Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 6

Chapter 63,908 wordsPublic domain

En entrant dans la Sloboda, Sérébrany s'aperçut que le palais ou monastère impérial était séparé des autres édifices par un fossé profond et un rempart. Il serait difficile de donner une idée de l'originalité et de la magnificence de cette demeure. Pas une fenêtre ne ressemblait à l'autre, pas une colonne n'était faite et ornée comme les suivantes; une multitude de coupoles couronnaient l'édifice. Elles se pressaient les unes sur les autres, s'amoncelaient et se pénétraient réciproquement. L'or, l'argent, les faïences peintes, semblables à de brillantes écailles, couvraient le palais du haut jusqu'au bas. Quand le soleil l'éclairait, de loin on ne savait si c'était un palais, un bouquet de fleurs géantes ou des oiseaux de paradis volant en troupes immenses et étendant au soleil leur plumage de feu!

Près du palais, s'élevaient l'imprimerie et la fonderie de caractères y attenant, l'habitation du directeur de cet établissement et le logis des ouvriers étrangers, appelés par Ivan d'Angleterre et d'Allemagne. Plus loin s'étendaient à perte de vue des dépendances où logeaient les tonneliers, les maîtres d'hôtel, les cuisiniers, les pannetiers, les palefreniers, les piqueurs, les fauconniers et toutes sortes de serviteurs, chacun dans un logement spécial.

Les églises de la Sloboda brillaient également par leurs richesses. La célèbre basilique de la Mère de Dieu était couverte à l'extérieur de peintures éclatantes. Sur chaque tuile brillait une croix et l'église entière semblait couverte d'un filet d'or.

Cette vision ravissante chassa pour un moment les idées noires qui n'avaient pas quitté Sérébrany pendant tout son voyage. Mais bientôt un spectacle désagréable rappela au prince sa position. Ils passèrent à côté du plusieurs potences placées les unes près des autres. Il y avait aussi des billots surmontés de haches toutes prêtes. Billots et potences étaient peints en noir et établis solidement non pour un jour, mais pour de longues années.

Quelque brave que soit un homme, il ne peut jamais rester indifférent à la pensée qu'une mort certaine l'attend, non une mort glorieuse au milieu du choc des épées et du tonnerre des canons, mais une mort obscure, honteuse, de la main d'un méprisable bourreau. Sérébrany, en passant près du lieu des exécutions, ne put réprimer une émotion qui, malgré lui, se refléta sur son visage. Ceux qui l'accompagnaient s'en aperçurent et se mirent à rire.

--Ce sont nos escarpolettes, boyard, dit l'un d'eux en montrant les potences; elles te plaisent donc beaucoup que tu ne les quittes pas des yeux!

Michée qui venait en arrière ne souffla mot, mais il se mit à siffler en secouant la tête.

Quand on eut atteint l'enceinte, le prince et ses compagnons mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux à des poteaux auxquels étaient vissés des anneaux pour cet usage. Les voyageurs entrèrent ensuite dans une cour immense remplie de mendiants. Ces mendiants priaient à haute voix, chantaient des psaumes et étalaient leurs plaies repoussantes.

L'intendant du Tzar, debout sur les marches du perron d'honneur, leur donnait au nom de son maître des aliments et de l'argent. Çà et là des opritchniks se promenaient dans la cour; d'autres, assis sur des bancs, jouaient aux échecs ou aux dés. Le costume des opritchniks présentait un contraste frappant avec les haillons des mendiants: les gardes du Tzar étaient couverts d'or. Chacun d'eux portait une calotte tatare de velours galonné, garnie de perles et de pierres précieuses; tous ressemblaient à des ornements vivants du palais enchanté avec lequel on eût dit qu'ils faisaient corps.

