Ivanhoe (2/4) Le retour du croisé

Part 10

Chapter 103,839 wordsPublic domain

«Oui, dit ce dernier, moitié se parlant à lui-même et moitié s'adressant à Athelstane, ce fut en cette même salle que mon père dîna avec Torquil Wolfganger, lorsqu'il reçut le vaillant et infortuné Harold, qui s'avançait contre les Norwégiens réunis au rebelle Tosti. Ce fut dans cette salle que Harold fit une si belle réponse à l'envoyé de son frère révolté. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas conté cette importante histoire! L'envoyé de Tosti fut admis en ce lieu, qui put contenir à peine la foule des nobles chefs saxons, lorsque ceux-ci buvaient à pleine coupe un rouge nectar autour de leur monarque.»

«J'espère,» dit Athelstane un peu réveillé par cette fin du discours de son ami, «j'espère qu'on n'oubliera pas de nous envoyer du vin et des rafraîchissemens à midi; à peine avons-nous eu le temps de déjeuner, et je ne me suis jamais bien trouvé de mes repas quand j'ai pris quelque nourriture immédiatement après être descendu de cheval, quoique les médecins aient recommandé cet usage.» Cedric continua son histoire sans faire aucune attention à l'observation interpolée de son ami.

«L'envoyé de Tosti s'avança dans cette salle sans être intimidé de la contenance rébarbative de ceux qui l'entouraient, et il vint se placer près du trône de Harold. «Seigneur et roi, lui dit-il, quelle condition espères-tu de ton frère s'il dépose les armes et te demande la paix?»--«L'amour d'un frère, s'écria le généreux Harold, et le beau comté de Northumberland.»--«Et si Tosti accepte ces conditions, reprit l'ambassadeur, quelles terres assignerez-vous à son fidèle allié Hardrada, roi de Norwège.»--«Sept pieds de terrain anglais, reprit fièrement Harold; ou, comme Hardrada passe pour un géant, peut-être lui en céderons-nous quelques pouces de plus.»--«La salle retentit alors d'acclamations, et les coupes furent vidées à la santé du Norwégien, qui se vit mis promptement en possession de son domaine.»

«J'aurais fait comme eux de toute mon âme, dit le noble Athelstane, car ma langue se colle de soif à mon palais.»--«L'envoyé, continua Cedric avec feu, malgré le peu d'intérêt que son ami prenait à son histoire, s'en retourna tout confus porter cette digne réponse à Tosti et à son allié. Ce fut alors que les murailles de Stamford et le fatal Welland, renommé par son onde prophétique[44], furent témoins de cet horrible combat, dans lequel, après avoir déployé la plus insigne valeur, le roi de Norwège et Tosti succombèrent tous deux avec dix mille de leurs plus braves soldats. Qui aurait pensé que ce beau jour, qui éclairait un semblable triomphe, voyait aussi voguer la flotte normande qui allait débarquer sur les funestes rivages du comté de Sussex? Qui aurait pensé que Harold, peu de jours après, n'aurait plus de royaume, et n'aurait pour toute possession que les sept pieds de terre qu'il avait concédés dans sa rage au Norwégien envahisseur? Qui eût pensé que vous, noble Athelstane, vous né du sang de Harold, et que moi dont le père ne fut pas un des plus faibles défenseurs du trône saxon, nous deviendrions prisonniers d'un vil normand, dans le lieu même où nos ancêtres assistaient à de pareils banquets.»

Note 44: Près de Stamford se donna, en mil soixante-six, la sanglante bataille où Harold vainquit son frère rebelle, Tosti, et les Norwégiens, peu de jours avant sa propre défaite à Hastings. Le pont sur le Welland fut pris, repris et disputé avec un acharnement sans exemple. Un seul Norwégien, nouvel Horatius Coclès, le défendit long-temps, et à la fin percé, à travers les planches du pont, de la flèche d'un archer qui se trouvait sur un bateau, sous ce pont, il succomba. Spencer et Dryton font allusion aux prophéties sur le fatal Welland, par ce vers:

"Which to that ominous flood much fear and redevance wan." POLY-OLBION

Ce qui veut dire:

«On attachait à cette onde prophétique une idée de terreur et de respect.» A. M.

