Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé

Part 13

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Il paraît qu'après toutes les menaces contre l'abbaye de Saint-Edmond, l'esprit de vengeance d'Athelstane, cédant partie à son arrogance naturelle, partie aux prières de sa mère Édith, attachée comme beaucoup d'autres dames de cette époque à l'ordre du clergé, avait borné son ressentiment en faisant enfermer l'abbé et ses moines dans le château de Coningsburgh[29], pour y être soumis à une diète rigoureuse pendant trois jours. L'abbé, qu'une telle atrocité avait mis en fureur, menaça le noble Athelstane d'une excommunication, et il dressa une liste horrible des souffrances d'entrailles ou d'estomac qu'il avait endurées lui et ses moines, par suite de l'emprisonnement tyrannique et injuste qu'ils avaient subi. Athelstane avait la tête si remplie des moyens de résister à la persécution monacale, que Cedric reconnut ne plus y trouver de place pour aucune autre idée. Lorsque le nom de Rowena fut prononcé, l'ami de Cedric le pria de lui laisser vider une pleine coupe de vin à la santé de la belle Saxonne et à celle de celui qui devait être bientôt son époux, c'est-à-dire Ivanhoe. C'était donc un cas désespéré, il n'y avait plus rien à faire d'Athelstane; ou, pour parler comme Wamba, en employant sa phrase saxonne arrivée jusqu'à nous, c'était un coq qui ne voulait plus se battre.

Note 29: Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer à ceux de nos lecteurs qui ne le sauraient point, que le mot saxon _Coningsburgh_ veut dire _château du roi_: ce qui rappelle le nom de Koenisberg, une des villes ou résidences royales de Prusse. _Templestowe_ signifie également _demeure du Temple_. A. M.

Il ne restait plus, entre Cedric et la détermination que les deux amans avaient prise, qu'à lever deux obstacles: d'abord, l'obstination du tuteur de la belle, et puis son inimitié contre la race normande. Le premier sentiment s'affaiblissait par degrés au moyen des caresses de sa pupille, et en songeant à l'orgueil qu'il pouvait tirer de la renommée de son fils; d'ailleurs, il n'était pas insensible à l'honneur d'allier son sang à celui d'Alfred, lorsque la race d'Édouard le confesseur abjurait pour jamais la couronne. L'aversion de Cedric contre la dynastie des rois normands diminuait aussi; d'abord en considérant l'impossibilité d'en délivrer l'Angleterre, sentiment qui donnait de la loyauté au sujet; ensuite par les égards personnels du roi Richard, qui, suivant le manuscrit de Wardour, flatta si bien l'humeur sauvage de Cedric, qu'avant que celui-ci eût passé une semaine à sa cour, il avait donné son consentement au mariage de sa pupille Rowena avec son fils Wilfrid d'Ivanhoe.

L'union de notre héros, ainsi approuvée par son père, fut célébrée dans le plus auguste des temples, la noble cathédrale d'York. Le roi lui-même y assista, et la bienveillance qu'il témoigna en cette occasion, ainsi que dans plusieurs autres, à ses sujets saxons, jusqu'ici opprimés, leur donna plus d'espoir d'être traités moins sévèrement et de voir leurs droits enfin respectés, sans être de nouveau exposés aux chances d'une guerre civile. Le clergé romain déploya toutes ses pompes en cette mémorable solennité.

Gurth demeura attaché en qualité d'écuyer à son jeune maître, qu'il avait servi avec tant de fidélité; et le courageux Wamba, paré d'un nouveau bonnet de fou et d'une plus ample garniture de sonnettes d'argent, passa de même au service d'Ivanhoe, avec le consentement du père de ce dernier. Le gardeur de pourceaux et le jovial bouffon, ayant tous deux partagé les périls et l'adversité de Wilfrid, demeurèrent près de lui pour aussi partager les avantages de sa prospérité.

Outre cette faveur accordée aux gens de Cedric, on invita les Normands et les Saxons de haut parage à la célébration de cette brillante alliance; et, depuis cette époque, les deux races se sont tellement mêlées et identifiées, qu'il ne serait plus possible de les distinguer. Cedric vécut assez long-temps pour voir cette fusion accomplie; car, à mesure que les deux peuples se mirent davantage en rapport et formèrent des liens de parenté, les Normands affaiblirent leur orgueil et les Saxons devinrent plus civilisés. Ce ne fut néanmoins que cent ans après, c'est-à-dire sous le règne d'Édouard III, que la nouvelle langue, nommée anglaise, fut parlée à la cour de Londres, et que toute distinction hostile de Normand et de Saxon disparut entièrement.

Le surlendemain de cet heureux hyménée, lady Rowena fut informée par sa suivante Elgitha, qu'une damoiselle demandait à être admise en sa présence, et désirait lui parler sans témoin. Rowena étonnée, balança d'abord; mais ensuite, emportée par la curiosité, elle finit par ordonner que l'étrangère fût introduite, et que toutes les suivantes demeurassent à l'écart un moment.

