Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé
Part 11
«Et ma pupille Rowena, dit Cedric, j'espère que vous n'avez pas l'intention de l'abandonner?»--«Père Cedric, dit Athelstane, soyez raisonnable. Lady Rowena ne veut pas de moi; elle aime le petit doigt du gant de mon cousin Wilfrid plus que ma personne tout entière: la voilà prête à en convenir. Ne rougis pas, ma belle parente; il n'y a pas de honte à préférer un chevalier qui a ses entrées à la cour, à un franklin qui habite les champs. Ah! il ne faut pas rire non plus, Rowena; car, Dieu sait, un costume de mort et un visage amaigri ne sont pas des objets propres à inspirer la gaîté. Au surplus, si tu veux absolument rire, je vais t'en fournir un meilleur sujet. Donne-moi ta main, ou plutôt prête-la-moi, car je ne te la demande qu'à titre d'amitié. Tiens, cousin Wilfrid d'Ivanhoe, je renonce et j'abjure en ta faveur... Eh bien! par saint Dunstan, notre cousin Wilfrid s'est éclipsé. Et cependant, à moins que mes yeux ne m'aient fait illusion par suite du long jeûne que j'ai souffert, je l'ai vu là il n'y a qu'un moment.»
Tous les regards se portèrent autour de l'appartement; on demanda des nouvelles d'Ivanhoe: il avait disparu. On apprit qu'un juif était venu le demander, et qu'après un court entretien il avait demandé Gurth et ses armes, et avait quitté le château.
«Belle cousine, dit Athelstane en s'adressant à Rowena, si je pouvais penser que cette disparition subite d'Ivanhoe ne fût pas occasionnée par les motifs les plus puissans, je reprendrais...»
Mais il n'avait pas plus tôt lâché la main de Rowena, en voyant qu'Ivanhoe avait disparu, que la belle lady, qui trouvait sa situation fort embarrassante, avait profité de cette occasion pour sortir de l'appartement. «Sûrement, dit Athelstane, de tous les êtres qui vivent, les femmes sont ceux à qui on doive le moins se fier, excepté toutefois les abbés et les moines. Je veux être un infidèle, si je ne m'attendais pas à un remerciement de sa part, peut-être même à un baiser par dessus le marché. Ces maudits vêtemens de mort sont sûrement ensorcelés; tout le monde me fuit. C'est donc à vous que je m'adresse, noble roi Richard, pour vous offrir de nouveau foi et hommage que, comme fidèle sujet...» Mais le roi Richard aussi avait disparu, et personne ne savait où il était allé. À la fin, on apprit qu'il était descendu en toute hâte dans la cour, qu'il avait fait venir le juif qui avait parlé à Ivanhoe, et qu'après un moment d'entretien il avait donné l'ordre de monter tout de suite à cheval, avait sauté lui-même sur le sien, forcé le juif à en prendre un autre, et était parti d'un train qui faisait dire à Wamba qu'il ne donnerait pas un sou de la peau du vieux juif.
«Par tout ce qu'il y a de plus saint! dit Athelstane, il n'est pas possible de douter que Zernebock ne se soit emparé de mon château pendant mon absence. Je reviens enveloppé d'un linceul, gage de la victoire que j'ai remportée sur mon tombeau, et tous ceux à qui je m'adresse disparaissent au seul son de ma voix. Mais tout ce que je dirais ne servirait de rien. Allons, mes amis, tous ceux qui sont restés autour de moi, veuillez me suivre à la salle de banquet, de crainte qu'il n'y ait encore quelque disparition. J'espère que nous trouverons encore le buffet assez bien garni pour célébrer les obsèques d'un noble saxon, et ne restons pas plus long-temps ici; car, qui sait si le diable ne viendrait pas aussi nous enlever notre souper?»
CHAPITRE XLIII.
«Puissent les crimes de Mowbray peser tellement sur son coeur, que le dos de son coursier fougueux soit rompu, brisé, cassé, et jeter le cavalier, tête la première, sur l'arène, comme un lâche poltron.»
