Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé
Part 5
Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté, débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre; voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine[34]. Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald, perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le plus mousseux, le morat et le pigment[35] le plus exquis. Mets sur la table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire.
Note 34: C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de l'eau. A. M.
Note 35: Le morat était une boisson composée de jus de mûres et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de vin, de miel et de différentes épices. A. M.
«Elle le désirera bien certainement, répondit Elgitha sans hésiter; car elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille, la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer. «La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils; son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de Dieu.»
Cedric fronça le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette blanche à la main, précédé de quatre domestiques portant des torches, introduisit les deux étrangers dans l'appartement.
CHAPITRE IV.
«On immole les chèvres les plus grasses; des hérauts viennent épancher l'eau sur les mains; de jeunes esclaves remplissent les cratères de vin; d'autres le présentent dans des coupes. Quand les libations sont achevées, Ulysse, tout entier à la trame qu'il ourdit, prend ainsi la parole.»
_Odyssée_, liv. XXI.
Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une toque écarlate où brillait la plus riche broderie.
Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et, quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans bornes.
Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif, et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin. Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un _sclaveyn_ ou _slavonien_. Des sandales attachées par une lanière sur ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques rafraîchissemens.
À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché, révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie. Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez; autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels. Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.»
Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna ordre qu'on servît le souper.
Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me vengeront de ta négligence.
Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre. «En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète. Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?» s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son maître.»
«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai qu'en vertu de la grande charte des bois[36], cette forêt n'est pas une forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place. Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche. Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.»
Note 36: Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était regardé comme traître au roi et à l'état. A. M.
Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient, enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.
Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle, et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert, ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes tous différens de ceux des odalisques de l'Orient.
Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués, semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis, formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées. Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie sur ses épaules.
Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour supporter le regard fixe d'un croisé.»
«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon, c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer, reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous. Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.»
«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au _lac dulce et acidum_. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur; pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères lais.
«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou, pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les complimens que votre éducation française vous apprend.»
«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.»
Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise, les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets. «Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans s'inquiéter s'il interrompait le fier templier.
«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.»
«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.»
La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte, qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.
CHAPITRE V.
«Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il pas des mains, des organes, des membres, des sens, des affections, des passions? Quelle différence y a-t-il entre lui et un chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, échauffé par le même été, et refroidi par le même hiver?»
Shakspeare, _le Marchand de Venise_, act. III, sc. I.
Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur assez bon pour un juif.»
«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier, approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba, il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté, pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.»
«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba, dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric, le voici.»
Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation, et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table; ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule, imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui, peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité.
Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage, consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la salle.