Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 7

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--Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer cette coupe.

Sérébrany frissonna; Théodore Basmanof, avec un sourire railleur, lui offrait une coupe.

Sans balancer une minute, le prince salua le Tzar et vida la coupe jusqu'à la dernière goutte. Tout le monde le regardait avec curiosité, lui-même attendait une mort inévitable et s'étonnait de ne point ressentir les effets du poison. Au lieu de froid et de tremblement, une chaleur bienfaisante parcourut ses veines et chassa de son visage la pâleur involontaire. La liqueur envoyée par le Tzar était un vieux et excellent Bastre. Le prince comprit alors clairement, ou que Ivan lui pardonnait sa faute, ou qu'il ne savait encore rien de l'injure faite à l'Opritchna.

Il y avait déjà plus de quatre heures que durait le festin et pourtant il n'était encore qu'à moitié. Ce jour-là les cuisiniers du Tzar s'étaient distingués. Jamais leur soupe au limon, leurs rognons à la broche, leurs goujons au mourlon, n'avaient aussi bien réussi. Ce qui surtout provoqua l'admiration générale, ce furent d'immenses poissons pêchés dans la mer Blanche et envoyés du monastère de Solovetz. On les avait transportés vivants dans de grands tonneaux; le voyage avait duré plusieurs semaines. Ces poissons pouvaient difficilement tenir sur des plateaux d'or et d'argent, que plusieurs hommes avaient peine à porter. L'art ingénieux des cuisiniers apparaissait ici dans tout son éclat. Les esturgeons étaient coupés et arrangés de telle sorte qu'ils représentaient des coqs, les ailes déployées, ou des serpents volants, la gueule ouverte. Les lièvres au vermicelle furent trouvés excellents, et les convives, quelque chargé déjà que fût leur estomac, ne laissaient passer ni les cailles avec une sauce à l'ail, ni les alouettes à l'oignon et au safran. Mais à un signe des maîtres-d'hôtel, on enleva le sel, le poivre, les saucières et tous les mets déjà servis. Les serviteurs sortirent deux à deux et reparurent dans une nouvelle tenue. Ils avaient remplacé leurs dolmans de brocart par des polonaises d'été en velours blanc, brodées d'argent et bordées de martre. Ce vêtement était encore plus riche et plus beau que les deux précédents. Revêtus de ce costume, ils transportèrent dans la salle un kremlin en sucre, pesant cinq pouds, et le placèrent sur la table du Tzar. Ce kremlin était orné avec beaucoup d'art. Les créneaux et les tours, les cavaliers et les piétons étaient très-bien rendus. Des kremlins semblables, mais moindres de trois pouds, furent placés sur les autres tables. Après les kremlins vinrent une centaine d'arbres dorés et coloriés, qui portaient, au lieu de fruits, des dragées, des pains d'épices et des petits pâtés sucrés. En même temps on servait des lions, des aigles et toutes sortes d'animaux en sucre fondu. Entre les kremlins et les autres pièces, s'élevaient des pyramides de pommes, de fraises et de noix du Volga. Mais personne ne toucha aux fruits; tous étaient rassasiés. Quelques-uns buvaient encore du Romanée, plutôt par habitude que par goût, d'autres sommeillaient, les coudes appuyés sur la table; beaucoup étaient couchés par terre, tous sans exception avaient ôté leurs ceintures et déboutonné leurs caftans. Le caractère de chacun était nettement à découvert.

Le Tzar n'avait presque pas mangé. Pendant la durée du repas, il avait beaucoup discuté, plaisanté avec ceux qui l'avoisinaient. Son visage conservait une expression bienveillante. Ou pouvait en dire autant de celui de Godounof. Boris avait goûté à tous les bons plats et ne s'était pas épargné les gobelets de vin fort; il était gai, amusait le Tzar et ses favoris par sa conversation spirituelle, mais on voyait qu'il se possédait parfaitement. Ses traits avaient la même expression en ce moment qu'au commencement du repas: un mélange de pénétration, d'humilité feinte et de confiance en soi-même. Après avoir embrassé d'un regard rapide la foule des courtisans ivres et endormis, Godounof sourit imperceptiblement et son visage exprima un instant le mépris.