SHAKSPEARE. _Richard II._
TRANSPORTONS NOUS maintenant à l'extérieur du château ou de la commanderie de Templestowe, vers l'heure à laquelle le sort, ou dé sanglant devait être jeté, pour décider de la vie ou de la mort de Rébecca. Tout était en émoi, tout était en mouvement. On eût dit que toutes les campagnes environnantes étaient demeurées désertes, et que leurs habitans s'étaient rendus à quelque fête de village, ou à quelque repas champêtre. Mais le plaisir inhumain de contempler le sang et la mort n'est nullement particulier à ces siècles d'ignorance, bien que dans les combats de gladiateurs, dans les duels, dans les tournois, on fût habitué au spectacle barbare de chevaliers renversés les uns par les autres. De même, de nos jours, où la science des moeurs est plus répandue et mieux comprise, l'exécution d'un criminel, un assaut entre deux boxeurs, un tumulte, une assemblée de réformateurs radicaux, attire, non sans un extrême danger de leur part, une foule immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intérêt dans l'événement que celui de savoir quelle est la marche que l'on a adoptée, et si les héros du jour seront, comme le disent les tailleurs dans leurs insurrections, des pierres à fusil ou des tas de fumier.
Les regards de cette immense multitude assemblée étaient dirigés sur la porte de la commanderie de Templestowe, afin d'en voir sortir la procession, tandis qu'une foule encore plus nombreuse remplissait déjà les alentours de la lice appartenant à l'établissement. Cet enclos avait été fait sur un terrain adjacent à la commanderie, qu'on avait soigneusement nivelé pour servir aux exercices militaires et aux combats chevaleresques des templiers. Le terrain, qui formait une sorte d'amphithéâtre, était entouré de palissades: et comme les chevaliers étaient bien aises d'avoir des spectateurs de leurs faits d'armes, ils y avaient fait construire des galeries et des banquettes pour la commodité des spectateurs.
Dans la circonstance actuelle on avait placé à l'extrémité orientale un trône destiné au grand-maître, avec des siéges à l'entour pour les commandeurs et les chevaliers de l'ordre. Au dessus flottait l'étendard sacré, appelé _le Baucéan_, qui était l'enseigne de l'ordre, comme son nom était le cri de ralliement.
À l'autre extrémité de la lice s'élevait une pile de fagots, arrangés autour du poteau, profondément enfoncé dans la terre, de manière à laisser un espace pour que la victime destinée à être consumée pût entrer dans le cercle fatal, et être attachée au poteau avec les chaînes qui y étaient suspendues. À côté de cet appareil de mort se tenaient debout quatre esclaves noirs, dont la couleur et les traits africains, alors peu connus en Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme des esprits infernaux occupés à leurs exercices diaboliques. Ces quatre hommes restaient immobiles, excepté que de temps en temps celui qui paraissait être leur chef leur donnait l'ordre de changer, ou de déplacer ce qui devait servir d'aliment à la flamme du bûcher. Ils ne regardaient point la multitude, et, dans le fait, ils semblaient ignorer qu'ils eussent des spectateurs, et ne penser à autre chose qu'à s'acquitter de leur devoir; et lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, et qu'ils ouvraient leurs grosses lèvres, faisant voir leurs dents blanches, comme s'ils souriaient déjà à l'idée de la tragédie qui allait avoir lieu, les paysans épouvantés pouvaient à peine s'empêcher de penser qu'ils étaient les esprits familiers avec lesquels la sorcière avait été en commerce, et qui, attendu que le temps de la société était expiré, se tenaient prêts à assister à son châtiment. Ils se parlaient tout bas les uns aux autres, et se racontaient les prouesses que Satan avait faites dans ces temps de trouble et d'agitation, sans manquer, comme on peut bien se l'imaginer, de lui donner plus que son dû.
«N'avez-vous pas entendu dire, père Dennet, dit un paysan à un vieillard, que le diable a emporté le corps du thane saxon Athelstane de Coningsburgh?»--«Oui, répondit le vieillard, mais aussi il a été obligé de le rapporter, grâce à Dieu et à saint Dunstan.»
