de preuves trop redoutable pour la jeunesse de Rébecca, qui réunissait à tant d'autres précieuses qualités la beauté la plus remarquable.

Le grand-maître, ayant recueilli les suffrages, demanda d'un ton grave à Rébecca ce qu'elle avait à alléguer contre la sentence de condamnation qu'il allait prononcer. «Invoquer votre pitié, dit l'aimable juive d'une voix tremblante, serait, j'ai tout lieu de le craindre, entièrement superflu, si d'ailleurs je ne regardais cette démarche comme une bassesse. Vous dire que soulager les malades et les blessés d'une autre religion ne peut déplaire au fondateur reconnu de nos deux croyances ne servirait également de rien; alléguer que plusieurs choses dont ces hommes (que Dieu puisse leur pardonner!) m'ont accusée, sont impossibles, ne serait pas plus favorable à ma cause, puisque vous croyez à leur possibilité. Je ne réussirais pas mieux en vous disant que mes vêtemens, mon langage, mes habitudes, tout cela tient aux usages de mon peuple... j'allais dire de ma patrie; mais, hélas! nous n'avons plus de patrie. Je ne chercherai même pas à me justifier aux dépens de mon oppresseur qui est là, écoutant les fictions et les présomptions qui semblent transformer le tyran en victime. Que Dieu soit juge entre lui et moi! mais plutôt souffrir dix fois le genre de mort auquel il sera de votre bon plaisir de me condamner, que d'écouter les propositions que cet homme de Bélial a osé me faire lorsque j'étais sans amis, sans défense, et sa prisonnière! Mais il est de votre croyance; à ce titre, tout ce qu'il pourra dire pour sa justification, ou pour m'accuser, aura bien plus de poids auprès de vous que les protestations les plus solennelles d'une malheureuse juive. Je ne rétorquerai donc pas contre lui l'accusation portée contre moi; mais c'est à lui..., oui, Brian de Bois-Guilbert, c'est à toi que j'en appelle, c'est toi que j'interpelle de dire si ces accusations ne sont pas fausses, si elles ne sont pas aussi monstrueuses et calomnieuses qu'elles sont peu méritées, cruelles et meurtrières.»

Elle s'arrêta un moment. Tous les yeux se tournèrent vers Brian de Bois-Guilbert. Il garda le silence, «Parle, reprit-elle; si tu es homme, si tu es chrétien, parle! je t'en conjure par l'habit que tu portes, par le nom que tes ancêtres t'ont laissé pour héritage, par l'ordre de la chevalerie dont tu te fais gloire, par l'honneur de ta mère, par le tombeau et par les ossemens de ton père, je te somme de déclarer si tout ce qu'on a dit contre moi est vrai.»--«Réponds-lui, mon frère, dit le grand-maître, si toutefois l'ennemi contre lequel je te vois lutter t'en laisse le pouvoir.»

En effet, Bois-Guilbert paraissait être en proie à un tumulte de passions, qui, se combattant les unes les autres, opéraient une sorte de convulsion dans tous ses traits; et ce ne fut que d'une voix qui exprimait la plus grande contrainte, qu'il put articuler ces mots entrecoupés en regardant Rébecca: «Le papier! le papier!»

«Vous l'entendez, s'écria Beaumanoir; voilà ce qu'on peut regarder comme une preuve irréfragable, puisque la victime de ses sortiléges ne peut prononcer que: «Le papier!» Le papier fatal, le talisman, sur lequel probablement est inscrite la cause de son silence.»

Mais Rébecca interpréta différemment les paroles arrachées pour ainsi dire à Bois-Guilbert; et jetant un coup d'oeil rapide sur le morceau de papier qu'elle tenait encore à la main, elle lut ces mots tracés en caractères arabes: «_Demande le privilége à un champion._» Le murmure qui se fit entendre dans l'assemblée, occasionné par les commentaires que les spectateurs se communiquaient sur l'étrange réponse de Bois-Guilbert, donna à Rébecca le temps de lire, et au même instant de détruire le papier, sans qu'on s'en aperçût. Lorsque le silence fut rétabli le grand-maître reprit la parole.

«Rébecca, dit-il, tu ne peux retirer aucun avantage du témoignage de ce malheureux chevalier, contre qui, nous le voyons bien, l'ennemi est trop puissant. As-tu quelque autre chose à dire?»--«Il me reste encore une chance pour sauver ma vie, dit Rébecca, même d'après vos lois barbares. Ma vie a été misérable, bien misérable, du moins dans ces derniers temps; mais je ne rejetterai point un don que j'ai reçu de Dieu, tant qu'il me fournira les moyens de le défendre. Je nie l'accusation portée contre moi; je maintiens mon innocence et la fausseté de l'inculpation; je réclame le privilége du combat en champ clos, et je comparaîtrai par un champion.»

