Ivanhoe (3/4) Le retour du croisé
Part 12
Note 30: Les sons que l'on faisait entendre sur le cor étaient, observe l'auteur, anciennement appelés _mots_, et sont indiqués, dans les traités sur la chasse publiés à cette époque, non par des notes de musique, mais par des mots écrits. A. M.
Locksley procéda de suite au partage du butin, ce qu'il fit avec la plus grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l'église et pour des oeuvres pies; une portion fut encore destinée à être versée dans une sorte de trésor public; et l'on en consacra une autre aux femmes et aux enfants de ceux qui avaient péri, ou à faire dire des messes pour le repos des âmes de ceux qui n'avaient point laissé de famille après eux. Le reste fut distribué entre les proscrits, suivant le rang et le mérite de chacun; et la décision du chef, dans les cas douteux qui se présentaient, était donnée avec une grande finesse de jugement et adoptée avec la soumission la plus absolue. Le chevalier noir ne fut pas peu surpris que des hommes qui ne connaissaient point de lois, fussent néanmoins gouvernés entre eux d'une manière aussi régulière et aussi équitable; et tout ce qu'il observa ne fit qu'ajouter à l'opinion favorable qu'il avait conçue de la justice et du bon sens de leur chef. Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier, accompagné de quatre vigoureux archers, transporta celle qui appartenait à l'état dans un lieu sûr et caché; mais il restait encore la portion destinée à l'église, et que personne ne réclamait.
«Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux chapelain. Il n'a jamais été dans l'usage de s'absenter au moment de bénir la table, ou lorsqu'il s'agissait de partager le butin, et il est de son devoir de prendre soin de la dîme de ce que nous avons gagné dans notre entreprise. J'ai, d'ailleurs, pour prisonnier, non loin d'ici, un saint homme de ses confrères, et je voudrais bien que le moine m'aidât à en agir avec lui d'une manière convenable. Je crains fort qu'il ne soit arrivé quelque malheur à notre fier guerrier enfroqué.»--«J'en aurais bien du regret, dit le chevalier du cadenas; car je lui dois de la reconnaissance pour la joyeuse hospitalité qu'il m'a donnée pendant une nuit que j'ai passée dans sa cellule. Allons sur les ruines du château; il est possible que là nous en ayons des nouvelles.» Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, de grandes acclamations de la part des archers annoncèrent l'arrivée de celui sur le compte duquel ils étaient si inquiets, et qui fut confirmée par la voix de Stentor du moine lui-même, qui se fit entendre long-temps avant l'apparition de sa vaste rotondité.
«Place! enfans de la joie, s'écria-t-il, place pour votre père spirituel et pour son prisonnier. Encore une fois, célébrez mon arrivée: je viens, noble chef, comme un aigle, avec ma proie dans mes serres. Et s'avançant dans le cercle, au milieu des éclats de rire de ceux qui l'entouraient, il parut en majestueux triomphateur, tenant d'une main son énorme pertuisane, et de l'autre une corde, dont un des bouts était attaché au cou du malheureux Isaac d'York, qui, courbé par le chagrin et la terreur, était entraîné par le prêtre victorieux. «Où est Allan-a-Dale, cria ce dernier, pour composer une ballade ou un virelai en mon honneur? Par saint Hermangild, ce racleur de ménétrier est toujours absent quand il se présente une bonne occasion de célébrer la valeur!»--«Mon goguenard de prêtre, dit le capitaine, je vois que tu as dit la messe de bonne heure aujourd'hui, mais ce n'a pas été une messe sèche. Au nom de saint Nicolas! qui as-tu là?»--«Un captif que je dois à mon épée et à ma lance, répondit l'ermite de Copmanhurst, ou plutôt à mon arc et à ma hallebarde: et néanmoins, je l'ai racheté par mes instructions religieuses d'une captivité plus désastreuse. Parle, juif; ne t'ai-je pas racheté de Satan? ne t'ai-je pas enseigné ton _Credo_, ton _Pater_ et ton _Ave Maria_? n'ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta conversion, et à t'expliquer les mystères?»