Un des opritchniks attira surtout l'attention de Sérébrany. C'était un jeune homme de vingt ans, d'une beauté extraordinaire, mais dont le visage avait une expression insolente et antipathique. Il était vêtu encore plus richement que les autres, il portait contre l'usage les cheveux longs; son visage était complétement imberbe et sa démarche trahissait une certaine négligence féminine. Les manières de ses compagnons avec lui étaient assez étranges. Ils lui parlaient comme à un égal et ne lui montraient aucune déférence particulière. Mais quand il s'approchait d'un groupe, ce groupe se dispersait incontinent et ceux qui étaient assis sur les bancs s'en allaient quand il venait s'y placer. On eût dit qu'ils voulaient l'éviter, ou que peut-être ils le craignaient. En voyant Sérébrany et Michée, il les considéra d'un regard hautain, appela ceux qui les avaient amenés et parut s'enquérir du nom des arrivants. Ensuite il fit un geste en regardant le prince, sourit et dit à voix basse quelque chose à ses camarades. Ceux-ci rirent également et se dispersèrent de divers côtés. Pour lui, il remonta le perron et, appuyant le coude sur la rampe, il continua à fixer sur Sérébrany un regard moqueur. Tout à coup une grande agitation se fit parmi les mendiants. Une masse d'entre eux se rejeta du côté du prince et faillit le renverser. Les mendiants fuyaient en poussant des cris; la terreur se montrait sur leurs visages. Le prince, d'abord étonné, comprit bientôt la cause de l'épouvante générale. Un ours monstrueux accourait en bondissant. En un instant, la cour fut déserte et Sérébrany resta seul en présence de l'animal. La pensée de fuir ne lui vint même pas à l'esprit. Plus d'une fois il s'était trouvé tête à tête avec pareil ennemi. Cette chasse était son amusement favori. Il s'arrêta: l'ours, les oreilles collées, s'élança sur lui pour le serrer entre ses pattes; le prince fit le mouvement de saisir son sabre, mais il n'avait pas de sabre; il ne songeait plus qu'il l'avait remis aux opritchniks avant d'entrer dans la Sloboda. En ce moment, le jeune homme qui regardait du perron, se mit à rire aux éclats. Oui, oui, dit-il, cherche ton sabre!

Un coup de patte de l'ours étendit le prince sur le sol, un second coup allait lui briser le crâne, mais à sa stupéfaction il ne reçut pas ce second coup, il se sentit au contraire arrosé d'un flot de sang.

--Lève-toi, boyard, dit quelqu'un en lui prenant la main.

Le prince se leva et vit un opritchnik qu'il n'avait pas remarqué auparavant; il paraissait avoir dix-sept ans et portait à la main un sabre ensanglanté. L'ours, la tête fendue, était étendu sur le dos à ses pieds.

L'opritchnik ne paraissait pas s'enorgueillir de sa victoire. Son doux visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse. Après avoir constaté que l'ours n'avait pas blessé le prince et sans attendre de remerciements, il voulut se retirer.

--Brave jeune homme! lui dit Sérébrany, dis-moi ton nom, que je sache pour qui je dois prier Dieu.

--Qu'as-tu besoin de savoir mon nom, boyard? je ne l'aime pas ce nom, que Dieu m'en délivre!

Une réponse si étrange surprit Sérébrany, mais son sauveur s'éloignait déjà.

--Allons, prince, dit Michée en essuyant avec sa manche le sang de l'ours répandu sur le caftan de son maître, j'ai eu une belle peur! je commençais à crier Hou! Hou! afin que l'ours te lâchât pour se jeter sur moi, quand ce jeune homme, que Dieu le conserve! lui a ouvert le crâne. Vois-tu, c'est cette figure de fille aux yeux huileux qui nous regarde du perron qui a manigancé tout cela, le neveu d'une sorcière! mais où sommes-nous, ajouta Michée plus bas? a-t-on jamais vu pareille chose, les ours qui courent déchaînés dans la cour du Tzar!

La remarque de Michée était fondée, mais la Sloboda avait ses usages et rien ne s'y passait comme ailleurs.

Le Tzar aimait les combats d'ours. Quelques-uns de ces animaux étaient toujours gardés dans des cages pour sa distraction. De temps en temps, Ivan ou ses opritchniks ouvraient la cage de ces animaux quand la cour était pleine de monde, et s'amusaient de la terreur produite par cette apparition. Si l'ours estropiait quelqu'un, le Tzar donnait une gratification pécuniaire au blessé. Si la mort s'en suivait, l'argent était distribué aux parents, et le nom du malheureux était inscrit dans le nécrologe, afin qu'il fût prié pour son âme dans les monastères, comme pour celles des autres victimes des plaisirs ou de la colère du Tzar.

