Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 5
--Oh! prince, en parler est amer, y penser est terrible. Ce n'est pas seulement sur les dénonciations de ses conseillers que le Tzar a versé le sang innocent. Voilà, par exemple, Basmanof, le nouveau grand échanson, un jour le prince Obolenski lui dit une parole dure. Que fit le Tzar? après le dîner, de sa propre main, il enfonça un couteau dans le coeur du prince.
--Boyard! s'écria Sérébrany en se levant d'un bond, si tout autre que toi eût dit cela, je l'aurais appelé calomniateur, j'aurais moi-même porté la main sur lui.
--Prince, je suis bien vieux pour calomnier, et qui encore? mon souverain!
--Pardon, boyard, mais comment expliquer un pareil changement? le Tzar a été circonvenu.
--Peut-être, prince. Cependant, assieds-toi, écoute encore. Une autre fois, Ivan Vasiliévitch, après s'être enivré, se mit (et la pensée en est horrible), à danser avec ses mignons, le visage recouvert d'un masque. Le boyard prince Michel Repnin se trouvait là. Il pleurait de honte. Le Tzar lui donna l'ordre de se masquer aussi. Non, dit Repnin, je ne le ferai pas, je ne déshonorerai pas ma dignité de boyard; et il foula aux pieds le masque qu'on lui avait apporté. Cinq jours après, il était assassiné par ordre du Tzar dans la maison de Dieu.
--Boyard! Dieu veut donc nous punir?
--Que sa sainte volonté soit faite! prince, mais écoute encore. Les exécutions ne discontinuaient pas; chaque jour, le sang coulait sur les places publiques, dans les prisons, dans les monastères; chaque jour, on arrêtait les vassaux des boyards et on les mettait à la torture. Beaucoup succombèrent dans les souffrances, s'avouèrent coupables et accusèrent leurs maîtres. Ceux qui, pour sauver leur âme des peines de l'enfer, justifiaient les boyards, ceux-là étaient livrés au bourreau. Beaucoup endurèrent la souffrance pour la vérité; beaucoup gagnèrent la couronne du martyre. Nikita Sérébrany! parfois on eût dit que le Tzar allait revenir à lui; alors il se repentait, il pleurait et s'appelait lui-même un meurtrier et un buveur de sang. Il envoyait des présents aux monastères et ordonnait des services pour ceux qu'il avait fait mourir. Mais le repentir d'Ivan Vasiliévitch ne durait pas. Un jour, qu'imagina-t-il? écoute, prince. En m'éveillant, je vois une grande agitation, le peuple se répandait dans les rues, les uns couraient au Kremlin, les autres en arrivaient. Tous criaient: «Le Tzar s'en va!» J'eus froid au coeur. Je m'habille et monte à cheval; de tous côtés les boyards accourent vers le Kremlin, qui à cheval, qui à pied, comme le premier venu, oubliant, dans sa précipitation, le soin de sa dignité. Nous arrivons à la porte; des soldats sortaient, écartant la foule; derrière les soldats un traîneau où sont assis le Tzar, la Tzarine et le Tzarévitch, après le traîneau impérial une multitude d'autres, chargés de bagages, de trésors et de mobilier. Nous voulûmes nous élancer vers Ivan, mais les soldats nous arrêtèrent: le Tzar a défendu de vous laisser approcher. Et l'immense convoi s'étendit sur le bord de la Moskva et disparut dans les faubourgs.
Nous retournâmes dans nos demeures et nous attendîmes. Peut-être le Tzar réfléchirait-il et reviendrait-il. Une semaine s'écoule, le métropolite reçoit une lettre; le Tzar lui écrit: «Je suis profondément affligé dans mon coeur, mais ne voulant pas supporter plus longtemps toutes vos trahisons, j'abandonne mon royaume et je vais suivre la route que Dieu m'enseignera!» Dès que cette nouvelle se répandit, les lamentations remplirent Moscou. Le Tzar nous abandonne! Qui maintenant nous gouvernera?--Pourquoi ne pas l'avouer, Ivan Vasiliévitch était terrible, mais Dieu lui-même nous l'a envoyé et c'est par sa volonté divine qu'il nous châtie afin de nous purifier de nos péchés. Nous nous réunîmes en assemblée et nous résolûmes d'aller tous offrir nos têtes au souverain et pleurer à ses pieds. Nous apprîmes que le Tzar s'était arrêté dans la Sloboda[10] d'Alexandra et que cette Sloboda était à environ quatre-vingts verstes de Moscou. Après avoir prié Dieu, nous partîmes. Quand nous aperçûmes de loin la Sloboda; nous fîmes halte, et de nouveau nous nous mîmes en prières: l'angoisse était terrible, non dans l'incertitude du sort qui nous attendait, mais nous craignions que le Tzar ne nous admît pas en sa présence. Cependant rien ne survint. Le Tzar nous reçut. Quand nous entrâmes, le croirais-tu, boyard? nous ne reconnûmes pas Ivan Vasiliévitch. Ce n'était plus son visage; ses cheveux, sa barbe avaient disparu. Qu'était-il donc arrivé? était-ce le Tzar ou n'était-ce pas lui? Il parla longtemps, nous énumérant les trahisons imaginaires qu'il avait à nous reprocher et termina en disant: je ne reprendrai le gouvernement de mon empire qu'à la demande de mes évêques et encore à une condition. Puis il nous congédia du geste, et se retira.