Si le Tzarévitch avait peu mangé, il avait beaucoup bu; il restait silencieux et écoutait. Tout à coup, il interrompait celui qui avait la parole par une plaisanterie déplacée et offensante. C'était surtout Maliouta Skouratof qu'il prenait à partie, quoique celui-ci ne parût nullement goûter la plaisanterie. Son aspect inspirait l'effroi aux plus fermes. Son front était bas et comprimé, ses cheveux descendaient presque jusqu'aux sourcils. Les pommettes de ses joues et ses mâchoires, au contraire, étaient extrêmement développées, le crâne, étroit par devant, devenait, sans aucune gradation, énorme vers la nuque, et derrière les oreilles il y avait de telles protubérances que celles-ci disparaissaient. Ses yeux d'une couleur indécise, ne fixaient jamais directement quelqu'un, mais celui qui par hasard rencontrait leur regard terne en avait le frisson. Il semblait qu'aucun sentiment généreux, aucune pensée sortant du cercle des instincts animaux ne pouvait pénétrer dans cette étroite cervelle, couverte d'un crâne épais et de ces cheveux touffus pareils à des soies de sanglier. Dans l'expression de ce visage il y avait quelque chose d'inflexible et de désespéré. En regardant Maliouta, on sentait que tout effort pour chercher en lui un sentiment humain serait superflu. Et, en effet il s'était isolé moralement de tout le monde, il vivait à part, n'avait aucun ami, évitait toute relation affectueuse. Il avait cessé d'être un homme et s'était fait le chien du Tzar, prêt à déchirer sans aucun examen celui sur lequel Ivan le lançait.

Le seul côté par lequel Maliouta se rattachait à l'humanité, était son amour pour son jeune fils, Maxime Skouratof; et encore c'était là un amour de bête fauve, un amour inconscient, quoiqu'il pût atteindre jusqu'à l'abnégation. Cet amour doublait l'ambition de Maliouta. D'une extraction basse, l'envie le dévorait. L'éclat et la grandeur qui régnaient autour de lui, il les voulait sinon pour lui, du moins pour son fils et sa postérité. La pensée que Maxime, qu'il chérissait d'autant plus qu'il était son seul enfant, serait toujours aux yeux de la foule au-dessous de ces orgueilleux boyards, que lui Maliouta mettait à mort par douzaine, cette pensée le rendait fou. Il s'efforçait d'obtenir par l'or des distinctions auxquelles sa naissance ne lui permettait pas d'atteindre, et se livrait au meurtre avec une double volupté. Il se vengeait des orgueilleux boyards, s'enrichissait de leurs dépouilles et, s'élevant dans la faveur du Tzar, il pensait élever ainsi son fils bien-aimé. Cependant, indépendamment de ces calculs, le sang pour lui était un besoin et une jouissance. Beaucoup de personnes furent étranglées de ses propres mains et les légendes racontent que souvent, après les exécutions, il dépeçait les cadavres à coups de hache, de sa propre main, et en jetait les morceaux aux chiens. Pour achever le portrait de cet homme, il faut ajouter que, malgré son intelligence bornée, de même que les animaux carnassiers, il était extrêmement rusé, que dans les combats il se faisait remarquer par un courage extraordinaire, qu'il était soupçonneux comme tout misérable arrivé à un honneur immérité, enfin que personne ne savait se souvenir d'une offense comme Maliouta Skouratof-Bielski.

Tel était l'homme aux dépens duquel le Tzarévitch riait si imprudemment.

Une circonstance particulière donna beau jeu aux plaisanteries du Tzarévitch. Maliouta, tourmenté par l'envie et la vanité, avait depuis longtemps sollicité le bonnet de boyard; mais le Tzar, respectant quelquefois les usages, n'avait pas voulu abaisser la plus haute dignité de l'empire dans la personne de son favori de bas étage et avait laissé le solliciteur sans réponse. Skouratof avait rappelé sa demande au souvenir d'Ivan. Ce jour même, au moment où le Tzar sortait de sa chambre à coucher, il avait de nouveau exposé tous ses services et réclamé sa récompense. Ivan, après l'avoir écouté avec patience, s'était mis à rire et l'avait appelé chien. Le Tzarévitch faisait allusion à cet incident. S'il eût mieux connu Skouratof, il n'eût pas agi ainsi, l'imprudent!

Maliouta resta silencieux, mais il pâlit. Le Tzar remarqua avec déplaisir les rapports désagréables de son fils avec Skouratof. Afin de détourner la conversation, il s'adressa à Viazemski.--Athanase, dit-il d'un ton moitié plaisant, moitié sympathique, seras-tu encore longtemps dans le chagrin? Je ne reconnais plus mon bon Opritchnik, tant la passion l'a complétement changé.

