Ivanhoe (2/4) Le retour du croisé

Part 8

Chapter 83,839 wordsPublic domain

C'était de ce dernier sujet qu'il s'entretenait maintenant avec son compagnon de route, non sans avoir de temps en temps raison de se plaindre, comme Hotspur, de ce qu'il avait mis en avant un pareil être pour une action si honorable; c'était, pour ainsi dire, comme s'il eût présenté une jatte de lait écrèmé à un palais délicat et sensuel[38]. Athelstane, il est vrai, était assez vain, et il aimait à avoir les oreilles chatouillées par les récits de sa haute origine et de son droit héréditaire aux hommages et à la souveraineté. Mais cette petite vanité se trouvait satisfaite par le salut de main[39] de ses vassaux et des Saxons qui l'approchaient. Il avait bien le courage de braver le danger, mais il lui répugnait de se donner la peine d'aller le chercher; et pendant qu'il tombait d'accord avec Cedric sur les droits des Saxons à recouvrer leur indépendance, il était plus encore aisément convaincu de son titre pour régner sur eux, quand cette indépendance aurait été conquise; et même alors qu'il s'agissait de prouver la légitimité de ses prétentions il redevenait Athelstane l'indolent, se montrait irrésolu, temporiseur et sans rien entreprendre. Les énergiques exhortations de Cedric n'avaient pas plus d'effet sur son âme impassible, que des boulets rouges déposés dans l'eau, lesquels y occasionnent un peu de bruit et de fumée, et s'éteignent sur-le-champ.

Note 38: _Hotspur_, mot qui veut dire _éperon chaud_, est un des personnages dramatiques de Shakspeare; c'était le fils du duc de Northumberland. Murat, chez nous, fut un Hotspur. On ne retrouve pas ce mot pittoresque dans la version de mon prédécesseur, ni la comparaison qui vient à la suite. En général, le romancier anglais se plaît à donner aux noms de ses interlocuteurs des significations caractéristiques; c'est ainsi qu'il dédie son ouvrage au docteur _Dryasdust_, expression formée des trois mots _dry_, sec; _as_, comme; et _dust_, poussière. Le docteur Dryasdust équivaut donc à _sec comme la poussière_; ce qui s'applique merveilleusement à un antiquaire ou érudit qui se dessèche sur ses bouquins chargés de poudre: de même qu'ici hotspur caractérise fort bien un courageux guerrier.

Note 39: On sait que les Anglais ne s'ôtent point le chapeau pour se saluer, mais se font réciproquement un geste de la main droite en avant. A. M.

Si, renonçant de ce côté à sa tâche, qu'on pourrait comparer à un cavalier serrant de l'éperon une haridelle épuisée de fatigue, ou à un forgeron qui battrait un fer froid, Cedric passait à sa pupille, il n'en recevait guère plus de satisfaction. En effet, comme sa présence interrompait les causeries de Rowena et de sa favorite, sur la valeur et le destin de Wilfrid, la suivante Elgitha ne manquait pas de se venger, elle et sa maîtresse, en rappelant la manière dont le noble Athelstane avait été désarçonné dans la lice, sujet le plus désagréable qui pût résonner à l'oreille de Cedric. Pendant toute la journée, le voyage du quinteux Saxon fut semé de déplaisirs et de contre-temps, à tel point que plus d'une fois il maudit intérieurement le tournoi, ceux qui l'avaient conçu, et sa propre folie qui l'y avait amené.

Vers midi, sur la proposition d'Athelstane, les voyageurs s'arrêtèrent près d'une fontaine, sur la lisière d'un bois, pour faire reposer leurs chevaux et se restaurer eux-mêmes avec les provisions dont le généreux abbé de saint Withold avait pour eux chargé une mule. Cette halte, qui fut un peu longue, et plusieurs autres, ne laissaient plus aux voyageurs l'espérance d'arriver à Rotherwood que de nuit, ce qui les obligea de hâter davantage le pas de leurs montures.

CHAPITRE XIX.

«Une troupe d'hommes armés, escortant quelque noble dame, comme leurs paroles diffuses l'annonçaient tandis qu'inaperçu je me tenais derrière eux, marchent très près les uns des autres, et se disposent à passer la nuit dans le château voisin.» JOANNA BAILLIE, _Orra_, tragédie.

