Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 9
Une fervente prière avait préparé le Tzar aux pensées religieuses. Son imagination irritable lui avait déjà présenté plus d'une fois le tableau de la rémunération future, mais la force de sa volonté surmontait la terreur des tourments de l'autre vie. Ivan se persuadait que cette terreur et les remords de sa conscience étaient excités en lui par l'ennemi du genre humain, afin de détourner l'oint du Seigneur de ses hautes destinées. Le Tzar opposait la prière aux ruses du diable; mais il succombait souvent. Alors le désespoir l'étreignait dans ses griffes de fer. L'injustice de ses actes lui apparaissait dans toute sa nudité et les abîmes infernaux s'ouvraient devant lui. Cela ne durait pas longtemps. Bientôt Ivan reniait sa faiblesse. Furieux contre lui-même et contre l'esprit des ténèbres, il reprenait, pour braver l'enfer et pour dompter sa conscience, son oeuvre de sang et jamais sa cruauté n'était si grande qu'après ces faiblesses involontaires.
En ce moment la pensée de l'enfer, excitée par la tempête et la voix prophétique d'Onoufrevna, s'empara de lui et le fit frissonner. Il s'assit sur son lit; ses dents claquaient.
--Allons, Ivan, dit Onoufrevna d'une voix plus douce, qu'as-tu? es-tu malade? oui, tu es malade, je t'ai fait peur. Reviens à toi, console-toi, mon enfant, quelque grands que soient tes péchés, la miséricorde de Dieu est plus grande encore; mais fais pénitence et ne pèche plus à l'avenir. Je prie pour toi jour et nuit, je vais prier avec encore plus de ferveur. Que te dire de plus? je donnerais ma place dans le paradis pour te voir sauvé.
Ivan regarda sa nourrice, elle semblait sourire, mais le sourire n'était pas attrayant sur ce visage rébarbatif.
--Merci, Onoufrevna, merci; je suis mieux, va-t'en!
--Oui, oui, mieux! tu te rassures aussi vite que tu t'épouvantais tout à l'heure! et aussitôt tu penses à me chasser: va-t'en! Ne compte pas trop sur la longanimité du ciel. Dieu commence à se lasser. Il te repousse déjà, Satan se réjouit et va s'emparer de toi. Mais, tu trembles encore; une gorgée de sbitten[14] te ferait du bien, bois-en! ton père, que Dieu le reçoive dans son paradis! buvait du sbitten la nuit, et ta mère, que le Seigneur donne la paix à son âme! ta mère aimait le sbitten. Ce furent les maudits Chouiski qui lui en versèrent la dernière fois.
[14] Boisson composée d'eau chaude, de miel et d'autres ingrédients.
La vieille s'arrêta et parut oublier où elle était. Ses yeux s'éteignirent; elle recommença à mâcher ses lèvres, branlant la tête sans interruption.
Tout à coup on frappa à la fenêtre. Ivan Vasiliévitch frissonna.
La vieille se signa d'une main tremblante.
--Vois, dit-elle, la pluie tombe à torrents et les éclairs commencent à briller; voilà le tonnerre! Que Dieu ait pitié de nous.
L'orage augmentait de violence et bientôt les roulements de la foudre et les éclairs se succédèrent sans interruption dans le ciel embrasé.
A chaque coup de tonnerre Ivan frissonnait.
--Comme tu trembles, mon enfant! attends un moment, je vais aller te chercher du sbitten.
--C'est inutile, Onoufrevna, je suis bien.
--Bien! mais ton visage est pâle. Tu devrais te coucher et bien te couvrir. Mais quel lit as-tu là! des planches nues. Quelle idée! c'est bon pour un moine et tu ne l'es d'aucune façon.
Ivan ne répondit pas. Il paraissait écouter quelque chose.
--Onoufrevna, dit-il tout à coup avec épouvante, qui marche dans le corridor? j'entends des pas!
--Que Jésus te garde! qui peut marcher ici maintenant? tu te trompes.
--On marche, on marche! on vient ici! regarde, Onoufrevna!
La vieille ouvrit la porte. Un vent froid traversa la chambre. Derrière la porte apparut Maliouta.
--Qui est là? demanda le Tzar en bondissant.
--Ton chien roux, Ivan, répondit la nourrice en regardant avec colère Maliouta, Grégoire Skouratof. Comme il t'a fait peur, le maudit!
