Ivanhoe (2/4) Le retour du croisé
Part 9
«Ce n'est pas mal chanté,» dit Wamba, qui avait joint son fausset aux deux superbes voix des chanteurs. «Mais, au nom de tous les saints, qui aurait pu s'attendre à de pareilles matines à minuit, dans la cellule d'un ermite.»--«Ce n'est pas moi qui en suis étonné, dit Gurth, puisque l'ermite de Copmanhurst passe pour un bon vivant, et qu'il ne se gêne pas pour tuer un daim sur sa route. On ajoute même que le garde forestier s'est plaint à son official, et que l'on défendra au moine de porter le froc et le capuchon, s'il ne se conduit pas mieux.»
Note 40: _The nearer the Church the farther from god._ A. M.
Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, les coups redoublés de Locksley à la porte, avaient enfin troublé l'anachorète et son hôte. «Par mon chapelet, dit l'ermite en s'arrêtant tout court au milieu d'une superbe cadence, voici de nouveaux voyageurs anuités; je ne voudrais pas pour mon froc, être vu dans un si joyeux exercice. Tout le monde a ses ennemis, sire chevalier fainéant, et il est des hommes assez méchans pour mal interpréter l'hospitalité que je vous offre, à vous voyageur fatigué, et pour regarder nos trois heures d'entretien comme une partie de débauche et d'ivrognerie; vices non moins opposés à ma profession qu'à mes penchans. «Les vils calomniateurs!» reprit le chevalier; «je voudrais être chargé de les punir. Néanmoins, bon père, il est vrai que tout le monde a ses ennemis, et qu'il y en a dans cette contrée auxquels j'aimerais mieux parler à travers la visière de mon casque d'airain, que tête nue. Mets donc, noir fainéant, ton pot en tête aussi vite que ta nature le permettra, dit l'ermite, pendant que j'ôterai ces gobelets d'étain, dont le dernier contenu a, bien malgré nous, coulé dans mon pâté; et pour noyer le bruit, car, puisqu'il faut l'avouer, je ne me sens pas à mon aise, fais chorus avec moi dans ce que je vais chanter; ne t'inquiète pas des paroles, car moi, je les connais à peine.»
À ces mots, il entonna avec une voix de tonnerre un _De profundis_, pendant qu'il desservait le banquet, et que le chevalier noir, étouffant de rire, endossait son armure à la hâte, en prêtant à l'ermite le secours de sa voix.
«Quelles diables de matines chantez-vous là?» dit une voix du dehors. «Que le ciel vous pardonne, sire voyageur, dit l'ermite, dont le bruit et peut-être les libations nocturnes l'empêchaient de distinguer des accens qui lui étaient assez familiers.»--«Passez votre chemin au nom de Dieu, et de saint Dunstan, et ne troublez pas les dévotions de mon saint frère et de moi.»--«Prêtre fou, cria une voix de dehors, ouvre à Locksley.»--«Tout est sauvé, tout est bien,» dit l'ermite au chevalier. «Mais qui est celui-là, demanda le noir fainéant, il m'importe de le savoir.»--«Qui il est?» répondit l'ermite; «je te dis que c'est un ami.»--«Mais quel ami? Ce peut être un ami pour toi, et non pour moi.»--«Quel ami!» C'est une de ces questions qu'il est plus aisé de faire que de résoudre. Quel ami? ah, ah! je m'en souviens un peu, c'est l'honnête garde forestier dont je t'ai parlé tout à l'heure.»--«Oui, un honnête garde, comme tu es un pieux ermite, répliqua le chevalier; je n'en doute pas, mais ouvre-lui la porte, si tu ne veux pas qu'il l'enfonce.»
Les chiens, qui d'abord s'étaient mis à aboyer, reconnaissant par instinct la voix de celui qui frappait, se mirent à gratter la porte et à faire patte de velours en murmurant comme pour intercéder en faveur de celui qui frappait. L'ermite ouvrit enfin, et Locksley entra suivi de ses deux compagnons.
