Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé
Part 12
«Tentateur, dit Rébecca, retire-toi! Quoiqu'à ma dernière heure, tu ne pourrais me faire bouger de l'épaisseur d'un cheveu de ce siége fatal. Entourée comme je le suis d'ennemis, je te regarde comme le plus cruel et le plus féroce. Retire-toi, au nom de Dieu!» Albert Malvoisin, impatient et alarmé de la durée de cette conférence, s'approcha alors pour l'interrompre.
«L'accusée a-t-elle avoué son crime? demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou est-elle résolue à le nier?»--«Elle est véritablement résolue, répondit Bois-Guilbert.»--«En ce cas, dit Malvoisin, il faut, mon noble frère, que tu reprennes ta place pour attendre le résultat. Les ombres tournent sur le cercle du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, viens, espoir de notre ordre, et bientôt son chef.»
En parlant ainsi d'un ton doux et flatteur, il porta la main à la bride du cheval du templier comme pour le ramener à son poste. «Vilain scélérat, s'écria Bois-Guilbert d'un ton furieux, comment oses-tu porter la main sur les rênes de mon cheval?» Forçant son compagnon à lâcher prise, il retourna à l'autre extrémité de la lice.
«Il y a encore de la chaleur en lui, dit Malvoisin à part à Mont-Fichet, si elle était bien dirigée; mais c'est comme le feu grégeois qui brûle tout ce qu'il touche.» Les juges étaient depuis deux heures dans l'attente, mais en vain, qu'un champion se présentât.
«Et on a raison, dit le frère Truck, considérant que c'est une juive. Et néanmoins, par mon ordre! il est dur de voir périr une aussi jeune et aussi belle créature sans qu'il y ait un seul coup de donné pour sa défense. Fût-elle dix fois sorcière, si elle était un peu chrétienne, mon bâton sonnerait douze heures sur le casque d'acier de ce féroce templier là-bas avant qu'il remportât ainsi la victoire.»
Cependant l'opinion générale était que personne ne pouvait ou ne voulait se présenter pour une juive accusée de sorcellerie, et les chevaliers, excités par Malvoisin, se disaient tout bas les uns aux autres qu'il était temps de déclarer que le gage de Rébecca n'avait pas été relevé. En ce moment, on vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval et s'avançant vers la lice. L'air retentit des cris: Un champion! un champion! et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il fut accueilli par les acclamations unanimes en entrant dans la lice. Un second coup d'oeil néanmoins parut détruire l'espoir que son heureuse arrivée avait fait naître. Son cheval, épuisé par une course vive et rapide de plusieurs milles, paraissait ne pouvoir se soutenir, et le cavalier, bien qu'il se présentât avec avidité dans l'arène, soit faiblesse, soit fatigue, semblait à peine avoir la force de se maintenir sur la selle.
À la demande que lui fit le héraut de son nom, de son rang et du but de son voyage, l'étranger répondit promptement et hardiment: «Je suis bon chevalier et noble, et je viens soutenir, à la lance et à l'épée, la juste cause de Rébecca, fille d'Isaac d'York; je viens maintenir que la sentence prononcée contre elle est fausse et dénuée de vérité, et défier le sire Brian de Bois-Guilbert comme traître, meurtrier et menteur; et je le prouverai dans ce champ clos, avec mon corps contre le sien, avec l'aide de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le bon chevalier.»
«L'étranger doit, avant tout, prouver, dit Malvoisin, qu'il est bon chevalier et de noble lignage. Le Temple ne permet pas à ses champions de combattre contre des hommes sans nom.»--«Malvoisin, dit le chevalier levant la visière de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que le tien. Je suis Wilfrid d'Ivanhoe.»--«Je ne combattrai point contre toi, s'écria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altérée. Fais guérir tes blessures, procure-toi un meilleur cheval, alors peut-être daignerai-je consentir à te châtier et à rabaisser ce ton de bravade déplacé dans un jeune homme.»
