Ivanhoe (3/4) Le retour du croisé

Part 9

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«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La conscience bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps rendaient encore plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption de son soliloque, la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées superstitieuses de cette époque, assiégent les lits des mourans pour distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations qui auraient en vue leur bien-être éternel. Il frémit; tous ses membres se roidirent; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire: «Qui est là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d'un ton qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens à côté de mon lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton mauvais ange, Réginald Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir fait trembler.»

«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux sont blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que tu sois un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf, tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers et barons, la fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans guerriers n'ont tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Démon infernal! je brave tes menaces; retire-toi; cesse de rôder autour de ma couche. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon, ton heure n'est pas encore venue.»--«Mourir en paix! répéta la voix; non, tu ne mourras pas en paix; même à l'instant de la mort l'image de tes meurtres passera devant toi: tu entendras les gémissemens qui ont fait retentir les voûtes de ce château; tu verras même le sang dont les planchers sont tout rouges.»

«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice, répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins? Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que tu ne peux trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton père; pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la main de son fils.»

«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses, comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon crime. Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu. Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et arrangea le cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice, l'exécrable complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme moi, un avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà, dit Ulrique, s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf; depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf; ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes ancêtres à qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait pu, d'un seul coup, fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à présent énervé et impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire sorcière! répliqua Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui viens gémir de joie à la vue des décombres qui sont aussi ton ouvrage?»--«Oui, Réginald Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique, c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de ses deux fils massacrés, c'est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues, et réponds-moi si je ne dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment de ton existence.»

«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de ce moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne! qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément, Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache, baron puissant, continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu n'obtiendras ni réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute ces sons épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la reprise de l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une manière horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette puissance cimentée de sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et s'écroulera devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a plus de force, pendant que le Saxon donne l'assaut à ta forteresse?»

«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque vigueur, pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve une mort digne de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier, répliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu périras comme le renard dans sa tanière, lorsque les paysans auront mis le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et élevées; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une armée de Saxons, fussent-ils commandés par Hengist et Horsa! le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le feu pour célébrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre un démon incarné aussi exécrable.

«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas savoir en cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter, quoiqu'il t'ait été préparé par cette faible main. Remarques-tu cette vapeur épaisse et suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre? as-tu pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui s'obscurcissaient? que c'était l'effet de ta difficulté de respirer? Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce magasin de bois à brûler qui est situé au dessous de ces appartemens?»

«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu? Mais oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et bientôt un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui chercheraient à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula, Zernebock, dieux des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les appellent aujourd'hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort qu'Ulrique maintenant abandonne. Mais apprends, si ce peut être une consolation pour toi de le savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la même destination, au pays des ténèbres, où elle partagera ton châtiment comme elle a partagé tes crimes. Et maintenant, parricide, adieu pour toujours. Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue[20] pour répéter ce nom à ton oreille[21].»

Note 20: On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de la Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse d'Endor, et dans l'autre la magicienne Erietho.

Note 21: Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans l'Écriture. A. M.

En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille ferma la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se sauver. En proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses serviteurs et ses compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles! serai-je consumé par les flammes sans être secouru? À l'aide! au secours! Brian de Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf qui vous appelle! c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre allié, c'est votre frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos têtes de mécréans! Me laisserez-vous ainsi périr misérablement? Ils ne m'entendent point; ils ne peuvent m'entendre; ma voix est suspendue au milieu des clameurs des combattans. La fumée devient à chaque instant plus épaisse; le feu perce à travers le plancher. Oh! que ne puis-je aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je être anéanti l'instant d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du désespoir, le malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des combattans, tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre humain et contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de fumée, s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son propre élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans mes camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la sanguinaire Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles entreprises, les chiens de Saxons et les maudits juifs qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent m'accompagner; la plus belle troupe qui soit jamais partie pour les enfers! Ha, ha, ha! en poussant de grands éclats de rire qui firent retentir les voûtes de l'appartement. Qui est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf d'une voix altérée, car le bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de rire. «Qui est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle, sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez capables de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici! retire-toi!...»

Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau du lit de mort du blasphémateur et du parricide.

CHAPITRE XXXI.

«Encore une fois, mes chers amis, montons à la brèche, ou bien refermons-la avec les cadavres de nos braves... Et vous, valeureux chevaliers, véritables enfans d'Albion, montrez-nous ici de quelle manière vous avez été nourris. Jurons que vous emploierez votre force et votre courage d'une façon digne de vous.»

SHAKSPEARE. _Le roi Henri V_.

Quoique Cedric ne comptât pas beaucoup sur le message d'Ulrique, cependant il ne manqua pas d'en faire part au chevalier noir et à Locksley, qui furent enchantés d'apprendre qu'ils avaient dans la place un ami qui pourrait au besoin leur en faciliter l'entrée: aussi convinrent-ils facilement avec le Saxon qu'il n'y avait qu'un assaut, sous quelques désavantages qu'il se présentât, qui pût les mettre à même de délivrer leurs prisonniers des mains du cruel Front-de-Boeuf, et qu'il fallait par conséquent le tenter.

«Le sang royal d'Alfred est en danger,» s'écria Cedric.--«L'honneur d'une noble dame est en péril,» continua le chevalier noir.--«Et, par l'image de saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta le brave officier, n'y eût-il d'autre motif que celui de sauver ce fidèle serviteur, le pauvre Wamba, je risquerais la perte d'un de mes membres plutôt que de souffrir qu'on touchât à un de ses cheveux.»--«Et moi aussi, dit le moine; car, messieurs, je ne crains pas de dire qu'un fou... je veux dire... Tenez, messieurs, écoutez-moi bien: Lorsque je vois un fou, qui est membre d'une corporation, habile dans sa profession, et qui, par sa conversation, peut assaisonner un verre de vin et le faire goûter aussi bien que le ferait une bonne tranche de jambon, je dis, mes frères, qu'un pareil fou ne manquera jamais d'un sage ecclésiastique qui priera, et j'ajoute qui combattra pour lui au besoin, et cela tant que je pourrai dire une messe ou manier une pertuisane.» Et en parlant ainsi, il se mit à brandir sa sourde hallebarde au dessus de sa tête avec autant de facilité qu'un jeune berger manie sa houlette. «C'est vrai, révérend père, s'écria le chevalier, c'est aussi juste que si saint Dunstan lui-même eût parlé. Maintenant, mon cher Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble Cedric se chargeât de diriger l'assaut?»

«Moi? répondit Cedric; pas du tout: je n'ai jamais étudié l'art de prendre ou de défendre ces murailles dans l'enceinte desquelles le pouvoir tyrannique a établi son domicile, et que les Normands ont élevées sur cette terre malheureuse. Je veux bien combattre au premier rang; mais mes camarades savent fort bien que je n'ai jamais été habitué à la discipline des camps ni à l'attaque des places fortes.»--«Puisqu'il en est ainsi, dit Locksley, je me chargerai volontiers du commandement des archers, et je vous permets de me pendre à l'arbre le plus élevé de cette forêt, si un seul des assiégés se présente sur les remparts sans se sentir percer d'autant de traits qu'il y a de clous de girofle dans un jambon aux fêtes de Noël.»--«C'est bien dit, s'écria le chevalier noir, et si on ne me croit pas indigne d'être employé dans cette circonstance, et si parmi ces braves gens il s'en trouve quelques uns qui soient disposés à suivre un vrai chevalier, car je ne crains pas de me donner ce titre, je suis prêt à les mener à l'attaque de ces remparts, et d'y faire usage de toute l'habileté que je dois à mon expérience.»