«Quel est donc ce nouveau commensal que tu as avec toi?» dit l'archer à l'ermite. «Un frère de notre ordre, répondit le solitaire en secouant la tête; nous avons passé toute la nuit en oraison.»--«C'est un moine de l'Église militante, je pense, dit Locksley, et l'on en voit assez depuis quelque temps. Je viens te dire, mon cher moine, qu'il faut quitter le rosaire et t'armer d'un bâton; nous avons besoin de tous nos hommes, clercs ou laïques. Mais, ajouta-t-il en le tirant à part, es-tu fou d'admettre chez toi un chevalier que tu ne connais pas? As-tu donc oublié nos règlemens?»--«Que je ne connais pas!» reprit le moine hardiment. «Je le connais aussi bien que le mendiant connaît son écuelle.»--«Et quel est donc son nom?» demanda Locksley.--«Son nom dit l'ermite, son nom est sire Anthony de Scrablestone[41]: comme si je buvais avec quelqu'un sans savoir son nom!»--«Tu as bu, cher moine, beaucoup plus que de raison, et je crains, dit l'archer, que tu n'aies bavardé de même.»--«Brave archer, dit le noir fainéant, ne sois pas si dur envers mon joyeux hôte, il n'a pu me refuser l'hospitalité, elle a été forcée.»--«Forcée! répéta l'ermite, attends que j'aie changé ce froc blanc pour une verte casaque; et si je ne fais pas tourner douze fois un bâton à deux bouts sur ta tête, je consens à n'être ni un vrai moine, ni un Robin des bois.»
Note 41: _Scrablestone_, mot sans doute formé de _stone_, pierre, et de _scrabled_, égratignée: ce qui signifierait _pierre égratignée_ ou _endommagée_. A. M.
Il dit, se dépouille de sa robe et revient avec un justaucorps, un caleçon de bougran noir, une casaque verte et un haut-de-chausses de même couleur. Aide-moi à nouer mes pointes,» dit-il à Wamba, «et tu auras un bon verre de vin pour ta peine.»--«Grand merci pour ta robe, dit Wamba; mais crois-tu qu'il soit permis de t'aider à te métamorphoser de saint ermite en un braconnier pécheur?»--«Ne crains rien, répondit l'ermite; je confesserai les péchés de mon habit vert à mon froc blanc, et de nouveau tout ira bien.»--«Amen,» reprit le fou. «Un pénitent vêtu de drap fin devrait avoir un confesseur portant la haire, et votre froc peut encore absoudre à ce titre mon habit bariolé par dessus le marché.»
Parlant ainsi, il aida le moine à attacher les nombreuses pointes comme on appelait les lacets qui fixaient le haut-de-chausses au pourpoint. De son côté Locksley tira le chevalier à l'écart, et lui dit; «Avouez-le, sire fainéant, c'est vous qui avez décidé la victoire à l'avantage des indigènes contre les étrangers au second jour du tournoi d'Ashby.»--«Et qu'en adviendrait-il, si vous disiez vrai, mon brave yeoman?»--«Je vous regarderais comme disposé à prendre parti en faveur du plus faible.»--«C'est le devoir d'un chevalier, et je ne voudrais pas qu'on pût penser autrement de moi.»--«Mais pour mon dessein, reprit l'archer, tu devrais être aussi bon Anglais que bon chevalier, car l'objet dont j'ai à te parler est du devoir non seulement de l'honnête homme, mais plus spécialement d'un véritable Anglais.»--«Vous ne pouvez, reprit le chevalier, vous adresser à personne à qui les intérêts de la patrie et la vie du dernier citoyen soient plus chers qu'à moi-même.»--«Je le désire de bon coeur, dit l'archer, car ce pays n'eut jamais plus besoin qu'à présent de ceux qui l'aiment. Écoute-moi donc et je te ferai connaître un projet auquel, si tu es réellement ce que tu me parais, tu pourras joindre une honorable coopération. Une bande de vauriens, sous le déguisement d'hommes qui valent mieux qu'eux, se sont emparés d'un noble compatriote, appelé Cedric le Saxon, de sa fille ou pupille et de son ami Athelstane de Coningsburgh, et les ont conduits au château situé près de cette forêt, nommé Torsquilstone. Veux-tu, en bon chevalier et loyal Anglais, nous aider à les délivrer.»--«J'y suis obligé par mes voeux, répondit le chevalier, mais je voudrais savoir qui vous êtes, vous qui demandez mon assistance en leur faveur.»