Bientôt sortirent du palais deux serviteurs qui vinrent dire à Sérébrany que le Tzar l'avait aperçu de sa fenêtre et qu'il voulait savoir qui il était. Après avoir transmis le nom du prince, les deux serviteurs revinrent et lui dirent: «le Tzar te souhaite une bonne santé et t'ordonne de venir t'asseoir à sa table tzarienne aujourd'hui même.»

Cette politesse ne fit aucun plaisir à Sérébrany. Ivan ne savait peut-être rien de l'affaire de ses opritchniks dans le village de Medvedevka. Peut-être aussi (et cela arrivait assez souvent) cachait-il sa colère pour un temps, sous un masque de bienveillance, afin que la punition soudaine, au milieu du banquet et de la joie, parût plus terrible au coupable. Quoi qu'il en fût, Sérébrany se prépara à tout et répéta mentalement une prière.

Ce jour était exceptionnel à la Sloboda d'Alexandra. Le Tzar, se préparant à partir pour un pèlerinage à Souzdal, avait annoncé qu'il dînerait avec les frères et ordonné d'inviter à sa table, en outre des trois cents opritchniks qui formaient sa société habituelle, quatre cents autres personnes, de sorte qu'il devait y avoir en tout sept cents convives.

CHAPITRE VIII

LE BANQUET.

Dans une salle immense, éclairée par les deux côtés, entre des colonnes ornées de dessins et de fleurs, s'élevaient sur trois rangs de longues tables. Chaque rang comprenait dix tables; chaque table portait vingt couverts. Pour le Tzar, le Tsarévitch et les favoris une table à part avait été dressée au fond de la salle. On avait préparé pour les hôtes de longues banquettes recouvertes de brocart et de velours, pour le Tzar un grand fauteuil sculpté, orné de glands de perles et incrusté de pierres précieuses. Deux lions figuraient les pieds du fauteuil; le dossier doré et colorié était formé par un aigle à deux têtes, les ailes déployées. Au milieu de la salle, on voyait une énorme table carrée surmontée d'une étagère en chêne. Les épaisses planches qui la formaient étaient solides, les pieds massifs qui la portaient, inébranlables; une véritable montagne de vases d'or et d'argent s'y amoncelait. Il y avait là des bassins que quatre hommes avaient de la peine à soulever par leur anses ouvragées, de lourdes aiguières, des coupes incrustées de perles et des plats de diverses grandeurs avec des dessins ciselés. Il y avait des gobelets de cornaline, des cruchons fabriqués avec des oeufs d'autruches, des cornes d'aurochs enchâssées dans de l'or. Entre les plats et les aiguières on voyait des vases d'or de formes bizarres, représentant des ours, des lions, des coqs, des paons, des grues, des unicornes et des autruches; et tous ces énormes plats, ces cornes, ces cruches, ces puisoirs, ces animaux et ces oiseaux étaient entassés et formaient un édifice en forme de triangle dont le sommet atteignait presque le plafond.

La foule brillante des courtisans entra gravement dans la salle et se plaça autour des banquettes. Il n'y avait en ce moment sur les tables que les salières, les poivrières, les saucières, des plats de viande froide accommodés à l'huile de chènevis, des concombres salés, des prunes et du lait aigre dans des terrines de bois.

Les opritchniks s'assirent, mais ils ne commencèrent à manger qu'après l'arrivée du Tzar. Bientôt les stolniki entrèrent dans la salle deux à deux et se rangèrent autour du fauteuil, derrière eux venaient le majordome et le grand échanson. Enfin les trompettes résonnèrent, les cloches du palais sonnèrent, le Tzar Ivan Vasiliévitch entra d'un pas lent.

Il était grand, bien fait, large d'épaules. Son long vêtement de brocart bigarré de dessins était brodé de perles et de pierres précieuses le long des coutures et sur les pans. A son collier de perles étaient attachées des médailles émaillées, représentant le Sauveur, la Mère de Dieu, les apôtres et les prophètes. Une grande croix ciselée suspendue à une chaîne d'or lui descendait sur la poitrine. Les hauts talons de ses bottes de maroquin rouge étaient garnis de fers argentés. Sérébrany fut frappé du grand changement qui s'était opéré dans l'extérieur d'Ivan. Son visage régulier était encore beau, mais ses traits étaient plus accentués, son nez busqué semblait plus proéminent, ses yeux brûlaient d'un feu sombre et sur son front on voyait des rides qui n'existaient pas auparavant. Ce qui frappa le plus le prince fut la disparition complète de la barbe et des cils. Ivan avait trente-cinq ans; il paraissait beaucoup plus âgé, l'expression de son visage n'était plus la même. C'est ainsi qu'un édifice change d'aspect après un incendie; les murs restent mais les ornements ont disparu, les fenêtres noircies ont un air inhospitalier, et les salles désertes servent d'asile aux esprits malins.

