Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé
Part 4
«Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes, connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu'un troubadour en matière de galanterie; mais il faudra que cette Rowena célèbre ait des attraits bien séduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur moi-même, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grâces de son père, ce rustre séditieux tel que vous me le dépeignez.»--«Cedric n'est pas son père, reprit le prieur; les aïeux de Rowena sont plus illustres que ceux même dont il prétend venir; et si elle lui est unie par les liens du sang, c'est à un degré très éloigné. Il est son tuteur, et c'est lui-même, je crois, qui s'est arrogé ce titre; mais sa pupille lui est aussi chère que si elle était sa propre fille. Quant à la beauté de Rowena, vous pourrez bientôt en juger par vous-même; et, si les grâces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidèle, et non un véritable enfant de l'Église.»--«Si les attraits de votre belle, dit le templier, ne répondent pas à l'idée que vous en donnez, vous vous rappelez notre gageure.»--«Mon collier d'or est à vous, je le sais; mais dans le cas contraire je reçois dix bottes de vin de Chio, et je suis aussi certain de les tenir que si elles étaient déjà dans les caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.»
«N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre débat, et que, pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecôte de l'an passé je n'ai pas vu de beauté aussi parfaite. Ce sont là nos conditions, n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice qui va s'ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.»
«Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espère seulement que vous répondrez en chevalier et en chrétien. Mais, mon frère, en attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil que ne vous y ont accoutumé vos habitudes de commandement sur les captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il était offensé, et il s'offense très aisément, est un homme qui, malgré votre titre de chevalier, la gravité de mes fonctions et la sainteté de notre ministère, nous éconduirait de sa maison à l'instant même, et nous enverrait coucher à la belle étoile quand même il serait minuit. Faites attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son fils unique pour avoir levé un regard affectueux sur cette beauté, qu'on peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les mêmes sentimens qui nous amènent devant l'image de la sainte Vierge.»
«À merveille! vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux toute une soirée me conduire avec autant de réserve et de modestie qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous êtes travaillé que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes écuyers et moi, avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous épargner cette humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous maintenir dans notre logement.»--«N'amenons pas les choses à ce point, dit le prieur. Mais voici la croix renversée dont ce fou nous parlait; et la nuit est si obscure, que nous pouvons à peine voir quelle route il nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner à gauche.»--«Non, à droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.»
--«Pardon, c'était à gauche; il nous montra la direction de la route avec le bout de son épée de bois.»--«Oui, répondit le templier; mais il tenait son épée de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce côté, en indiquant la droite.»
Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais aucun n'avait été assez près pour entendre Wamba. À la fin, Brian s'écria, étonné de ne l'avoir pas remarqué plus tôt: «Eh mais! ne vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-être étendu mort au pied de cette croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance?» Hugo n'eut pas plutôt obéi qu'un homme se leva, et s'écria en bon français: «Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir troubler ainsi mes pensées?»--«Nous voulions seulement, répondit le prieur, vous demander la route qui conduit à Rotherwood, où demeure Cedric le Saxon.»--«J'y vais moi-même, reprit l'étranger; et si j'avais un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de détours, et le chemin n'est pas aisé à tenir, quoiqu'il me soit parfaitement connu.»--«Vous obtiendrez tout à la fois et nos remercîmens et une bonne récompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous conduire en sûreté à la maison de Cedric.» Et il ordonna à l'un des gens de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien à l'étranger qui devait leur servir de guide.
Celui-ci prit une route opposée à celle que Wamba leur avait indiquée pour les égarer. Le sentier s'enfonça de plus en plus dans la forêt; il était traversé par de larges ruisseaux d'un accès dangereux, à cause des marécages qui les entouraient. Mais l'étranger savait comme par instinct les passages les plus sûrs et les plus directs; les voyageurs gagnèrent bientôt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore suivies, et au bout de laquelle s'élevait un bâtiment vaste et irrégulier; l'étranger le montra au prieur, en disant: «Voilà Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.»
Cela fut une nouvelle bien agréable pour Aymer, qui n'était pas encore très aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux, avait éprouvé tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu la curiosité d'adresser à son guide une seule question. Se trouvant alors plus à son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir, il se mit à l'interroger, en lui demandant d'abord qui il était. «Je suis un pèlerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.»--«Vous auriez mieux fait d'y rester et d'y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre, dit le templier.»--«Il est vrai, noble chevalier, répondit le pèlerin, à qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont engagés par serment à délivrer la Cité sainte voyagent loin du lieu où les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'étonner qu'un humble paysan comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?»