«C'est assez fâcheux, répondit Athelstane, mais j'aime à croire que nous en serons quittes pour une rançon raisonnable. Dans tous les cas, il ne peut y avoir de leur part aucun dessein de nous affamer; et cependant, bien qu'il soit près de midi, je ne vois pas arriver les mets pour le dîner. Regardez à cette fenêtre, noble Cédric, et assurez-vous si par les rayons du soleil le cadran ne marque pas midi?»

«Cela peut être, dit Cedric, mais je ne puis regarder cette fenêtre, sans qu'il ne me vienne des réflexions bien différentes de celles qui ont rapport à notre état présent, ou à notre privation. Quand cette fenêtre fut construite, noble ami, nos dignes ancêtres ne connaissaient point l'art de faire le verre et de le peindre. L'orgueil de votre aïeul Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son château de ces nouvelles décorations, qui donnent à la lumière dorée du ciel tant de couleurs fantastiques. L'étranger arriva, pauvre tel qu'un mendiant, bas et servile, prêt à ôter son bonnet au moindre domestique de la maison; il s'en retourna opulent et orgueilleux révéler à ses rapaces compatriotes les richesses et la simplicité des nobles saxons. Cette folie, Athelstane, avait été prévue et prédite par les descendans de Hengist et de ses tribus grossières, qui conservaient religieusement la pureté de leurs moeurs. Nous appelâmes ces étrangers, nous en fîmes des amis, ou des serviteurs de confiance; nous adoptâmes leurs arts, en accueillant leurs artistes; nous méprisâmes l'honnête simplicité, la rustique bonhomie de nos aïeux, et nous devînmes énervés par le luxe des Normands, long-temps avant que leurs armes nous eussent vaincus. Notre régime domestique, paisible, libre et sans apprêts, était bien préférable à ces mets sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves de ces conquérans étrangers.»

«Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste nourriture, et je suis étonné, noble Cedric, que vous puissiez vous rappeler si fidèlement les faits passés, lorsque vous oubliez l'heure même du dîner.»--«C'est temps perdu, se dit à lui-même Cedric impatienté; je vois bien qu'il ne faut lui parler que de son appétit. L'âme de Hardicanute s'est emparée de son corps, et il n'a pas d'autre plaisir que de _baffrer_, avaler des flots de vin, et en demander toujours. «Hélas! ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de compassion, pourquoi faut-il qu'un si noble extérieur soit l'enveloppe d'un esprit aussi lourd? Pourquoi faut-il qu'une entreprise comme la régénération de l'Angleterre tourne sur un pivot si imparfait? Une fois marié à lady Rowena, elle pourrait relever et ennoblir cette âme massive et assoupie dans des organes si matériels; elle pourrait réveiller en lui des sentimens de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena, Athelstane et moi-même, nous sommes les prisonniers de ce brutal maraudeur, et que peut-être nous ne l'avons été que par crainte de nous voir recouvrer l'indépendance de notre nation?»

Pendant que le Saxon était plongé dans ces pénibles réflexions, la porte s'ouvrit, et on vit entrer un écuyer tranchant, tenant en main la baguette blanche, emblème de son office. Ce personnage important s'avança d'un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table chargée de mets dont la vue et l'odeur ranimèrent sur-le-champ la contenance d'Athelstane. Ces serviteurs étaient masqués, de même que l'écuyer tranchant.

«Que veut dire cette mascarade? s'écria Cedric; votre maître pense-t-il que nous ignorons de qui nous sommes prisonniers dans ce château? Dites-lui,» ajouta-t-il en voulant profiter de cette circonstance pour entamer une négociation au sujet de sa liberté, «dites à Réginald Front-de-Boeuf, que nous ne lui supposons d'autres motifs pour nous traiter ainsi qu'une vile cupidité; dites-lui, enfin, que nous cédons à sa rapacité, comme en pareil cas nous céderions à celle d'un vrai brigand. Qu'il fixe la rançon à laquelle il prétend, et nous la lui paierons, si elle est proportionnée à nos moyens.» L'écuyer tranchant ne répondit que par un signe de tête.