«Et qui voudra, Rébecca, dit le grand-maître, lever sa lance et la mettre en arrêt pour une sorcière? Qui voudra se présenter comme le champion d'une juive?»--«Dieu me suscitera un champion, répondit Rébecca. Il n'est pas possible que, dans l'heureuse Angleterre, sur cette terre hospitalière, chez cette nation généreuse et libre, où l'on trouve un si grand nombre de chevaliers prêts à hasarder la vie pour l'honneur, il ne s'en trouve un seul qui veuille combattre pour la justice. Mais il suffit que je réclame le privilége du combat, et voilà mon gage.» En disant ces mots elle ôta un de ses gants brodés et le jeta devant le grand-maître avec un air de modestie et de dignité qui excita une surprise et une admiration universelles.

CHAPITRE XXXVIII.

«Je jette là mon gage pour te prouver la vérité de ce que j'avance, jusqu'au dernier degré de la valeur martiale.»

SHAKSPEARE. _Richard_.

Lucas Beaumanoir lui-même se sentit alors ému par l'air de noblesse et le maintien décent de Rébecca. Il n'était naturellement ni cruel, ni même sévère; mais son caractère froid, sans passions vives, uni à un sentiment élevé, quoique faux, lui faisait regarder comme un devoir les impressions d'un coeur qui s'était graduellement endurci par l'effet d'une vie ascétique, comme par l'exercice du pouvoir suprême, et encore par la nécessité supposée de subjuguer les infidèles et de déraciner l'hérésie, qu'il s'imaginait être pour lui une obligation toute particulière. Ses traits se relâchèrent un peu de leur inflexibilité habituelle, lorsque ses regards se fixèrent sur la belle et intéressante créature qui était devant lui, seule, sans amis, et qui se défendait avec tant de dignité et de courage. Il fit deux fois le signe de la croix, ne sachant d'où provenait cet attendrissement inusité d'un coeur qui, dans des occasions semblables, avait été d'une dureté égale à celle de l'acier de son épée. Enfin il reprit la parole.

«Jeune fille, dit-il, si la pitié que je ressens pour toi est l'effet de quelque art magique que tu aies pratiqué sur moi, ton crime est grand; mais j'aime à la regarder comme produite par de plus doux sentimens de la nature, qui s'afflige de voir qu'un corps qui présente une forme aussi agréable ne soit qu'un vase de perdition; exprime ton repentir, ma fille, confesse tes crimes de charmes et d'enchantemens, renonce à ta fausse croyance, embrasse notre sainte religion, et tu seras encore heureuse, et dans cette vie et dans l'autre. Placée dans quelque monastère de l'ordre le plus austère, tu auras encore le temps de prier et de faire pénitence, et tu ne te repentiras pas de cette résolution. Fais ce que je te dis, et sauve ta vie. Qu'a fait pour toi la loi de Moïse? qui t'oblige à lui sacrifier ta vie?»

«Ce fut la loi de mes pères, répondit Rébecca; elle leur fut donnée sur le mont Sinaï, au milieu du tonnerre et des éclairs, et dans un nuage de feu; c'est ce que vous croyez si vous êtes chrétiens; elle est, dites-vous, révoquée, mais c'est là ce que mes maîtres ne m'ont point enseigné.»--«Qu'on fasse venir notre chapelain, dit Beaumanoir; qu'il dise à cette infidèle obstinée...»--«Pardonnez si je vous interromps, dit Rébecca avec douceur; je ne suis qu'une jeune fille, inhabile à discuter sur ma religion; mais je saurai mourir pour elle, si telle est la volonté de Dieu. Daignez m'accorder une réponse à ma demande du privilége d'un champion.»

«Donnez-moi son gant, dit Beaumanoir. Certes, continua-t-il en examinant le tissu léger et les doigts effilés de ce gant, voilà un gage bien faible et bien frêle pour un combat aussi terrible. Vois-tu, Rébecca, comme ton gant mince et léger est à un de nos lourds gantelets d'acier? ainsi est ta cause à l'égard de celle du Temple; car c'est notre saint ordre que tu as défié.»--«Mets mon innocence de l'autre coté de la balance, répondit Rébecca, et le gant de soie l'emportera sur le gant de fer.»

«Ainsi donc, dit le grand-maître, tu persistes dans ton refus de confesser ton crime, et dans l'audacieux défi que tu as fait?»--«Je persiste, noble sire, répondit Rébecca.»--«Soit donc ainsi fait, au nom du ciel! dit le grand-maître, et que Dieu fasse triompher le bon droit!»--«_Amen!_» répondirent les précepteurs autour de lui, et le mot fut répété par toute l'assemblée.