Nos voyageurs étaient arrivés sur la lisière d'un bois, et ils étaient sur le point d'en traverser le labyrinthe, ce qui était dangereux dans ce temps-là, vu le nombre d'outlaws ou proscrits que l'oppression et la misère avaient poussés au désespoir, et qui occupaient les forets en bandes assez nombreuses pour défier aisément la faible police de l'époque. Cependant, malgré l'heure avancée, Cedric et Athelstane croyaient pouvoir ne rien craindre de ces maraudeurs, vu qu'ils étaient accompagnés de dix serviteurs d'armes, outre Wamba et Gurth, dont le secours était pour ainsi dire nul, l'un ayant les bras liés, l'autre n'étant qu'un bouffon. On peut ajouter qu'en traversant ainsi la forêt durant les ténèbres de la nuit, Cedric et Athelstane ne comptaient pas moins sur les égards que l'on avait pour eux que sur leur caractère et leur propre courage. Les outlaws, que la sévérité des lois sur les forêts avaient réduits à cet état de vagabondage désespéré, étaient, la plupart, des yeomen ou archers d'origine saxonne, et l'on pensait généralement qu'ils respectaient les personnes et les biens de leurs compatriotes.

Comme ils poursuivaient leur route, ils furent tout-à-coup alarmés par les cris répétés d'individus qui appelaient au secours. Ils se rendirent au lieu d'où venaient ces cris, et à leur grande surprise, ils trouvèrent une litière fermée, près de laquelle se tenait une jeune fille richement vêtue à la mode juive, et un vieillard que sa toque jaune faisait reconnaître pour un juif, lequel allait et venait d'un air désespéré, et se tordant les mains, comme si un grand désastre l'avait frappé.

Athelstane et Cedric demandèrent au vieil Israélite comment il se trouvait dans ces lieux en pareille compagnie; mais pendant quelque temps ils n'obtinrent pour toute réponse que des invocations à tous les patriarches de l'ancien Testament, en même temps qu'il maudissait les fils d'Ismaël qui venaient pour les frapper. Enfin, revenu à lui-même, Isaac d'York, car c'était notre vieil ami, expliqua aux deux Saxons qu'il avait loué à Ashby une garde de six hommes, avec des mules pour conduire jusqu'à Doncaster un jeune malade. Ils étaient arrivés jusque là en sûreté; mais, informés par un bûcheron qu'une bande nombreuse d'outlaws étaient en embuscade dans la forêt devant eux, les mercenaires loués par Isaac avaient non seulement pris la fuite, mais encore emmené avec eux les chevaux qui portaient la litière, et laissé le juif et sa fille sans aucun moyen de défense ou de retraite, exposés à être pillés et probablement assassinés par les bandits qui allaient fondre dans un moment sur eux. «Plairait-il à vos vaillantes seigneuries, ajouta Isaac du ton de la plus profonde humilité, de permettre à de pauvres juifs de voyager sous votre sauve-garde? Je jure par les tables de Moïse, que jamais faveur accordée à un enfant d'Israël depuis les jours de la captivité n'aura été reçue avec plus de gratitude.»

«Chien de juif! dit Athelstane, dont la mémoire se rappelait les plus légères bagatelles, et surtout les plus petites offenses, ne te souvient-il pas comment tu t'es conduit envers nous dans la galerie, au tournoi? Fuis ou combats les outlaws, ou compose avec eux, et n'attends de nous ni aide, ni secours, de nous et de nos compagnons de route. Si les outlaws ne dévalisaient que des gens comme toi, qui volent tout le monde, je les regarderais, pour ma part, comme les personnes les plus honnêtes.» Cedric n'approuva point la sévérité de cette réponse. «Nous ferons mieux, dit-il à son compagnon, de leur laisser deux de nos hommes et deux de nos chevaux, pour les mettre en état de retourner au village voisin; cela diminuera un peu nos forces, mais avec votre vigoureuse épée, noble Athelstane, et l'aide de celles qui nous restent, il nous sera aisé de faire face à trente de ces renégats.»