«Comment cela?» dit un jeune éveillé vêtu d'un pourpoint vert, brodé en or, et ayant derrière lui un garçon robuste qui portait sa harpe et qui indiquait sa profession. Ce ménestrel paraissait être d'un rang au dessus du vulgaire; car, outre son vêtement brodé, il avait à son cou une chaîne d'argent, à laquelle était suspendu le _wrest_, ou la clef dont il se servait pour accorder sa harpe. À son bras droit était une plaque d'argent, sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la famille à laquelle il était attaché, on lisait simplement le mot _Sherwood_ qui y était gravé. «Que voulez-vous dire?» demanda-t-il en se mêlant à la conversation des paysans; «je suis venu chercher ici un sujet de ballade, je serai charmé d'en trouver deux.»
«C'est un fait bien avéré, dit le vieillard, que quatre semaines après la mort d'Athelstane de Coningsburgh....»--«Cela est impossible, dit le ménestrel, car je l'ai vu bien en vie, à l'assaut d'armes d'Ashby de la Zouche.»--«Mort cependant il était, dit le jeune paysan, et même on en a fait la translation, car j'ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter pour lui l'office des morts; et, en outre, il y a eu, comme de raison, un superbe banquet d'obsèques, et fêtes de funérailles au château de Coningsburgh, et je m'y serais rendu, sans Mabel Parkins, qui...»
«Hélas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand malheur, car l'antique sang saxon...»--«Mais votre histoire, mes amis, votre histoire?» dit le ménestrel d'un air d'impatience.
«Oui, oui, raconte-nous cette histoire,» dit un gros moine, appuyé sur une perche qui tenait le milieu entre un bourdon de pèlerin et un gros bâton, et servait probablement, dans l'occasion, aux deux fins; «votre histoire, dit le moine joufflu, ne lambinez point; nous n'avons pas de temps à perdre.»
«Eh bien donc, plaise à votre révérence, dit Dennet; un ivrogne de prêtre vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond...»--«Il ne plaît pas à ma révérence, répondit l'homme d'église, qu'il existe un animal tel qu'un prêtre ivrogne, ou que, s'il en existait, un laïque se permette d'en parler. Sois honnête, mon ami, et suppose que le saint homme était absorbé dans ses méditations, ce qui rend la tête lourde et les jambes chancelantes, comme si l'estomac était surchargé de vin nouveau; je l'ai éprouvé moi-même.»
«Eh bien donc, reprit le père Dennet, un saint homme vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond; une espèce de prêtre braconnier, qui tue la moitié des daims qui sont volés dans la forêt, qui aime mieux le glouglou de la bouteille que le tintin de la cloche de l'office, et qui préfère une tranche de jambon à dix feuillets de son bréviaire; du reste un bon vivant, un joyeux convive, qui manie un bâton, tend un arc, et danse une ronde aussi bien que qui que ce soit dans l'Yorkshire.»
«Cette dernière phrase, Dennet, dit le ménestrel, t'a sauvé une côte ou deux.»--«Oh! je ne crains rien, dit Dennet; je suis vieux et un peu raide; mais, quand j'ai combattu à Doncaster pour le bélier et sa clochette...»
«Mais l'histoire, ton histoire, mon ami,» répéta le ménestrel.--«Eh bien! l'histoire, la voici, dit Dennet; c'est tout simplement qu'Athelstane de Coningsburgh a été enterré à Saint-Edmond.»--«C'est un mensonge, et un gros mensonge, dit le moine, car je l'ai vu porter à son château de Coningsburgh.»
«Eh bien! racontez donc l'histoire vous-même, dit Dennet, en se tournant d'un air de mauvaise humeur de se voir ainsi contrarié; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que son camarade et le ménestrel parvinrent à lui faire reprendre le fil de son histoire. Ces deux frères sobres, puisque le révérend père veut absolument qu'ils le fussent, dit-il, avaient passé une bonne partie de la journée à boire de l'eau, du vin, que sais-je? quand tout à coup ils entendirent un profond gémissement, un grand bruit de chaînes, et le spectre d'Athelstane dans l'appartement en disant: Ô vous, bergers infidèles...»
