Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 8

Chapter 83,923 wordsPublic domain

--Il n'est pas trop tard, sire, dit Godounof qui rentrait dans la salle. J'ai ordonné de retarder un moment l'exécution. Je sais que tu es miséricordieux, que tu pardonnes quelquefois au criminel que tu as condamné. Sérébrany, la tête sur le billot, attend ta volonté souveraine.

Le visage d'Ivan s'éclaira.

--Boris, dit-il,--viens ici, mon bon serviteur, toi seul connais mon coeur. Toi seul sais que ce n'est pas à plaisir que je verse le sang, mais pour extirper la trahison. Tu ne me regardes pas comme un être sanguinaire. Viens ici que je t'embrasse.

Godounof s'inclina, le Tzar le baisa au front.

--Viens aussi, toi, Maxime, je te permets de baiser ma main. Tu dis la vérité à celui dont tu manges le pain et le sel, sers-moi toujours ainsi. Qu'on lui donne une pelisse de martre.

--Quelle est ta solde? demanda Ivan.

--Celle des simples opritchniks, sire.

--Je te donne le rang de capitaine. Tu recevras les vivres et auras tous les autres avantages du commandement. Mais je vois que tu as sur la langue quelque chose que tu n'oses dire, parle sans honte, demande ce que tu voudras!

--Sire! je n'ai pas mérité ta faveur souveraine, je ne suis pas digne de ce riche vêtement, je suis trop jeune. Je ne te demande qu'une seule chose: Envoie-moi à l'armée de Lithuanie, ou bien dans la terre de Rézan combattre les Tatars!

Quelque chose comme du mépris apparut dans les yeux d'Ivan.--Qui t'a donné un si vif désir d'aller combattre, jeune homme? La vie que nous menons ici, t'est-elle donc à charge?

--Elle m'est à charge, sire.

--Pourquoi cela? demanda Ivan en regardant fixement Maxime.

Maliouta ne donna pas à son fils le temps de répondre.

--Sire, dit-il, Maxime voudrait servir son souverain. Il voudrait obtenir le collier d'or de tes mains. Voilà pourquoi il demande à combattre les Tatars ou les Allemands.

--Ce n'est pas pour cela, interrompit le Tsarévitch, mais parce qu'il veut faire à sa tête: je ne veux pas être opritchnik et je ne le serai pas! que ma volonté soit faite et non celle du Tzar!

--C'est cela! dit Ivan avec un rire moqueur:--ainsi toi, petit Maxime, tu veux l'emporter sur moi? Voyez donc quel héros! allons, qu'il en soit comme tu le désires! puisque tu ne veux pas être opritchnik, ordonne qu'on t'inscrive dans les guides!

--Oh, sire! s'empressa de dire Maliouta, partout où tu mettras Maxime, il sera toujours prêt à obéir à ta volonté souveraine! Mais rentre, Maxime, il est tard; dis à ta mère de ne pas m'attendre; j'ai de l'occupation dans la prison: c'est aujourd'hui qu'on torture les Kolichef. Va, Maxime, va!

Maxime s'éloigna. Le Tzar rappela Sérébrany.

Les opritchniks l'amenèrent, les mains liées, sans caftan, le col de sa chemise rabattu. Derrière lui venait le premier bourreau, Terechka, les manches relevées, une hache étincelante dans les mains.

--Viens ici, prince! dit Ivan. Mes jeunes gens se sont un peu pressés avec toi. Ne leur en veux pas. Ils ont l'habitude, sans regarder le calendrier, de mettre les cloches en branle. Ils oublient qu'on peut toujours trancher la tête d'un homme, mais qu'il est impossible de la lui remettre sur les épaules. Rends grâces à Boris. Sans lui, tu serais déjà dans l'autre monde et tout recours contre Khomiak serait impossible. Allons, dis-moi, pourquoi l'as-tu attaqué?

--Parce que lui-même il attaquait des gens paisibles au milieu de leur village. Je ne savais pas alors que c'était ton serviteur, je n'avais pas encore entendu parler de l'opritchna. Je revenais de Lithuanie et j'allais à Moscou, quand je rencontrai Khomiak et ses compagnons, et que je les vis tomber dans un village et égorger des paysans tranquilles.

--Et si tu avais su qu'ils fussent mes serviteurs, les aurais-tu attaqués?

Le Tzar regarda fixement Sérébrany. Le prince resta une minute silencieux.

