Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé
Part 10
Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice. Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, _desdichado_, c'est-à-dire _déshérité_. Il montait un superbe cheval noir, et, en traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption, mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,» répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice, et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de nouveaux applaudissemens.
Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers, vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent par amener leur suppression.[50] Le nouvel écu du templier, représentant un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres, portait pour devise: «_Gare le corbeau!_»
Note 50: On voit ici combien le romancier calédonien paie tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon, d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un, temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre, sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.
Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse. Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre. Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs, qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.
On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire, et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle. De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le cavalier roulèrent dans la poussière.
Bois-Guilbert, qui se dégagea des étriers en une seconde, outré de fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord, et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en proie à la rage et au désespoir.
Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter. Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus. Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.» Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc, fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin, l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient se rompirent et laissèrent sa tête à découvert.
Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval, il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette journée appartenait au chevalier déshérité.
CHAPITRE IX.
«Au sein d'une multitude de séduisantes beautés on en distinguait une qui, par sa taille, sa grace et ses attraits, prouvait qu'elle en était la souveraine, etc.»
Dryden, _la Fleur et la Feuille_.
Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.
La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans, quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean, qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure: j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène, tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»
De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu fournir une course sous Richard.»
Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et, tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier, récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se contenta de lui faire un salut respectueux.
Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens de tous les spectateurs.
Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre, demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations.
«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour. Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une couronne ducale.
Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse. D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa fille.
C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté; celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des spectateurs fut à son comble.
Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur, certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins, Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses, non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas pris moins de part au destin du combat.
«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire? n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta.
Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie, tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour, pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de: «Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut aussi généreux.