Toutefois, lorsqu'Ivan voulait plaire, son regard avait encore de l'attrait. Son sourire charmait même ceux qui le connaissaient et abhorraient ses cruautés. A ces dons heureux, Ivan réunissait une facilité extraordinaire d'élocution et il arrivait que des gens vertueux, en entendant le Tzar, étaient persuadés, pendant qu'il parlait, de la nécessité de ses terribles mesures et croyaient à la justice de ses châtiments.

A l'apparition d'Ivan tous se levèrent et s'inclinèrent profondément. Le Tzar traversa la salle lentement entre les rangées de tables, s'arrêta à sa place et, ayant parcouru du regard l'assemblée, il la salua dans toutes les directions. Il lut ensuite à haute voix une longue prière, se signa, dit le _benedicite_ et s'assit dans son fauteuil: tous, sauf le majordome et six chambellans, suivirent son exemple.

Une multitude de serviteurs, en caftans de velours de couleur violette, brodés d'or, se rangèrent devant le souverain, s'inclinèrent profondément et défilèrent deux à deux pour aller chercher les mets. Ils revinrent bientôt portant sur des plats d'or deux cents cygnes rôtis.

Ce fut le commencement du repas.

La place occupée par Sérébrany était voisine de la table tzarienne; il était là avec les Boyards de province, c'est-à-dire ceux qui n'appartenaient pas à l'opritchna, mais que leur rang élevé avait fait appeler ce jour-là à la table du souverain. Sérébrany avait connu quelques-uns d'entre eux avant son départ pour la Lithuanie. De sa place il pouvait voir et le Tzar lui-même et tous ceux qui étaient à sa table. Il s'attrista en comparant l'Ivan qu'il avait quitté cinq ans auparavant avec celui qu'il retrouvait aujourd'hui assis au milieu de nouveaux favoris.

Le prince s'adressa à un de ses voisins, un boyard qu'il avait autrefois rencontré.--Quel est ce jeune homme assis à la droite du Tsar, si pâle et si morne?

--C'est le Tzarévitch Ivan Ivanovitch, répondit le boyard et, après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui, il ajouta tout bas:--Que Dieu ait pitié de nous! Il tient de son père et, malgré sa jeunesse, son coeur est déjà rempli de méchanceté; son règne ne nous consolera pas de celui-ci.

--Et ce jeune homme aux yeux noirs, au bout de la table, qui a une figure si affable? ses traits ne me sont pas inconnus, mais je ne me rappelle pas où je l'ai vu.

--Tu l'as vu, prince, il y a cinq ans, écuyer seulement; c'est Boris Godounof, le conseiller favori du Tzar, et il ira loin. Vois-tu, continua le boyard en baissant de plus en plus la voix, vois-tu à côté de lui cet homme à cheveux roux, aux larges épaules, qui ne regarde personne et qui fronce le sourcil en servant du cygne? sais-tu qui il est? C'est Grégoire Skouratof surnommé Maliouta; il est l'ami, le bras droit et le bourreau du Tzar. Ici, dans la confrérie c'est à lui, que Dieu nous pardonne! que le Tzar a confié le soin des vases sacrés. Il ne fait pas un pas sans lui: il n'y a que Boris dont l'influence rivalise avec la sienne;--et là, cet autre beau jeune homme au visage efféminé qui verse du vin pour le Tzar, c'est Théodore Rasmanof.

--Celui-là? demanda Sérébrany en reconnaissant l'opritchnik dont la démarche l'avait frappé dans la cour du palais et dont la plaisanterie cruelle avait failli lui coûter la vie.