Ce fut après cette distribution d'emplois entre les chefs que l'on donna le premier assaut. Le lecteur a déjà été instruit du résultat. Dès que la barbacane fut prise, le chevalier noir s'empressa de faire part de cet heureux événement à Locksley, et de le prier en même temps de tenir le château en état d'observation, de manière à empêcher les assiégés de rassembler leurs forces pour faire quelque sortie brusque, et tâcher de reprendre l'ouvrage avancé qu'ils venaient de perdre. Le chevalier désirait d'autant plus éviter cette sortie, qu'il savait que les hommes qu'il commandait, n'étant que des volontaires trop précipités dans leurs mouvemens, nullement exercés, mal armés et ne connaissant aucune discipline, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu'avec désavantage contre les vieux soldats des chevaliers normands, qui étaient bien pourvus d'armes offensives et défensives, et qui auraient à opposer au zèle et à l'ardeur des assiégeans cette grande confiance qu'inspirent une discipline parfaite et l'habitude du maniement des armes. Le chevalier employa cet intervalle à faire construire une sorte de pont flottant, ou plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait pouvoir traverser le fossé, malgré la résistance de l'ennemi. Cette construction ne pouvait se faire bien promptement; mais les chefs s'en inquiétèrent d'autant moins que ce retard donnait à Ulrique le temps d'exécuter son plan de diversion quel qu'il fût.

Cependant, lorsque le radeau fut terminé: «Il est inutile, dit le chevalier noir, d'attendre ici plus long-temps; voilà le soleil qui baisse: et d'ailleurs j'ai autre chose qui m'appelle, et qui ne me permet pas de m'arrêter un jour de plus avec vous. D'un autre côté, je m'étonnerais fort que nous n'eussions pas bientôt sur les bras une troupe de cavaliers venant d'York, si nous ne nous hâtions d'achever notre ouvrage. Ainsi, l'un de vous, allez trouver Locksley, pour lui dire de commencer une décharge de traits de l'autre côté du château, de se porter en avant, comme pour livrer un assaut. Quant à vous, coeurs véritablement anglais, secondez-moi, et tenez-vous prêts à pousser ce radeau en travers du fossé aussitôt que la porte de notre côté s'ouvrira. Suivez-moi hardiment de l'autre part, et venez m'aider à détruire cet angle saillant que vous voyez là-bas au mur principal du château. Que tous ceux d'entre vous qui ne se soucieront pas de venir à l'attaque, ou qui n'auront pas des armes convenables pour s'exposer, garnissent le haut de nos ouvrages avancés; qu'ils bandent fortement leurs arcs et ne manquent pas de balayer les remparts de tout ce qui s'y présentera. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de ceux qui restent ici?»

«Non, de par l'âme d'Hereward, répondit le Saxon. Je n'entends rien au commandement; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ne suis pas un des premiers à te suivre dès que tu auras donné le signal. C'est ici ma propre querelle et je ne dois être autre part qu'à l'avant-garde de l'armée.»--«Considère cependant, noble Saxon, dit le chevalier, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni d'autre armure que ce casque, ce petit bouclier et cette épée, et que tout cela est bien peu de chose.»--«Tant mieux! répondit Cedric; je n'en serai que plus léger pour escalader ces murailles. Tu diras que je me vante, sire chevalier, mais je te dis que tu verras aujourd'hui la poitrine toute nue d'un Saxon se présenter au front de la bataille avec autant d'intrépidité que jamais tu n'y as vu paraître le corselet de fer d'un Normand.»