Rowena, quelque peu alarmée en apprenant que les outlaws étaient peu éloignés, appuya fortement l'avis de son tuteur. Mais Rébecca, quittant soudain sa place et accourant vers le palefroi de la belle Saxonne, plia le genou devant elle, et, à la manière orientale, baisant le pan de la robe de Rowena, se relevant enfin et rejetant son voile en arrière, elle la supplia au nom du dieu qu'elles adoraient toutes deux, et par cette révélation de la loi du Sinaï, à laquelle toutes deux croyaient, d'avoir pitié de leur détresse, et de leur permettre de voyager sous la sauve-garde d'une aussi digne protectrice. «Ce n'est pas pour moi que j'implore cette faveur, ajouta-t-elle, ni même pour ce vieillard, qui est mon père. Je sais que dépouiller et maltraiter les gens de ma nation est une peccadille, si ce n'est pas un mérite pour des chrétiens; et qu'importe à nos yeux que ce soit dans une ville, dans les champs, ou dans un désert? Mais c'est au nom de quelqu'un chéri d'un grand nombre et de vous-même, que je vous supplie de permettre que nous le transportions sans danger sous votre aile; car s'il lui arrivait malheur, les derniers jours de votre vie seraient empoisonnés par le regret d'un tel refus.» L'air noble et solennel avec lequel Rébecca fit cette prière émut vivement la belle Saxonne. «Cet homme est vieux et affaibli, dit-elle à son tuteur; la fille est jeune et belle; leur ami est malade et en danger: tout juifs qu'ils sont, nous ne pouvons pas, en qualité de chrétiens, les laisser dans cette extrémité. Il faudrait décharger deux de nos mules, et répartir le bagage entre les vassaux de notre suite. Alors, les deux mules porteront la litière, et nous donnerons deux chevaux pour le vieillard et sa fille.

Cedric y consentit aussitôt, et Athelstane ajouta seulement la condition que ces nouveaux compagnons se tiendraient à l'arrière-garde, «où Wamba, dit-il, a toujours, je le présume, son bouclier de jambon pour se tenir à l'abri de leur contact.»--«Je l'ai laissé au tournoi, répondit le bouffon, et beaucoup de chevaliers ont été dans le même cas.»

Athelstane rougit sans oser répliquer, car il avait aussi perdu son bouclier dans la lice de la veille; et lady Rowena, qui n'était point fâchée de cette plaisanterie sur le courage de son brutal adorateur, permit à Rébecca de cheminer à côté d'elle. «Il ne me siérait pas d'agir ainsi, reprit la juive avec une noble humilité, puisque ma compagnie pourrait attirer quelque disgrâce à ma digne protectrice.» Pendant ce temps on déchargeait le bagage avec promptitude, car le seul nom d'Outlaws rendait tout le monde alerte, et l'obscurité de la nuit faisait résonner ce mot d'une manière encore plus sensible. Au milieu du fracas, le gardeur de pourceaux fut mis bas de son cheval, opération pendant laquelle il se plaignit à son bouffon que les cordes dont ses bras étaient garrottés lui faisaient mal. Wamba consentit à les relâcher; mais, soit par négligence ou avec intention, il les rattacha avec si peu de précaution, que l'ami Gurth trouva bientôt moyen de s'en débarrasser; et, se glissant alors dans l'épaisseur du bois, il disparut de la troupe.

Le bruit avait été considérable et on fut quelque temps avant de s'apercevoir de l'évasion de Gurth, car il avait été placé, pour le reste du voyage, sous la garde d'un autre domestique et en croupe derrière lui, et chacun pensant qu'il se trouvait avec un autre ne remarqua point sa disparition. D'ailleurs, au moment où l'on chuchota sur l'absence du gardeur d'animaux engraissés de glands, on s'attendait à une attaque des outlaws, et ce n'était plus le cas de faire attention à une pareille circonstance.