«Pour l'amour de Dieu! s'écria le pauvre juif, n'y aura-t-il personne qui me délivre des mains de ce fou..., je veux dire de ce saint homme?»--«Que signifie ceci, juif? dit le moine d'un air menaçant; est-ce que tu te rétractes? Prends-y garde; si tu rentres dans le troupeau des infidèles, quoique tu ne sois pas aussi tendre qu'un cochon de lait, et plût à Dieu que j'en eusse un pour mon déjeuner! tu n'es cependant pas trop dur pour être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et répète après moi: _Ave Maria_.»--«Paix, fou de moine, dit Locksley, point de profanations; dis-nous plutôt où tu as fait ce prisonnier?»--«Par saint Dunstan! répondit le moine, je l'ai trouvé dans un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J'étais entré dans la cave pour voir ce que l'on pouvait sauver; car, quoi qu'une coupe de vin brûlé et épicé soit une boisson digne d'un empereur, il me semblait que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure perte, que de laisser brûler une aussi grande quantité de bonne liqueur à la fois; en sorte que je m'étais saisi d'un baril de vin des Canaries, et j'allais appeler, pour m'aider, quelqu'un de ces fainéans qu'il faut toujours chercher quand il s'agit de faire une bonne oeuvre, lorsque j'aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah! dis-je en moi-même, c'est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement le coquin de sommeiller, troublé sans doute dans ses fonctions, a laissé la clef à la porte. Je m'empresse d'ouvrir, j'entre et je trouve... rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui se rend tout de suite mon prisonnier, secouru ou non secouru. Je n'avais eu que le temps de me rafraîchir après les fatigues du combat, en buvant avec cet infidèle un verre de vin pétillant des Canaries, et je me disposais à emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas épouvantable, semblable à des éclats de tonnerre se succédant coup sur coup, une tour extérieure s'écroula tout entière (que maudits soient les maçons qui la firent si peu solide), et nous bloqua le passage. La chute de cette tour fut suivie de celle de plusieurs autres, en sorte que je perdis tout espoir de la vie; et croyant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de passer de ce monde dans l'autre en la compagnie d'un juif, je levai ma hallebarde pour lui casser la tête; mais j'eus pitié de ses cheveux blancs, et pensai que je ferais mieux de laisser là ma pertuisane, et de prendre mes armes spirituelles pour travailler à sa conversion; et véritablement, grâces en soient rendues à saint Dunstan, la semence est tombée en bonne terre; mais aussi, après toute une nuit que j'ai passée à parler avec lui de nos mystères (car pour quelques verres de vin des Canaries que je buvais afin de me rafraîchir pendant que j'argumentais, ce n'est pas la peine d'en parler), je me sens tout étourdi, je vous l'avoue. En un mot, j'étais complétement épuisé; Gilbert et Wibbald peuvent dire dans quel état ils m'ont trouvé; réellement, j'étais tout-à-fait épuisé.»
«Nous pouvons rendre témoignage de ce que notre bon moine vient de dire, s'écria Gilbert; car, lorsque nous eûmes écarté les décombres, et qu'avec l'aide de Saint-Dunstan nous fûmes arrivés à l'escalier qui descendait au caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le juif à moitié mort, et le moine plus qu'à moitié épuisé, comme il le dit.»--«Vous êtes des coquins, et vous mentez, répliqua le moine, qui se sentait offensé; c'est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en l'appelant la goutte du matin; je veux être un païen si je ne le réservais pour la bouche de notre capitaine. Mais, au reste, qu'importe? le juif est converti, et comprend tout ce que je lui ai dit presque, sinon tout-à-fait, aussi bien que moi.»--«Est-ce vrai, juif? dit le capitaine; as-tu abjuré ta foi?»--«Puissé-je trouver merci auprès de vous, répondit Isaac, comme il est vrai que je n'ai pas entendu un seul mot de ce que m'a dit le vénérable prélat pendant cette nuit terrible. Hélas! j'étais tellement accablé d'angoisses, de frayeur et de chagrin, que notre saint père Abraham serait venu lui-même pour me prêcher, il m'aurait trouvé sourd à sa prédication.»