--Je les aurais attaqués, sire, dit-il avec simplicité,--je n'aurais pu croire que par ton ordre ils étranglassent des paysans innocents.

Ivan lança au prince un regard sombre et resta longtemps sans répondre. A la fin il rompit le silence.--Ta réponse est juste, Nikita! dit-il en hochant la tête d'une façon approbative.--Ce n'est pas pour que mes serviteurs mettent à mort des innocents que j'ai établi l'opritchna. Leur devoir est de protéger, comme de bons chiens, mes brebis contre les loups dévorants, afin que, selon la parole du prophète, je puisse dire au jugement de Dieu: Voilà, Seigneur, le troupeau que tu m'as confié. Ta réponse est juste. Je le dis devant tous: toi et Boris, vous seuls me connaissez. Les autres ne pensent pas ainsi: ils m'appellent homme sanguinaire, mais ils ne voient pas qu'en versant le sang, je répands des larmes; ils ne voient que ce sang rouge qui saute aux yeux de tous; mais les pleurs de mon coeur, personne ne les aperçoit; ces pleurs incolores tombent sur mon âme et, comme de la poix enflammée, la brûlent et la rongent chaque jour; et le Tzar, en prononçant ces paroles, leva les yeux vers le ciel avec l'apparence d'un profond chagrin. Comme jadis Rachel, continua-t-il, et les prunelles de ses yeux disparurent presque entièrement sous son front,--comme jadis Rachel pleurant sur ses enfants, moi pécheur, je pleure sur les traîtres et les méchants. Ta réponse est juste, Nikita. Je te pardonne. Déliez-lui les mains. Va-t'en, Terechka, nous n'avons plus besoin de toi... ou bien non, attends un peu!

Ivan se tourna vers Khomiak.

--Réponds, dit-il d'une voix menaçante,--qu'alliez-vous faire au village de Medvedevka?

Khomiak jeta un regard furtif d'abord sur Terechka, ensuite sur Sérébrany, puis il se gratta la nuque.

--Rançonner un peu les moujiks, répondit-il d'un ton à la fois craintif et effronté;--je ne puis le nier; nous sommes coupables, sire, d'avoir maraudé chez ceux que tu as mis à ton ban. Ce village, Seigneur, appartient au boyard Morozof!

L'expression sévère du visage d'Ivan disparut. Il sourit.

--Allons, dit-il,--tu en as eu assez avec les coups de fouet du prince. Je te pardonne. Va-t'en, Terechka.

Le changement bienveillant d'Ivan à l'égard de Sérébrany causa un murmure de satisfaction parmi les boyards. L'oreille subtile du Tzar l'entendit et son esprit soupçonneux se l'expliqua à sa manière. Quand Khomiak et Terechka furent sortis de la salle, Ivan dirigea son regard perçant de leur côté.

--Vous! dit-il sévèrement,--ne pensez pas, en voyant mon arrêt, que je change à votre égard!--Et en ce même instant, dans son âme inquiète, entra la pensée que peut-être Sérébrany allait attribuer sa clémence à de la faiblesse. Alors il regretta d'avoir pardonné et voulut réparer son erreur.

--Écoute! dit-il en regardant le prince,--je t'ai pardonné aujourd'hui à cause de ta franchise et je ne retire pas mon pardon. Mais sache que si tu commets quelque autre faute, l'ancienne te sera comptée. Et alors, en voyant tes torts, ne cherche pas, comme d'autres l'ont fait, à te sauver en Lithuanie ou auprès du Khan, mais jure-moi qu'en quelque lieu où tu sois, tu attendras la punition qu'il m'aura plu de t'infliger.

--Sire! répondit Sérébrany,--ma vie est dans ta main. Me cacher de toi n'est point dans ma coutume.--Je te promets, si quelque accusation pèse sur moi, d'attendre ton jugement et de ne pas chercher à éviter ton arrêt.

--Jure-le sur cette croix! dit Ivan avec emphase et, élevant la croix qui pendait sur sa poitrine, il la donna à Sérébrany en jetant un regard de côté aux boyards.

Au milieu du silence général on entendit le bruissement de la chaîne d'or, lorsque Ivan laissa tomber de ses mains l'image du Sauveur que Sérébrany, après avoir fait le signe de la croix, venait de baiser.

--Maintenant, va! dit Ivan, et prie la très-sainte Trinité et tous les bienheureux de te préserver de toute nouvelle faute, quelque légère qu'elle soit!