«C'est faux, dit le moine en l'interrompant, il n'a rien dit.»--«Oh, oh! frère Truck, dit le ménestrel en tirant le moine à part, vous venez de lancer un autre lièvre, à ce que je vois.»--«Je dis, Allan-a-dale, reprit l'ermite, que j'ai vu Athelstane de Coningsburgh aussi distinctement que les yeux d'un mortel peuvent voir un homme vivant. Il était couvert de son linceul, et exhalait une odeur de sépulcre. Un tonneau de vin des Canaries ne l'effacerait pas de ma mémoire.»
«Bah! dit le ménestrel, c'est pour te moquer de moi que tu me dis cela.»--«Dis que je suis un menteur, répliqua le moine, s'il n'est pas vrai que je lui ai porté un coup avec mon bâton, qui aurait suffi pour terrasser un boeuf, et que le bâton a passé à travers son corps comme si c'eût été une colonne de fumée.»--«Par saint Hubert! dit le ménestrel, voilà une histoire bien étonnante, et bien propre à être mise en ballade sur l'air ancien de: _Quel chagrin pour un vieux moine!_»
«Riez, si vous voulez, dit frère Truck; mais si jamais tu m'attrapes à chanter une pareille ballade, je consens qu'un nouveau spectre ou le diable m'emporte avec lui, tête première. Non, non, je pris tout de suite la résolution d'assister à quelque bonne oeuvre, comme de voir brûler une sorcière, ou un combat de jugement de Dieu, ou quelque autre acte méritoire.
Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, la grosse cloche de l'église de Saint-Michel de Templestowe, vénérable édifice, situé dans un hameau, à quelque distance de la commanderie, vint mettre fin à leurs discours. Ces sons lugubres parvenaient successivement à l'oreille, ne laissant qu'un intervalle suffisant pour que celui que l'on venait d'entendre se perdît dans le lointain, avant qu'il fût remplacé par un autre. Ce signal solennel, qui annonçait l'approche de la cérémonie, répandit la terreur dans toute l'assemblée, et tous les yeux se tournèrent vers la commanderie, s'attendant à voir paraître le grand-maître, le champion et la criminelle.
Enfin le pont-levis se baissa, les portes s'ouvrirent, et un chevalier, portant le grand étendard de l'ordre, sortit du château, précédé de six trompettes, et suivi des chevaliers commandeurs, marchant deux à deux. Venait ensuite le grand-maître, monté sur un superbe cheval, dont le harnais était de la plus grande simplicité. Derrière lui était Brian de Bois-Guilbert, armé de pied en cap, mais néanmoins sans lance, bouclier, ni épée, que portaient deux écuyers qui le suivaient. Son visage, quoique ombragé en partie par une longue plume qui flottait sur son casque, annonçait un coeur violemment agité de diverses passions, parmi lesquelles on pouvait distinguer l'orgueil qui combattait contre l'irrésolution. Il était empreint d'une pâleur extraordinaire comme un homme qui n'a pas dormi de plusieurs nuits. Néanmoins il conduisait son coursier avec l'aisance et la grâce ordinaire qui convenait à la meilleure lance de l'ordre du Temple. Dans son ensemble il avait l'air imposant; mais, en l'examinant avec attention, on lisait sur ses traits farouches quelque chose qui faisait involontairement détourner les yeux.
À ses côtés étaient Conrad de Mont-Fichet et Albert de Malvoisin, qui faisaient les fonctions de parrains du champion. Ils étaient en costume de paix, portant les vêtemens blancs de l'ordre. Après eux venaient les autres chevaliers compagnons du Temple, avec une longue suite d'écuyers et de pages, vêtus de noir, et qui aspiraient à l'honneur de devenir un jour chevaliers de l'ordre. Enfin ces néophytes étaient suivis d'une troupe de gardes portant la même livrée, et armés de pertuisanes, au milieu desquelles on apercevait la malheureuse accusée, pâle, et marchant lentement, mais avec fermeté, vers le lieu où devait se décider son destin. On l'avait dépouillée de tous ses ornemens, de peur qu'il ne s'y trouvât quelqu'une de ces amulettes que l'on supposait que Satan donnait à ses victimes, pour les priver du pouvoir de faire des aveux, même dans les douleurs de la torture. Une robe blanche, d'une étoffe grossière, avait été substituée à ses vêtemens orientaux; mais il y avait dans tout son air un mélange si exquis de courage et de résignation, que, même sous cet habillement, et sans autre parure que ses longues tresses de cheveux noirs, chaque oeil qui la regardait se remplissait de larmes, et que le bigot le plus endurci déplorait le sort qui avait changé une créature aussi intéressante en un vase de perdition, un objet de courroux et un esclave du démon.