Le sentier que suivaient nos voyageurs devint si étroit qu'il était impossible à plus de deux cavaliers d'y passer de front, et il commençait à descendre dans un vallon, traversé par un ruisseau dont les bords étaient crevassés, marécageux et couverts de petits saules. Cedric et Athelstane qui marchaient à la tête de la troupe appréhendèrent le danger d'être attaqués en cet endroit; mais ils n'avaient d'autre moyen pour éviter le péril que de doubler le pas, ce qui était difficile sur un terrain où les chevaux marquaient des traces profondes. Ils avançaient un peu en désordre, et ils avaient franchi le ruisseau avec une partie de leur suite, lorsqu'ils furent assaillis de front, par le flanc et par derrière à la fois, avec une telle impétuosité qu'il leur fut impossible d'opposer aucune résistance efficace. Les cris de «Dragon blanc! Dragon blanc! Saint-Georges et l'Angleterre!» adoptés par les assaillans comme appartenant à leurs caractères empruntés d'outlaws saxons, se firent entendre de tous côtés; et de toutes parts aussi accouraient des ennemis avec une telle rapidité, qu'ils semblaient multiplier leur nombre.

Les chefs saxons furent tous les deux faits prisonniers en même temps, et chacun avec des circonstances convenables à son caractère. Cedric, à l'approche de l'ennemi, avait lancé sa dernière javeline, qui, mieux dirigée que celle qui avait fait hurler le pauvre chien, cloua contre un chêne l'individu qui se trouvait devant lui. Il fondit sur un second en tirant son épée et le frappa avec une furie si grande et si aveugle que son arme se brisa contre une énorme branche et qu'il fut désarmé par la violence du coup. Il fut ainsi fait prisonnier, et arraché de son cheval par deux ou trois des brigands qui l'environnaient. Pour Athelstane, il partagea le même destin, car la bride de son cheval fut saisie et lui-même démonté long-temps avant qu'il pût tirer son épée et prendre une attitude convenable de défense. Les valets, embarrassés au milieu du bagage, surpris et effrayés en voyant le sort de leurs maîtres, devinrent à leur tour la proie des assaillans; tandis que Rowena, au centre de la cavalcade, et le juif avec sa fille à l'arrière-garde, subirent le même destin.

Aucun n'échappa à la captivité, si ce n'est Wamba qui montra dans cette occasion beaucoup plus de courage que ceux qui prétendaient avoir plus de bon sens. Il s'était emparé de l'épée d'un des domestiques, et il en fit usage avec une telle vigueur, qu'il repoussa plusieurs attaques, et voulut à diverses reprises secourir son maître; mais n'étant pas en force, le bouffon se laissa glisser de cheval, et, à la faveur des ténèbres et de la confusion, il s'évada du champ de bataille.

Cependant, le courageux bouffon ne se vit pas plus tôt en sûreté, qu'il hésita s'il ne retournerait point partager le sort d'un maître auquel il était réellement attaché. «J'ai ouï vanter les délices de la liberté, se dit-il à lui-même, mais je voudrais bien qu'un homme sage m'apprît ce que je puis faire de celle dont je jouis maintenant.» Comme il disait ces mots, il s'entendit appeler par quelqu'un à voix basse. «Wamba,» disait-on; et en même temps un chien qu'il reconnut pour être Fangs sauta près de lui pour le lécher. «Gurth,» répondit Wamba avec la même précaution; et immédiatement le gardeur de cochons parut devant lui.

«De quoi s'agit-il? lui dit ce dernier avec inquiétude. Que veulent dire ces cris, ce cliquetis de lances?»--«C'est une bagatelle analogue au temps, dit Wamba; ils sont tous prisonniers.»--«Qui, prisonniers?» s'écria Gurth avec impatience. «Milord, milady, Athelstane, Hundibert et Oswald.»--«Ciel! dit Gurth, comment sont-ils devenus prisonniers, et de qui?»--«Notre maître a été trop prompt à combattre, dit le bouffon, Athelstane ne l'a pas été assez, et personne parmi les autres n'a été prêt. Ils sont prisonniers des casaques vertes et des masques noirs. Tous nos hommes gisent étendus sur le gazon comme les pommes que tu jettes à tes pourceaux; j'en rirais en vérité, si je pouvais m'empêcher de pleurer.» Et le bouffon effectivement versa des larmes d'une sincère douleur.