«Quoi donc! orgueilleux templier, as-tu oublié que deux fois tu as été renversé par cette lance? Souviens-toi du tournoi d'Acre; souviens-toi de la passe d'armes à Ashby; souviens-toi du défi que tu me portas dans le château de Rotherwood, et du gage de ta chaîne d'or contre mon reliquaire que tu combattrais avec Wilfrid d'Ivanhoe, afin de recouvrer l'honneur que tu avais perdu. C'est par ce reliquaire et par la sainte relique qu'il contient, que je te proclamerai comme un lâche dans toutes les cours de l'Europe et dans toutes les commanderies de ton ordre, si sans plus de délai tu ne combats contre moi.»
Bois-Guilbert se tourna avec un air d'irrésolution vers Rébecca, puis lançant à Ivanhoe un regard farouche: «Chien de Saxon, s'écria-t-il, prends ta lance, et prépare-toi à recevoir la mort que tu t'es attirée.»--«Le grand-maître m'octroie-t-il le combat, demanda Ivanhoe.»--«Je ne puis refuser ce que vous avez réclamé, dit le grand-maître, pourvu que la jeune fille vous accepte pour son champion. Néanmoins je désirerais bien que vous fussiez plus en état de combattre. Tu as toujours été ennemi de notre ordre, cependant je voudrais en agir honorablement avec toi.»
«Comme cela, comme je suis, et non autrement, dit Ivanhoe; c'est le jugement de Dieu; je mets en lui ma confiance. Rébecca, dit-il en s'approchant de la sellette fatale, m'acceptes-tu pour ton champion?»--«Oui, je t'accepte; oui, répondit-elle avec une émotion que la crainte de la mort n'avait pu produire en elle; je t'accepte comme le champion que Dieu m'a envoyé. Et cependant non, non; tes blessures ne sont pas guéries; ne combats point contre cet orgueilleux. Pourquoi voudrais-tu périr aussi?»
Mais Ivanhoe était déjà à son poste, avait baissé la visière de son casque et pris sa lance; Bois-Guilbert en fit autant; mais son écuyer remarqua, en fermant sa visière, que son visage qui, malgré les diverses émotions qui l'avaient agité, avait été pendant toute la journée extrêmement pâle, s'était subitement couvert d'une rougeur très foncée.
Alors le héraut, voyant chacun des champions à sa place, éleva la voix, et répéta trois fois: _Faites votre devoir, preux chevaliers!_ Après le troisième cri, il se retira de côté, et proclama de nouveau qu'il était défendu à qui que ce pût être, sous peine d'être mis à mort à l'instant même, d'oser, par un mot, par un cri, ou par un geste, apporter aucune sorte d'interruption ou de trouble dans ce champ impartial de bataille. Le grand-maître, qui tenait dans sa main le gage du combat, le gant de Rébecca, le jeta dans la lice, et donna le fatal signal en disant: _Laissez aller_.
Les trompettes se firent entendre, et les chevaliers s'élancèrent l'un contre l'autre au grand galop. Le cheval fatigué d'Ivanhoe, et son cavalier non moins épuisé, ne purent, ainsi que tout le monde s'y était attendu, résister au choc de la lance bien dirigée et au vigoureux coursier de Bois-Guilbert. Mais quoique la lance d'Ivanhoe ne fît, en comparaison, que toucher le bouclier de Bois-Guilbert, ce fier champion, au grand étonnement de tout les spectateurs, chancela, vida les étriers et tomba sur l'arène.
Ivanhoe, se dégageant de son cheval, fut bientôt relevé, et se hâta de chercher à réparer cet accident au moyen de son épée: mais Bois-Guilbert ne se releva point. Wilfrid, lui posant un pied sur la poitrine et la pointe de son épée sur la gorge, lui commanda de s'avouer vaincu s'il ne voulait recevoir le coup de la mort. Bois-Guilbert ne répondit point--«Ne le tuez pas, sire chevalier, s'écria le grand-maître, sans confession ni absolution; ne tuez point l'ame et le corps: nous le reconnaissons vaincu.»