«Tu mens, juif, répliqua le moine, et tu sais que tu mens: je ne veux te rappeler qu'un mot de notre conférence; c'est que tu as promis de donner tous tes biens à notre saint ordre.»--«Puisse la promesse faite à nos pères me manquer, dit Isaac plus alarmé qu'auparavant, si jamais pareille chose est sortie de ma bouche. Hélas! je suis un vieillard, pauvre, et, je tremble seulement d'y penser, peut-être à jamais privé de mon enfant. Ayez pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.»--«Ah! s'écria le moine, tu rétractes le don que tu as fait à la sainte église; eh bien, tu en feras pénitence.» En parlant ainsi, il leva sa hallebarde, et en aurait appliqué le manche sur les épaules du juif d'une manière violente, si le chevalier noir n'eût arrêté le coup, et par là tourné contre lui le ressentiment du moine. «Par saint Thomas de Cantorbéry! dit ce dernier, si je ne me retenais, je t'apprendrais à te mêler de tes propres affaires, tout couvert de fer que tu es.»--«Ne te mets pas en colère contre moi, dit le chevalier, tu sais bien que je suis ton ami juré et ton camarade.»--«Je ne sais rien de tout cela, répondit le moine, et tu me rendras raison de cette impertinence.»
«Mais, écoute-moi donc, dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à provoquer son ci-devant hôte; as-tu oublié que, pour l'amour de moi, car je ne veux rien dire de la tentation excitée par la vue d'un flacon et d'un pâté, tu as violé tes voeux de jeûne et de vigile?»--«Je te le dis, en vérité, mon ami, dit le moine en serrant son énorme poing, je te donnerai...»--«Je ne reçois point de présens, interrompit le chevalier; je te paierai avec une usure aussi forte que jamais ton prisonnier ait exigée dans son trafic.»--«J'en veux avoir la preuve à l'instant, dit le moine.»
«Holà! s'écria le capitaine, s'adressant au moine; qu'est-ce que tu vas faire, fou que tu es? une querelle sous notre grand chêne?»--«Ce n'est pas une querelle, dit le chevalier, c'est seulement un échange amical de courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l'oses; je veux bien faire l'épreuve de ton poing, si tu veux courir les risques de ma riposte.»--«Tu as l'avantage avec ton pot de fer sur la tête, dit le moine, mais n'importe, allons; je vais t'abattre à mes pieds, quand tu serais Goliath de Gath avec son casque de cuivre.» Alors, mettant son bras nerveux à nu jusqu'au coude, et le raidissant de toute sa force, il porta au chevalier un coup qui aurait été capable de renverser un boeuf; mais son adversaire resta ferme comme un roc, et tous les archers firent retentir l'air de leurs acclamations.
«À moi, maintenant, dit le chevalier en ôtant son gantelet; et si j'ai eu l'avantage sur ma tête, je ne veux pas l'avoir dans ma main; tiens-toi ferme, comme un véritable brave.»--«_Genam meam dedi vapulatori_, j'ai livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre; mais si tu peux me faire seulement bouger de cette place, je t'abandonne la rançon du juif.» Ainsi parla le moine, en prenant un ton de bravade et de défi complet. Mais, hélas! qui peut se soustraire à sa destinée? Le coup du chevalier fut asséné avec tant de force et tant de bonne envie de réussir, que le moine alla rouler cul par dessus tête à vingt pas de distance, au grand étonnement des spectateurs. Mais il se releva sans montrer ni colère ni confusion. «Frère, dit-il au chevalier, tu aurais dû employer ta force avec plus de ménagement. C'est tout au plus si j'aurais pu bredouiller la messe si tu m'avais cassé la mâchoire; car le joueur de flûte soufflera mal s'il lui manque la partie inférieure de son visage. Quoi qu'il en soit, voilà ma main en signe d'amitié et de l'assurance que je te donne, que je ne ferai plus de semblables marchés avec toi; car, dans celui-ci, c'est moi qui suis le perdant. Mettons de côté toute mauvaise humeur, et occupons-nous de la rançon du juif; car le léopard ne change pas sa robe mouchetée, et le juif sera toujours juif.»