Une foule de personnages appartenant à la commanderie suivaient la victime, tous marchant dans le plus grand ordre, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fixés sur la terre. Cette procession s'avança lentement vers l'éminence au sommet de laquelle était le champ clos, et étant entrée dans la lice, en fit le tour, de droite à gauche, et après avoir complété le cercle, s'arrêta. Il s'éleva un tumulte momentané, pendant que le grand-maître descendait de cheval, ainsi que toute sa suite, à l'exception du champion et de ses parrains. Les chevaux furent emmenés hors de la lice par les écuyers qui étaient là pour cet objet.
L'infortunée Rébecca fut conduite au siége noir qui était placé près du bûcher. Au premier regard qu'elle jeta sur le lieu où se faisaient les apprêts effrayans d'une mort aussi épouvantable pour l'ame que douloureuse pour le corps, on la vit tressaillir et fermer les yeux, priant sans doute intérieurement, car elle remuait les lèvres, quoiqu'on n'entendît aucune parole. Au bout d'une minute elle ouvrit les yeux, les fixa sur le bûcher, comme pour familiariser son esprit avec cet objet terrible, et ensuite tourna lentement la tête, naturellement et sans effort.
Pendant ce temps-là le grand-maître s'était assis sur son trône; et lorsque les chevaliers de l'ordre se furent placés à ses cotés et derrière lui, chacun selon son rang, le son fort et prolongé des trompettes annonça que la séance était ouverte. Alors Malvoisin, comme parrain du champion, s'avança et déposa aux pieds du grand-maître le gant de la juive, qui était le gage du combat.
«Valeureux seigneur, éminentissime père, dit-il, voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre du Temple, qui, en acceptant le gage du combat que je dépose maintenant aux pieds de votre révérence, a pris l'engagement de faire son devoir au combat, ce jour, afin de soutenir que cette fille juive, nommée Rébecca, a justement mérité la sentence prononcée contre elle, en chapitre du très saint ordre du Temple de Sion, qui la condamne à mourir comme sorcière; le voici, dis-je, prêt à combattre honorablement, et en vrai chevalier, si tel est le plaisir de votre noble révérence.»
«A-t-il fait serment, demanda le grand-maître, que la querelle est juste et honorable? Faites apporter le crucifix et le _te igitur_.»--«Éminentissime père, répondit promptement Malvoisin, notre frère ici présent a déjà affirmé la vérité de son accusation entre les mains du brave chevalier Conrad de Mont-Fichet, et il ne doit pas être autrement assermenté, attendu que son adversaire est une infidèle, et que son serment ne saurait être admis.
Le grand maître se contenta de cette explication, à la grande satisfaction d'Albert; car le rusé chevalier avait prévu la grande difficulté, ou plutôt l'impossibilité d'amener Brian de Bois-Guilbert à prêter un pareil serment devant cette assemblée, et avait inventé cette excuse pour lui en éviter le devoir. Le grand-maître, après avoir admis l'excuse d'Albert Malvoisin, commanda au héros de s'avancer et de se mettre en action. Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un héraut s'étant avancé fit à haute voix la proclamation suivante: Oyez! oyez! oyez! voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert prêt à combattre tout chevalier de noble sang qui voudra soutenir la cause de la juive Rébecca, et se charger du privilége à elle accordé de combattre par champion en légitime essoine de son corps; et à tel champion le révérend et valeureux grand-maître ici présent assure le champ impartial, et égal partage de soleil et de vent, et tout ce qui autrement appartient à juste combat.»
Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un profond silence régna pendant quelques minutes. «Aucun champion ne se présente pour l'appelante, dit le grand-maître. Héraut, va lui demander si elle attend quelqu'un pour combattre à sa place dans cette cause.»