«Je suis un homme sans nom, dit Locksley, mais je suis l'ami de mon pays et des amis de mon pays. Il faut vous contenter de ce peu de mots sur mon compte, pour le moment; vous le devez d'autant plus que vous-même désirez continuer à demeurer inconnu. Croyez cependant que ma parole, quand je l'ai donnée, est aussi inviolable que si je portais des éperons d'or.»--«Je le crois, dit le chevalier, j'ai été accoutumé à observer la physionomie humaine, et je remarque sur la tienne de la franchise et de la résolution. Je ne te ferai donc plus de questions, et je t'aiderai de bon coeur à rendre la liberté à ces captifs opprimés; après quoi je me flatte que nous ferons plus ample connaissance, et que nous serons contens l'un de l'autre.»
«Ainsi donc,» dit à Gurth Wamba qui, venant d'achever l'équipement, s'était rapproché du gardeur de pourceaux, et avait entendu la fin de la conversation; «ainsi donc, nous avons un nouvel auxiliaire: je me flatte que la valeur du chevalier sera d'une meilleure trempe que la religion de l'ermite, ou l'honnêteté de l'yeoman: car ce Locksley me paraît un vrai braconnier, et le prêtre un grand hypocrite.»--«Paix! Wamba, dit Gurth; tout cela peut être, mais si le diable cornu venait m'offrir son aide pour délivrer Cedric et lady Rowena, je doute que j'eusse assez de religion pour refuser l'offre de ce terrible ennemi, et le chasser de ma présence.
L'ermite, entièrement accoutré comme un archer, avec l'épée et le bouclier, l'arc et le carquois, et une forte pertuisane sur l'épaule, quitta le premier sa cellule à la tête de la bande, après avoir eu soin de fermer la porte, sous le seuil de laquelle il déposa la clef. «Es-tu en état de nous servir, bon ermite, lui demanda Locksley, ou la bouteille brune roule-t-elle toujours dans ton cerveau offusqué par les vapeurs bachiques?»--«Pas plus que ne ferait une goutte de la fontaine de saint Dunstan, répondit le moine; il y a encore un certain bourdonnement dans ma tête et de l'instabilité dans mes jambes, mais vous verrez tout à l'heure qu'il n'y paraîtra plus.» Disant cela, il se coucha sur le bord du bassin dans lequel s'écoulaient les eaux de la fontaine, en formant dans leur chute quelques bulles qui dansaient à la lueur blanchâtre de la lune, et il se mit à boire comme s'il avait voulu tarir la source.
«Combien y a-t-il de temps, ermite de Copmanhurst, que tu n'as, dit le chevalier noir, avalé une aussi bonne gorgée d'eau?»--«Cela ne m'était jamais arrivé, répondit le moine, depuis qu'un baril de vin laissa échapper, par une fente hétérodoxe, tout le nectar qu'il renfermait, et ne m'offrit plus rien pour étancher ma soif, que la source libérale de mon saint patron.» Plongeant ensuite ses mains et sa tête dans la fontaine, il en effaça toutes les traces de son orgie nocturne. Ainsi revenu à la sobriété, le joyeux moine fit tournoyer sur sa tête, avec trois doigts, sa lourde pertuisane, comme s'il eût balancé un roseau et s'écria: «Où sont ces fourbes ravisseurs qui enlèvent de jeunes filles contre leur volonté? Je veux que le diable me torde le cou si je ne suis pas en état d'en terrasser une douzaine.»
«Est-ce que tu profères des juremens, saint ermite?» lui dit le chevalier noir. «Ne me parle plus d'ermite, répliqua le cénobite métamorphosé; par saint Georges et le Dragon, je ne suis plus un moine quand j'ai quitté le froc; sitôt que j'ai endossé ma casaque verte, je bois, je jure et je chiffonne une collerette aussi bien que le plus jovial forestier du West-Riding.»--«Allons, joyeux frocard, dit Locksley, silence; tu fais autant de bruit que tout un couvent, la veille d'une fête, quand le père est allé se mettre au lit. Venez aussi, mes dignes maîtres, ne nous amusons pas à causer davantage. Il faut réunir toutes nos forces; elles nous seront nécessaires, si nous devons escalader le château de Réginald de Front-de-Boeuf.»