--Viazemski n'est pas un Opritchnik, remarqua le Tzarévitch. Il soupire comme une jeune beauté. Tu devrais, mon seigneur et père, lui faire revêtir un sarafan et, rasé comme Théodore Basmanof, lui ordonner de chanter. Un luth lui conviendrait mieux qu'un sabre.

--Tzarévitch! s'écria Viazemski, si tu avais cinq années de plus et si tu n'étais pas le fils du Tzar, pour venger cette injure, je t'appellerais sur la place de Troitza à Moscou et Dieu lui-même déciderait qui des deux doit porter le sabre ou jouer du luth.

--Athanase! dit sévèrement le Tzar, n'oublie pas devant qui tu parles.

--Tzar Ivan Vasiliévitch, répondit audacieusement Viazemski, si je suis coupable, fais tomber ma tête, mais je ne permettrai pas au Tsarévitch de m'insulter.

--Non, dit d'une voix plus douce Ivan Vasiliévitch qui, à cause de sa jeunesse, tolérait les sorties de Viazemski, il encore trop tôt de couper la tête d'Athanase; qu'il continue à servir son souverain. Écoute plutôt le conte que m'a raconté la nuit passée l'aveugle Filka: «Dans Rostof la célèbre, dans cette ville superbe, vivait un bon jeune homme, Alexis Popovitch. Il aimait plus que la vie une jeune princesse dont je ne me rappelle pas le nom. Mais la princesse était mariée au vieux Tougarin Zmiévitch et, quoi que fît Alexis, il ne recevait que des refus.--Je ne t'aime pas, bon jeune homme; je n'aime que mon mari mon cher vieux Zmiévitch.--Bon, dit Alexis, tu m'aimeras aussi, ma colombe!--Il prit avec lui douze bons serviteurs, s'introduisit dans la demeure de Zmiévitch et enleva la jeune femme.--Je vois, bon jeune homme, que tu sais aimer, dit la princesse; tu as su m'obtenir par la force, et pour cela, je t'aime plus que la vie, plus que le jour, plus que mon vieux mari Zmiévitch!»

--Eh bien! Athanase, ajouta le Tzar en regardant fixement Viazemski, comment trouves-tu le conte de l'aveugle Filka?

Viazemski écoutait avidement les paroles du Tzar. Elles tombaient dans son âme comme des étincelles sur des gerbes de paille sèche, la passion brûlait dans son sein, ses yeux lançaient des flammes.

--Athanase, continua le Tzar, je vais ces jours-ci, en pèlerinage à Souzdal; tu iras, pendant mon absence, à Moscou trouver le boyard Droujina Morozof; demande-lui des nouvelles de sa santé et dis-lui que je t'ai envoyé le relever du ban dont je l'avais frappé... prends, ajouta-t-il d'un ton significatif, prends avec toi quelques opritchniks pour lui faire plus d'honneur!

Sérébrany vit de sa place le visage de Viazemski s'enflammer, une joie sauvage se répandre sur ses traits, mais il n'entendit pas les paroles échangées entre le prince et Ivan Vasiliévitch.

S'il eût deviné ce qui causait la joie de Viazemski, il eût oublié la présence du Tzar et, arrachant des murs un sabre tranchant, il eût fendu la tête du prince. Nikita eût péri à son tour. Mais il fut sauvé, cette fois encore, par le bruit des timbales, le bourdonnement des cloches et le murmure des conversations. Il ne sut pas ce qui rendait Viazemski si joyeux.

Enfin Ivan se leva. Tous les courtisans bourdonnèrent comme des abeilles regagnant leur ruche, et ceux qui pouvaient se tenir sur leurs jambes, s'approchèrent du Tzar pour recevoir des prunes sèches qu'il distribuait aux frères de sa propre main.

En ce moment, un opritchnik, dans un costume qui n'était pas celui des convives, pénétra à travers la foule et murmura quelque chose à l'oreille de Maliouta Skouratof.

Maliouta bondit et la rage se peignit sur son visage. Son mouvement n'échappa pas au regard perçant du Tzar qui demanda ce dont il s'agissait.

--Majesté! s'écria Maliouta, une chose incroyable! Une trahison, une révolte ouverte contre ta personne souveraine!

Au mot de trahison, le Tzar pâlit et ses yeux étincelèrent.