«Dites encore à Réginald Front-de-Boeuf, ajouta le noble Athelstane, que je lui envoie un cartel à outrance, à pied ou à cheval, dans un lieu sûr, et dans les huit jours qui suivront notre mise en liberté: s'il a de l'honneur, s'il est chevalier, il ne refusera point.» L'écuyer salua une seconde fois, en disant: «Je ferai part de votre défi à mon maître.»

Athelstane n'expliqua pas nettement sa provocation, ayant la bouche remplie, la mâchoire très occupée, outre l'hésitation qui lui était naturelle, ce qui donnait à la menace beaucoup moins d'importance. Toutefois, Cedric accueillit le discours de son compagnon avec une sorte de joie, en voyant qu'il ressentait convenablement l'insulte qu'on leur avait faite, et qu'il commençait à perdre patience. Il lui serra la main, en signe d'approbation, mais il se refroidit lorsqu'Athelstane eut ajouté «qu'il combattrait douze hommes tels que Front-de-Boeuf, pour hâter sa sortie d'une prison où l'on mettait de l'ail dans les ragoûts.» Nonobstant cette rechute et ce retour à l'apathie et à la sensualité, Cedric prit place à table, en face de lui, et prouva bientôt que les malheurs de son pays ne l'empêchaient pas de signaler son appétit, dès que les mets furent arrivés et que le noble Athelstane lui eut donné l'exemple.

Les prisonniers ne jouirent point long-temps de leurs délices gastronomiques; elles furent troublées tout à coup par le son d'un cor qui se fit entendre à la porte, et qui fut répété jusqu'à trois fois, avec autant de force que si celui qui en donnait eût été le chevalier errant devant lequel devaient s'écrouler les murailles et les tours, la barbacane et les créneaux, aussi rapidement que sont chassées par le vent les vapeurs du matin. Les deux Saxons tressaillirent sur leur siége, se levèrent aussitôt, et coururent à la fenêtre. Mais leur curiosité ne fut point satisfaite, car les croisées donnaient sur la cour du château, et le bruit du cor venait de l'extérieur. Il semblait pourtant annoncer quelque chose de sérieux, à en juger par le soudain tumulte qui s'éleva dans le château.

CHAPITRE XXII.

«Ma fille! ô mes ducats! ô ma fille! ô mes ducats chrétiens! Justice! protection! Mes ducats et ma fille!» SHAKSPEARE. _Le Marchand de Venise_.

Laissons les chefs saxons continuer leur repas, puisque leur curiosité trompée leur permet de céder à leur appétit satisfait à moitié, et hâtons-nous de nous occuper de la captivité bien autrement rigoureuse d'Isaac d'York.

Le pauvre juif avait été jeté sur-le-champ dans un cachot souterrain humide et obscur; le sol en était plus bas que le fond du fossé qui entourait le château. La lumière n'y pénétrait que par un soupirail profond, étroit, et trop élevé pour que la main du prisonnier pût y atteindre; même en plein midi il n'y pénétrait qu'une lumière pâle et douteuse qui se changeait en d'épaisses ténèbres, long-temps avant que le reste du château fût privé de la bienfaisante présence du soleil. Des chaînes et des fers, qui avaient servi à des prisonniers dont on avait eu à craindre sans doute la force et le courage, étaient suspendus, vacans et couverts de rouille, aux murailles de cette prison, et y étaient solidement attachés; dans leurs anneaux étaient restés des ossemens desséchés, qui pouvaient avoir été des jambes humaines; comme si quelque prisonnier n'y eût pas seulement péri, mais comme si on y eût laissé son squelette s'y consumer.