Il descendit dans l'arène, et ordonna qu'on détachât le casque du champion vaincu. Ses yeux étaient fermés; son visage était encore fortement coloré. Tandis qu'on le regardait avec étonnement, ses yeux se rouvrirent, mais ils étaient fixes et ternes. La couleur disparut, et fit place à la pâleur de la mort. Ce n'était point la lance de son ennemi qui avait causé son trépas: il périt victime de ses passions.--«C'est véritablement le jugement de Dieu, dit le grand-maître en levant les yeux au ciel: _Fiat voluntas tua!_
CHAPITRE XLIV ET DERNIER.
«Cela finit donc comme un conte de vieille femme?» WEBSTER.
Quand le premier moment de surprise fut passé, Wilfrid Ivanhoe demanda au grand-maître, comme juge du champ-clos, s'il avait agi avec justice et honneur dans le combat.--«Tout a été fait avec honneur et justice, répondit le grand-maître. Je déclare la jeune fille innocente et libre. Les armes et le corps du chevalier qui a perdu la vie sont au vainqueur.»--«Je ne veux pas le dépouiller de son armure, dit le chevalier d'Ivanhoe, ni livrer ses restes à l'infamie; il a combattu pour la chrétienté; c'est le bras de Dieu et non une main terrestre qui aujourd'hui lui a fait mordre la poussière: seulement, que ses obsèques ne soient que celles d'un homme qui est mort pour une injuste cause. Quant à cette jeune fille.....» Il fut interrompu par le bruit occasionné par des pieds de chevaux dont le nombre et la rapidité faisaient trembler la terre devant eux, et à la tête desquels le chevalier noir entra dans la lice: une troupe d'hommes d'armes le suivait, et chaque cavalier était armé de pied en cap.--«Je viens trop tard, dit-il, promenant ses regards autour de lui: ce Bois-Guilbert m'appartenait. Était-ce à toi, Ivanhoe, de te charger de cette aventure; à toi, qui te tiens à peine sur tes arçons? Le ciel, ô mon souverain! répliqua Ivanhoe, a frappé ce superbe; il eût été trop honoré de mourir de votre main.»--«Que la paix soit avec lui! dit Richard en regardant le corps gisant sur le sable; c'était un courtois chevalier, et comme un chevalier il est mort dans son armure. Mais le temps presse: Bohun, fais ton devoir!» Un des chevaliers qui composait la suite du roi s'avança, et, mettant la main sur l'épaule de Malvoisin: «Je t'arrête, dit-il; tu es accusé de haute-trahison.»
Le grand-maître jusqu'alors était resté immobile d'étonnement à l'aspect de cette troupe de guerriers; il se remit, et la parole lui revint: «Qui a l'audace de porter la main sur un chevalier du Temple de Sion, dans l'enceinte même de sa propre commanderie, et en présence du grand-maître? De quelle autorité se permet-on un pareil outrage?»--«Par la mienne, répliqua le chevalier; c'est moi qui l'arrête, moi Henri Bohun, comte d'Essex, lord haut constable d'Angleterre.»--«Et il arrête Malvoisin, dit le roi levant sa visière, par l'ordre de Richard Plantagenet, ici présent. Conrad Mont-Fichet, il est heureux pour toi de n'être point né mon sujet; pour toi, Malvoisin, attends-toi de mourir avec ton frère Philippe avant que le monde soit plus vieux d'une semaine[26].»--«Je résisterai à ta sentence, dit le grand-maître.»--«Orgueilleux templier, dit le roi, tu ne le peux; lève les yeux et regarde le royal étendard qui flotte sur les tours au lieu de la bannière de ton ordre. De la prudence, Beaumanoir; ne fais point une vaine résistance. Ta main est dans la gueule du lion.»--«J'en appellerai à Rome, dit le grand-maître, contre cette usurpation des immunités et des priviléges de notre ordre.»--«Soit, répondit le roi; mais, pour l'amour de toi, je te conseille de ne me plus parler d'usurpation. Dissous ton chapitre; va-t'en avec tes compagnons, et cherche quelque commanderie, si c'est possible d'en trouver une qui ne soit pas un réceptacle de traîtres et de conspirateurs contre le roi d'Angleterre, à moins que tu ne préfères rester pour jouir de notre hospitalité et admirer notre justice.»--«Être un hôte dans une maison où je devrais commander, répliqua le templier, jamais! Chapelains, entonnez le psaume: _Quare fremuerunt gentes!_... Chevaliers, écuyers, milice du Temple saint, tenez-vous prêts à suivre la bannière du Baucéan!»