«Notre prêtre, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la conversion du juif, depuis le soufflet qu'il a reçu.»--Silence! impertinent que tu es, dit le moine; de quoi te mêles-tu de parler de conversion? N'y a-t-il donc plus de subordination? Tout le monde est-il maître, et n'y a-t-il plus de valets? Je te dis, misérable, que j'étais encore fatigué lorsque j'ai reçu le coup du brave chevalier: sans cela j'aurais résisté à sa violence. Mais si tu veux que nous recommencions ensemble, je te ferai voir que je sais donner aussi bien que recevoir.»--«Allons, paix! dit le capitaine, et toi, juif, pense à ta rançon. Je n'ai pas besoin de te dire que ta race est réputée maudite dans tous les pays chrétiens, et que nous ne pouvons plus souffrir ta présence parmi nous. Ainsi, pense à l'offre que tu as à nous faire pendant que je vais interroger un prisonnier d'une autre espèce.»
«A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Boeuf?» demanda le chevalier noir.--«Aucun qui soit d'un rang à donner l'espoir d'en obtenir rançon, répondit le capitaine; il y avait quelques pauvres diables que nous avons renvoyés pour se procurer un nouveau maître; notre vengeance était satisfaite, et nous avons eu quelque profit, c'était assez; tout le reste ne valait pas un quart d'écu. Mais quant au prisonnier dont je parle, c'est différent: c'est un moine réjoui, en voyage pour aller rendre visite à sa belle, du moins à en juger par ses équipages et par son propre ajustement. Mais voici le digne prélat aussi;» et devant le trône champêtre du chef des proscrits, parut, au milieu de deux gardes, notre ancien ami Aymer, prieur de Jorvaulx.
CHAPITRE XXXIII.
_Cominius._
«Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous de Titus Lartius? Que fait-il?»
_Coriolan._
«Occupé à remplir les devoirs de sa place; condamnant les uns à la mort, les autres à l'exil; remettant la rançon de celui-ci; plaignant celui-là, ou lui pardonnant, tandis qu'il menace le reste.»
SHAKSPEARE. _Coriolan_.
Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mélange bizarre d'orgueil offensé, de fatuité comprimée et de terreur apparente. «Eh bien, mes chers maîtres, dit-il d'un ton qui participait de ces trois émotions, quel désordre s'est donc introduit parmi vous? Êtes-vous des Turcs ou des chrétiens, vous qui vous permettez de porter la main sur un membre de l'Église? Savez-vous ce que c'est que de _manus imponere in servos Domini_? Vous avez pillé mes malles, déchiré ma chape bordée de dentelle, qui aurait été digne d'un cardinal. Un autre à ma place vous aurait déjà menacés de son _excommunicabo vos_; mais je suis doux et clément; et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si vous remettez en liberté les frères qui m'accompagnaient, si vous envoyez promptement cent pièces d'argent pour faire dire des messes au maître-autel de l'Abbaye de Jorvaulx, et si vous faites voeu de ne point manger de venaison d'ici à la Pentecôte prochaine, il est possible que vous n'entendiez plus parler de cette incartade.»
«Vénérable pasteur, dit le chef des proscrits, je suis extrêmement peiné d'apprendre que vous ayez éprouvé de la part de qui que ce soit de ma troupe un traitement qui lui attire votre réprimande paternelle.»--«Traitement! répéta le prieur, encouragé par le ton de douceur du chef; ils m'ont traité comme on ne traiterait pas un chien de bonne race, encore moins un chrétien, bien moins encore un prêtre, et moins que tout cela le véritable prieur de la sainte communauté de Jorvaulx. Vous avez ici un profane et ivrogne de ménestrel, appelé Allan-a-Dale, _nebulo quidam_, qui m'a menacé de punition corporelle; que dis-je! même de mort, si je ne payais comptant quatre cents couronnes pour ma rançon, indépendamment de toutes les richesses qu'il m'a volées, chaînes d'or, bagues, bijoux, dont je ne saurais vous dire la valeur, sans compter tout ce qui a été brisé et gâté par leurs mains rudes et grossières, entre autres ma poudrière et mes pinces d'argent.»--«Il n'est pas possible qu'Allan-a-Dale ait traité de la sorte une personne aussi respectable que vous l'êtes, répliqua le capitaine.»--«C'est aussi vrai que l'évangile de saint Nicodême, dit le prieur. Il m'a menacé, en faisant les juremens les plus affreux dans son langage du Nord, de me pendre à l'arbre le plus élevé de la forêt.»
«Est-ce bien réellement vrai? dit Locksley: en ce cas, mon révérend père, vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre; car une fois qu'Allan-a-Dale a ainsi donné sa parole, il n'y a pas d'homme plus exact à la tenir.»
«Vous voulez plaisanter avec moi, dit le prieur pétrifié et déguisant sa terreur sous un rire forcé; c'est bien: j'aime beaucoup la plaisanterie, ha, ha, ha! mais lorsque la gaîté a duré toute la nuit, il est temps d'être sérieux le lendemain matin.»--«Et je parle aussi sérieusement qu'un confesseur, répliqua le chef des proscrits. Il faut que vous payiez une bonne rançon, sire prieur; car, sans cela, il est probable que les religieux de votre couvent seront convoqués pour procéder à une nouvelle élection; votre place va devenir vacante.»--«Êtes-vous chrétiens, dit le prieur, pour parler ainsi à un dignitaire de l'Église?»--«Si nous sommes chrétiens! répondit le proscrit; oui sans doute nous le sommes, et de plus nous avons des théologiens parmi nous. Qu'on fasse venir notre enjoué chapelain pour expliquer au révérend père les passages de l'Écriture qui ont rapport au sujet.» Le moine, moitié ivre, moitié rassis, avait passé très imparfaitement un froc par dessus sa soutane verte, et appelant à son aide le petit nombre de phrases qu'il avait autrefois apprises par routine: «Mon révérend père, dit-il; puis continuant en mauvais latin: _Deus faciet salvum benignitatem vestrum_... soyez le bienvenu dans cette forêt.»
«Eh! quelle est cette mascarade profane? dit le prieur; si tu appartiens véritablement à l'Église, tu ferais une acte bien plus méritoire, en m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-ci, au lieu de faire des singeries et des grimaces comme un arlequin.»--«En vérité, mon révérend père, dit le moine, je ne sais qu'un moyen de vous tirer d'affaire: c'est aujourd'hui la Saint-André chez nous, et nous recueillons nos dîmes.»--«Mais non pas sur le clergé, j'espère, dit le prieur.»--«Sur le clergé et sur les fidèles, sur les clercs et sur les laïques, dit le moine; ainsi donc, sire prieur, _facite vobis amicos de mammone iniquitatis_, faites-vous des amis avec les trésors de l'iniquité; car je ne vois pas d'amitié qui puisse vous être utile comme celle-là.»
«J'aime beaucoup un joyeux chasseur, dit le prieur: allons, il ne faut pas être trop exigeant à mon égard; je connais les bois, et l'art de faire la chasse; et je sais donner du cor, et lui faire rendre un son clair et retentissant, qui sera répété par chacun des chênes de la forêt; allons, il ne faut pas être trop exigeant envers moi.»--«Qu'on lui donne un cor, dit Locksley, pour le mettre à même de prouver ce qu'il avance.» Le prieur Aymer sonna une fanfare. Le capitaine secoua la tête.
«Sire prieur, dit-il, il n'y a pas là de quoi payer ta rançon, et, comme le dit la légende que portait le bouclier de certain chevalier, t'accorder la liberté pour une bouffée de vent, ce serait la donner à trop bon marché. D'ailleurs, il y a bien autre chose; car je vois que tu es un de ces novateurs qui, au moyen des ornemens et des _tra la lira_ fraîchement importés du continent, cherchent à dénaturer les anciens airs de chasse anglais. Prieur, la dernière partie de ta fanfare a ajouté cinquante couronnes au prix de ta rançon, pour avoir voulu introduire la corruption dans les anciens airs graves et mâles de la vénerie anglaise.»--«Ami, dit l'abbé, d'un ton de mauvaise humeur, tu es difficile à contenter en ce qui touche à la chasse et à la fanfare; mais j'espère que tu seras plus raisonnable sur l'article de ma rançon. En un mot, puisque enfin il faut que je brûle un cierge en l'honneur du diable, quelle rançon faut-il que je paie pour avoir la liberté de marcher dans les rues sans avoir cinquante hommes pour escorte?»--«Si nous faisions fixer la rançon du juif par le prieur, et celle du prieur par le juif? dit le lieutenant de la troupe à l'oreille du capitaine; qu'en pensez-vous?»--«Tu es un singulier corps, dit le capitaine; mais ton idée est bonne. Holà! juif, approche. Regarde ce révérend père Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous quelle rançon nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent, j'en réponds.»
«Oh! assurément, dit Isaac; j'ai fait plus d'une affaire avec les bons pères, et j'ai acheté d'eux du blé, de l'orge et autres produits de la terre, ainsi que de fortes parties de laines. Oh! c'est une abbaye riche; et ils font bonne chère et boivent les meilleurs vins, ces bons pères de Jorvaulx. Ah! si un proscrit comme moi avait une retraite comme celle-là et des rentrées comme les leurs à l'année et au mois, je donnerais beaucoup d'or et d'argent pour me tirer de captivité.»--«Chien de juif! s'écria le prieur, personne ne sait mieux que toi que notre sainte maison est endettée pour les frais de réparation de notre choeur...»--«Et pour avoir rempli vos celliers des meilleurs vins de Gascogne, l'année dernière, interrompit le juif; mais ceci... ceci n'est qu'une bagatelle.»
«Écoutez-donc ce chien d'infidèle, dit le prieur. Le voilà qui nous cherche querelle, en dormant à entendre que nous ne sommes endettés que parce que nous avons acheté les vins que nous avons la permission de boire _propter necessitatem et ad frigus depellendum_. Ce vilain circoncis blasphème la sainte Église, et des chrétiens l'entendent et ne lui imposent pas silence.»--«Tout cela ne fait rien à notre affaire, dit le capitaine; Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander, sans lui enlever poil et peau en même temps.»--«Six cents couronnes, dit Isaac, et le bon prieur peut fort bien les donner à vos seigneuries, sans pour cela être assis moins mollement dans sa stalle.»--«Six cents couronnes? dit gravement le chef; j'en suis content; c'est très bien parler, Isaac. Six cents couronnes; c'est une sentence, sire prieur.»--«C'est une sentence, c'est une sentence! s'écria toute la troupe. Salomon n'en eût pas prononcé une meilleure.»
«Tu l'entends, prieur, dit le capitaine.»--«Êtes-vous fous, mes chers maîtres? dit le prieur; où voulez-vous que je trouve cette somme? Quand même je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d'argent du grand autel de Jorvaulx, j'aurais de la peine à m'en procurer la moitié, encore faudrait-il pour cela que j'aille moi-même à Jorvaulx; vous pouvez retenir mes deux prêtres comme otages.»--«Ce serait une confiance par trop aveugle, mon cher prieur, dit le proscrit; nous allons te retenir, toi, et nous enverrons tes deux prêtres chercher ta rançon: un verre de bon vin et une bonne tranche de venaison ne te feront faute jusqu'à leur retour; et si tu aimes la chasse, ton pays du nord ne t'offrira jamais rien de comparable à ce que tu verras ici.»--«Ou bien, si vous l'agréez, dit Isaac, qui désirait se concilier la bienveillance des proscrits, je puis envoyer chercher à York les six cents couronnes, à compte de certaine somme que j'ai entre mes mains, pourvu que le très révérend prieur veuille bien m'en donner quittance.»
«Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu paieras la rançon du prieur Aymer, ainsi que la tienne.»--«La mienne! s'écria Isaac; ah! braves seigneurs, je ne suis qu'un vieillard tout cassé et ruiné; si j'avais à vous payer seulement cinquante couronnes, un bâton de mendiant serait ma seule ressource pour tout le reste de ma vie.»--«Le prieur en décidera, répliqua le capitaine. Qu'en dites-vous, révérend père Aymer? Le juif est-il en état de payer une bonne rançon?»