«Quoi! dit le chevalier noir, est-ce Front-de-Boeuf qui arrête sur les grands chemins royaux les sujets de son prince? est-il devenu oppresseur et brigand?»--«Oppresseur, il le fut toujours,» dit Locksley. «Et pour brigand, dit le moine, je doute si jamais il fut moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.»--«En avant, chapelain, et silence, dit l'archer; il vaut mieux arriver avec célérité au lieu du rendez-vous, que de s'amuser à dire ce que la décence et la réserve devraient couvrir d'un voile.
CHAPITRE XXI.
«Hélas! combien d'heures, de jours, de mois et d'années ont passé depuis que des humains se sont assis à cette table, où la lampe et le flambeau brillaient sur sa riche étendue! Il me semble ouïr la voix des temps passés murmurer encore sur nous dans le vide immense de ces sombres arcades, comme les accens mélancoliques de ceux qui depuis long-temps sommeillent dans la nuit du tombeau.» JOANA BAILLIE. _Orra_, tragédie.
Tandis que l'on prenait ces mesures en faveur de Cedric et de ses compagnons, les hommes armés qui les avaient saisis conduisaient leurs captifs vers la place de sûreté destinée à être leur prison. Mais la nuit était sombre, et les sentiers de la foret n'étaient connus qu'imparfaitement de ces nouveaux maraudeurs, qui furent obligés de faire plusieurs haltes, et même une ou deux fois de retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu'ils devaient suivre. L'aurore eut besoin de les saluer, afin qu'ils pussent reprendre le bon chemin; alors la cavalcade s'avança un peu plus vite. Ce fut alors que le dialogue suivant s'établit entre les deux chefs de prétendus bandits:
«Il est temps de nous quitter, sire Maurice de Bracy, lui dit le templier, afin de jouer le second acte de la pièce; car tu dois agir maintenant comme un chevalier libérateur.»--«J'ai fait de meilleures réflexions, répondit Bracy; je ne te quitterai qu'après que notre belle prise aura été déposée en sûreté dans le château de Front-de-Boeuf. Là, je me montrerai à lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me flatte qu'elle rejettera sur l'entraînement irrésistible de ma passion, la violence dont j'ai usé à son égard.»--«Et quelle raison t'a fait changer d'avis?»--«Cela ne te regarde point, mon cher templier.»--«J'espère pourtant, sire chevalier, que ce changement ne vient pas de soupçons injurieux sur mon honneur, comme Fitzurse aurait pu en insinuer.»--«Mes pensées m'appartiennent, répondit de Bracy; le diable rit, dit-on, quand un voleur en dérobe un autre, et nous savons que si même Satan lui soufflait flamme et bitume, il n'empêcherait pas un templier de suivre son penchant.»--«Ni le chef d'une compagnie franche, reprit le templier, d'être traité par un ami et un camarade de la même manière qu'il traite les autres.»
«Cette récrimination est aussi périlleuse qu'inutile, répondit de Bracy; il me suffit de savoir que je connais la morale de l'ordre des templiers[42], et je ne te donnerai pas l'occasion de m'enlever la jolie proie pour laquelle je cours tant de risque.»--«Mais que crains-tu, reprit le templier; ne connais-tu pas les voeux de mon ordre?»--«Je les connais très bien, et je sais également de quelle manière ils sont observés. Templier, crois-moi, les règles de la galanterie s'interprètent largement dans la Terre-Sainte, et en cette occasion je ne veux rien confier à votre délicatesse.»--«Sache donc la vérité, dit le templier; je ne me soucie aucunement de ta belle aux yeux bleus; il y a dans le cortége deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.»--«Eh quoi! chevalier, tu t'abaisserais à la suivante?»--«Non, par ma foi reprit le templier; je ne porte jamais les yeux sur une femme de chambre. J'ai parmi les captives une prise non moins belle que la tienne.»--«Par la sainte messe, tu veux parler de la charmante Israélite.»--«Eh bien! s'il est ainsi, que peut-on y trouver à redire?»--«Absolument rien, dit de Bracy, à moins que votre voeu de célibat ou un remords de conscience ne vous empêche d'avoir une intrigue avec une juive.»