Le templier allait lui faire une aigre réponse; mais il en fut empêché par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement que leur guide, après une si longue absence, connût si bien tous les détours de la foret. «Je naquis dans ces lieux», répondit celui-ci; et, comme il disait ces mots, ils arrivèrent devant la demeure de Cedric. C'était un bâtiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui l'habitait était un homme riche, ne ressemblait en rien à ces châteaux flanqués de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande, châteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre.
Cependant Rotherwood n'était pas sans quelques fortifications; dans ces temps de trouble et de désordre, aucune maison n'aurait pu l'être sans courir le risque d'être pillée et brûlée en moins d'un jour. Un fossé profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'édifice; une double palissade, composée de pieux pointus tirés de la forêt voisine, en défendait les bords. Du coté de l'ouest, il existait une ouverture dans la palissade et un pont-levis sur le fossé; c'était une des entrées, que prolongeaient des angles saillans, d'où, en cas de besoin, des archers et des frondeurs pouvaient défendre le passage. Le templier s'arrêta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui menaçait depuis long-temps nos voyageurs fatigués, commençait alors à tomber par torrens.
CHAPITRE III.
«Alors (triste consolation!) de cette côte aride et froide qui entend mugir la mer du Nord, vint le Saxon robuste, au teint vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux bleus.» _Trad. de_ Thompson.
Dans une salle dont le plafond très bas était en grande disproportion avec sa largeur et sa longueur extrêmes, on avait disposé, pour le repas du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies par les gros chênes de la forêt, et qui avaient à peine reçu un premier poli. Le toit, formé par des poutres et des solives, ne mettait à l'abri des intempéries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement était une grande cheminée si grossièrement construite qu'il s'échappait au moins autant de fumée dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette vapeur continuelle avait donné une espèce de vernis aux poutres et aux solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes placées à chaque angle conduisaient dans les autres pièces de ce vaste bâtiment.
Toutes ces pièces à l'envi participaient de la grossière simplicité des temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher était un mélange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la longueur de cette salle, il était plus élevé d'environ six pouces, et cet espace, qu'on appelait le _dais_, était réservé aux principaux membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table richement couverte d'un drap d'écarlate était dans ce dessein placée transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette table en partait une plus longue, plus étroite et moins somptueusement couverte, où se plaçaient, pour prendre leur repas, les inférieurs et les domestiques de la maison. La réunion de ces deux tables avait la forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables à dîner que l'on voit encore dans les anciens colléges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises et des fauteuils massifs, en bois de chêne sculpté, étaient placés autour du dais, qui était couvert d'un poêle de drap destiné à mettre les dignitaires à l'abri de la pluie, qui pénétrait quelquefois à travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la salle, c'est-à-dire aussi loin que le dais s'étendait, étaient garnies de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis sur lequel on remarquait des essais de broderie dont le principal mérite était le brillant des couleurs. Les murs de la partie inférieure étaient nus, la table n'était pas décorée, le toit n'existait pas, rien n'empêchait la pluie de tomber sur la tête des convives; et des bancs lourds et grossiers tenaient lieu de chaises.
Au centre de la table d'honneur étaient placés deux fauteuils plus élevés que les autres, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui présidaient au banquet hospitalier, et qui, à ce titre, se nommaient en Saxon les _distributeurs du pain_. À chacun de ces fauteuils était attaché un marche-pied curieusement sculpté et orné de marqueterie en ivoire. Les autres siéges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric le Saxon occupait déjà sa place ordinaire; et, bien qu'il n'eût que le rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple noble était aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que pourrait l'être un alderman des anciens temps ou des siècles modernes.
Il suffisait de voir la physionomie du maître du château pour le juger d'un caractère franc, mais vif et impétueux. Il était de moyenne taille; il avait néanmoins les épaules larges, les bras longs, les membres vigoureux, et tout en lui annonçait un homme accoutumé aux fatigues de la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte éclataient de grands yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonçaient une sorte de bonne humeur qui accompagne souvent la vivacité et la brusquerie. Ses regards exprimaient l'orgueil et la méfiance, car il avait passé sa vie à défendre des droits toujours menacés, et son caractère fier, vif et résolu avait sans cesse été sur le qui-vive, par suite des circonstances où il s'était trouvé. Ses longs cheveux blonds, partagés sur le milieu de sa tête, descendaient des deux côtés sur ses épaules; ils grisonnaient à peine, quoiqu'il fût près de sa soixantième année.