--Lui-même. Le tzar l'aime beaucoup, dit-on, et ne peut s'en passer. Mais s'il y a quelqu'affaire grave, à qui demande-t-il conseil? ce n'est pas à lui, mais à Boris.

--C'est bien lui, dit Sérébrany, qui regardait Godounof, maintenant je me le rappelle, n'était-il pas chargé du carquois du Tzar?

--C'est cela, prince. C'était en apparence une fonction insignifiante, il a su cependant s'y mettre en évidence. Il arriva, un jour, qu'étant à la chasse il prit envie au Tzar de tirer de l'arc. Il y avait avec lui l'envoyé du khan Devlet-Mourza. C'était à qui planterait sa flèche dans un chapeau tatar élevé sur une perche à cent pas de la tente souveraine. On venait de terminer le repas, et les coupes avaient souvent fait le tour de la table. Ivan Vasiliévitch se lève et dit:--Donnez-moi mon arc, je ne tirerai pas plus mal que le tatar!--Celui-ci tout joyeux s'écrie: Allons, c'est dit. Tzar, mon enjeu est un troupeau de mille chevaux, et toi, quel est le tien?--La ville de Rézan, dit le Tzar, et il répéta: donnez-moi mon arc! Boris s'élança vers les piquets où était attaché le cheval qui portait le carquois; il sauta en selle, mais on vit le cheval ruer, se mâter, puis tout-à-coup prendre le mors aux dents et enfin tomber avec son cavalier. Au bout d'un quart d'heure, Boris revint, le carquois était brisé, l'arc cassé en deux, les flèches dispersées, Boris lui-même avait la tête fendue. Il descendit de cheval et se jetant aux pieds du Tzar:--Pardonne, Majesté, je n'ai pu me rendre maître du cheval, ton carquois est brisé!--Pendant ce temps, l'ivresse avait un peu passé. Allons, dit le Tzar, dorénavant, maladroit, tu n'auras plus la garde de mon carquois, mais je ne tirerai pas avec un autre arc que le mien.--Depuis cette époque, Boris monte toujours, et tu verras, prince, jusqu'où il ira. Quel homme! continua le boyard, en regardant Godounof; jamais il ne s'empresse, mais il est toujours là; jamais il ne redresse ni ne contrarie le Tzar, il suit sa route particulière, il n'a jamais été mêlé dans aucune affaire de sang, il n'a pris part à aucune exécution. Autour de lui le sang ruisselle et il est pur et blanc comme l'enfant à la mamelle, il n'est pas même inscrit dans l'opritchna. Celui-là, continua-t-il, en montrant un homme au mauvais sourire, c'est Alexis Basmanof, le père de Théodore, et là plus loin, Vasili Griazny et là-bas le père Levski archimandrite de Choudovo; que Dieu lui pardonne ses péchés! ce n'est pas un pasteur de l'église, mais un complaisant des passions mondaines.

Sérébrany écoutait avec curiosité et tristesse tout à la fois.

--Dis-moi, boyard, demanda-t-il, quel est ce grand blond, d'environ trente ans, avec des yeux noirs? Voilà déjà la quatrième coupe qu'il vide presque coup sur coup, et quelle coupe encore! Si cela lui fait du bien, il n'y a rien à dire, mais il ne paraît pas avoir le vin gai. Regarde comme il a les sourcils froncés, et ses yeux brillent comme l'éclair. Est-il fou! vois comme il hache la nappe avec son couteau!

--Celui-là, prince, tu dois le connaître, c'est un des nôtres. A la vérité, il est bien changé depuis que, pour sa honte et celle des siens, il est entré dans les Opritchniks, c'est le prince Athanase Viazemski. C'est le plus brave d'entre eux, mais il n'a pas la tête à lui.--Depuis que la passion s'est emparée de son coeur, il n'est plus reconnaissable, il ne voit rien, il n'entend rien, se parle à lui-même comme un insensé et tient devant le Tzar de tels discours qu'on en est épouvanté. Jusqu'à ce moment tout a bien marché pour lui, le Tzar le plaint. On dit que c'est l'amour qui l'a fait entrer dans les opritchniks.

Et le boyard se pencha vers Sérébrany, voulant vraisemblablement lui raconter plus en détail l'histoire de Viazemski, mais dans ce moment un maître d'hôtel s'approcha d'eux et dit en plaçant devant Sérébrany un plat de rôti:

--Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer ce plat de sa table.