--Majesté, continua Maliouta, il y a quelques jours, j'ai envoyé dans les environs de Moscou un détachement pour observer comment les Moscovites observent tes usages impériaux. Un boyard inconnu, suivi de ses vassaux, est tout à coup tombé sur les hommes du détachement. Beaucoup ont été tués et mon écuyer a été grièvement blessé. Il est ici, aux portes du palais, fais-le appeler.

Ivan jeta un regard sur les opritchniks et lut sur tous les visages la colère et l'indignation. Alors ses traits prirent une étrange expression de plaisir et il dit d'une voix tranquille:--Qu'on l'appelle!

Aussitôt la foule se sépara et Mathieu Khomiak, la tête enveloppée, entra dans la salle.

CHAPITRE IX

LE JUGEMENT.

Khomiak n'avait pas lavé le sang de son visage; au contraire il en avait ensanglanté à dessein le bandage qui recouvrait sa blessure afin que le Tzar vît comment on avait traité son fidèle serviteur.

En approchant d'Ivan il se jeta à ses pieds et attendit à genoux la permission de parler.

Tous les regards étaient fixés avec curiosité sur Khomiak. Le Tzar rompit le premier le silence.

--Contre qui portes-tu plainte? Comment a eu lieu l'affaire? Raconte avec ordre.

--Contre qui je porte plainte, je ne le sais pas moi-même, Tzar très-orthodoxe! Il ne m'a pas dit son nom, le fils de chien. Mais je viens demander justice à ta Majesté contre un inconnu qui traîtreusement nous a attaqués et écrasés.

L'attention générale redoubla. Chacun retint sa respiration. Khomiak continua:

--Nous arrivions au village de Medvedevka, quand tout à coup les maudits, sortant on ne sait d'où, se sont jetés sur nous, nous ont accablés d'une grêle de coups de sabre; dix hommes ont été tués, les autres ont été garrottés et leur boyard, le coquin! voulait tous nous pendre. Il a fait mettre en liberté deux brigands que nous avions arrêtés.

Khomiak se tut et rétablit sur sa tête son bandage ensanglanté. Un murmure d'incrédulité s'éleva parmi les opritchniks. Le récit paraissait invraisemblable. Le Tsar semblait douter.

--Es-tu bien sûr de ce que tu racontes-là, mon garçon, dit-il en fixant son regard perçant sur Khomiak?--n'as-tu pas quelque chose de dérangé dans la tête? n'est-ce pas la cervelle que tu as malade?

--Je suis prêt à jurer sur la croix la vérité de ce que j'avance, sire, ma tête répond de mes paroles.

--Mais pourquoi le boyard inconnu ne t'a-t-il pas fait pendre?

--Il a réfléchi sans doute, personne n'a été pendu; mais il nous a tous fait fouetter.

Un murmure courut de nouveau dans l'assemblée.

--Et combien étiez-vous dans ce détachement?

--Cinquante hommes et moi cinquante et un.

--Et eux étaient-ils nombreux?

--A dire la vérité, ils l'étaient moins que nous, vingt ou trente approximativement.

--Et vous vous êtes laissé garrotter et fouetter comme des femmes! Quelle frayeur vous a saisis? vos mains se sont-elles subitement paralysées, ou vos coeurs sont-ils descendus dans vos talons? Vraiment, c'est risible! et ce boyard qui, au milieu du jour, s'est jeté sur des opritchniks! cela ne peut pas être. Oui, ils voudraient bien détruire l'opritchna, mais cela brûle! et moi, ils voudraient bien me dévorer, mais les dents leur manquent. Écoute, si tu veux que je te croie, nomme ce boyard, sinon confesse ton mensonge. Si tu ne le fais pas, tu t'en repentiras, mon garçon.

--Seigneur! répondit l'écuyer d'une voix ferme, Dieu sait que je dis la vérité. Si tu me condamnes, que ta volonté soit faite; je n'ai pas peur de la mort.--Il tourna les yeux vers les opritchniks comme pour en appeler à leur témoignage. Tout à coup son regard rencontra celui de Sérébrany.

Il serait difficile de décrire ce qui se passa dans l'âme de Khomiak. La surprise, le doute et enfin une joie satanique se peignirent tour à tour sur ses traits.

--Seigneur, dit-il, en se redressant, si tu veux savoir celui qui nous a attaqués, celui qui a tué mes camarades, celui qui a donné l'ordre de nous fouetter, ordonne à ce boyard que voilà, de dire son nom.