--Va donc, ajouta-t-il, en regardant les boyards:--vous qui avez entendu ceci, n'attendez pas un nouveau pardon pour Nikita et n'espérez pas m'apitoyer sur lui, s'il encourt une autre fois ma colère.

Après s'être ainsi assuré, par un serment sacré, d'atteindre Sérébrany quand il le voudrait, le visage d'Ivan exprima la satisfaction.--Allez, dit-il, que chacun retourne à ses devoirs! que les boyards surveillent l'exécution des lois comme par le passé, que les opritchniks, mes fidèles serviteurs d'élite se rappellent leur serment et ne s'émeuvent pas si aujourd'hui j'ai pardonné à Nikita: il n'y a de partialité dans mon coeur ni pour les proches ni pour les éloignés.

Les convives se dispersèrent. Chacun retourna à son logis, emportant avec soi, les uns l'épouvante, les autres la tristesse, qui la haine, qui l'espoir, qui simplement un violent mal de tête. La Sloboda s'ensevelit dans l'obscurité, puis la lune se leva lentement au dessus des bois. Terrible était l'aspect du sombre palais, avec ses dômes et ses tourelles. De loin on eût dit un monstre ramassé sur lui-même et prêt à bondir. Une seule fenêtre éclairée semblait son oeil. C'était celle de la chambre à coucher du Tzar qui y priait avec ferveur.

Il priait pour le repos de la sainte Russie, et demandait à Dieu de terrasser la trahison et la révolte afin qu'il pût terminer l'oeuvre de ses sueurs, courber les forts au niveau des faibles pour qu'il n'y eût sur la terre russe que des hommes égaux et que lui s'élevât au dessus d'eux comme un chêne au milieu d'un champ labouré.

Le Tzar prie, il incline son front jusqu'à terre. Les étoiles le regardent par la fenêtre grillée; elles sont brillantes, puis pâlissent, pâlissent comme si elles pensaient: ah! tzar Ivan Vasiliévitch, tu as entrepris une oeuvre impossible, tu l'as entreprise sans nous interroger; les épis ne sont pas tous de la même taille; tu n'égaleras pas les montagnes avec les collines: sur la terre il y aura toujours des boyards.

CHAPITRE X

LE PÈRE ET LE FILS.

Il faisait déjà nuit quand Maliouta, après l'interrogatoire des Kolichef, parents et amis du métropolite destitué, sortit de la prison. Semblables à des montagnes noires, de gros nuages s'élevaient au dessus de la Sloboda et menaçaient d'un orage. Tous dormaient dans la maison de Maliouta. Maxime seul était encore debout. Il sortit à la rencontre de son père.

--Père, dit Maxime, je t'attendais; j'ai à te parler.

--De quoi? demanda Maliouta. Et involontairement il détourna les yeux: Grégoire Skouratof ne tremblait jamais devant l'ennemi, mais en présence de Maxime il était mal à l'aise.

--Je pars demain, continua Maxime, adieu, père.

--Où vas-tu? demanda Maliouta, et cette fois il dirigea son regard terne sur Maxime.

--Je vais à l'aventure; la terre est grande, il y a de la place pour tout le monde.

--Comment, as-tu perdu la raison? qu'as-tu fait aujourd'hui au banquet? comment as-tu osé contredire le Tzar? ignores-tu ce qu'il est et qui tu es?

--Je le sais, père; je sais qu'il m'a dit merci, mais je ne puis plus rester ici.

--Tu es fou! mais d'où te vient cette idée? qu'as-tu donc aujourd'hui? Pourquoi veux-tu t'en aller quand le Tzar t'a élevé au rang de capitaine? Pourquoi juste en ce moment?

--Il y a longtemps que je suis malheureux au milieu de vous, tu le sais bien, père; mais je n'avais pas confiance en moi; depuis mon enfance j'avais entendu toujours dire que la volonté du Tzar était celle de Dieu, qu'aucun péché ne surpassait celui de penser autrement que le Tzar. Le père Levski et tous les popes de la Sloboda me faisaient un grand crime de ne pas avoir les mêmes idées que vous. Malgré moi, le doute était entré dans mon esprit: avais-je seul raison contre vous tous? et cependant je ne pensais toujours qu'à partir. Mais aujourd'hui, continua Maxime, et son visage s'anima tout à coup, aujourd'hui j'ai compris que j'avais raison. Lorsque j'ai entendu le prince Sérébrany, quand j'ai appris qu'il avait attaqué et battu ton détachement d'étrangleurs et quand j'ai vu qu'il ne se cachait pas de sa juste action devant le Tzar, mais qu'au contraire, il allait comme un martyr à la mort sans murmure, mon coeur a battu pour lui comme il n'avait jamais battu pour personne jusqu'ici; le doute a quitté ma pensée et j'ai vu clair comme le jour que la justice n'est pas de votre côté.

