Ivanhoe (2/4) Le retour du croisé
Part 7
«Pourquoi, dit le chevalier, ne m'avez-vous pas prévenu que ceci était de l'eau de la fontaine de votre bienheureux patron saint Dunstan?»--«Sans doute, reprit l'ermite, il y baptisa des centaines de païens, mais je n'ai jamais appris qu'il en ait bu. Chaque chose dans ce bas monde a une destination qui lui est propre[33]. Saint Dunstan connaissait aussi bien que tout autre les priviléges d'un joyeux frère.» En prononçant ces mots, il s'empara de la harpe, et entonna les couplets suivans, sur un ancien air anglais qui se chante avec un refrain[34].
Note 33: _Every thing should be put to its proper use in this world_, chaque chose doit être appropriée à son usage ici-bas.
Note 34: L'auteur anglais suppose que le refrain _derrydown_, équivalant à notre _lan, la_, remonte non seulement à la période de l'heptarchie, mais même aux temps des druides, et qu'il avait servi de chorus aux hymnes de ces prêtres lorsqu'ils allaient cueillir le gui et le consacrer solennellement sur leurs autels de pierre. A. M.
LE MOINE DÉCHAUSSÉ.
Mon ami, je vous donne un an et d'avantage Pour chercher de l'Araxe aux bords féconds du Tage: Vous ne verrez jamais, de vos courses lassé, Nul vivant plus heureux qu'un moine déchaussé.
Pour sa dame un guerrier dans les combats s'élance; Il revient traversé par le fer d'une lance. Près de sa belle en pleurs vite il est confessé: Et qui donc la console? un moine déchaussé.
On vit plus d'un monarque échanger sa couronne Contre le froc poudreux dont son corps s'environne; Mais a-t-on jamais vu qu'un homme ait balancé Entre un sceptre et l'habit du moine déchaussé?
S'il voyage, partout il est sûr d'un asile; Toute riche maison devient son domicile; Au gré de son caprice, et toujours caressé, Se berce dans la joie un moine déchaussé.
Midi sonne, on l'attend: l'hôte le plus avide Laisse intact le potage et le grand siége vide; Car au meilleur des mets, au fauteuil avancé A seul droit de prétendre un moine déchaussé.
S'il arrive le soir, le souper se prépare, Et d'un broc plein de bière aussitôt il s'empare. Par sa moitié l'époux de son lit est chassé, Avant qu'un bon lit manque au moine déchaussé.
Oh! vivent la sandale, et la corde, et la chape! Triple effroi du démon, sécurité du pape! Semer de fleurs la vie, et de nul trait blessé, Fut toujours le destin du moine déchaussé[35].
Note 35: Il faut admirer la bonhomie de l'éditeur ou précèdent traducteur, lorsqu'il dit dans une note à la suite de ce passage, «qu'il n'a point reproduit le _Barefooted friar_ c'est-à-dire, _le moine déchaussé_, qu'il a remplacé par _le joyeux frère_,» expression vague et indéterminée; tandis qu'il est ici question d'un moine fainéant; ce qui tronque en tous points la lettre et le sens du texte. Il ajoute: «qu'il serait difficile de traduire avec plus de bonheur qu'il ne l'a fait ce joyeux canon, et qu'il serait surpris qu'on fît mieux;» enfin, conclut-il, «on pourrait être plus exact, mais non pas plus fidèle.» Malgré la bonne opinion que l'éditeur a de son travail, nous avons cru devoir reproduire ici vers pour vers les paroles et le rhythme de l'original: le lecteur jugera. A. M.
«Vraiment, dit le noir fainéant, tu as fort bien, et même vigoureusement chanté, surtout à la louange de ton ordre. Mais en parlant ainsi du diable, dites-moi, révérend père, ne craignez-vous pas qu'il ne vous rende visite dans un de vos passe-temps non canoniques?»--«Non canoniques! répondit le solitaire, je méprise cette accusation injuste et je la foule sous mes talons. Je remplis bien et dûment les obligations de mon ermitage; je dis deux messes par jour, matin et soir; prime, tierce, sexte, none, vêpres, _ave_, _credo_, _pater_.»--«Excepté, dit l'hôte, pendant le clair de lune dans la saison du gibier,»--«_Exceptis excipiendis_, excepté les cas à excepter, répondit le moine, comme notre vieil abbé m'a enseigné qu'il fallait dire lorsque d'impertinens laïques me demanderaient si j'accomplissais tous les devoirs les plus minutieux de mon ordre.»