Note 26: Il me semble que M. Defauconpret n'a pas bien rendu cette phrase si caractéristique, en lui substituant l'expression commune «avant que huit jours soient écoulés.» A. M.
Le grand-maître prononça ces mots avec autant de dignité qu'en eût mis le roi d'Angleterre lui-même, et inspira du courage à ses compagnons étonnés et stupéfaits. Ils se pressèrent autour de lui comme des moutons autour du chien qui les garde, lorsqu'ils entendent hurler un loup; mais ils étaient loin d'en avoir la timidité: leurs sourcils froncés marquaient l'indignation, et au défaut de leur langue qu'ils enchaînaient, leurs yeux lançaient la menace: ils sortirent tous ensemble de la lice et formèrent un front terrible hérissé de lances. Les manteaux blancs des chevaliers s'y faisaient remarquer parmi leurs partisans vêtus d'habits d'une sombre couleur, comme la frange colorée et brillante d'un nuage obscur[27]. La multitude qui avait poussé des clameurs de réprobation, devint calme et silencieuse à l'aspect de ce corps formidable et vaillant, et se retira à une certaine distance en arrière devant leur ligne imposante.
Note 27: Cette belle comparaison est omise dans la traduction de M. Defauconpret. A. M.
Dès que le comte d'Essex vit leur contenance et leur phalange serrée, il piqua son cheval de bataille, et courut à toute bride se mettre à la tête de sa troupe pour faire front à cette masse formidable. Richard, comme s'il était fier du danger que provoquait sa présence, s'avança seul, et galopant sur la ligne des templiers, il criait à voix haute: «Sires chevaliers, parmi tant de braves que vous êtes, s'en trouve-t-il un qui veuille rompre une lance avec Richard? Milice du Temple saint, vos dames ont le teint bien hâlé, s'il n'en est point une seule qui soit digne d'une lance brisée en son honneur.»
«Les frères du Temple saint, dit le grand-maître poussant son cheval en avant, ne combattent point pour une cause si futile et si profane; Richard d'Angleterre ne trouvera pas un templier qui, en ma présence, croisera sa lance avec la sienne. Le pape et les princes de l'Europe seront les juges de notre querelle, et c'est à eux seuls que nous nous en remettrons, pour savoir si un prince chrétien a bien agi en s'attachant à la cause que tu viens d'embrasser. Ne nous attaque point, et nous sommes prêts à nous retirer sans vous attaquer. Nous laissons à ton honneur le soin des armes et des biens de notre ordre, que nous abandonnons, et à ta conscience le scandale et l'injure dont la chrétienté t'est redevable aujourd'hui.» À ces mots, et sans attendre de réponse, le grand-maître donna le signal du départ. Les trompettes sonnèrent une marche orientale, d'un caractère sauvage, dont se servaient ordinairement les templiers en campagne. Ils rompirent la ligne, puis se formèrent en colonne; ils partirent à pas lents et serrés, autant qu'il était possible aux chevaux, comme pour montrer que, s'ils se retiraient, c'était pour obéir à l'ordre de leur grand-maître, et non par crainte. «Par l'éclat du front de Notre-Dame! dit le roi Richard, c'est dommage que ces templiers ne soient pas si sûrs qu'ils sont vaillans et disciplinés.» La foule, comme un roquet timide qui attend pour aboyer que l'objet de sa frayeur ait disparu, poursuivit de ses clameurs les templiers qui s'éloignaient.
Durant le tumulte qui accompagna leur retraite, Rébecca ne vit et n'entendit rien, dans les bras de son vieux père qui la serrait contre son sein, privée de ses sens, égarée, et n'étant point encore sûre du changement de scène qui venait d'avoir lieu; mais un mot d'Isaac la rendit bientôt à elle.