Tous les yeux se tournèrent vers Sérébrany. Le Tzar fronça le sourcil et le regarda fixement mais ne dit pas une parole. Le prince Nikita ne fit pas un mouvement, son visage était calme, mais pâle.

--Nikita! dit enfin le Tzar, prononçant lentement chaque mot, viens ici. Réponds! connais-tu cet homme?

--Je le connais, sire!

--L'as-tu attaqué lui et ses compagnons?

--Sire, cet homme et ses camarades attaquaient eux-mêmes un village...

Khomiak interrompit le prince. Afin de perdre son ennemi, il résolut de ne pas s'épargner lui-même.

--Sire, dit-il, n'écoute pas le boyard. Parce que je suis d'une condition humble, il va déverser le mépris sur moi et tu ne sauras pas la vérité, mais donne l'ordre d'interroger mes compagnons, ou, si tu le veux, permets que nous nous rencontrions en champ clos et alors tu verras qui a raison.

Sérébrany jeta sur Khomiak un regard dédaigneux.

--Sire, dit-il, je ne désavoue pas ce que j'ai fait. J'ai attaqué cet homme, je l'ai fait fouetter, lui et ses compagnons, parce qu'il voulait tuer...

--Assez! dit sévèrement Ivan Vasiliévitch. Réponds à mes questions. Quand tu les as attaqués, savais-tu que c'étaient mes opritchniks?

--Je ne le savais pas.

--Et quand tu as voulu les pendre, ne te l'ont-ils pas dit?

--Ils l'ont dit, sire.

--Et pourquoi as-tu changé d'avis?

--Afin que, sire, tes juges les interrogeassent.

--Pourquoi donc ne les as-tu pas livrés à mes juges tout d'abord?

Sérébrany ne trouva pas de réponse à cette question.

Le Tzar dirigea sur lui un regard scrutateur, et s'efforça de pénétrer au plus profond de son âme.

--Ce n'est pas, dit-il, ce n'est pas pour les livrer aux juges que tu as voulu les faire pendre, mais parce qu'ils t'ont déclaré qu'ils étaient gens du Tzar. Et toi, continua le Tzar avec une colère croissante, toi, en voyant que c'étaient mes serviteurs, tu les as fait fouetter.

--Sire...

--Assez, cria Ivan d'une voix retentissante, l'interrogatoire est terminé. Frères, continua-t-il en s'adressant à ses favoris, parlez, quel châtiment a mérité le prince Nikita? Parlez suivant votre conscience, je veux savoir l'avis de chacun.

La voix d'Ivan était calme, mais son regard disait que déjà, dans son coeur, le sort du prince était décidé et que la disgrâce attendait celui dont l'arrêt serait moins sévère que le sien.

--Parlez donc, répéta-t-il en élevant la voix, quelle peine a mérité Nikita?

--La mort! répondit le Tzarévitch.

--La mort! répétèrent Skouratof, Griazny, le bon père Levski et les deux Basmanof.

--Alors qu'on le mette à mort! dit froidement Ivan. Il est écrit: celui qui lève l'épée périra par l'épée. Gardes, qu'on l'emmène!

Sérébrany, silencieux, s'inclina devant Ivan. Quelques soldats l'entourèrent immédiatement et le conduisirent hors de la salle.

Quand l'émotion produite par cette scène fut calmée, le Tzar s'adressa aux opritchniks; l'expression de son visage était solennelle.

--Frères, dit-il, mon arrêt est-il juste?

--Juste, juste! dirent les opritchniks les plus voisins.

--Juste, juste! répétèrent ceux qui étaient plus éloignés.

--Injuste, dit une voix!

Les opritchniks s'indignèrent.

--Qui a dit cela? qui a prononcé ce mot? qui dit que le jugement du Tzar est injuste? entendit-on de tous côtés.

Sur tous les visages se peignait la stupéfaction, tous les yeux étincelaient de haine. Un seul, le plus cruel, ne montrait pas de colère. Maliouta était pâle comme la mort.

--Qui trouve que mon jugement est injuste? demanda Ivan, en s'efforçant de donner à ses traits une expression calme. Que celui qui a parlé se présente devant moi!

--Sire, murmura Maliouta avec une violente émotion, parmi tes fidèles serviteurs il y en a maintenant beaucoup d'ivres, beaucoup qui parlent sans savoir ce qu'ils disent! Ne cherche pas à connaître le nom de l'ivrogne, sire! quand il sera dégrisé, il ne croira pas lui-même aux paroles qu'il a prononcées dans l'ivresse!