La physionomie de Gurth s'anima. «Mon ami, s'écria-t-il tu as une arme, et ton coeur fut toujours meilleur que ton cerveau; nous ne sommes que deux, mais une attaque soudaine de deux hommes bien résolus fera beaucoup; suis-moi.»--«Où, et pour quel dessein?» dit le bouffon.--«Pour délivrer Cedric.»--«Mais vous avez renoncé à son service,» reprit Wamba. «J'y ai renoncé quand il était heureux; suis-moi.»

Comme le bouffon se disposait à obéir, un autre individu apparaissant au milieu d'eux, leur commanda de s'arrêter. Son costume et ses armes l'auraient fait prendre pour un de ces outlaws qui venaient d'assaillir Cedric, car il avait comme eux un riche baudrier à son épaule, avec un cor de chasse non moins reluisant; mais il ne portait point de masque. Son air calme, sa voix imposante, suffirent pour que, malgré la nuit, Wamba reconnût Locksley, le yeoman qui avait gagné le prix au tir de l'arc, en dépit du prince Jean.

«Que signifie tout cela, dit l'archer? et qui donc s'avise de piller, rançonner, et de faire des prisonniers dans cette forêt?»--«Vous n'avez qu'à regarder leurs casaques, répondit Wamba, et voir s'ils ne sont pas des enfans de maraude, car ils sont habillés comme vous, et deux pois verts ne se ressemblent pas davantage.»--«Je le saurai bien vite, reprit Locksley, et je vous défends, sous peine de mort, de bouger de l'endroit où vous êtes avant mon retour. Obéissez, et vous vous en trouverez mieux vous et vos maîtres. Cependant il faut que je me déguise entièrement comme eux.» Il dit et ôte son baudrier avec le cor de chasse et la plume de son casque; il remet le tout à Wamba; puis, tirant de sa poche un masque, il s'en couvre le visage, et part en répétant ses injonctions à Gurth et à son compagnon.

«L'attendrons-nous, ami Gurth, dit Wamba, ou bien lui laisserons-nous ses jambes pour caution, en lui prouvant que nous en avons aussi? D'après ma faible intelligence, il a trouvé beaucoup trop vite le costume d'un voleur pour être lui-même un honnête homme.»--«Qu'il soit le diable s'il veut, dit Gurth, nous ne pouvons être plus mal en attendant son retour. S'il appartient aux outlaws, il doit avoir déjà donné l'alarme, et nous ne pourrions ni combattre ni fuir. D'ailleurs, j'ai eu tout récemment la preuve que les plus grands voleurs ne sont pas toujours les hommes les plus méchans.»

Locksley revint au bout de quelques minutes. «Je les ai vus, ami Gurth, lui dit-il; je me suis mêlé parmi eux; j'ai su qui ils sont et ce qu'ils veulent faire. Il n'y a pas de danger qu'ils fassent aucune violence à leurs prisonniers. Mais trois hommes ne suffisent pas pour tenter sur eux une attaque; ce serait une folie, car ils auraient affaire à de vigoureux champions, et ils ont placé des sentinelles pour donner l'éveil au moindre danger. Il faut donc réunir une force capable de triompher de leurs précautions. Vous êtes tous deux, comme je le pense, des serviteurs fidèles de Cedric le Saxon et l'ami des libertés anglaises: il ne sera pas dit que les secours lui manqueront; venez donc avez moi, et rassemblons des hommes.» Il dit; il leur fit signe de le suivre, et il entra dans le bois à grands pas, accompagné du fou et du gardeur de pourceaux.

Wamba n'était point d'humeur à voyager long-temps en silence. «Je crois, dit-il bas à Gurth en regardant le baudrier et le cor de chasse de Locksley, je crois que j'ai vu gagner ce prix dernièrement.»--«Et moi, reprit Gurth, je parierais que j'ai entendu la voix du brave archer qui remporta ce prix, et que la lune n'a pas vieilli de plus de trois jours depuis lors.»--«Mes braves amis, leur dit l'archer, qui, malgré leurs réflexions faites à voix basse, les avait compris, peu vous importe en ce moment qui je suis et ce que je suis. Si je parviens à délivrer votre maître, vous aurez raison de me regarder comme le meilleur de vos amis. Que j'aie tel ou tel nom, que je tire de l'arc bien ou mal, ou plus adroitement qu'un gardeur de vaches, ou qu'il me plaise de me promener au soleil et au clair de lune, ce sont des choses qui ne vous concernent pas, et dont vous feriez mieux de ne pas vous occuper.»--«Nos têtes sont dans la gueule du lion, et je ne sais comment nous pourrons nous en tirer, murmura le fou à l'oreille de Gurth.»--«Paix! répondit ce dernier, ne l'offense point par quelque trait de ta folie; j'ai pleine confiance en lui.»