--Grégoire! dit le Tzar, rassuré par l'arrivée de son favori, sois le bienvenu, d'où viens-tu?
--De la prison, sire, nous avons continué les interrogatoires; j'apporte les clefs. Maliouta salua profondément le Tzar et regarda de travers la vieille nourrice.
--Les clefs! dit la vieille en grommelant: puisses-tu être torturé en ce monde avec des clefs brûlantes, Satan que tu es! oui, Satan! visage diabolique! certes, toi, tu n'éviteras pas le feu éternel. Grégoire, tu lècheras le fer rouge pour toutes tes calomnies; maudit, tu seras plongé dans la poix bouillante, souviens-toi de mes paroles.
Un éclair illumina la vieille en ce moment: elle était terrible avec sa béquille levée et ses yeux étincelants.
Maliouta lui-même se troubla un peu; mais l'arrivée du favori avait ranimé Ivan.
--Ne l'écoute pas, Grégoire, dit-il, tu la connais, ne fais pas attention à des contes de vieille femme. Et toi, va-t'en, vieille folle, laisse-nous.
Les yeux d'Onoufrevna étincelèrent de nouveau.
--Vieille folle, répéta-t-elle; je suis une vieille folle? vous vous souviendrez de moi en l'autre monde, vous vous en souviendrez tous deux! Tous tes favoris, Ivan, tous recevront leur récompense en ce monde, et Griazny et Basmanof et Viazemski; à chacun suivant ses mérites, mais celui-ci, continua-t-elle en montrant Maliouta avec sa béquille, celui-ci n'aura pas sa récompense ici-bas: ses actions ne seront pas punies sur la terre; c'est au fond de l'enfer que l'attend sa punition; là une place lui est réservée; les démons le guettent et se réjouissent de sa venue; il y a aussi une place pour toi, Ivan, une grande place bien brûlante!
La vieille sortit en traînant ses pieds et frappant le plancher de sa béquille.
Ivan était pâle. Maliouta ne dit pas un mot, le silence dura assez longtemps.
--Eh bien! Grégoire, dit enfin le Tzar, les Kolichef ont-ils avoué?
--Pas encore, sire, mais cela ne tardera plus, je finirai bien par les faire parler.
Ivan entra dans des détails sur l'interrogatoire; la conversation sur les Kolichef donna une autre direction à ses pensées; il lui sembla qu'il pourrait dormir. Après avoir renvoyé Maliouta, il s'étendit sur le lit et s'endormit. Soudain il fut réveillé par un choc.
La chambre était éclairée faiblement par la lampe qui brûlait devant les images. Un rayon de la lune, pénétrant par la fenêtre basse, jouait sur les carreaux de faïence du poêle. Derrière le poêle chantait un grillon. Une souris rongeait quelque part. Au milieu de ce silence, Ivan Vasiliévitch fut pris d'une terreur nouvelle.
Tout à coup, il lui sembla que le plancher s'entrouvrait et donnait passage au boyard qu'il avait empoisonné. De semblables apparitions le hantaient assez souvent; il les attribuait à des artifices de l'enfer. Pour chasser le fantôme, il fit le signe de la croix. Mais le fantôme ne s'éloigna pas: le boyard mort persévéra à le regarder de travers. Les yeux du vieillard lui sortaient de la tête; son visage était bleu comme au dîner, quand il eut vidé la coupe qu'Ivan lui avait envoyée.
Encore une tentation! pensa le Tzar; mais je ne céderai pas aux séductions de Satan, je briserai le charme diabolique. Dieu est ressuscité; que ses ennemis se dispersent!
Le mort sortit lentement de dessous le plancher et s'avança vers Ivan.
Le Tzar voulut crier, mais ce fut en vain. Ses oreilles tintaient affreusement.
Le mort s'inclina devant lui.
--Salut, Ivan! prononça une voix sourde et surhumaine,--je m'incline devant toi qui m'as tué injustement.
Ces mots retentirent au fond de l'âme d'Ivan. Il ne savait pas si c'était le fantôme qui les avait prononcés ou sa propre pensée qui devenait perceptible pour les oreilles.