Le prince se leva et, suivant la coutume, s'inclina profondément.

Alors tous ceux qui étaient à la même table que le prince se levèrent pareillement et saluèrent Sérébrany, en signe de félicitation pour la faveur que le Tzar lui avait faite. Le prince rendit à chacun un salut particulier.

Pendant ce temps, le maître d'hôtel retournait vers le Tzar et lui disait après un salut profond:

--Grand souverain! Nikita, s'étant levé, a reçu le plat et te rend hommage.

Quand les cygnes furent mangés, les serviteurs sortirent deux à deux de la salle et revinrent avec trois cents paons rôtis dont les queues déployées se balançaient au-dessus des plats en forme d'éventails. Après les paons vinrent les pâtés de poisson, les pâtés de volailles, des pâtés de viande, cuite et crue, des beignets de toutes sortes et différents gâteaux. Pendant que les convives mangeaient, les serviteurs remplissaient les coupes d'hydromel, de vin de cerises, de jus de groseilles, ou de genièvre. D'autres versaient des vins étrangers: du Romanée, du vin du Rhin, du Muscatelle. Des maîtres d'hôtel circulaient entre les tables, surveillant de tous côtés le service.

En face de Sérébrany était assis un vieux boyard contre lequel, disait-on, le Tzar avait une rancune. Le boyard savait qu'il avait déplu, mais il ne savait pas comment, et il attendait tranquillement son sort. Au grand étonnement de tous, le grand échanson Théodore Basmanof lui apporta, de ses propres mains, une coupe de vin.

--Vasili--lève-toi! dit Basmanof.--Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer cette coupe.

Le vieillard se leva, s'inclina vers Ivan et but. Basmanof en retournant auprès du Tzar, lui dit:--Vasili, s'étant levé, a bu la coupe, il te baise les mains.

Tous se levèrent et saluèrent le vieillard; chacun s'attendait à lui voir rendre les saluts, mais le boyard resta immobile, sa respiration était difficile, il tremblait de tous ses membres. Tout à coup ses yeux se remplirent de sang, son visage devint bleu et il roula à terre.

--Le boyard est ivre, dit Ivan Vasiliévitch, qu'on l'emporte!--Un murmure parcourut l'assemblée, les boyards des provinces s'entre-regardèrent, puis baissèrent les yeux sur leurs assiettes sans oser proférer une parole.

Sérébrany frissonna. Il n'avait pu croire aux récits des cruautés d'Ivan; maintenant il avait lui-même été témoin de ses effroyables vengeances.

Un sort semblable m'attend peut-être, pensait-il. Cependant on emportait le vieillard et le repas continua comme si rien n'était arrivé. Les psaltérions résonnaient, les cloches bourdonnaient, les courtisans parlaient à haute voix et riaient à gorge déployée. Les serviteurs, jusqu'ici en livrée de velours, parurent maintenant en dolmans de brocart. Ce changement de tenue était un des luxes des festins du Tzar. Ils placèrent d'abord sur les tables diverses gelées, puis des grues posées sur des herbes aromatiques, des coqs en saumure avec du gingembre, des poules désossées et des canards aux concombres. Ensuite ils apportèrent diverses soupes au pain et trois sortes de soupes au poisson: bouillon blanc, bouillon noir et bouillon safrané. Après les soupes, on servit des gelinottes aux prunes, des oies au millet et des coqs de bruyère au safran.

Il y eut alors un temps d'arrêt dans le repas, pendant lequel on servit aux convives du miel, des confitures, et comme vins: de l'Alicante, du Bastre et du Malvoisie.

Les conversations étaient bruyantes, les éclats de rire retentissaient fréquemment, les têtes s'échauffaient. En examinant les figures des Opritchniks, Sérébrany aperçut, à une table écartée, le jeune homme qui, quelques heures auparavant, l'avait sauvé des étreintes de l'ours. Le prince interrogea ses voisins à son sujet, mais aucun des boyards ne le connaissait. Le jeune Opritchnik, le coude appuyé sur la table et la tête dans sa main, avait un air songeur et ne partageait pas la gaieté générale. Sérébrany allait questionner un des serviteurs qui passait, lorsque tout à coup il entendit derrière lui: