Ivanhoe (3/4) Le retour du croisé

Part 13

Chapter 133,878 wordsPublic domain

«En état? lui? répondit le prieur. Eh! n'est-ce pas Isaac d'York, dont les richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d'Israël qui furent emmenées en captivité par les Assyriens? En mon particulier, je le connais très peu, mais notre cellerier et notre trésorier ont fait beaucoup d'affaires avec lui, et le bruit court que sa maison à York est tellement pleine d'or et d'argent que c'est une honte dans un pays chrétien. C'est un sujet d'étonnement pour tous les coeurs chrétiens que l'on souffre que ces serpens dévorans rongent jusqu'aux entrailles, et l'État, et l'Église elle-même, par leurs abominables usures et extorsions.»

«Un moment, mon révérend père, dit le juif; adoucissez et calmez votre colère. Je prie votre révérence de remarquer que je ne force personne à prendre mon argent; mais, lorsque le clerc et le laïque, le prince et le prieur, le chevalier et le prêtre, viennent frapper à la porte d'Isaac, ce n'est pas en se servant de termes aussi peu civils qu'ils demandent à emprunter son argent. C'est alors: Mon cher Isaac, voulez-vous bien nous faire ce plaisir? Je vous paierai exactement au jour convenu, j'en prends Dieu à témoin; ou bien, ce sera: Mon bon Isaac, si jamais vous avez rendu service à quelqu'un, soyez mon ami dans cette occasion. Et, lorsque arrive le jour, et que je demande ce qui m'appartient, qu'est-ce que j'entends, sinon: Maudit, juif! que toutes les plaies d'Égypte fondent sur toi et toute ta race! et tout ce qui peut soulever une populace grossière et barbare contre de pauvres étrangers.»

«Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il n'y a rien que de vrai dans ce qu'il a dit; ainsi fixe sa rançon comme il a fixé la tienne, sans autres invectives de part ni d'autre.»--«Il n'y a qu'un _latro famosus_, ce que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le prieur, qui puisse faire asseoir sur le même banc des accusés un prélat chrétien et un juif non baptisé; mais enfin, puisque vous voulez que je fixe la rançon de ce misérable, je vous dirai franchement que vous vous ferez tort à vous-mêmes si vous recevez de lui un sou de moins que mille couronnes.»--«C'est une sentence! une sentence! dit le chef des proscrits.»--«Une sentence! une sentence! répétèrent les assistans; le chrétien nous a donné une preuve des bons principes dans lesquels il a été élevé; il a été plus généreux que le juif.»--«Que le dieu de mes pères me soit en aide! dit le juif; voulez-vous donc courber jusqu'à terre un vieillard déjà accablé par la misère? Aujourd'hui, aujourd'hui même peut-être, je n'ai plus d'enfant; et vous voulez en outre me priver de tout moyen d'existence?»

«Eh bien! dit Aymer, tes dépenses seront diminuées d'autant.»--«Hélas! milord, dit Isaac, votre religion vous interdit jusqu'à la possibilité de savoir jusqu'à quel point l'objet de nos affections se trouve enlacé dans l'organisme sensitif de notre coeur. Ô Rébecca! fille de ma bien-aimée Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et que chaque sequin m'appartînt, je donnerais toute cette masse de richesses pour savoir si tu vis encore et si tu as pu te sauver des mains du Nazaréen.»--«Ta fille n'avait-elle pas des cheveux noirs? dit un des proscrits, et ne portait-elle pas un voile de soie brodé en argent?»--«Oui, oui, dit le vieillard avec autant d'empressement qu'il avait auparavant témoigné de crainte; que la bénédiction de Jacob vienne se reposer sur ta tête! Peux-tu me donner des nouvelles de ma fille et me dire si elle est en lieu de sûreté?»--«En ce cas, dit l'archer, c'est elle qui fut enlevée hier au soir par le fier templier, lorsqu'il se fit jour à travers nos rangs. J'avais déjà bandé mon arc pour lui décocher une flèche, mais je me retins à cause de la demoiselle que je craignais de blesser.»

«Ah! s'écria le juif, plût à Dieu que ta flèche eût été lancée, quand même tu lui aurais percé le sein; plutôt le tombeau de ses pères que l'infâme attouchement du licencieux et sauvage templier. Ichobald! Ichobald! la gloire de ma maison est éteinte.»--«Mes amis, dit le chef regardant autour de lui, ce vieillard n'est qu'un juif; néanmoins son affliction me touche. Allons, Isaac, sois juste envers nous; dis-nous sans détour si le paiement de mille couronnes pour ta rançon te laissera absolument sans ressources.»

Isaac, rappelé à la fois à l'idée favorite de ses richesses et à celle de son affection de père, pâlit, balbutia et ne put s'empêcher d'avouer qu'il pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. «Eh bien! allons, dit le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas plus t'attendre à retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu'à abattre un cerf avec une flèche émoussée. Nous fixerons le prix de ta rançon au prix de celle du prieur Aymer, et même à cent couronnes au dessous, lesquelles cent couronnes seront une perte que je supporterai personnellement; par ce moyen nous éviterons le reproche d'avoir rançonné un négociant juif au même taux qu'un prélat chrétien, et il te restera quatre cents couronnes avec lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers aiment l'éclat des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux. Hâte-toi de faire entendre le son de tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert avant que pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le rapport de nos vedettes, à la préceptorerie voisine. Camarades, approuvez-vous ce que je viens de dire?»

Tous les proscrits exprimèrent leur entier acquiescement à la décision de leur chef, et Isaac, allégé d'une moitié du poids de ses appréhensions par l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille vivait, et par la possibilité de la racheter, se jeta aux pieds du généreux proscrit, et frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha à baiser le bord de son justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques pas, et se débarrassa des mains du juif, non pas sans donner quelques signes de mépris.

«Que fais-tu donc? lui dit-il; relève-toi: je suis Anglais, et n'aime point ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu, et non devant un pauvre pécheur comme moi.»--«Oui, juif, dit le prieur Aymer, agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ces autels, et qui sait ce que ton repentir sincère et les dons que tu feras à la châsse de saint Robert, peuvent te procurer de grâce et pour toi et pour ta fille Rébecca? Je suis vraiment peiné lorsque je pense à cette fille; car elle est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue à la passe d'armes d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert est un homme sur qui j'ai quelque influence; songe aux moyens de mériter que je m'intéresse en ta faveur auprès de lui.»

«Hélas, hélas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des oppresseurs s'élever contre moi; je suis jeté en proie à l'Assyrien, complétement dépouillé par l'Égyptien.»--«Et quel autre sort ta race maudite peut-elle espérer? dit le prieur; car que dit l'Écriture? _Verbum Domini projecerunt, et sapientia est nulla in eis_, ils ont rejeté la parole du Seigneur, et ils n'y a en eux aucune sagesse: _Propterea dabo mulieres corum exteris_, c'est pourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire au templier, dans le cas dont il s'agit à présent, _et thesauros eorum hæredibus alienis_, et leurs trésors à des héritiers étrangers.» Isaac poussa de profonds soupirs, se tordit les mains et retomba dans son état de désolation et de désespoir; mais le chef le tira à part et lui parla ainsi:

«Réfléchis bien, Isaac, à ce que tu dois faire en cette occasion: mon avis est que tu te fasses un ami de cet ecclésiastique. Il est vain et il est avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir à ses profusions. Tu peux facilement satisfaire sa cupidité; car ne pense pas m'aveugler par tous tes prétextes de pauvreté. Je connais, Isaac, jusqu'au coffre de fer dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Hé quoi! est-ce que je ne connais pas la grande pierre sous un pommier, qui ferme un caveau voûté dans ton jardin à York!» Le juif devint pâle comme la mort. «Ne crains rien de ma part, continua le capitaine; nous sommes d'anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que ta charmante fille délivra des prisons, à York, que tu gardas dans ta maison jusqu'à ce que sa santé fût rétablie, et qu'alors tu renvoyas en lui donnant une pièce d'argent? Tout usurier que tu es, tu n'as jamais placé ton argent à un meilleur intérêt; car cette chétive pièce t'en a sauvé aujourd'hui cinq cents.

«C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow[31]? Il me semblait bien que je connaissais le son de ta voix.

Note 31: _Diccon Bend-the-Bow_, Diccon-bande-l'arc, phrase vulgaire pour désigner Richard Coeur-de-Lion. M. Defauconpret n'a point expliqué cette origine. A. M.

«Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.

Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif, à l'égard du caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que des marchandises, en petit nombre, dont je me déferai avec plaisir en votre faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des pourpoints à tes gens, et cent bâtons d'if d'Espagne, pour faire des arcs, et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une excellente qualité; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de l'intérêt que tu me témoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon cher, bon brave Diccon, ne parle pas du caveau voûté.»

«Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te dis que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille. Mais il ne m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances du templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient comme le vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que c'était Rébecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le prieur?»--«Oui, mon cher Diccon, répondit le juif; oui, je t'en prie au nom de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver l'enfant de mon coeur.»--«Ne viens pas me contrarier avec ton avarice hors de saison, dit le proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.»

Alors il se sépara du juif, qui néanmoins le suivit et ne le quitta pas plus que son ombre.

«Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre; mais enfin je n'ai rien à voir à cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas une bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois dur et cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les moyens de satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui contient cent marcs d'argent, si, par ton intercession auprès de ton ami et allié le templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.»

«Saine et intacte, telle qu'elle m'a été enlevée, dit le juif; autrement il n'y a rien de fait.»--«Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je ne m'en mêle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous à répondre à la proposition que je vous fais?»--«La chose dont vous me parlez, dit le prieur, est d'une nature mixte; car il y a deux choses à considérer. Si, d'un côté, je fais une bonne action, de l'autre, c'est à l'avantage d'un juif, partant, au détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite veut donner quelque chose de plus, pour la construction de notre dortoir, je prends sur moi de faire toutes les démarches nécessaires pour tout ce qui a rapport à sa fille.»

«Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour le dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers d'argent pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si près.»--«Mais écoute donc, mon brave Diccon Bend-the-Bow,» dit Isaac, cherchant à arrêter cet élan de générosité...

«Brave juif, brave bête, brave ver de terre, dit le capitaine perdant patience, si tu continues à vouloir mettre tes vils profits en balance avec la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit trois jours, je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde.» Isaac soupira et garda le silence. «Et quelle garantie me donnera-t-on pour tout cela? demanda le prieur.»--«Si Isaac réussit par votre médiation, répliqua le proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne vous paie pas la somme convenue, en bel et bon argent, je lui ferai rendre un compte tel, qu'il aurait préféré payer vingt fois cette somme.»

«Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mêle de cette affaire, donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutôt que de faire usage de ta plume, j'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures... mais où en trouverai-je une?»--«Si les pieux scrupules de votre révérence, dit le capitaine, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage des tablettes de juif, je puis trouver le moyen de suppléer au manque de la plume.» Sur quoi, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie sauvage qui passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d'une phalange de ses compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais éloignés et solitaires d'Holderness[32]. L'oiseau, percé de la flèche vint tomber en voltigeant à ses pieds.

Note 32: Dépendance de l'Est-Riding, dans le comté d'York. A. M.

«Tiens prieur, dit le capitaine, voilà de quoi fournir de plumes tous les moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas à écrire des chroniques.» Le prieur s'assit et écrivit tout à son aise une lettre à Brian de Bois-Guilbert; puis, après l'avoir soigneusement cachetée, il la remit au juif, en disant: «Ceci te servira de sauf-conduit jusqu'à la préceptorerie de Templestowe, et probablement, du moins je le pense, te procurera la liberté de ta fille, si de ton côté, tu as soin de l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne t'y trompe pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une confrérie qui ne fait rien pour rien.»

«Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq cents couronnes qui forment le prix de ta rançon. Je l'accepte pour mon banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté à être reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse la porte du paradis, si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être pendu dix ans plus tôt.

Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui déchargeait le juif de cinq cents couronnes par lui avancées, pour le paiement de sa rançon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu.

«Maintenant, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes mules et palefrois, la liberté des révérends frères qui m'accompagnent, et aussi de me faire rendre les pierreries, les bijoux et les vêtemens dont j'ai été dépouillé, puisque j'ai à présent payé ma rançon.»

«Vos révérends frères, dit Locksley, seront tout de suite remis en liberté, sire prieur; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et vos mules vous seront également rendus, avec l'argent nécessaire pour vos frais jusqu'à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de voyager; mais pour ce qui est des bagues, bijoux, chaînes d'or et autres objets de cette espèce, il faut que vous sachiez que nous sommes des gens d'une conscience timorée, et que nous ne voulons pas exposer un homme aussi vénérable que vous l'êtes, et qui doit être mort aux vanités de ce monde, à une trop dangereuse tentation d'enfreindre les règlemens de son ordre, en se parant de bagues, de chaînes et d'autres vains ornemens.»

«Prenez bien garde à ce que vous allez faire, mes chers maîtres, dit le prieur, avant de porter la main sur le patrimoine de l'Église. Ces objets sont _inter res sacras_, ils sont au nombre des choses sacrées, et je ne sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y toucher.»--«J'aurai soin que cette profanation n'ait point lieu, dit l'ermite de Copmanhurst, car je les destine à mon propre usage.»

«Ami ou bien frère, dit le prieur, en réponse à cette singulière manière de résoudre la question de délicatesse de conscience, si tu es réellement dans les ordres, je t'engage à réfléchir à ce que tu auras à répondre à ton official, concernant la part que ta as prises aux événemens de ce jour.»

«Ami prieur, répliqua l'ermite, il faut que tu saches que j'appartiens à un petit diocèse, dont je suis moi-même le diocésain, et que je me soucie tout aussi peu de l'évêque d'York que de l'abbé de Jorvaulx, et du prieur, et de tout le couvent.»

«Tu es totalement irrégulier, dit le prieur, un de ces hommes indisciplinés et corrompus, qui, s'étant revêtus du sacré caractère, sans être mus par de justes motifs, profanent le saint ministère, et mettent en danger les âmes des personnes qui se confient à eux, _lapides pro pane condonantes eis_, leur donnant des pierres au lieu de pain, suivant l'expression de la Vulgate.»

«Oh! dit le moine, s'il n'avait fallu que de mauvais latin pour me rompre le crâne, il n'aurait pas résisté aussi long-temps. Je dis que débarrasser un tas de prêtres vains et orgueilleux comme toi de leurs bijoux et de leurs affiquets, c'est dépouiller légitimement les Égyptiens.»--«Tu es un prêtre de grand chemin, dit le prieur tout bouffi de colère; _excommunicabo vos_.»--«Tu ressembles bien plus toi-même à un voleur et à un hérétique, répliqua l'ermite indigné. Je n'empocherai pas ainsi l'affront que tu n'as pas honte de me faire devant mes paroissiens, quoique je sois ton révérend frère: _ossa ejus perfringam_, je te romprai les os, suivant l'expression de la Vulgate.»

Holà! s'écria le capitaine, faut-il que des révérends prêtres en viennent à ces extrémités? Toi, moine, reste tranquille; prieur, si tu n'as fait ta paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain. Ermite, laisse à ton tour s'éloigner en paix le révérend père en Dieu, comme un homme qui a payé sa rançon.»

Les archers séparèrent les deux prêtres courroucés, qui continuèrent néanmoins à élever leurs voix, et à se dire des injures en mauvais latin, que le prieur débitait avec plus de facilité, et l'ermite avec plus de véhémence. À la fin, le prieur, reprenant son sang-froid, ne tarda pas à s'apercevoir qu'il compromettait sa dignité, en se querellant avec un prêtre de grand chemin, tel que le chapelain des proscrits, et, les personnes qui composaient sa suite étant venues le joindre, il partit avec beaucoup moins de pompe, et d'une manière plus apostolique, du moins en ce qui avait rapport aux choses périssables de ce monde, que lorsqu'il était arrivé.