«Allons, dit-il, ma chère fille, trésor que je viens de recouvrer, allons nous jeter aux pieds du bon jeune homme.»--«Non, repartit Rébecca, non, non, non; je n'oserais lui parler en ce moment. Hélas! je lui dirais peut-être plus que... Non, mon père, fuyons sur l'heure ce lieu dangereux.»--«Quoi! ma fille, dit Isaac, quitter si brusquement celui qui, la lance à la main, et le bouclier au bras, a volé comme le brave des braves à ta délivrance, ne faisant nul cas de la vie, toi la fille d'un peuple étranger! C'est un service digne d'une reconnaissance éternelle.»
«C'est, c'est... une reconnaissance éternelle... sans bornes, une reconnaissance.... Il recevra mes remerciemens au delà... mais pas à présent... Par l'amour de ta bien-aimée[28] Rachel, mon père, rends-toi à ma prière... pas à présent.»--«Mais, dit Isaac en insistant, on dira que des chiens sont plus reconnaissans que nous.»--«Ne voyez-vous donc pas, mon bien-aimé père, qu'il est à cette heure avec le roi Richard, et que...»--«Cela est vrai, bonne et prudente Rébecca, partons d'ici! partons d'ici!... Il manquera d'argent, car il arrive de Palestine, et même, comme on le dit, de prison, et il ne manquera pas de prétexte pour m'en arracher, ne serait-ce que mon simple trafic avec son frère Jean. Allons-nous-en, ma fille, allons-nous-en.»
Note 28: Image charmante et biblique omise par M. Defauconpret. L'aimable Rachel jetée dans le fond de ce tableau y produit le plus doux effet. Rachel en hébreu signifie, si je ne me trompe, _brebis de Dieu_. D'où vient que ce traducteur trouble pour ainsi dire la paix de cette tendre prière de Rébecca par cette phrase parasite, un anathème: _Que le dieu de Jacob me punisse s'il ne la possède pas tout entière!_ A. M.
Et à son tour, pressant sa fille de sortir, il s'en alla avec elle; et comme il l'avait déjà prévu, il la conduisit dans la maison du rabbin Nathan. Les événemens de la journée, dont la juive n'avait point rempli la moindre partie, avaient à peine attiré l'attention de la populace, qui ne s'aperçut point de son départ, tout occupée qu'elle était du chevalier noir. La foule remplissait les airs de ces cris: «Vive Richard Coeur-de-Lion! Mort aux templiers usurpateurs!» «Malgré toute cette apparence de loyauté, dit Ivanhoe au comte d'Essex, le roi a fort bien fait de prendre ses précautions en gardant auprès de lui ta personne, et en s'entourant de tes fidèles compagnons.» Le comte sourit et secoua la tête. «Brave Ivanhoe, toi qui connais si bien notre maître, dit-il, penses-tu que ce soit lui qui ait pris cette précaution? Je marchais sur York, ayant eu connaissance que le prince Jean y avait rassemblé le gros de ses partisans, lorsque je rencontrai le roi Richard qui, de même qu'un véritable chevalier errant, arrivait au galop pour terminer l'aventure du templier et de la juive, et cela par la seule force de son bras; et je l'accompagnai avec ma troupe, bien qu'il ne le voulût pas.»
«Et qu'y a-t-il de nouveau à York, brave comte? dit Ivanhoe. Les rebelles s'attendent-ils à nous y voir?»--«Pas plus que la neige de décembre n'attend le soleil de juillet, dit le comte; ils sont dispersés; et qui pensez-vous qui nous apporta cette nouvelle? ce fut Jean lui-même.»--«Le traître! l'ingrat! l'insolent traître! dit Ivanhoe; Richard n'a-t-il pas donné des ordres pour qu'on l'arrête?»--«Il l'a reçu, répondit le comte, comme s'il l'eût rencontré après une partie de chasse; mais remarquant les regards d'indignation que nous attachions sur le prince: «Tu vois, mon frère, dit-il, que j'ai avec moi des hommes exaspérés. Tu feras bien d'aller trouver notre mère, de lui porter les témoignages de ma respectueuse affection, et de rester auprès d'elle jusqu'à ce que les esprits soient un peu pacifiés.»--«Et c'est là tout ce qu'il a dit? répliqua Ivanhoe. Ne dirait-on pas que ce prince appelle la trahison par sa clémence?»