Cependant le plancher s'entrouvrit de nouveau; une autre ombre en sortit; elle avait le visage du grand échanson, Daniel Adachef, auquel Ivan avait fait trancher la tête quatre ans auparavant. Adachef s'avança de la même façon, s'inclina et dit:--Salut, Tzar, je me courbe devant toi qui m'as fait trancher la tête injustement!
Après Adachef, apparut la boyarine Marie exécutée avec ses enfants; elle sortit de dessous le plancher avec ses cinq fils. Tous saluèrent le Tzar et chacun dit:--Salut, Ivan! Je m'incline devant toi!
Ensuite apparurent le prince Kourliatef, le prince Obolenski, Nikita Chérémétef et d'autres, assassinés par Ivan lui-même ou par ses ordres.
La chambre se remplit de morts. Tous saluaient profondément le Tzar et tous disaient:--Salut, salut, Ivan, nous nous inclinons devant toi!
Puis vint le tour des moines, des ermites et des nonnes, tous en robes noires, pâles et ensanglantés.
Puis apparurent les guerriers qui étaient avec le Tzar au siége de Kazan. On leur voyait des blessures béantes; ce n'était pas dans la bataille qu'ils les avaient reçues, c'était le bourreau qui les avait faites.
Puis apparurent des vierges, les vêtements déchirés, et de jeunes femmes portant des enfants à la mamelle; les enfants tendaient vers Ivan leurs petits bras sanglants et bégayaient:--Salut, salut, Ivan, qui nous as fait périr innocents!
La chambre se remplissait toujours de fantômes. Impossible au Tzar de distinguer l'illusion de la réalité. Les paroles des ombres étaient répétées par des centaines de voix. Les prières des agonisants et le chant des morts retentissaient aux oreilles d'Ivan; ses cheveux étaient dressés sur sa tête.
--Au nom du Dieu vivant, s'écria-t-il, si vous êtes des démons envoyés par l'ennemi du genre humain, dispersez-vous! Si vous êtes réellement les âmes de ceux que j'ai punis, attendez le jugement de Dieu; le Seigneur nous jugera vous et moi!
Les ombres éclatèrent en sanglots et tournoyèrent autour d'Ivan comme les feuilles d'automne soulevées par le vent. Le chant des morts retentit plus aigu, la pluie recommença à fouetter les carreaux et, au milieu du bruit du vent, le Tzar crut entendre le son des trompettes et une voix qui criait:--Ivan, Ivan! au jugement! au jugement!
Le Tzar poussa un cri. Les chambellans accoururent des chambres voisines.--Levez-vous, disait le Tzar d'une voix retentissante. Qui dort maintenant! le dernier jour est arrivé! Tous à l'Église! Suivez-moi tous!
Les courtisans s'empressèrent, la cloche retentit. Les Opritchniks à peine endormis entendirent le tintement familier, sautèrent de leurs lits et se hâtèrent de s'habiller. Beaucoup d'entre eux soupaient chez Viazemski. Ils étaient assis en face des flacons et chantaient des chansons profanes. En entendant la cloche, ils tressaillirent, cachèrent leurs riches caftans sous des soutanes noires et couvrirent leurs têtes de hautes mitres.
Toute la Sloboda se mit en mouvement. L'église de la Mère de Dieu s'éclaira d'une lumière éclatante. Les habitants alarmés se jetèrent aux portes et virent une multitude de feux errants d'une fenêtre à l'autre dans le palais. Ensuite ces feux formèrent une longue chaîne et la procession s'étendit en serpentant dans des passages intérieurs qui réunissaient le palais au temple du Seigneur.
Uniformément vêtus de soutanes noires, coiffés de mitres, tous les opritchniks portaient des torches de résine, dont la lueur jouait d'une manière bizarre sur les colonnes sculptées et les murailles peintes. Le vent soulevait les soutanes et la lune ainsi que le feu des torches se reflétait sur l'or, les perles et les pierres précieuses.
En avant marchait le Tzar portant le costume de moine; il se frappait la poitrine et priait en sanglotant.
--Seigneur, aie pitié de moi, pécheur! Aie pitié de moi, chien immonde! Aie pitié de ma tête impure! Apaise, Seigneur, les âmes des innocents que j'ai fait mourir!
A l'entrée de l'église, Ivan tomba en faiblesse.
Les torches éclairèrent une vieille assise sur les degrés; elle étendit vers le Tzar sa main tremblante.