Il était couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches étaient garnis d'une espèce de fourrure grise d'une qualité au dessous de l'hermine, et qui était, à ce que l'on croit, la peau de l'écureuil blanc. Ce vêtement couvrait un justaucorps non boutonné, de drap écarlate, et il avait un haut-de-chausses de même étoffe, mais qui ne descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou à découvert. Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matériaux plus précieux, et attachées par devant avec des agrafes d'or. Des bracelets et un collier de même métal ornaient ses bras et son cou. Un ceinturon enrichi de pierres précieuses soutenait une courte épée pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement à son côté. Au dos de son fauteuil était fixé un manteau de drap écarlate bordé de fourrure, et une toque semblable complétait le costume du thane quand il voulait sortir. Derrière le même fauteuil était appuyée une courte javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme ou de canne au besoin.
Plusieurs valets, dont les vêtemens tenaient le milieu entre l'opulence de leur maître et la simplicité de Gurth, le gardien des pourceaux, épiaient le moindre geste du dignitaire saxon, et étaient toujours prêts à exécuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus élevés en fonction que les autres, se tenaient derrière Cedric, sous le dais; le reste occupait la partie inférieure de la salle. On y remarquait aussi d'autres commensaux d'une espèce différente: deux ou trois grands lévriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant de chiens d'arrêt, à gros cou, à grosse tête, à longues oreilles, et deux chiens de plus petite espèce, nommés bassets. Tous attendaient avec impatience l'arrivée du souper; mais, avec ce tact particulier à la race canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur maître, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche placée à côté de son assiette, et qui servait à repousser les avances de la gent quadrupède quand elle devenait un peu trop familière. Un vieux chien-loup seulement, prenant les libertés d'un serviteur favori, était couché près du fauteuil de son maître, et appelait de temps en temps son attention, en plaçant la tête sur ses genoux ou le museau sur sa main. Mais il n'obtenait que ces mots pour réponse: «À bas, Balder, à bas! je ne suis pas en humeur de jouer.»
Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit fort tranquille. Lady Rowena, qui avait été entendre l'office du soir dans une église assez éloignée, venait seulement de rentrer, et changeait ses vêtemens trempés de pluie. On n'avait pas encore de nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient dû être de retour de la foret, et les propriétés étaient alors si peu respectées, qu'il était possible d'attribuer ce retard aux déprédations des outlaws dont les bois environnans étaient remplis, ou à la violence de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas davantage le bien d'autrui. La chose était assez importante, car une grande partie de la richesse des propriétaires saxons consistait en pourceaux, surtout près des forêts, où les chênes fournissaient une nourriture copieuse.
Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de voir son fou Wamba, dont les facéties assaisonnaient ses repas avec les bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait rien mangé depuis midi, et que l'heure accoutumée de son souper était passée depuis long-temps: sujet de mécontentement très ordinaire aux gentilshommes campagnards, en ce temp-là comme de nos jours. Il n'exprimait pourtant son déplaisir que par quelques mots entrecoupés, que tantôt il se disait à demi-voix, et que tantôt il adressait aux serviteurs qui l'entouraient, particulièrement à son échanson, qui fréquemment lui présentait une coupe remplie de vin, en manière de potion calmante. «Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point? s'écria-t-il.»--«Elle n'a plus qu'à changer de coiffure, répondit une suivante avec la même assurance qu'une femme de chambre moderne qui parle au maître de la maison. Voudriez-vous qu'elle vînt souper en cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comté n'est plus expéditive à s'habiller que ma maîtresse.
Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean. Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on a sonné le _couvre-feu_[33], répondit humblement l'échanson.» C'était bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en devint-il que plus courroucé.
Note 33: D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant, tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de servitude. A. M.
«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu, aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit affirmativement.
«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai, ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute; mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred, ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse. Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et parut se livrer à des pensées mélancoliques.
Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets, s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance d'Ashby-de-la-Zouche.
«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main, prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.»