--Ainsi c'est lui qui t'a tourné la tête! s'écria Maliouta, déjà furieux contre Sérébrany; qu'il ne me tombe jamais dans les mains! je le ferai mourir à petit feu, le chien!

--Dieu le préservera de tes mains, dit Maxime en faisant le signe de la croix; il ne permettra pas qu'elles fassent périr tout ce qu'il y a de bon en Russie. Oui, poursuivit en s'animant le fils de Maliouta, à peine ai-je vu Nikita Sérébrany, que j'ai senti le désir de le suivre et de le servir, et je voulais lui en faire la demande, mais j'ai eu honte: mes yeux n'oseront jamais se lever vers les siens tant que je porterai cet habit.

Maliouta écoutait et deux sentiments contraires se combattaient en lui: il aurait voulu battre Maxime, le fouler aux pieds et par ses menaces l'obliger à obéir, mais un respect involontaire enchaînait sa méchanceté. Il comprenait d'instinct que désormais la menace n'aurait plus d'action et il commençait, dans son âme basse, à chercher d'autres moyens pour arrêter son fils.

--Mon enfant! dit-il en essayant de donner à son visage de bête fauve une expression caressante, ce n'est pas le moment de penser à partir; tes paroles ont plu au Tzar. Et quoique tu m'aies grandement fait peur, il est visible que nos saints anges gardiens ont tourné vers nous le coeur de Sa Majesté. Au lieu de te punir, il t'a félicité; il augmente ta solde et te fait présent d'une pelisse de martre. Vois, maintenant, jusqu'où tu pourras monter! et en attendant, n'es-tu pas bien ici?

Maxime se jeta aux pieds de Maliouta.

--Je ne puis rester, père, je ne le puis pas, c'est au dessus de mes forces. Je n'ai pas la force de n'entendre tous les jours que pleurs et lamentations, de voir en mon père...

Maxime s'arrêta.

--Continue, dit Maliouta.

--De voir en mon père un bourreau!--Et Maxime baissa les yeux comme épouvanté d'avoir pu prononcer un pareil mot.

Mais Maliouta ne s'émut pas.

--Il y a bourreau et bourreau! dit-il, en jetant un regard de côté dans la salle: l'un est un manoeuvre, l'autre, un homme puissant; l'un tranche la tête au pauvre diable, l'autre torture les boyards, ceux qui sapent le trône du Tzar et veulent bouleverser l'État. Je n'ai rien à faire avec les voleurs; ma hache ne touche que les grands criminels!

--Tais-toi, père! dit Maxime en se levant, ne me brise pas le coeur en me parlant ainsi! lequel de ceux que tu as fait périr, trahissait le Tzar? lequel songeait à bouleverser l'Empire? Ce n'est pas leurs fautes, mais ta méchanceté qui fait tomber la tête des boyards. Si tu n'étais pas là, le Tzar serait plus miséricordieux, mais vous inventez la trahison; au moyen des tortures, vous arrachez de faux aveux; vous aurez à répondre de tout ce sang versé. Non! père, n'outrage pas le ciel, ne calomnie pas les boyards, dis plutôt qu'homme de rien, tu espères ainsi faire toi-même souche de boyards.

--Mais toi, d'où vient que tu les soutiens? dit Maliouta, avec un méchant sourire. Es-tu satisfait de voir que plus beau et plus vaillant qu'eux, tu marches cependant toujours derrière eux? Et quel est celui qui peut être comparé à toi? D'où vient leur orgueil insensé? Dieu les a-t-il pétris d'une autre argile? Est-ce leur richesse qui les rend si fiers? attendez un peu, messeigneurs! Le Tzar n'oubliera pas ses fidèles serviteurs, et quand les Kolichef seront mis à mort, c'est à nous que reviendront leurs dépouilles et pas à d'autres. J'ai assez de mal avec eux dans la salle des tortures; ils sont vigoureux, les chiens! on ne peut pas le nier.

La haine débordait dans le coeur de Maliouta, pourtant il espérait encore persuader Maxime et il força sa bouche à feindre un sourire. Ce sourire sur cette figure était si effrayant que son fils en fut épouvanté.

Mais Maliouta ne s'en aperçut pas.

--Mon enfant, continua-t-il, pour qui amassé-je cet argent, pour qui est-ce que je m'épuise? Ne t'en va pas, reste avec moi. Tu es jeune, tu entres à peine dans la vie, ne me quitte pas; souviens-toi que je suis ton père! Quand je te vois, je suis heureux, comme lorsque le Tzar m'adresse des louanges ou me donne sa main à baiser; si quelqu'un t'offensait, je crois que je le dévorerais vivant.

Maxime restait silencieux. Maliouta s'efforça de donner à son visage l'expression la plus tendre.

--Ne m'aimes-tu pas un peu, mon petit Maxime? Rien dans ton coeur ne parle-t-il pour moi?

--Rien, père.

Maliouta refoula sa fureur.

--Et le Tzar, que dira-t-il, quand il apprendra ton départ, quand il croira que tu le fuis?

--Je le fuis aussi, père. L'épouvante s'empare de moi, je sais que Dieu ordonne de l'aimer et pourtant, quand j'examine parfois quelques-uns de ses actes, tout en moi se révolte. Je voudrais l'aimer, mais je ne le puis. Lorsque j'aurai quitté la Sloboda, je n'aurai plus devant les yeux le sang innocent; alors, si Dieu le permet, je pourrai de nouveau l'aimer et, si je ne puis l'aimer, je saurai du moins le servir, mais les opritchniks, jamais!

--Et que deviendra ta mère? dit Maliouta, ayant recours à ce dernier moyen,--elle ne supportera pas un pareil chagrin; tu la tueras. Pense à l'état maladif où elle se trouve, la pauvre colombe!

--Dieu miséricordieux n'abandonnera pas ma mère, répondit Maxime en soupirant. Elle me pardonnera.

Maliouta se mit à arpenter la salle à grands pas.

Quand il s'arrêta devant Maxime, l'expression caressante qu'il avait forcé ses traits à exprimer, avait complétement disparu. Sur son visage n'apparaissait plus qu'une volonté inflexible.

--Écoute, blanc-bec, dit-il, en changeant sa voix comme ses manières, jusqu'ici je t'ai prié, maintenant je te dis ceci: tu n'auras pas mon consentement. Je ne te laisserai pas partir. Et je ne m'en tiens pas là, demain je te forcerai, de tes propres mains, à frapper les ennemis du Tzar. Nous verrons après, quand tu auras versé le sang, quand tu auras partagé la besogne, si tu cesseras de haïr ton père.

Maxime devint pâle en entendant ces paroles, mais il ne répondit rien. Il savait combien était inébranlable la volonté de Grégoire Skouratof et qu'il ne parviendrait pas à la changer.

--Allons, continua Maliouta, j'ai trop causé avec toi, il est tard, je dois aller remettre au Tzar les clefs de la prison. Voilà la pluie, donne-moi mon manteau et dépêche-toi! Partir! je veux partir! je veux partir! je ne puis pas vivre ici! Laissez-le faire et c'est moi qui lui obéirai. Non, mon garçon, tu as ouvert tes ailes un peu tôt. Ce ne sont pas tes pareils qui m'arrêteront; je t'apprendrai à obéir. Mais il est temps, il est temps! donne-moi mon chapeau. Quels éclairs! on dirait que le ciel va s'ouvrir: toute la Sloboda est en feu; ferme les fenêtres et va te coucher; demain matin nous verrons si ta folie persiste. Quant à ton Sérébrany, je finirai bien par mettre la main dessus et je me rappellerai ceci.

Maliouta sortit. Resté seul, Maxime se mit à réfléchir. Tout était tranquille dans la maison. Au dehors la tempête était déchaînée: le vent, en s'engouffrant dans la fenêtre, ébranlait les chaînes qui formaient le grillage et causait un bruit sinistre. Maxime s'avança au pied de l'escalier qui donnait accès à l'étage supérieur où demeurait sa mère. Il se pencha et prêta l'oreille. Tout y était silencieux. Maxime monta doucement les degrés et s'arrêta devant la porte derrière laquelle sa mère reposait.