À l'une des extrémités de cet horrible caveau était un immense fourneau en fer, rempli de charbon, sur le haut duquel s'étendaient transversalement quelques barres de fer à demi rongées par la rouille. L'horreur du spectacle qu'offrait ce cachot humide aurait pu effrayer une âme plus forte que celle d'Isaac; et cependant, il était plus calme dans un danger imminent qu'il ne paraissait l'être au milieu des craintes d'un péril éloigné et incertain. Les chasseurs prétendent que le lièvre éprouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par les lévriers que lorsqu'il se débat sous leurs dents[45]. D'ailleurs, il est probable que les juifs, en butte à des craintes continuelles, par leur position, sont en quelque sorte préparés à toutes les vexations que la tyrannie peut exercer contre eux; de manière que toute violence dont ils deviennent l'objet ne leur cause point cette surprise et cette terreur qui énervent les forces de l'âme. D'un autre côté, ce n'était pas la première fois qu'Isaac se trouvait placé dans des circonstances si dangereuses; il avait donc pour guide l'expérience, et avait l'espoir d'échapper à ses persécuteurs, comme cela lui était déjà arrivé. Il avait surtout pour lui l'inflexible opiniâtreté si bien connue de sa nation, cette ferme résolution que rien ne saurait abattre, et qui si souvent avait fait endurer aux juifs ce surcroît de maux et de tourmens que le pouvoir ou la violence pouvait leur infliger, plutôt que de satisfaire leurs oppresseurs, en cédant à leurs demandes.

Note 45: Nous ne garantissons pas ce fait d'histoire naturelle, dit Walter Scott; nous le donnons sur l'autorité du manuscrit de Wardour. A. M.

Après s'être décidé à une résistance muette ou passive, et avoir relevé ses vêtemens autour de lui pour se préserver de l'humidité du sol, Isaac s'assit dans un coin du cachot; et là, ses mains croisées sur sa poitrine, ses cheveux en désordre, sa longue barbe, son manteau bordé de fourrures et son grand bonnet, vus à la lueur incertaine d'un rayon du jour passant à peine par le soupirail, auraient fourni à Rembrandt un sujet d'étude digne de ses pinceaux, s'il eût existé à cette époque. Le juif passa près de trois heures dans cette position, sans en changer, après quoi le bruit de quelques pas se fit entendre sur l'escalier; les verroux furent tirés avec un long fracas, la porte cria et tourna sur ses gonds, et Réginald Front-de-Boeuf, suivi de deux esclaves sarrasins du templier, entra dans le cachot.

Front-de-Boeuf, qui joignait à une taille athlétique une vigueur à toute épreuve, qui avait passé toute sa vie à faire la guerre, ou à entreprendre, dans ses discordes et ses querelles particulières, des agressions contre la plupart de ses voisins, et qui n'avait enfin jamais hésité sur le choix des moyens à employer pour augmenter sa puissance féodale, avait des traits qui répondaient à son caractère, et exprimaient fortement les passions les plus violentes et les plus féroces. Les cicatrices dont son visage était couvert auraient, sur toute autre physionomie, attiré l'intérêt et le respect dus aux marques d'une valeur honorable; mais elles ne servaient en lui qu'à ajouter à la férocité de son air dur et sauvage, et à redoubler l'horreur et l'effroi que sa présence inspirait. Ce formidable baron était vêtu d'un justaucorps de cuir, bien collé sur ses reins, usé et taché en plusieurs endroits par le frottement de l'armure dont il le couvrait souvent. Il n'avait pour arme qu'un poignard à sa ceinture, formant une espèce de contre-poids à un trousseau de clefs suspendu à son côté droit. Les esclaves noirs qui suivaient Front-de-Boeuf étaient dépouillés de leur brillant costume; ils portaient des gilets et des pantalons de grosse toile, et leurs manches étaient retroussées jusqu'au dessus du coude, comme celles des bouchers qui vont exercer leurs fonctions dans la tuerie. Chacun d'eux portait un petit pannier couvert, et quand ils furent entrés dans le cachot, ils s'arrêtèrent à la porte pendant que Front-de-Boeuf la ferma soigneusement et à double tour. Après avoir pris cette précaution, il s'avança lentement vers le juif, sur qui il fixait les yeux comme s'il eût voulu le paralyser par ses regards terribles, et exercer sur lui la meurtrière influence qu'on suppose à certains animaux pour fasciner leur proie. On aurait vraiment cru que l'oeil farouche et féroce de Front-de-Boeuf possédait une portion de ce même pouvoir sur son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachés sur le sauvage baron, le juif fut saisi d'une telle épouvante, que tous ses membres semblaient se retirer sur eux-mêmes; et sa taille, se rapetisser par l'effet de son immobile et morne stupeur. Le malheureux Isaac se sentit non seulement privé de tout mouvement et de la force de se lever pour offrir une marque de son respect, mais il ne put pas même porter la main à son bonnet, ni proférer aucune parole de supplication, tant il était agité violemment par la conviction de devoir subir des tortures et une mort affreuse et prochaine.