CHAPITRE XX.

«Lorsque les nuits d'automne étaient longues et tristes, et que les chemins de la forêt étaient sombres et fatigans, avec combien de délices l'oreille du pèlerin aimait à saisir les chants de l'ermite! La piété emprunte le secours de la musique, et la musique l'aile de la piété; et, comme l'oiseau qui salue le soleil, toutes deux prennent leur essor vers le ciel, et le prennent en répétant leurs airs touchans.» _L'Ermite de la fontaine de Saint-Clément_.

Ce ne fut qu'au bout de trois heures d'une marche pénible que les deux serviteurs de Cedric et leur guide mystérieux arrivèrent à une clairière, au milieu de laquelle s'élevait un énorme chêne dont les branches entrelacées et touffues se développaient dans toutes les directions. Sous ce grand arbre étaient couchés trois, quatre ou cinq yeomen, pendant qu'un autre en sentinelle allait et venait, se promenant au clair de lune.

Au bruit des pas qui s'approchaient, la sentinelle donna soudain l'alarme; les dormeurs furent à l'instant debout et prêts à tirer leurs arcs. Six flèches placées sur la corde furent dirigées vers le lieu d'où arrivaient les voyageurs. Mais lorsque leur guide eut reconnu les archers, on fut salué et reçu avec des marques de respect et d'affection; dès lors toutes craintes d'une fâcheuse réception s'évanouirent. «Où est le meunier?» fut la première question. «Sur la route de Rotherham.»--«Avec combien d'hommes?»--«Avec six, et bon espoir de butin, s'il plaît à saint Nicolas.»--«Bien parlé, dit Locksley; où est Allan-a-Dalle?»--«Du côté de la rue de Watling, pour guetter le prieur de Jorvaulx.»--«Bien pensé, dit le capitaine; et le moine?»--«Dans sa cellule.»--«Je vais aller le chercher, dit Locksley. Vous autres, dispersez-vous, et rassemblez vos compagnons en plus grand nombre possible; car il y a du gibier à chasser, et il ne prendra pas la fuite. Trouvez-vous ici avant le point du jour. Attendez, ajouta-t-il, j'ai oublié le plus essentiel; que deux d'entre vous prennent la route du château de Front-de-Boeuf. Une bande de braves qui se sont déguisés en prenant notre costume, y conduisent les prisonniers. Serrez-les de près; car, s'ils atteignent le château avant que nous ayons réuni nos forces, il est de notre honneur de les en punir, et nous en trouverons les moyens. Serrez-les de près, vous dis-je, et dépêchez l'un de vous, le meilleur piéton, pour qu'il m'apporte des nouvelles de ces yeomen.» Ils obéirent sur-le-champ, et prirent diverses directions, pendant que leur chef et ses deux compagnons, qui le regardaient avec une crainte respectueuse, continuèrent à marcher vers la chapelle de Copmanhurst.

Dès qu'ils furent arrivés à la petite clairière que blanchissaient les pâles rayons de la lune, ayant devant eux la vénérable chapelle en ruine et le rustique ermitage, si bien placé pour une dévotion ascétique, Wamba se mit à chuchoter à l'oreille de Gurth: «Si telle est l'habitation d'un voleur, elle rend très applicable ce vieux proverbe: Plus on est près de l'église, plus on est loin de Dieu[40].»--«Par mes sonnettes! ajouta-t-il, je crois qu'il en est ainsi: écoute seulement le psaume qu'on chante dans la cellule.» En effet, le cénobite et son hôte chantaient à plein gosier et de toute la force de leurs poumons, une vieille chanson bachique dont voici le refrain:

Allons, passe-moi la bouteille, Aimable enfant, joyeux luron; Allons, passe-moi la bouteille; Apprends que le jus de la treille Peut faire un brave d'un poltron; Allons, passe-moi la bouteille!