--Mon Dieu! dit-il mentalement, tu vois mon coeur, tu lis dans ma pensée; tu sais, Seigneur, que ce n'est pas par orgueil ni par esprit de rébellion que je désobéis à mon père. Pardonne-moi, mon Dieu, si je ne suis pas ton commandement! et toi, ma mère, pardonne aussi! Je m'éloigne sans t'avoir vue, sans avoir reçu ta bénédiction; je sais que je vais te déchirer le coeur, mais tu ne me laisserais pas partir. Pardonne-moi, mère chérie, tu ne me verras plus!

Maxime se courba sur le seuil de la porte, le toucha de son front. Puis il fit plusieurs fois le signe de la croix, descendit l'escalier et sortit dans la cour. La pluie tombait à torrents comme si Dieu eût voulu punir les humains. Il n'y avait personne dans la cour. Maxime entra dans l'écurie: les palefreniers dormaient. Il sortit lui-même de sa stalle son cheval favori et le sella. Un grand chien enchaîné sortit de sa niche et se mit à hurler comme s'il eût deviné une séparation. C'était un chien de berger. Ses longs poils de couleur sombre tombaient en désordre sur son museau noir et cachaient ses yeux intelligents. Maxime le caressa. Le chien posa les pattes sur ses épaules et lui lécha le visage.

--Adieu, Bouian, garde notre maison, sers fidèlement ma mère! puis il sauta en selle, traversa le portail et s'éloigna du toit paternel.

Il n'était pas rendu au fossé quand il entendit un aboiement et vit Bouian qui bondissait autour de son cheval, joyeux d'avoir brisé sa chaîne et de pouvoir accompagner son maître.

CHAPITRE XI

PROCESSION NOCTURNE.

Pendant l'entretien que Maliouta avait avec son fils, le Tzar continuait à prier. La sueur coulait sur son visage, les marques rouges, imprimées sur son front par les prosternations anciennes, apparaissaient plus rouges après les prosternations nouvelles; tout à coup un frôlement dans la chambre le fit se retourner. Il aperçut sa nourrice Onoufrevna.

Elle était vieille, sa nourrice. Le grand prince Vasili, de bienheureuse mémoire, l'avait amenée de Verkh; elle avait servi Hélène Glinski. Ivan était venu au monde dans ses mains; dans ses mains, son père mourant lui avait donné sa bénédiction. On disait qu'Onoufrevna savait beaucoup de choses que personne ne soupçonnait. Pendant la jeunesse du Tzar les Glinski la craignaient: les Chouiski et les Bielski s'efforçaient de lui plaire. Elle connaissait beaucoup de secrets et fit plusieurs prédictions qui toutes se vérifièrent. Au faîte de son élévation, elle prédit au prince Telepnef qu'il mourrait de faim. Ivan avait alors quatre ans. La prophétie se réalisa. Beaucoup d'années s'étaient écoulées depuis ce temps et les vieillards avaient encore ses paroles dans la mémoire. Maintenant Onoufrevna devait avoir près de cent ans. Elle était courbée en deux; la peau de son visage était si ridée qu'elle ressemblait à une écorce d'arbre et, de même que la mousse envahit les vieilles écorces, le menton d'Onoufrevna était couvert de touffes de poils gris. Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus de dents, ses yeux paraissaient sans vie, sa tête remuait convulsivement.

Onoufrevna appuyait sa main osseuse sur une béquille. Longtemps elle regarda Ivan, en remuant ses lèvres jaunies comme si elle mâchait quelque chose.

--Quoi? dit-elle enfin d'une voix sourde et entrecoupée, tu pries? prie, prie, Ivan Vasiliévitch! tu dois beaucoup prier. Si encore tu n'avais que de vieux péchés sur la conscience, Dieu est miséricordieux, il pourrait te pardonner; mais il ne se passe pas de jour que tu n'en commettes un nouveau et quelquefois deux ou trois.

--Allons, Onoufrevna, dit le Tsar en se levant, tu ne sais pas ce que tu dis.

--Je ne sais pas ce que je dis! penses-tu que je sois folle?

Et les yeux ternes de la vieille brillèrent soudainement.

--Qu'as-tu fait aujourd'hui à table? Pourquoi as-tu empoisonné ce boyard? Tu croyais que je ne le savais pas? Pourquoi fronces-tu le sourcil? Mais attends que ta dernière heure vienne, attends! tes péchés, liés à ton corps, pèseront comme des milliers de mille pouds et t'entraîneront jusqu'au fond de l'enfer; alors les diables bondiront à ta rencontre et te saisiront avec leurs fourches.

La vieille recommença de nouveau à mâchonner avec colère.