--Lève-toi, Ivan! dit Onoufrevna; je t'aiderai, il y a longtemps que je t'attends ici. Entrons, Ivan, nous prierons ensemble!
Deux opritchniks soulevèrent le Tzar. Il entra dans l'église.
De nouvelles processions, également composées de soutanes noires et de grandes mitres, couraient dans les rues avec leurs torches enflammées. Les portes du temple engloutissaient toujours de nouveaux opritchniks que les grandes images des saints regardaient d'un air indigné du haut des murailles et des corniches.
Au milieu de la nuit, jusque-là silencieuse, retentirent plusieurs centaines de voix et on entendit au loin le son des cloches et le chant des psaumes.
Les prisonniers dans leurs cachots tressaillirent et se mirent à écouter.
--C'est le Tzar qui va à matines! dirent-ils, mon Dieu! adoucissez son coeur, faites pénétrer la miséricorde dans son âme!
Les petits enfants dans les maisons de la Sloboda dormant près de leurs mères s'éveillèrent effrayés et se mirent à pleurer. Une de ces mères ne pouvait pas apaiser son nourrisson.--Tais-toi, dit-elle enfin, tais-toi, Maliouta va passer.
Au nom de Maliouta, l'enfant cessa de pleurer; il se pressa avec effroi contre sa mère et au milieu du silence de la nuit on entendit de nouveau les psaumes des opritchniks et le tintement de la cloche.
CHAPITRE XII
CALOMNIE.
Le soleil se leva, mais il n'éclaira pas une matinée heureuse pour Maliouta. En rentrant chez lui, il ne retrouva pas son fils et il savait maintenant que c'était pour toujours que Maxime avait quitté la Sloboda. La fureur de Grégoire Skouratof était grande. Il avait envoyé des cavaliers de tous côtés à la poursuite du fugitif. Il avait fait mettre en prison les palefreniers dont le sommeil avait favorisé le départ de Maxime. Les sourcils froncés, les dents serrées, il suivait la rue, méditant s'il rendrait compte au Tzar de la fuite de Maxime ou s'il la lui cacherait.
Le trot des chevaux et une rumeur joyeuse se firent entendre derrière lui. Maliouta se retourna. Le Tzarévitch, avec les Basmanof et une troupe de jeunes cavaliers, revenait d'une promenade matinale. La terre friable avait été ramollie par la pluie, les chevaux enfonçaient dans la boue jusqu'au paturon. En voyant Maliouta, le Tzarévitch mit son cheval au petit galop et couvrit de boue Grégoire Skouratof.
--Je te salue jusqu'à terre, boyard Maliouta! dit le Tzarévitch en arrêtant son coursier.--Nous avons rencontré tout-à-l'heure tes cavaliers. Il paraît que Maxime est devenu rétif puisqu'il te montre les talons; ou peut-être l'as-tu envoyé à Moscou pour acheter un bonnet de boyard?
Et le Tzarévitch rit aux éclats.
Suivant l'étiquette, Maliouta avait mis pied à terre. Debout, la tête nue, il essuyait avec sa main la boue de son visage. On eût dit que ses yeux voulaient poignarder le Tzarévitch.
--Pourquoi s'essuie-t-il? fit observer Basmanof cherchant à plaire au Tzarévitch,--sur tout autre la boue paraîtrait, mais sur lui on ne la remarquera pas.
Basmanof parlait à demi-voix, mais Skouratof l'entendit parfaitement. Lorsque toute la troupe, riant et causant, galopa après le Tzarévitch, il remit son chapeau, monta à cheval et s'avança au pas vers le palais.
Bon! pensa-t-il... attendez un peu, messeigneurs, attendez! Ses lèvres, devenues pâles, grimacèrent un sourire et son coeur, déjà exaspéré par la fuite de son fils, mûrit lentement la vengeance qui devait écraser ses imprudents agresseurs.
Quand Maliouta entra dans le palais, Ivan était assis dans sa chambre; son visage était blême, ses yeux ardents. Il avait remplacé sa soutane noire par un caftan jaune brodé sur les coutures, doublé d'étoffe bleue, serré à la taille par huit cordons de soie avec de longs glands. Une crosse et un kolpak, ornés d'un grand nombre de pierreries, étaient placés sur une table à côté du Tzar. Les visions nocturnes, le long office, l'absence de sommeil n'avaient pas épuisé les forces d'Ivan, mais l'avaient amené au plus haut degré d'irritabilité. Tout ce qu'il avait éprouvé dans la nuit se présentait de nouveau à lui comme une tentation diabolique. Le Tzar avait honte de sa frayeur.
--L'ennemi du nom du Christ, pensa-t-il, me contrecarre avec obstination et vient en aide à mes ennemis. Mais je ne lui donnerai pas sujet de se réjouir; je n'ai pas peur de ses incitations; je lui montrerai qu'il a trouvé un athlète plus fort que lui.
Et le Tzar résolut de sévir contre les traîtres comme par le passé et de livrer ses ennemis au bourreau, fussent-ils une légion. Il chercha des coupables parmi ceux qui l'entouraient. Chaque regard, chaque mouvement lui paraissait maintenant suspect. Il se rappela diverses paroles de ceux qui l'approchaient: dans ces paroles il crut découvrir la clef d'une conjuration. Ses plus proches parents n'étaient pas à l'abri de ses soupçons.
Maliouta le trouva en proie à ce délire.
--Sire, dit-il après un moment de silence, tu as daigné m'ordonner de donner la question aux Kolichef au sujet de nouvelles trahisons. Compte sur moi. Je saurai les faire parler. Il y a un seul nom que je n'oserai pas, que je ne pourrai pas leur faire dire, celui du plus grand de tes ennemis.
Le Tzar regarda son favori avec étonnement.
Il y avait dans les yeux de Maliouta quelque chose d'extraordinaire.
--Il est tel, continua Skouratof et sa voix changea, que l'oeil le voit, l'oreille l'entend, mais que la langue n'ose le formuler.
Le Tzar le considéra d'un oeil interrogateur.
--Vois-tu, sire, tu as puni beaucoup de brigands, et pourtant tu n'as pas purgé la Russie de la trahison. Tu en puniras encore davantage et tu ne seras pas plus avancé.
Le Tzar écoutait mais ne devinait pas.
--Parce que tu coupes les branches sèches, mais le tronc et la racine restent parfaitement sains.
Le Tzar ne comprenait encore rien, mais il écoutait avec une curiosité croissante.
Ainsi, par exemple, rappelle-toi quand tu fus sur le point de mourir,--que Dieu te donne de longs jours! Les boyards ourdirent une grande conspiration contre toi. Ils avaient alors avec eux ton frère aîné Vladimir Andréevitch.
Ah! pensa le Tzar, voilà la signification de mes visions nocturnes! l'ennemi voulait obscurcir ma raison pour favoriser les machinations de mon frère. Mais il n'en sera pas ainsi. Je n'épargnerai pas mon frère.
--Parle, dit-il, en s'adressant d'une voix terrible à Maliouta--parle, que sais-tu sur Vladimir Andréevitch?
--Rien, sire, ce que je dis n'a pas de rapport avec Vladimir Andréevitch. A son sujet, je ne sais même rien qui puisse faire soupçonner qu'il trame quelque chose contre toi. Les boyards ne pensent pas à lui maintenant. Il y a longtemps qu'il a renoncé à te disputer le trône. Mes paroles n'ont pas trait à lui.
--A qui donc? demanda le Tzar avec étonnement et ses traits se contractèrent convulsivement.
--Vois-tu, sire, Vladimir a abandonné l'idée de troubler l'État, mais les boyards, eux, ne l'ont pas abandonnée. Ils se sont dit: il n'ose pas monter sur le trône, nous y mettrons...
Maliouta s'arrêta.
--Qui? demanda le Tzar, et ses yeux lançaient des flammes.
Maliouta se troubla.
--Sire! tout n'est pas bon à dire. Le proverbe dit: réfléchis, devine, mais garde ta langue derrière tes dents.
--Qui? répéta le Tzar en se levant.
Maliouta resta silencieux.
Le Tzar le saisit à la gorge des deux mains, amena son visage près du sien et plongea son regard dans le sien.
Les jambes de Maliouta fléchissaient.
--Seigneur, dit-il à demi-voix, ne te courrouce pas contre lui, il n'a pas réfléchi.
--Parle! dit le Tzar d'une voix étranglée, en serrant plus fort le cou de Maliouta.