«À merveille, bon père, dit le chevalier; mais le diable est homme à tenir l'oeil ouvert sur toutes les exceptions; il rôde autour de nous, tu le sais, comme un lion rugissant.»--«Qu'il rôde et rugisse autour de moi, s'il l'ose: un coup de la corde qui me sert de ceinture le fera hurler aussi fort que les pincettes de saint Dunstan le firent beugler jadis. Je n'ai jamais craint homme qui vive, et je redoute encore moins le diable et tous ses diablotins. Saint Dunstan, saint Dubric, saint Winibold, saint Winifred, saint Swebert, saint Willick, sans oublier saint Thomas-d'Aquin et mes faibles mérites, me mettent en mesure de le défier, lui, sa queue et ses cornes. Mais pour vous initier dans un de mes secrets, je ne m'entretiens jamais de pareilles choses, mon ami, qu'après matines.»
Il changea de conversation, et tous les deux alors se remirent à boire, à rire et à chanter; joyeuse récréation qui se prolongeait de mieux en mieux, lorsque soudain elle fut interrompue par un grand bruit à la porte de l'ermitage. La cause de ce bruit ne sera expliquée qu'en reprenant les aventures d'un de nos autres personnages; car, non plus que le vieil Arioste, nous ne nous piquons pas de tenir uniformément compagnie aux caractères moraux de notre drame et de les faire marcher de front.
CHAPITRE XVIII.
«Partons! notre voyage doit avoir lieu à travers le vallon et les broussailles, où le daim joyeux bondit près de sa mère timide, où le grand chêne, interceptant par ses rameaux les rayons du soleil, dessine une sorte de marqueterie en échiquier dans l'avenue tracée sur la verte pelouse. Levons-nous et partons, car ces sentiers sont agréables à fouler quand le soleil dans toute sa force est monté sur son trône; ils sont moins rians et moins sûrs quand l'astre de Phoebé, de sa lueur douteuse, éclaire l'obscurité de la forêt.» _La Forêt d'Ettrick_.
Quand Cedric le Saxon vit son fils tomber sans connaissance dans l'arène à Ashby, son premier mouvement fut d'ordonner aux gens de sa suite de prendre soin de lui; mais les mots s'arrêtèrent heurtés dans son gosier et expirèrent sur ses lèvres. Il ne put prendre sur lui de reconnaître, en présence d'une telle assemblée, le fils qu'il avait renié et déshérité. Il commanda cependant à Oswald de ne pas le perdre de vue, et de prendre avec lui deux de ses serfs pour transporter Ivanhoe à Ashby dès que la foule se serait écoulée. Oswald fut devancé dans ce bon office; la multitude se dispersa en effet, mais il ne trouva plus le chevalier. Ce fut en vain que l'échanson de Cedric chercha partout son jeune maître: il vit les traces du sang qui venait de s'échapper de ses blessures, mais le jeune héros n'était plus dans sa tente; il semblait que des fées l'eussent enlevé du champ de bataille. Oswald eût pu, car les Saxons étaient superstitieux, adopter cette hypothèse pour expliquer la disparition d'Ivanhoe, s'il n'avait pas tout à coup jeté les yeux sur un homme accoutré en espèce d'écuyer, dans lequel il reconnut les traits de Gurth, son camarade. Inquiet sur le destin de son maître et désolé de sa soudaine disparition, le gardeur de pourceaux déguisé le cherchait partout, et avait même négligé en agissant ainsi le soin de sa propre sûreté. Oswald crut de son devoir d'arrêter Gurth comme un déserteur sur le sort duquel son maître avait à prononcer.
Renouvelant ses recherches sur le destin d'Ivanhoe, l'unique renseignement que l'échanson put recueillir fut que le chevalier avait été placé par des valets bien vêtus dans la litière d'une dame qui se trouvait parmi les spectateurs, et avait été immédiatement transporté hors de l'arène. Oswald, en recevant cet avis, résolut de retourner auprès de son maître, pour de plus amples instructions, emmenant avec lui le gardeur de pourceaux, qu'il regardait comme un transfuge évadé du service de Cedric.
Celui-ci avait été dans les plus vives alarmes à l'égard de son fils jusqu'au retour de l'échanson, car la nature en lui avait repris ses droits, en dépit du stoïcisme patriotique le plus prononcé. Mais dès qu'il sut qu'Ivanhoe se trouvait sous la sauve-garde de mains probablement amies, l'amour paternel, qu'avait éveillé l'incertitude de son sort, fut réprimé et remplacé par l'instinct dominant de l'orgueil blessé, et le ressentiment qu'avait produit la désobéissance filiale. «Qu'il erre où il voudra, dit-il, que ceux pour l'amour desquels il a couru tant de périls prennent soin de ses blessures! Il est plus fait pour se signaler dans les tours de jongleurs de la chevalerie normande que pour soutenir l'honneur et la réputation de ses ancêtres saxons avec le glaive et la hache, vieilles et bonnes armes de son pays.»
Si, pour soutenir la gloire de ses aïeux, dit Rowena qui se trouvait présente, il suffit d'être sage au conseil et brave au combat, d'être le plus courageux parmi les courageux, et le plus doux et le plus aimable entre les plus galans, je ne connais que le suffrage de son père qui puisse...»--«Silence! lady Rowena, ce sujet est le seul sur lequel je ne vous écouterai pas. Préparez-vous pour le banquet du prince. Nous avons été invités avec une si flatteuse courtoisie, avec des égards tels, que les Normands hautains en usent rarement envers nous depuis la fatale journée d'Hastings. Je m'y trouverai, ne fût-ce que pour montrer à ces fiers étrangers combien peu le destin d'un fils qui a vaincu leurs plus vaillans guerriers peut troubler le coeur d'un Saxon.»--«Et moi je n'irai pas, dit Rowena. Prenez garde que ce que vous prenez pour du courage et de la fermeté ne soit au fond que de la dureté de coeur.»--«Reste donc, femme ingrate, dit Cedric, c'est le tien qui est dur, puisque tu sacrifies les intérêts d'une nation opprimée à un frivole et illégitime attachement, et je me rendrai avec lui au festin du prince Jean d'Anjou.»
Ils partirent en effet pour assister à ce banquet dont nous avons déjà mentionné les principales circonstances. Dès qu'ils furent sortis du château, les deux thanes ou nobles saxons avec leur suite, montèrent à cheval, et ce fut pendant le tumulte occasionné par ce départ, que Cedric, pour la première fois, porta les yeux sur le fugitif gardeur de pourceaux. Le noble Saxon était revenu, comme nous l'avons vu, de très mauvaise humeur, et il n'avait besoin que d'un prétexte pour décharger sa colère sur quelqu'un. «Des fers! dit-il, des fers! qu'on le garrotte! Oswald! Hundibert! misérables! Comment osez-vous laisser en liberté ce coquin de valet?» Les compagnons de ce dernier se gardant bien de hasarder la moindre remontrance en sa faveur, lui attachèrent les mains derrière le dos avec la première corde venue. Il se soumit sans murmurer à ce traitement rigoureux; seulement il lança un regard de reproches à son maître et lui dit: «Cela vient de ce que j'aime votre sang plus que le mien.»--«À cheval, et en avant!» s'écria Cedric.--«Il en est bien temps, dit le noble Athelstane, car, si nous ne hâtons notre marche, les préparatifs du digne abbé de Waltheoff pour un arrière-souper[36] se gâteront.»
Note 36: L'expression anglaise _a rere-supper_, arrière-souper, était un repas de nuit; elle signifie une collation que l'on servait à une heure avancée et après le souper ordinaire. A. M.
Nos voyageurs firent cependant assez de diligence pour atteindre le couvent de Saint-Withold, avant qu'un malheur pût arriver. L'abbé, issu lui-même d'une ancienne famille saxonne, reçut ses deux compatriotes avec toute l'hospitalité prodigue dont cette nation était jalouse. On demeura à table fort avant dans la nuit, ou pour mieux dire, jusqu'au point du jour, et l'on ne prit congé de l'abbé qu'après avoir partagé avec lui un copieux déjeuner.
Au moment où la cavalcade sortait de la cour du monastère, il arriva un incident un peu alarmant pour des Saxons, qui, de tous les peuples de l'Europe, ajoutaient le plus de foi à l'observation superstitieuse des augures, et aux opinions desquels il faut reporter les singuliers usages dont parlent nos chroniques populaires. Les Normands, étant une race mêlée et plus avancée alors en civilisation, avaient perdu la plupart des préjugés que leurs ancêtres avaient importés de la Scandinavie, et se piquaient de penser plus sainement sur de pareils sujets. Dans le cas actuel, l'appréhension de quelque malheur prochain fut inspirée par un prophète non moins respectable, sans doute: un gros chien noir et maigre, qui, assis sur ses deux pattes de derrière, hurla d'une façon lamentable, quand les premiers cavaliers franchirent la porte, et par ses aboiemens sauvages et ses trépignemens dans tous les sens, paraissait témoigner une extrême envie de suivre la cavalcade.
«Je n'aime pas cette musique, mon père,» dit le noble Athelstane à Cedric; car il le nommait souvent ainsi par respect pour son âge. «Je ne l'aime pas non plus, notre oncle,» lui dit Wamba; «je crains beaucoup que nous n'ayons à payer le musicien.»--«Selon moi,» répliqua Athelstane, sur le cerveau duquel la bonne bière de l'abbé, déjà fameuse à cette époque, avait produit une impression favorable; «selon moi, nous ferions mieux de retourner sur nos pas et de rester avec l'abbé jusqu'à l'après-dînée. Cela porte malheur de voyager lorsque le chemin est traversé par un moine, un lièvre, ou un chien hurlant, avant que d'avoir fait un second repas.»--«Allons, cria Cedric impatienté, le temps n'est déjà que trop court pour accomplir notre voyage! quant au chien, je le connais; c'est celui de ce fripon de Gurth, et un fuyard inutile comme son maître.»
En parlant ainsi et en se dressant sur ses étriers, Cedric, tout irrité de ce retard, lança une javeline contre le pauvre Fangs; car c'était Fangs qui, ayant suivi les traces de son maître dans son expédition de maraude, l'avait perdu ici, et témoignait de cette manière sa joie de l'avoir retrouvé. La javeline blessa à l'épaule le dogue fidèle, si avant, qu'il faillit d'être cloué à la terre; et Fangs se sauva de la présence du thane courroucé en poussant des cris de douleur. L'âme du gardeur de pourceaux se gonfla de colère; car il fut plus sensible au meurtre prémédité de son chien qu'au mauvais traitement qu'il avait reçu lui-même. Ayant essayé vainement de porter la main à ses yeux, il dit à Wamba, qui, témoin de la mauvaise humeur de son maître, s'était prudemment tenu à l'écart: «Je t'en prie, rends-moi le service de m'essuyer les yeux avec le pan de ton manteau; la poussière me fait mal, et ces liens, qui me retiennent, ne me permettent d'agir ni d'une manière ni de l'autre.»
Wamba fit ce qu'il demandait; et quelque temps ils marchèrent côte à côte en silence. Gurth à la fin ne put retenir son émotion plus long-temps. «Ami Wamba, dit-il, de tous ceux qui sont assez fous pour servir Cedric, tu as seul le talent de lui rendre ta folie agréable. Va donc le trouver, et dis-lui que, ni par affection ni par crainte, Gurth ne le servira plus davantage. Il peut me flageller, me charger de fers, me trancher la tête; mais il n'est pas en son pouvoir de me forcer à l'aimer et à lui obéir. Va donc lui dire que Gurth, fils de Beowulph, ne veut plus le servir.»--«Assurément, dit Wamba, tout fou que je suis, je ne remplirai pas cet imprudent message. Cedric a une autre javeline fixée à sa ceinture, et tu sais qu'il ne manque pas toujours son but.»
«Peu m'importe, dit Gurth, il peut en faire un de moi. Hier il laissa son fils Wilfrid, mon jeune maître, baigné dans son sang; aujourd'hui il a voulu tuer en ma présence la seule autre créature qui m'ait toujours exprimé de l'attachement. Par saint Edmond, saint Dunstan, saint Withold, saint Édouard le confesseur, et tous les autres saints du calendrier saxon (car Cedric ne jurait jamais par aucun saint qui ne fût d'origine saxonne, et tous ses gens faisaient de même), je ne lui pardonnerai jamais.»
«Cependant, à ce que je crois,» dit le bouffon, qui jouait fréquemment le rôle de conciliateur dans la famille, «notre maître n'avait point le projet de faire du mal à Fangs, il ne voulait que l'effrayer; car, si vous l'avez remarqué, il s'est dressé sur ses étriers comme pour viser au dessus du but, et cette direction eût rempli son attente sans un malheureux saut du chien, qui a reçu de la sorte une telle égratignure, qu'il me sera facile de guérir avec un emplâtre de poix de la largeur d'un sou[37].»--«Si cela était vrai, dit Gurth, si je pouvais le croire! mais non, j'ai vu la javeline bien dirigée, je l'ai entendue siffler en l'air, avec toute la méchanceté pleine de rage de celui qui l'avait lancée, et après avoir été violemment fixée au sol, elle frémissait encore, comme si elle eût regretté d'avoir manqué son but. Par le pourceau chéri de saint Antoine, je ne veux plus le servir.» À ces mots, le courroucé gardien de pourceaux se renferma dans un silence morne et tellement profond, que toutes les pasquinades du jovial Wamba ne purent le rompre de long-temps.
Note 37: Le texte, dit un _penny_, monnaie de cuivre britannique, de la valeur de dix centimes. A. M.
Cedric et Athelstane, qui précédaient la troupe, causaient alors ensemble sur l'état du pays, sur les dissensions de la famille royale, les querelles féodales de la noblesse normande, et sur la chance qui s'offrait aux Savons opprimés de secouer le joug de l'étranger, ou du moins d'acquérir durant ces convulsions intestines l'indépendance qui en pouvait résulter à leur profit, sujet pour lequel Cedric était rempli d'enthousiasme. Le rétablissement, les franchises de sa race, étaient devenus en effet la permanente utopie de son coeur, et il y eût sans peine immolé son bonheur domestique, avec les propres intérêts de son fils. Mais afin d'accomplir cette grande révolution en faveur des Anglais indigènes, il fallait que parmi eux il régnât une complète harmonie et qu'ils agissent de concert sous un chef reconnu. La nécessité de prendre ce chef dans les Saxons du sang royal était non seulement évidente, mais elle était une condition formelle de ceux à qui Cedric avait confié ses secrets desseins et ses plus chères espérances. Athelstane avait au moins ce titre, à défaut d'autres avantages; et, quoiqu'il possédât peu de talens pour se recommander comme chef de parti, il offrait un extérieur imposant, ne manquait point de bravoure, avait été accoutumé aux exercices militaires, et paraissait disposé à déférer aux avis de conseillers plus expérimentés. Par dessus tout, il était connu pour libéral, hospitalier et doué d'un bon naturel. Mais quelles que fussent les prétentions qu'Athelstane pût mettre en avant pour mériter d'être le chef de la confédération saxonne, bien des gens de cette nation penchaient pour lady Rowena, qui descendait en ligne directe d'Alfred-le-Grand, et dont le père avait été un guerrier renommé par sa prudence, son courage, sa générosité, et de qui la mémoire était toujours chère à ses compatriotes opprimés.