Note 42: L'interlocuteur a une bien fausse idée de cette morale, et Walter Scott le fait parler d'après les ennemis les plus acharnés des templiers, ainsi qu'eussent parlé les bourreaux de Philippe-le-Bel. Les templiers faisaient voeu de pauvreté sans être soumis à une pauvreté absolue, car par ce voeu on entendait qu'ils devaient être toujours prêts à partager leurs biens avec les malheureux, et même à les sacrifier pour les besoins de leur ordre. Ils faisaient voeu de chasteté, c'est-à-dire d'avoir l'impudicité en horreur, afin de n'outrager ni la décence ni les moeurs. Nous renvoyons, au surplus à notre note N° 19. A. M.
«Quant à mon voeu, répondit le templier, notre grand-maître m'a accordé une dispense[43], et la conscience d'un homme qui a tué trois cents Sarrasins n'a pas besoin de s'alarmer pour une pécadille, comme celle d'une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi saint.»--«Tu connais mieux tes priviléges que moi, dit Maurice; mais j'aurais juré que vous étiez plus amoureux de l'argent du vieux juif que des yeux noirs de sa fille.»--«Je puis aimer l'un et l'autre, répondit le templier; d'ailleurs le juif n'est qu'un demi-butin. Je dois partager ses dépouilles avec Front-de-Boeuf, qui ne nous prête pas son château pour rien. Il me faut quelque chose qui m'appartienne exclusivement, et j'ai fixé mon choix sur l'aimable juive comme ayant à mes yeux une valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne reprendras-tu pas ton premier projet? Tu n'as rien, comme tu le vois, à redouter de mon intervention.»--«Non, répondit de Bracy, je resterai à côté de ma prise. Ce que tu dis peut être vrai; mais je n'aime pas les priviléges acquis par dispense du grand-maître, ni le mérite résultant du massacre de trois cents Sarrasins. Vous avez trop de droit à un libre pardon pour vous rendre scrupuleux sur quelques peccadilles de plus.»
Note 43: Voilà une calomnie gratuite comme toutes les précédentes et beaucoup d'autres qui vont suivre. Si Walter Scott les a trouvées dans les écrits des moines, sa raison judicieuse aurait dû faire la part des temps et des positions respectives. Nous ne prétendons pas soutenir que les anciens templiers aient tous été des modèles de sagesse et de vertu, mais il y a loin de quelques faiblesses humaines à des perfidies et à des monstruosités. A. M.
Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour connaître ses gardiens. «Vous devez être Anglais, leur dit-il, et cependant, juste ciel! vous tombez sur vos compatriotes comme s'ils étaient des Normands. Vous êtes sans doute mes voisins, par conséquent mes amis; car quels pourraient être les Anglais du voisinage qui auraient des raisons pour agir autrement? Même parmi vous, yeomen, qui avez été mis hors la loi, plus d'un sans doute ont eu recours à ma protection; j'ai eu pitié de leurs malheurs, et j'ai maudit l'oppression de leurs tyrans féodaux. Que voulez-vous donc faire de moi? Vous êtes pires que des brutes dans votre conduite. Voulez-vous être sourds comme elles?
Ce fut en vain que Cedric cherchait ainsi à faire parler ses gardiens; ils avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et s'attirer des reproches. Ils continuèrent à le pousser d'un pas rapide jusqu'à l'entrée d'une avenue bordée d'arbres d'un feuillage varié, et à l'extrémité de laquelle on apercevait Torsquilstone, ancien château qui appartenait alors à Réginald Front-de-Boeuf; c'était une forteresse peu considérable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carrée, entourée de bâtimens moins élevés, bordés d'une cour circulaire. Autour du mur extérieur régnait un fossé dont l'eau arrivait d'un ruisseau voisin. Front-de-Boeuf, à qui son caractère altier attirait souvent des querelles avec ses ennemis, avait ajouté à son château de nouvelles tours, de manière à flanquer chacun des angles. L'entrée principale, suivant l'usage du temps, était placée sous les voûtes d'une barbacane, ou fortification extérieure terminée et défendue par deux petits bastions latéraux.
