Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé
Part 9
Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s'adressait ce discours injurieux, étaient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son allié, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu du dernier des rois saxons d'Angleterre, était le plus respecté de tous les Saxons du nord de ce royaume. Malgré cette origine royale, Athelstane, d'une figure prévenante, fortement constitué, à la fleur de son âge, avait des traits inanimés, des yeux sans expression, la démarche lente et pesante, et il était si long à se déterminer sur la moindre chose, qu'on lui avait appliqué le sobriquet donné à un de ses ancêtres, et qu'on le nommait Athelstane _l'indolent_. Ses amis, et il en avait beaucoup, qui, de même que Cedric, lui étaient entièrement dévoués, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse d'esprit ni de manque de courage, mais que c'était la suite d'un caractère indécis. D'autres soutenaient que son défaut héréditaire d'ivrognerie avait absorbé toutes les facultés d'un esprit dont la vivacité ne fut jamais le caractère, et que son courage passif et sa bonhomie n'étaient plus que les qualités les moins heureuses d'un naturel généreux, dont on aurait tiré parti s'il ne s'était dégradé dans une longue suite de grossières débauches. Ce fut à ce personnage si cher à tous les Saxons que le prince impérieux commanda de faire place en faveur d'Isaac et de Rébecca. L'indolent Athelstane, confondu par un ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrêmement injurieux, ne se souciant pas d'obéir, sans savoir non plus comment résister, n'opposa qu'une force d'inertie à la volonté de Jean; et, sans faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince avec un air d'étonnement qui avait quelque chose de risible; mais le prince impétueux ne songea point à faire de même.
«Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'écouter; pousse-le avec ta lance, Bracy, dit-il à un chevalier rapproché de lui, et chef d'une compagnie franche, espèce de troupe de condottieri ou de sbires mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, même entre les gens du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui séparait l'arène de la galerie, et il aurait touché Athelstane l'indolent avant que celui-ci eût retrouvé assez de sa présence d'esprit pour reculer et se mettre à l'abri, si Cedric, aussi prompt à agir que son ami était lent, n'eût tiré, avec la célérité de l'éclair, sa courte épée du fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqué, n'eût coupé le bois de la lance, dont le fer tomba aux pieds du séide. Le sang monta au visage du prince, il prononça un de ses plus terribles jurons, et il aurait donné de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il n'en eût été détourné à la fois par les prières des personnes de sa suite, qui le supplièrent de patienter, et par une acclamation générale du peuple, qui applaudissait à l'action de Cedric. Le prince roula autour de lui des regards indignés, comme s'il eût cherché quelque victime qu'il pût sacrifier plus facilement à sa colère, et ils s'arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et qui, se moquant des signes d'irascibilité que manifestait le prince envers lui, continuait à applaudir à haute voix. «Pourquoi ces acclamations,» lui demanda Jean. «J'applaudis toujours, dit le yeoman, quand je vois un coup adroit ou bien visé.»--«À merveille! et ta flèche irait droit dans le blanc! je le présume.»--«Je l'espère, à distance convenable.»--«Il toucherait le but de Wattyrrel[47] à cent pas,» dit une autre voix derrière lui, voix qu'il fut impossible de distinguer.
Note 47: Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui à la chasse tua le prince par mégarde ou avec intention. A. M.
Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aïeul exaspéra, mais effraya en même temps le prince, et il se contenta d'ordonner à quatre hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. «Par saint Grisel, dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si disposé à applaudir les autres.»--«Je ne crains pas l'épreuve,» répondit le yeoman avec un calme imperturbable. «Quant à vous autres Saxons, dit le prince, levez-vous; car, puisque je l'ai décidé, par le soleil qui nous éclaire, le juif aura place parmi vous.»--«Non, prince, non s'il plaît à votre grâce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprès des puissans de la terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien porté à désirer une place auprès du descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais n'allait pas jusqu'à vouloir se quereller avec de riches Saxons. «Debout, chien d'infidèle, s'écria Jean, obéis, car, autrement, je te fais écorcher, et ta peau tannée sera convertie en une selle pour mon cheval.» Le juif troublé monta lentement, suivi de sa fille tremblante, les degrés qui menaient à la galerie. «Voyons qui osera l'arrêter, ajouta le prince, les yeux fixés sur Cedric, dont l'attitude semblait annoncer qu'il se disposait à le précipiter du haut de la galerie. Le fou Wamba prévint cette catastrophe en s'élançant entre son maître et le juif, s'écriant en réponse à l'exclamation menaçante du prince: «Par dieu! ce sera moi.» En même temps il tira de sa poche une grande tranche de jambon dont il s'était muni, de crainte que le tournoi ne durât plus long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du juif en brandissant sur sa tête un sabre de bois. Isaac menacé d'être souillé par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas en arrière; le pied lui manqua, et il roula de degrés en degrés jusqu'à terre, aux bruyans éclats de rire de tous les spectateurs; et le prince Jean lui-même, déridé, ne rit pas moins que les autres.
«Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu mon antagoniste avec l'épée et le bouclier.» Et en même temps, il montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de bois. «Qui es-tu? noble champion,» demanda le prince à Wamba, en riant encore. «Fou par droit de naissance,» répondit celui-ci. «Je me nomme Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain[48], qui était le fils d'un alderman.»--«Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince Jean, qui sans doute ne fut point fâché de saisir un prétexte pour révoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le vaincu près du vainqueur.»--«Il serait encore plus injuste de mettre un fripon à côté d'un fou, et un juif à côté d'un jambon,» dit Wamba. «Grand merci, brave garçon, s'écria le prince; tu m'as fait rire, il faut que je te récompense. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée de besans.»
Note 48: Ces deux mots _witless_, sans esprit, et _weatherbrain_, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M.
Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai, lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le prince, comme s'il eût fait une belle action.
CHAPITRE VIII.
«En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux défi, embouche la trompette; son adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses retentissent dans la plaine et jusqu'aux voûtes du ciel; les visières abaissées, les lances en arrêt ou poussées sur le casque ou le cimier, les combattans franchissent la barrière, pressent leurs coursiers de l'éperon, et dévorent l'espace.»
Dryden, _Palémon et Arcite_.
Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête. «Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur. Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres de Saxons.»
Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la conservation de leur propre existence.»
Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez, de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux, dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.»
Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance, c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances, le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui, se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les plus arbitraires d'oppression.
La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat, formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat.
Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage: «Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux! gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues, chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène.
Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails, rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre contemporain qui en a trop peu composés,
The knights are dust, And their good swords are rust, Their souls are with the saints, we trust[49].
Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs belliqueux?
Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes sans doute habitent avec les saints. A.M.
En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.
Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne, tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval, et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux eût l'avantage.
Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres, confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses compagnons désappointés.
Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle, accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée, trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance, s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.
Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur, était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.
«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent Cedric: le mot normand, _mêlée_, qu'Athelstane avait employé pour dire l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler, que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.
La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi, tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance, avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.