La haute et superbe stature du chevalier normand semblait, au contraire, grandir encore, comme l'aigle hérisse ses plumes quand il se précipite les serres ouvertes sur sa proie sans défense. Il s'arrêta à trois pas du lieu où le malheureux juif s'était blotti, de manière à occuper le moins d'espace possible, puis il fit signe à un des esclaves d'approcher. Le satellite noir avança, tira de son panier une paire de grandes balances et des poids, les déposa aux pieds de Réginald, se retira à une respectueuse distance, et alla rejoindre son camarade près de la porte.

Tous les mouvemens de ces deux hommes étaient lents et solennels, comme s'ils eussent eu l'esprit préoccupé de quelque projet d'horreur et de cruauté. Front-de-Boeuf, rompant enfin lui-même le silence, ouvrit la scène en apostrophant ainsi l'infortuné captif: «Chien maudit, enfant d'une race en horreur aux humains, dit-il au juif d'une voix retentissante que les échos de la voûte rendaient encore plus terrible, vois-tu ces balances?» Le malheureux Israélite fit un léger signe affirmatif. «Dans ces balances, reprit le dur baron, tu me pèseras mille livres, d'argent au poids et au titre de la tour de Londres.»

«Saint Abraham! répondit le juif en retrouvant un peu de voix dans ce péril extrême, jamais homme a-t-il entendu demande pareille? Qui même dans un conte de ménestrel a lu qu'un homme pouvait donner mille livres pesant d'argent? Quel oeil humain vit jamais un semblable trésor? Vous fouilleriez dans les maisons de tous les juifs d'York et dans toutes celles de ma tribu, que vous ne pourriez réunir la somme dont vous parlez.»

«Je ne suis pas déraisonnable, répondit Front-de-Boeuf; et si l'argent est rare, je ne refuse pas de l'or, à raison d'un marc d'or pour chaque six livres d'argent: c'est le moyen d'éviter à ton infâme carcasse les tourmens que ton coeur n'a jamais pu concevoir.»--«Ayez pitié de moi, noble chevalier, dit Isaac; je suis vieux, pauvre et sans ressource; il serait indigne de vous de triompher de moi: quel mérite y a-t-il à écraser un vermisseau!»--«Il se peut que tu sois vieux, reprit le chevalier: c'est une honte de plus pour ceux qui t'ont laissé vieillir dans l'usure et la bassesse. Tu peux être faible, car depuis quand un juif eut-il un coeur et un bras? Mais riche, tout le monde sait bien que tu l'es.»

«Je vous jure, noble chevalier, par tout ce que je crois et par tout ce que nous croyons en commun...»--«Ne te parjures point! dit le Normand en l'interrompant, et que ton obstination n'ajoute pas à ton sort avant d'avoir considéré les tortures qui te sont réservées. Ne crois pas que je te parle seulement pour t'effrayer et profiter de la lâcheté commune à ta tribu! Je te jure par ce que tu ne crois pas, par l'Évangile que notre Église enseigne, et par les clefs de saint Pierre qui ont été données pour lier et délier, que ma résolution est péremptoire. Ce cachot n'est pas un endroit propre à exciter à la plaisanterie: des prisonniers mille fois plus distingués que toi ont péri dans ces murs sans que jamais on ait su leur destin; mais leur trépas était une pure bagatelle en comparaison de celui qui t'attend, et qui sera accompagné des plus cruels tourmens.

Il fit alors signe aux esclaves d'approcher, et leur parla dans une langue étrangère, car il avait été aussi en Palestine, où il avait pris ses leçons de cruauté. Les Sarrasins tirèrent de leurs paniers du charbon de terre, une paire de soufflets, un flacon d'huile. Tandis que l'un frappait le briquet, un autre disposait le charbon de terre dans le grand fourneau de fer dont nous ayons parlé, et il exerça les soufflets jusqu'à ce que le brasier fût rouge.