Il n'eût pas été difficile à Cedric, s'il l'eût voulu, de se mettre lui-même à la tête d'un troisième parti, non moins redoutable que les autres. S'il n'était pas du sang royal, il avait du courage, de l'activité de l'énergie, et, par dessus tout, ce dévouement sans bornes à la cause nationale, qui lui avait valu l'épithète de _Saxon_; et d'ailleurs sa naissance ne le cédait à aucune autre qu'à celles d'Athelstane et de Rowena. Pourtant ces qualités ne s'accordaient guère avec son désintéressement; et au lieu de chercher à diviser encore sa nation affaiblie en créant une faction à son profit, son plan favori était d'éteindre les factions qui existaient déjà, en négociant le mariage d'Athelstane avec lady Rowena. L'attachement mutuel de celle-ci et de son fils Ivanhoe mettait obstacle à une telle union, et il avait été la cause du bannissement de Wilfrid du toit paternel.
Cedric avait pris cette rigoureuse détermination dans l'espoir que l'absence de son fils porterait Rowena à oublier la préférence qu'elle lui marquait; il se trompa dans son calcul, désappointement que, du reste, on aurait pu attribuer en partie à la manière dont sa pupille avait été élevée. Cedric, pour qui le nom d'Alfred était comme celui d'une divinité, avait soigné l'unique rejeton de ce grand roi, avec des égards tels qu'on en aurait à peine accordé de semblables à une princesse reconnue. La volonté de Rowena dans presque toutes les occasions avait été une loi pour la maison de Cedric, et lui-même, comme s'il eût voulu que la souveraineté de cette tige royale fût pratiquée dans son petit cercle, se faisait gloire publiquement de lui obéir, comme s'il n'avait été que le premier de ses sujets. Accoutumée ainsi à l'exercice non seulement d'une volonté libre, mais d'une autorité sans contradiction, Rowena n'était pas disposée, par suite de cette même éducation, à céder aux tentatives qui auraient pour but de contrôler ses affections, et de l'obliger à une alliance opposée à son inclination; elle aurait au contraire défendu son indépendance en un point où la plupart des personnes de son sexe qui ont été élevées à l'obéissance et à la soumission apportent souvent de la résistance à l'autorité de leurs parens ou tuteurs. Tout ce qu'elle sentait vivement, elle l'exprimait sans gêne et avec franchise, et Cedric, non désaccoutumé de la déférence qu'il avait pour les opinions invariables de sa pupille, ne savait trop comment s'y prendre pour faire prédominer son pouvoir de tuteur.
Ce fut en vain qu'il essaya d'éblouir sa pupille avec la perspective d'un trône imaginaire. Douée d'un jugement sain, elle regardait le projet de Cedric comme d'une exécution non seulement impossible, mais encore très peu désirable. Du moins en ce qui la concernait personnellement, il n'aurait pu s'achever. Sans chercher à dissimuler la préférence ouverte qu'elle accordait à Wilfrid d'Ivanhoe, elle déclara que, si même ce chevalier favorisé venait hors de question, elle se réfugierait dans un couvent plutôt que de partager un trône avec Athelstane, qu'elle avait toujours méprisé, et que maintenant elle commençait à détester, à cause des peines et des désagrémens qu'elle avait ressentis à son sujet.
Néanmoins Cedric, dont l'opinion sur la constance des femmes était loin d'être favorable, persistait à user de toute son influence pour faire réussir le mariage projeté, croyant par là qu'il rendait un éminent service à la cause des Saxons. La soudaine et romanesque apparition de son fils lui avait paru avec raison porter un coup mortel à ses hautes espérances. Son affection paternelle, il est vrai, avait quelques instans remporté la victoire sur son orgueil outré et son ardent patriotisme; mais ces deux sentimens avaient repris tout leur empire, et Cedric était résolu de tenter un dernier effort pour l'union de sa pupille et d'Athelstane, en prenant d'ailleurs les mesures propres à hâter l'affranchissement de sa patrie.