La jeune personne entra: sa figure était noble et imposante; un long voile blanc la couvrait sans la cacher, et relevait l'élégance de sa parure, ainsi que la majesté de son maintien. Elle se présenta d'un air mêlé de respect et d'une assurance réservée, sans paraître chercher à gagner la faveur de celle à qui elle venait parler. Rowena, toujours disposée à accueillir les réclamations et à écouter les voeux des autres, se leva, et eût conduit la belle étrangère à un siége voisin, si un coup d'oeil jeté sur Elgitha, seule témoin jusqu'alors de la conférence, n'eût invité celle-ci, à avancer le siége, et puis à se retirer; ce qui eut lieu sur-le-champ, bien qu'un peu à regret. Ce fut alors que l'inconnue, à la grande surprise de lady Rowena, fléchit un genou devant elle, baissa le front et le pressa de ses mains; puis, malgré la résistance de la pupille de Cedric, lui baisa le pan de sa tunique éblouissante.

«Que signifie cela, dit la nouvelle épouse, et pourquoi me rendez-vous l'objet d'un respect si étrange?»--«Parce que c'est à vous, digne compagne d'Ivanhoe, dit Rébecca en se relevant, et reprenant la dignité tranquille de ses manières; parce que c'est à vous que je puis, légalement et sans crainte de reproches, offrir le tribut de reconnaissance que je dois à votre digne époux. Je suis... oubliez la hardiesse avec laquelle je suis venue vous présenter l'hommage de mon pays... je suis une juive infortunée pour qui le nouveau compagnon de votre destinée a exposé sa vie en champ clos, à Templestowe.»

«Damoiselle, repartit Rowena, Wilfrid, en ce jour de glorieuse mémoire, n'a fait que payer à demi la dette que vos soins charitables l'avaient induit à contracter lorsqu'il était blessé et malheureux. Parlez, y a-t-il quelque chose en quoi lui et moi nous puissions vous servir?»--«Rien, dit Rébecca dans un calme enchanteur; à moins qu'il ne vous plaise de lui transmettre mon adieu plein de reconnaissance.»--«Vous quittez donc l'Angleterre,» dit Rowena revenue à peine de la surprise que lui avait causée cette visite inattendue.--«Oui, noble dame, et avant que la lune change: mon père a un frère puissant auprès de Mahomet-Boaldi, roi de Grenade; nous allons le retrouver, certains de vivre en paix et protégés, en payant le tribut que les Moslems exigent du peuple hébreux.»

«Ne trouveriez-vous pas le même appui en Angleterre? dit Rowena. Mon époux possède la faveur du roi, et le roi lui-même est juste et généreux.»--«Je n'en doute point, noble dame, dit Rébecca, mais le peuple en Angleterre est orgueilleux, querelleur, ami des troubles, et toujours prêt à plonger le glaive dans le coeur de son voisin. Ce n'est pas un lieu sûr pour les enfans d'Abraham. Ephraïm est une colombe timide; Issachar, un serviteur trop accablé de travaux et de peines. Ce n'est point dans un pays de guerre et de sang, environné d'ennemis et déchiré par les factions intérieures, qu'Israël peut espérer le repos, après avoir été errant et dispersé depuis tant de siècles.»--«Mais vous, jeune fille, dit Rowena, vous ne pouvez rien craindre. Celle qui a nourri le lit malade d'Ivanhoe[30], continua la princesse avec enthousiasme, n'a rien à redouter en Angleterre, où les Saxons et les Normands se disputeront le privilége de l'honorer.»

Note 30: _She who nursed the sick bed of Ivanhoe_, est une si heureuse, quoique hardie, métaphore, que nous croyons devoir la hasarder dans notre langue. Nous ne pensons pas que M. Defauconpret l'ait rendue par cet équivalent: «Celle qui donna des soins si touchans à Ivanhoe.» A. M.

«Ce discours est beau, noble dame, et votre proposition plus belle encore. Mais je ne puis l'accepter; il existe entre nous un abîme que nous ne saurions franchir: notre éducation, notre foi, tout s'oppose à ce qu'il soit comblé. Adieu, mais avant que je vous quitte accordez-moi une grace; levez ce voile, qui me dérobe vos traits dont la renommée parle si haut.»--«Ils ne méritent point d'arrêter les regards, dit Rowena; mais espérant la même faveur de celle qui me visite, je me découvrirai pour elle.»

Elle souleva effectivement son voile, et, soit par timidité, soit par le sentiment intime de sa beauté, la jeune princesse rougit, et cette rougeur se manifesta à la fois sur ses joues, son front, son cou et son sein virginal. Rébecca rougit également, mais ce ne fut qu'un instant; et maîtrisée par de plus fortes émotions, cette sensation s'évanouit comme le nuage pourpré qui change de couleur quand le soleil descend sous l'horizon.