Le héraut s'approcha de la sellette sur laquelle Rébecca était assise, et Bois-Guilbert tourna subitement la tête de son cheval vers cette partie de la lice, malgré les observations de Malvoisin et de Mont-Fichet, et se trouva à côté de la juive Rébecca en même temps que le héraut «Ceci est-il régulier et conforme aux lois du combat?» demanda Malvoisin au grand-maître.--«Oui, Albert de Malvoisin, répondit Beaumanoir, parce que dans l'appel au jugement de Dieu, nous ne devons pas empêcher les parties d'avoir entre elles des communications qui peuvent tendre à la manifestation de la vérité.»
Cependant le héraut s'adressant à Rébecca, lui dit: «Jeune fille, l'honorable et éminentissime grand-maître demande si tu es préparée à fournir un champion qui veuille combattre en ce moment pour ta défense, ou si tu te reconnais justement condamnée au sort que tu as mérité.»--«Dis au grand-maître, répondit Rébecca, que je maintiens mon innocence et que je ne me reconnais point justement condamnée, ne voulant pas me rendre moi-même coupable de ma mort. Dis-lui que je réclame le délai que les lois lui permettent de m'accorder, pour voir si Dieu, qui accorde à l'homme son secours à la dernière extrémité, me suscitera un libérateur; et lorsque le plus long délai sera passé, que sa volonté soit accomplie.» Le héraut se retira pour porter cette réponse au grand-maître.
«À Dieu ne plaise, dit Lucas de Beaumanoir, que juif ou païen puisse nous accuser d'injustice. Jusqu'à ce que les ombres passent de l'occident à l'orient, nous attendrons pour voir s'il se présente un champion à cette femme infortunée. Lorsque le jour sera arrivé à ce point, qu'elle se prépare à la mort.» Le héraut communiqua les paroles du grand-maître à Rébecca, qui baissa la tête d'un air de soumission, croisa les bras sur sa poitrine, et levant les yeux au ciel, parut attendre d'en haut le secours qu'elle ne pouvait guère se promettre de la part des hommes. Pendant cette pause solennelle, la voix de Bois-Guilbert vint frapper son oreille; ce n'était qu'un murmure, et cependant il la fit tressaillir plus que n'avait paru le faire ce que le héraut lui avait dit.
«Rébecca, dit le templier, m'entends-tu?»--«Je n'ai rien de commun avec toi, homme dur et cruel, répondit l'infortunée.»--«Oui, mais tu comprends mes paroles, dit le templier, car le son de ma voix m'épouvante moi-même. Je sais à peine sur quel terrain nous sommes et dans quel but on nous a amenés ici. Cette lice, cette chaise, ce bûcher! Oui, je sais à quel dessein, et cependant cela me paraît comme une chose qui n'est pas réelle; une vision effrayante qui abuse mes sens par des fantômes hideux, et ne peut convaincre ma raison.»
«Mon esprit et mes sens sont parfaitement libres, répondit Rébecca, et me disent également que ce bûcher est destiné à consumer mon corps terrestre et à m'ouvrir un douloureux mais court passage dans un monde meilleur.»--«Songes, Rébecca, songes frivoles! répliqua le templier, vaines visions, que vos sadducéens, plus sages, rejettent eux-mêmes. Écoute-moi, Rébecca, continua-t-il d'un ton animé; tu as une chance de sauver ta vie et ta liberté dont ces coquins et ce vieux scélérat ne se doutent nullement. Monte derrière moi sur mon coursier, sur Zamor, cet excellent cheval qui n'a jamais bronché sous son cavalier. Je l'ai gagné en combat singulier contre le sultan de Trébisonde. Monte, te dis-je, derrière moi. En moins d'une heure nous serons à l'abri de toute poursuite; un nouveau monde de plaisirs s'ouvre pour toi, pour moi une nouvelle carrière de gloire. Qu'ils prononcent contre moi une sentence que je méprise, qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de leurs esclaves monastiques, je laverai avec leur sang toutes les taches qu'ils oseront faire sur mon écusson.»