--Il n'aurait pas eu cette pensée si on ne l'avait poussé. C'est celui qui l'approche le plus près, qui l'y a poussé. Et lui, le criminel! il s'est dit: un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est ainsi que cela doit finir.
Le Tzar commençait à comprendre. Il devint encore plus pâle, si c'est possible. Ses doigts se détendirent et lâchèrent la gorge de Maliouta.
Maliouta se remit. Il comprenait que le moment était arrivé de frapper le coup décisif.
--Sire! dit-il tout-à-coup rapidement, ne cherche pas la trahison au loin. Ton compétiteur est assis devant toi, il boit à la même coupe que toi, mange avec toi du même plat et porte les mêmes vêtements!
Skouratof se tut et, plein d'anxiété, il osait à peine lever sur le Tzar ses yeux sanglants.
Le Tzar ne répondit rien. Ses mains s'abaissèrent. Il comprenait enfin.
En cet instant on entendit dans la cour des cris joyeux.
Au moment même où commençait cette conversation entre le Tzar et Skouratof, le Tzarévitch rentrait avec ses favoris. Des marchands, venus de Moscou pour implorer sa protection, l'attendaient dans la cour. En l'apercevant, ils tombèrent à genoux.
--Que voulez-vous, marchands, demanda négligemment le Tzarévitch?
--Seigneur! répondirent les anciens, nous sommes venus implorer ton appui! Sois notre soutien! Aie pitié de nous! Les opritchniks nous ruinent; ils enlèvent nos femmes et nos enfants!
--Voyez-vous les imbéciles! dit le Tzarévitch en s'adressant à Basmanof. Ils voudraient garder leurs femmes et leurs marchandises pour eux seuls! Il y a bien là de quoi pleurnicher! Retournez chez vous, je parlerai à mon père en votre faveur, coquins.
--Tu es notre père, que Dieu te donne de longues années! s'écrièrent les marchands.
Le Tzarévitch était à cheval. A côté de lui se trouvait Basmanof. Les solliciteurs étaient à genoux devant lui; le plus ancien d'entre eux offrait le pain et le sel sur un plat d'or. Maliouta voyait cette scène de la fenêtre.
--Seigneur, murmura-t-il au Tzar, regarde, voilà déjà le peuple qui le salue en souverain!
Et comme le magicien s'épouvante en voyant l'esprit du mal qu'il a évoqué, de même Maliouta fut effrayé de l'expression que prirent les traits du Tzar en entendant ses paroles. La figure d'Ivan n'avait plus rien d'humain. Jamais Maliouta lui-même ne l'avait vu aussi terrible.
Quelques moments s'écoulèrent. Soudain Ivan eut un sourire.--Grégoire, dit-il en posant les deux mains sur l'épaule de Skouratof, comment disais-tu tout à l'heure? Je coupe les branches mortes et le tronc reste toujours intact.
--Grégoire, continua le Tzar, articulant lentement chaque mot et regardant Maliouta avec une effrayante expression, te chargeras-tu avec la racine d'extirper la trahison?
Une joie méchante crispa la bouche de Maliouta.
--Je m'en chargerai, murmura-t-il en tremblant de tout son corps.
L'expression du visage d'Ivan changea instantanément, le sourire disparut, ses traits prirent une immobilité froide et implacable: son visage semblait taillé dans le marbre.--Il faut agir immédiatement, dit-il d'une voix saccadée et impérative.--Que personne ne sache ceci. Il ira aujourd'hui à la chasse. Qu'aujourd'hui on trouve son corps dans la forêt. On dira qu'il s'est tué en tombant de cheval. Connais-tu la Mare du Diable?
--Je la connais, sire.
--C'est là qu'on le trouvera!--Le Tzar montra la porte.
Maliouta sortit et respira plus librement dans le corridor.
Le Tzar resta longtemps immobile, puis il s'avança lentement vers les images et tomba à genoux.
De tous les serviteurs de Maliouta, le plus brave et le plus actif était son écuyer Mathieu Khomiak. Jamais il ne reculait devant le danger; il aimait la lutte et la violence, et le cédait à peine en férocité à son maître. Fallait-il brûler un village ou jeter dans la maison d'un boyard une lettre qui le faisait mettre à mort? fallait-il enlever la femme de n'importe qui? toujours on envoyait Khomiak, et Khomiak brûlait le village, lançait la lettre et, au lieu d'une femme, il en enlevait une douzaine.