Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé
Part 11
Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes, que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!»
Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et, demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite, il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et, dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas encore touché à la couronne déposée à ses pieds.
«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté: personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît, ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet; moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était confiée.
«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins, sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie, vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le signal de l'écoulement de la foule.
Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui, ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit: « Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que _l'outre-cuidance_ de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.»
Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait. Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités, résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs nombreuses conjectures.
Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit, et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et y resta jusqu'au retour de l'aurore.
CHAPITRE X.
«Ainsi, comme le hibou au sinistre présage, qui de son bec criard tinte le passeport de l'homme agonisant et lui annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité silencieuse de la nuit secoue la contagion de ses ailes funestes; de même, oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas vomissait des torrens d'injures contre les chrétiens.»
Shakspeare, _le Juif de Malte_.
Le chevalier déshérité n'eut pas plutôt gagné sa tente, que des pages et des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers, cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de la journée commençaient à rendre indispensables.
À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie, dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu, laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs maîtres, et attendirent la décision du vainqueur.
«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres, dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira, répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers, vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.»
Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie. Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure, bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le pavillon.
«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi, Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment, Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter; mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.
Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens.
Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.
«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches, pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse! cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde; mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier, cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du geôlier.»
Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca, voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent, couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout son temps à la disposition du public[51]. Voilà pourquoi Isaac remit sur la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna qu'on admît l'étranger.
Note 51: He that would live by traffic must hold his time at the disposal of every one claiming business with him.
À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et, au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête.
«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,» répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse. Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie, sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui; il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons: il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice. D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses! quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés envers vous.»