Cedric n'eut pas plus tôt découvert les tourelles de Front-de-Boeuf, qui élevaient dans les airs leurs créneaux chargés de mousse et de lierre, et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu'il ne lui resta plus de doute sur la cause de son accident. J'étais injuste, dit-il, envers les outlaws de ces forets, lorsque je supposais que mes ravisseurs appartenaient à ces bandits; j'aurais bien pu confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les loups dévastateurs de France. Dites-moi, chiens d'étrangers, est-ce à ma vie, est-ce à mon or que vous en voulez? C'est trop en effet que deux Saxons, moi et le noble Athelstane, nous gardions encore des terres dans un pays qui autrefois était le patrimoine de notre race? Qu'on nous mette donc à mort, et complétez votre tyrannie en nous arrachant la vie comme vous avez commencé par nous ravir nos libertés. Si Cedric le Saxon ne peut délivrer l'Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites à votre tyran de maître que je lui demande seulement la mise en liberté de lady Rowena. C'est une femme, il ne doit pas la craindre, et avec nous périront tous ceux qui osent combattre pour sa cause.
Les gardiens de Cedric restèrent muets comme auparavant, et on arriva devant le château sans qu'il eût pu obtenir d'eux un seul mot de réponse. De Bracy sonna trois fois du cor, et les archers vinrent le reconnoître. Le pont-levis fut baissé et la cavalcade fut introduite. L'on fit descendre de cheval les prisonniers pour les conduire dans une grande salle où leur fut dressé un repas impromptu, auquel le seul Athelstane prit part. Le descendant d'Édouard le confesseur n'eut pas même le temps de faire honneur à la bonne chère étalée devant lui; car on lui annonça que Cedric et lui-même seraient enfermés dans une autre pièce que celle de lady Rowena. Toute résistance eût été inutile, et ils furent obligés de suivre leurs guides dans une vaste chambre soutenue par deux rangs de piliers massifs, pareils à ceux des réfectoires et des maisons chapitrales qu'on voit encore dans les ruines des anciens monastères.
Lady Rowena, séparée de sa suite, fut conduite avec courtoisie à la vérité, mais sans qu'on eût pris conseil de son inclination, dans un appartement plus éloigné. Cette distinction un peu alarmante pour sa pudeur fut accordée à Rébecca, en dépit des instances de son père, qui alla même jusqu'à offrir de l'or dans cette cruelle extrémité, pour qu'il lui fût permis de rester avec elle. «Lâche infidèle, répondit un de ses gardes, lorsque tu auras vu la tannière qui t'est réservée, tu ne désireras plus que ta fille la partage.» Et, sans plus de discours, on poussa le juif d'un côté et la fille de l'autre. Les domestiques furent désarmés, fouillés avec soin, et confinés dans une autre aile du château. Enfin on refusa même à lady Rowena sa suivante Égiltha.
L'appartement dans lequel les chefs saxons furent conduits, car c'est d'eux maintenant que nous allons nous occuper d'abord, bien qu'il fût changé en une sorte de prison, avait été jadis la grande salle du château; mais il était aujourd'hui abandonné aux rats, parce que son maître actuel, ayant amélioré cette habitation, tant sous le rapport de la sûreté que sous celui de l'agrément, il existait une autre salle d'honneur dont le plafond était soutenu par des piliers plus grêles et plus élégans, pendant que la pièce elle-même était décorée d'ornemens que les Normands avaient déjà introduits dans l'architecture.
Cedric arpentait sa prison en se livrant à ses fureurs et à ses réflexions sur le passé et le présent, tandis que l'apathie de son compagnon lui tenait lieu de patience et de philosophie, pour l'aider à tout endurer, si ce n'est le désagrément de sa position actuelle. Il y était même si peu sensible, qu'il se levait seulement de temps à autre aux bouffées de colère de son ami Cedric.