«Oui, sans doute, dit le comte, comme celui-là appelle la mort, qui se présente au combat avec une blessure qui n'est pas encore guérie.»--«Fort bien répliqué, dit Ivanhoe; rappelez-vous cependant que ce n'est que ma vie que je hasardais, au lieu que Richard compromettait le bien-être de ses sujets.»
«Ceux qui se montrent aussi insoucians à l'égard de leurs propres intérêts, répondit d'Essex, font rarement attention à ceux des autres. Mais hâtons-nous de nous rendre au château, car Richard se propose de punir quelques uns des agens subalternes de la conspiration, quoiqu'il ait pardonné à celui qui en était le chef.»
D'après les procédures qui eurent lieu à cette occasion, et qui sont rapportées tout au long dans le manuscrit de Wardour, il paraît que Maurice de Bracy passa la mer, et entra au service de Philippe de France. Quant à Philippe de Malvoisin, et à son frère Albert, ils furent exécutés, tandis que Waldemar Fitzurse, qui avait été l'ame de la conspiration, n'encourut d'autre peine que celle du bannissement, et que le prince Jean, en faveur de qui elle avait été organisée, ne reçut même pas de reproches de la part de son frère. Au reste, personne ne plaignit les deux Malvoisin, qui subirent une mort qu'ils n'avaient que trop justement méritée par plusieurs actes de fausseté, de cruauté et d'oppression.
Peu de temps après le combat judiciaire, le Saxon Cedric fut mandé à la cour de Richard, qui la tenait alors à York, dans la vue de rétablir l'ordre au sein des comtés où il avait été troublé par l'ambition de son frère. Cedric pesta et tempêta plus d'une fois en recevant ce message; néanmoins il ne refusa pas de se rendre. Au fait, le retour de Richard avait mis fin à toutes les espérances qu'il avait conçues de rétablir la dynastie saxonne sur le trône d'Angleterre; car quelque force qu'ils eussent pu parvenir à organiser, en supposant qu'une guerre civile eût éclaté, il était évident qu'il n'y avait aucun heureux résultat à espérer dans un moment où la couronne ne pouvait être disputée à Richard, jouissant de la plus grande popularité, tant par ses qualités personnelles que par ses exploits militaires, quoique les rênes de son gouvernement fussent tenues avec une insouciance et une légèreté qui se rapprochaient tantôt d'un excès d'indulgence, tantôt d'un odieux despotisme.
D'ailleurs il n'avait pu échapper à l'observation de Cedric, quelque révoltante qu'elle lui parût, que son projet d'une union complète et absolue entre les individus qui composaient la nation saxonne, par le mariage de Rowena et d'Athelstane, était maintenant devenue impossible à cause du renoncement des deux parties intéressées. D'ailleurs, c'était là un événement que, dans son zèle ardent pour la cause saxonne, il n'avait ni prévu ni pu prévoir; et même lorsque l'espèce d'éloignement de l'un pour l'autre se fut manifesté d'une manière aussi claire, et pour ainsi dire aussi publique, il pouvait à peine se figurer qu'il fût possible que deux personnes saxonnes de nation pussent ne pas sacrifier leurs sentimens personnels, et ne pas former une alliance aussi nécessaire au bien général de la nation. Mais le fait n'en était pas moins certain. Rowena avait toujours témoigné une sorte d'aversion pour Athelstane, et maintenant celui-ci ne s'était pas expliqué moins positivement en déclarant qu'il ne donnerait plus de suite à la demande qu'il avait formée de la main de Rowena. Ainsi l'obstination naturelle de Cedric céda à de pareils obstacles, et recula devant l'idée d'avoir à conduire à l'autel, tenant l'un et l'autre de chaque main, deux êtres qui ne se laissaient traîner qu'avec la plus grande répugnance. Il fit néanmoins une dernière et vigoureuse attaque contre Athelstane; mais il trouva ce rejeton ressuscité de la royauté saxonne occupé, comme le sont de nos jours certains gentilshommes campagnards, à une guerre furieuse et opiniâtre avec le clergé.