«Noble dame, dit-elle à lady Rowena, les traits que vous avez daigné me montrer vont demeurer long-temps dans ma mémoire. La douceur et la bonté y règnent; et si une teinte de la fierté ou des vanités mondaines peut s'allier avec une expression si aimable, comment pourrions-nous regretter que ce qui est de terre[31] conserve quelques traces de son origine? Long-temps, long-temps je me rappellerai vos traits, et je bénis le ciel de laisser mon digne libérateur uni à....» Elle s'arrêta court, et ici ses yeux se remplirent de larmes: elle les essuya vite, et répondit à la touchante question de Rowena qui lui demandait si elle se trouvait mal: «Non, je me trouve bien, mais mon coeur se gonfle lorsque je songe à Torquilstone, et au champ clos de Templestowe. Adieu; cependant il me reste une dernière prière à vous faire: acceptez cette cassette, et ne dédaignez pas ce qu'elle contient.» La princesse ouvrit alors le petit coffre d'ivoire enrichi d'ornemens, et y trouva un collier et des boucles d'oreilles en diamans qui étaient d'une valeur inexprimable.

Note 31: Le premier interprète met ici un «vase de terre,» au lieu de la forme terrestre de la femme. Nous croyons que c'est affaiblir l'idée de l'original. A. M.

«Il est impossible, dit Rowena en voulant rendre la cassette, que j'accepte un présent d'un si grand prix.»--«Conservez-le, noble dame, répondit Rébecca; vous possédez le pouvoir, la grace, le crédit, l'influence; nous n'avons pour nous que la richesse, source de notre force et de notre faiblesse. La valeur de ces bagatelles multipliée dix fois n'aurait pas le même empire que le moindre de vos souhaits. Le présent est donc peu de chose pour vous et moins encore pour moi qui m'en vais. Permettez-moi de penser que vous ne partagez point les injustes préjugés de votre nation à l'égard de mes coreligionnaires. Croyez-vous que je prise ces pierres brillantes plus que ma liberté, ou que mon père les estime plus que la vie et l'honneur de sa fille? Acceptez-les, noble dame; elles n'ont aucune valeur pour moi, qui ne porterai plus de semblables joyaux.»

«Vous êtes donc malheureuse, dit Rowena frappée du ton avec lequel Rébecca venait de prononcer ces dernières paroles. Oh! demeurez avec nous, les avis d'hommes pieux vous tireront de votre croyance et vous feront renoncer à votre loi si funeste: alors je deviendrai une soeur pour vous.»--«Non, dit Rébecca avec cette mélancolie tranquille et douce qui régnait dans ses accens et sur ses traits angéliques: je ne saurais quitter la foi de mes pères, comme un vêtement non approprié au climat où je veux habiter; cependant je ne serai pas malheureuse; celui à qui je consacre désormais ma vie deviendra mon consolateur, si je remplis sa volonté.»--«Votre nation a-t-elle donc des couvens, et vous proposez-vous de vous y retirer?» lui demanda Rowena.--«Non, certes, noble dame, reprit la juive; mais parmi nous, depuis le temps d'Abraham jusqu'à nos jours, nous avons eu de saintes femmes qui ont élevé toutes leurs pensées vers le ciel, et se sont dévouées au soulagement de l'humanité en soignant les malades, secourant les nécessiteux et consolant les affligés. Rébecca ira se mêler parmi elles; dites-le à votre noble époux, s'il lui arrive de s'enquérir du sort de celle qui lui sauva la vie.»

On remarqua un tremblement involontaire dans la voix de Rébecca, et une expression de tendresse qui en disait peut-être plus qu'elle ne voulait en faire entendre. Elle se hâta de prendre congé de la princesse. «Adieu, dit-elle: puisse le père commun des juifs et des chrétiens répandre sur vous ses plus saintes bénédictions: le navire qui nous attend lèvera l'ancre avant que nous puissions gagner le port.»

Elle sortit de l'appartement, laissant la belle Saxonne étonnée, comme si elle avait eu quelque vision, comme si une ombre avait passé devant ses yeux. Rowena fit part de ce singulier entretien à son époux, qui en garda une vive impression. Il vécut long-temps heureux avec sa digne compagne, car ils étaient unis l'un à l'autre par une tendre affection, qui s'augmenta encore avec leurs années, et prit une nouvelle force par le souvenir des obstacles qu'ils avaient eus à surmonter. Cependant ce serait porter trop loin la curiosité, que de demander si le souvenir de la beauté et des généreux soins de Rébecca s'offrit plus fréquemment à la pensée d'Ivanhoe que la noble descendante d'Alfred ne l'aurait désiré.

Wilfrid se distingua au service de Richard, et fut comblé des faveurs du monarque. Il se serait probablement encore élevé plus haut sans la mort prématurée de l'héroïque monarque devant le château de Chaluz près de Limoges. Avec ce prince généreux, mais téméraire et romanesque, s'évanouirent tous les projets que son ambition avait conçus; et on peut lui appliquer, avec un léger changement, ce que Johnson a dit de Charles XII: Son sort fut d'aller se faire tuer par une main vulgaire au pied d'une petite forteresse en pays étranger; il laissa un nom qui fit trembler le monde, pour ne servir qu'à donner une haute leçon de morale, ou bien à figurer dans un roman.

FIN.

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