«Vois-tu, Isaac, lui dit Front-de-Boeuf, ces barres de fer au dessus de ces charbons ardens? c'est sur ce lit embrasé que tu vas reposer, dépouillé de tes habits, comme si tu allais te mettre naturellement au lit chez toi. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous toi, tandis que l'autre te frottera les membres avec de l'huile, pour empêcher le rôti de brûler. Choisis donc entre une couche dévorante et mille livres d'argent; car, par la tête de mon père, voilà ta seule option.»--«Il est impossible, dit l'infortuné juif, que vous soyez véritablement dans l'intention d'exécuter ce projet. Le Dieu clément de la nature n'a jamais fait un coeur capable d'exercer une pareille cruauté.»

«Ne t'y fies pas, Isaac, lui répondit Front-de-Boeuf, cette erreur te serait fatale. Penses-tu que moi, qui ai vu le sac d'une ville, où des milliers de chrétiens périrent par le glaive, l'onde et la flamme, je renoncerai à mon dessein, quand tu feras ouïr tes cris et tes gémissemens? ou bien crois-tu que ces esclaves basanés, qui n'ont ni pays, ni lois, ni conscience, que la seule volonté de leur maître, qui, à son moindre signe, emploient indifféremment le poison ou le poteau, le poignard ou la corde, crois-tu qu'ils puissent avoir de la compassion, eux qui n'entendent pas la langue dans laquelle tu l'invoquerais? Sois sage, vieillard! débarrasse-toi d'une partie de tes richesses superflues, verse dans les mains d'un chrétien une portion de ce que tu as acquis par l'usure. Ta bourse pourra bientôt s'enfler de nouveau; mais si tu te laisses une fois étendre sur ces barres, aucun remède ne ressuscitera ta peau brûlée et son cuir lacéré. Paie ta rançon, te dis-je, et, réjouis-toi de sortir à ce prix d'un cachot dont bien peu de gens ont pu redire les secrets. Je ne te dirai plus rien; choisis entre ton vil pécule et ta chienne de peau.»--«Qu'Abraham et tous les saints patriarches de ma nation me soient en aide! s'écria le juif: le choix m'est impossible; car je n'ai pas de quoi satisfaire à une demande aussi exorbitante.»--«Esclaves, saisissez-le, et mettez-le nu comme la main, dit Front-de-Boeuf; qu'alors ses patriarches viennent le secourir s'ils le peuvent.»

Les deux esclaves, prenant leur direction beaucoup plus d'après le geste et le regard du baron que d'après ses paroles, se jetèrent sur le juif, le saisirent, le renversèrent par terre, le reprirent de nouveau, le relevèrent ensuite, et, le tenant debout entre eux, n'attendaient plus que le dernier signal de l'impitoyable baron pour commencer le supplice. L'Israélite infortuné suivait des yeux avec inquiétude à la fois leur contenance et celle de Front-de-Boeuf, dans l'espoir de découvrir sur eux quelques symptômes de compassion; mais le baron avait toujours le regard sombre et farouche, et sur les lèvres un sourire sardonique, comme prélude de sa cruauté, pendant que les yeux sauvages des Sarrasins, roulant sous leurs épais sourcils avec une expression de plus en plus sinistre, annonçaient la féroce impatience de rôtir la victime. Celle-ci, à l'aspect de la fournaise ardente sur laquelle on allait l'étendre, perdant tout espoir de fléchir le tyran, sentit ses forces l'abandonner.

«Je paierai, dit-il, les dix mille livres d'argent; c'est-à-dire, ajouta-t-il après une légère pause, je les paierai avec l'aide de mes frères; car il faudra que je mendie à la porte de notre synagogue avant que de pouvoir me procurer une somme aussi effrayante. Quand et où me faudra-t-il la verser?»--«Ici même, répondit Front-de-Boeuf; c'est dans ce cachot même qu'elle doit être comptée et pesée. Penses-tu que je te rendrai ta liberté avant que d'avoir reçu ta rançon?»