Le Tzar regarda Maliouta avec défiance.

--Père sacristain! dit-il avec un rire ironique, depuis quand ton coeur est-il devenu si tendre?

--Sire! continua Maliouta, laisse-le...

Mais il était déjà trop tard.

Le fils de Maliouta s'avançait et s'arrêtait respectueusement devant Ivan. Maxime Skouratof était ce même opritchnik qui avait sauvé Sérébrany des griffes de l'ours.

--Ainsi c'est toi, petit Maxime, qui critique ma sentence, dit Ivan, en regardant tour à tour avec un mauvais sourire le père et le fils. Mais dis-moi, petit Maxime, pourquoi mon arrêt ne te plaît-il pas?

--Parce que, sire, tu n'as pas entendu Sérébrany, tu ne lui as pas permis de se disculper devant toi, tu ne lui as même pas demandé pourquoi il voulait pendre Khomiak!

--Ne l'écoute pas, sire, suppliait Maliouta. Il est ivre, tu vois, il est ivre! Ne l'écoute pas! Va-t'en ivrogne, voyez dans quel état il est! Va-t'en, sauve ta tête.

--Maxime n'a bu ni vin, ni hydromel, remarqua méchamment le Tzarévitch. Je l'ai observé pendant tout le temps du repas: il n'a pas mouillé ses moustaches.

Maliouta jeta sur le Tzarévitch un regard dont tout autre eût frémi. Mais celui-ci se regardait comme hors de l'atteinte de Skouratof. Le second fils du Terrible réunissait presque tous les vices de son père, et les mauvais exemples étouffaient de plus en plus ce qu'il avait de bon. Il ne connaissait déjà plus la pitié.

--Oui, ajouta-t-il en riant, Maxime n'a ni bu ni mangé au dîner. Il n'aime pas notre genre de vie. Il a en horreur l'opritchna!

Pendant le cours de cette conversation, Boris Godounof n'avait pas détourné les yeux d'Ivan. Il paraissait étudier l'expression de son visage et doucement, sans que personne en fît la remarque, il quitta la table.

Maliouta se jeta aux genoux du Tzar.

--Père, Tzar, disait-il, s'attachant aux basques du vêtement impérial, ce matin, moi, pauvre sot, rustre grossier, je t'ai demandé de me faire boyard. Où était ma raison? Où va s'égarer la pensée de l'homme? à moi, esclave infect, le chapeau de boyard! Oublie, sire, mes stupides paroles, ordonne qu'on m'enlève le caftan doré, qu'on me revête d'une natte de paille. Mais pardonne la faute de Maxime. Il est jeune, Seigneur, il est sot, il ne sait pas ce qu'il dit. Si tu veux punir quelqu'un, punis-moi! laisse-moi porter sur l'échafaud ma tête stupide! Ordonne, et à l'instant je me tue devant toi.

Les traits altérés de Maliouta, le désespoir, sur cette figure qui n'exprimait ordinairement qu'une cruauté farouche, faisaient pitié à voir.

Le Tzar se mit à rire.

--Pourquoi vous punir, toi ou ton fils? dit-il, Maxime a raison.

--Que dis-tu, Sire? s'écria Maliouta,--comment, Maxime a raison?--et son étonnement joyeux s'exprimait déjà par un sourire stupide qui disparut subitement, car il pensa aussitôt que le Tzar se moquait de lui. Ces brusques changements sur la figure de Maliouta étaient si extraordinaires que le Tzar, en le regardant, se mit de nouveau à rire.

--Maxime a raison, répéta-t-il enfin, reprenant son air sérieux,--je me suis trop hâté. Il est impossible que Sérébrany, de sa propre volonté, ait comploté quelque chose contre moi. J'ai suivi Nikita jusqu'à son départ pour l'armée de Lithuanie. Je l'ai toujours aimé. C'était un fidèle serviteur. C'est vous, damnés! continua le Tzar en s'adressant à Griazny et aux Basmanof,--c'est vous qui me poussez toujours à verser le sang; il vous fallait la perte de mon fidèle boyard. Qui vous retient, brutes! courez, arrêtez l'exécution! Mais non, il est trop tard! sa tête a déjà volé sous la hache du bourreau! vous tous, vous me paierez ce sang-là!