Il ne restait plus qu'à faire donner au juif quelque garantie pour la rançon qu'il avait à payer, tant pour le prieur que pour lui-même. Il donna en conséquence un ordre cacheté de son sceau, adressé à un de ses coreligionnaires à York, le priant de payer au porteur la somme de mille couronnes, et de lui livrer certaines marchandises qui y étaient spécifiées. «Mon frère Sheva, dit-il en poussant un profond soupir, a la clef de mes magasins.»--«Et du caveau voûté? demanda tout bas le capitaine.»--«Non, non, Dieu m'en préserve! dit Isaac; que maudit soit le moment où ce secret a été connu de qui que ce soit!»--«Il est en sûreté avec moi, dit Locksley; pourvu toutefois que ce papier que tu viens de me donner produise la somme qui s'y trouve mentionnée. Mais à présent, Isaac, voyons, es-tu mort? As-tu perdu la tête? et le paiement de mille couronnes t'a-t-il fait oublier le danger que court ta fille? Le juif se leva subitement. «Non, Diccon, non; je vais partir tout de suite. Adieu, toi que je ne saurais appeler bon, mais que je n'ose ni ne veux appeler méchant.»

Cependant, avant qu'Isaac se mît en route, le chef des proscrits lui donna ce dernier conseil: «Isaac, sois libéral dans tes offres, et n'épargne pas ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille. Crois-moi, l'or que tu chercheras à épargner en cette occasion te causera dans la suite autant de tourmens que si on le versait tout fondu dans ton gosier.» Isaac, poussant encore ici un profond soupir, convint de la justesse de cette observation, et se mit en route, accompagné de deux braves archers, qui devaient lui servir de guides et d'escorte à travers la forêt.

Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intérêt les divers événemens qui avaient eu lieu, vint à son tour prendre congé du proscrit; et il ne put s'empêcher d'être surpris de l'ordre et de la discipline qu'il avait vus régner parmi des hommes abandonnés à leurs penchans et indignés de l'influence et de la protection des lois. «Sire chevalier, dit Locksley, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un mauvais arbre, et des temps désastreux ne produisent pas toujours du mal seul et sans mélange. Parmi les hommes que les circonstances ont entraînés dans ce genre de vie, qui est entièrement contraire à toute civilisation, il s'en trouve sans doute plusieurs qui désirent mettre de la modération dans la licence qu'il procure, et d'autres peut-être qui regrettent d'être obligés de l'adopter.»--«Et je m'imagine, dit le chevalier, que c'est à un de ces derniers que je parle en ce moment.»

«Sire chevalier, répondit le proscrit, nous avons chacun notre secret. Vous êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me semblera; et, comme il est possible qu'aucune de nos flèches ne frappe point le véritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connaître votre secret, ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.»--«Pardon, brave archer, dit le chevalier, votre réprimande est juste; mais il est possible que nous nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de part et d'autre. En attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce pas?»--«En voici ma main pour garant, dit Locksley, et je la donne pour la main d'un loyal Anglais, quoique, pour le moment, ce soit celle d'un proscrit.»--«Et voici la mienne en retour, dit le chevalier, et je la crois honorée d'être pressée par la vôtre; car, celui qui fait le bien, quoique ayant un pouvoir illimité de faire le mal, mérite d'être loué, non seulement pour le bien qu'il fait, mais aussi pour le mal qu'il s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant proscrit.»

Ils se séparèrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier du cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfonça dans la forêt.

CHAPITRE XXXIV.

_Le roi Jean_

«Je te le dis, ami, c'est un véritable serpent que je rencontre sur mon chemin. Quelque part que je pose mon pied, il est toujours devant moi. Me comprends-tu?»

SHAKSPEARE. _Le roi Jean_.