«Puisqu'il en est ainsi, s'écria le chevalier, au nom de Dieu, ouvrez la porte et lancez le pont flottant.» La porte qui conduisait du mur intérieur de la barbacane au fossé et qui correspondait à l'angle saillant dans le mur principal du château s'ouvrit alors tout à coup; et l'on fit avancer le radeau, qui bientôt fit rejaillir l'eau du fossé, s'étendant en longueur d'un bord à l'autre, mais ne formant qu'un passage glissant et momentané à deux hommes de front pour traverser depuis les ouvrages avancés jusqu'au château. Le chevalier noir, qui savait combien il était important de prendre l'ennemi par surprise, se précipita sur le radeau, suivi de près par Cedric, et parvint au bord opposé. Là il commença à frapper à coups redoublés avec sa hache sur la porte du château, à l'abri, du moins en partie, des traits et des pierres lancés par les assiégés, parce qu'il se trouvait sous les débris de l'ancien pont-levis, que le templier avait détruit en se retirant de la barbacane, et dont une portion était encore attachée au mur, au dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier n'avaient pas un pareil abri; deux furent tués par des carreaux d'arbalète; deux autres tombèrent dans le fossé; les autres rentrèrent dans la barbacane.

La position de Cedric et du chevalier noir était maintenant devenue vraiment critique, et l'aurait été encore davantage, sans la constance des archers qui étaient dans la barbacane à faire pleuvoir une grêle de flèches sur les remparts, détournant ainsi l'attention des assiégés qui les garnissaient, et donnant un peu de répit aux deux guerriers, qui sans cela auraient été accablés par le grand nombre de projectiles de toute espèce qu'on lançait sur eux. Il faut le répéter; le péril était imminent et le devenait toujours davantage.--«N'avez-vous pas de honte? s'écria de Bracy en s'adressant aux soldats qui l'entouraient. Vous voulez passer pour des arbalétriers, et vous souffrez que ces deux misérables maintiennent leur poste sous les murs du château? Faites tomber sur eux le chaperon de ce mur, si vous ne pouvez faire mieux. Apportez des pics, des leviers et abattez-moi cet énorme créneau;» leur indiquant en même temps une lourde masse de pierres sculptées qui surplombait du haut du parapet. En ce moment les assiégeans aperçurent le drapeau rouge flottant sur l'angle de la tour qu'Ulrique avait désigné à Cedric. Ce fut le brave Locksley qui le vit le premier, comme il se rendait en toute hâte aux ouvrages avancés, impatient de connaître les progrès de l'attaque.

«Saint Georges! s'écria-t-il; le glorieux saint Georges pour l'Angleterre, en avant, mes amis! Comment pouvez-vous laisser le bon chevalier et le noble Cedric attaquer seuls cette porte? Allons, crâne enfroqué, fais voir que tu sais combattre pour ton rosaire... En avant, mes braves, le château est à nous, nous avons des amis dans l'intérieur. Regardez là-haut ce drapeau, c'est le signal convenu. Torquilstone est à nous: songez à l'honneur, songez au butin; encore un effort, et nous sommes maîtres de la place!» En disant ces mots, il banda son arc et décocha une flèche droit à la poitrine d'un des hommes d'armes, qui, d'après les ordres de de Bracy, était occupé à détacher un fragment d'un des créneaux pour le précipiter sur Cedric et le chevalier noir. Un second soldat prit des mains du mourant la barre de fer pour achever de détacher la pierre; déjà il avait réussi, lorsque une flèche l'atteignit à la tête et le précipita mort dans le fossé. Les autres furent épouvantés, car aucune armure ne paraissait pouvoir résister aux traits du redoutable archer... «Allez-vous donc lâcher pied, misérables poltrons! s'écria de Bracy: _Montjoie saint Denis!_ donnez-moi le levier.» En même temps il se saisit de la barre de fer avec laquelle il essaya de faire avancer le fragment déjà détaché, et qui était d'un poids si énorme, que dans sa chute il aurait non seulement mis en pièces ce qui restait du pont-levis qui abritait les deux assaillants, mais même aurait coulé à fond le pont grossier sur lequel ils avaient traversé le fossé; tous virent le danger, et les plus hardis, jusqu'au moine lui-même malgré son intrépidité, refusèrent de mettre le pied sur le radeau. Trois fois Locksley banda son arc contre de Bracy, et trois fois la flèche fut repoussée par l'excellente armure du guerrier.