[10] Grand bourg.
--Et quelle fut cette condition? demanda Sérébrany.
--Tu le verras, prince; prends patience: trois semaines plus tard, Ivan Vasiliévitch revint. Ce fut une grande joie dans Moscou, une joie si grande que celle du jour de la résurrection du Christ peut seule lui être comparée. Bientôt il convoqua en assemblée nous et le clergé, et quand nous fûmes réunis il parla ainsi: «Je ne reprendrai le pouvoir que pour châtier mes ennemis, mettre au ban tous les traîtres, et confisquer leurs biens. Le métropolite et les boyards ne m'adresseront aucune remontrance importune. J'aurai une garde à laquelle je donnerai différentes villes et domaines et à Moscou même plusieurs rues. Ces villes et ces rues je les appellerai Opritchna; tout le reste de l'empire sera désigné sous le nom de Zemchina. Ni les boyards, ni le métropolite, ni aucun pouvoir de l'État n'auront droit d'intervenir dans les affaires de ma garde. A cette condition, ajouta-t-il, je reprends mon sceptre. Et à partir de ce jour, il choisit des hommes nouveaux, tous de basse extraction, auxquels il faisait jurer sur la croix de n'avoir aucun lien avec les boyards. Il leur donna tous les domaines, toutes les maisons qu'il avait réclamés pour sa garde et en chassa les anciens possesseurs, au nombre de plus de vingt mille, comme un vil troupeau. Même quand on voit ces choses, on a peine à y croire, Nikita. La sainte Russie est maintenant parcourue par ces hordes diaboliques et sanguinaires. Ils ont leurs insignes: un balai et une tête de chien; ils foulent aux pieds la vertu; ils balaient non la trahison, mais l'honneur; ils mordent non les ennemis du Tzar mais ses meilleurs serviteurs; et pour eux il n'y a ni juges ni châtiments.
--Et pourquoi avez-vous accepté cette condition? demanda Sérébrany.
--Comment, prince? Refuser au Tzar! Ne vient-il pas de Dieu?
--Certainement, de Dieu. Mais puisqu'au lieu d'ordonner lui-même, il demandait, pourquoi ne pas lui dire que vous ne vouliez pas de l'Opritchna?
--Et s'il était reparti, que serait-il arrivé? pouvions-nous rester sans Tzar? et le peuple, qu'aurait-il dit?
Sérébrany réfléchit un moment.
--Oui, dit-il enfin, on ne pouvait rester sans souverain. Mais maintenant, qu'attendez-vous? Pourquoi ne pas lui dire que l'Opritchna opprime le pays? Pourquoi, voyant ce qui se passe, restez-vous silencieux?
--Moi, prince, je ne me tais pas, répondit avec dignité Morozof.--Jamais je n'ai caché mes pensées; c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis en disgrâce. Que le Tzar m'appelle, et j'oserai lui parler, mais il ne m'appellera pas. Maintenant personne des nôtres ne l'approche. Regarde par qui il est entouré. Combien d'anciens noms a-t-il autour de lui? Pas un seul. Tous, de misérables aventuriers dont les pères n'auraient pas été acceptés comme vassaux par les nôtres. Prends n'importe lesquels: les Basmanof père et fils! je ne connais rien de plus abject; Maliouta Skouratof! moitié boucher, moitié bête fauve, éternellement dans le sang; Vaska Griazny! aucune action honteuse ne l'arrête; Boris Godounof! il a vendu son père et sa mère, il vendra ses enfants, s'il est nécessaire, pour arriver plus haut; le sourire sur les lèvres, il t'enfoncera le couteau dans la gorge. Un seul est de haute lignée, le prince Athanase Viazemski; il s'est déshonoré et nous avec lui, le misérable! Mais laissons-le.
Morozof fit un geste et resta silencieux, d'autres pensées l'occupèrent. Sérébrany, de son côté, s'abandonna à ses réflexions: il pensait à l'étrange changement qui s'était accompli dans le Tzar, et oubliait momentanément les circonstances dans lesquelles le hasard l'avait placé à l'égard de Morozof. Pendant ce temps, les serviteurs avaient mis le couvert.
Droujina Morozof força son hôte, malgré toutes ses excuses, à goûter d'une multitude de plats: des mets froids de diverses sortes, des rôtis, des ragoûts, des pâtés de poisson et du porc au vinaigre. Quand les vins arrivèrent, Morozof versa au prince et se versa à lui-même une coupe de Malvoisie, se leva et rejetant en arrière sa chevelure de banni, il dit en élevant sa coupe: A la santé de notre souverain, du Tzar Ivan Vasiliévitch!
--Que Dieu l'éclaire! qu'il lui ouvre les yeux! répondit Sérébrany, après avoir vidé la sienne, et tous deux se signèrent.
Hélène n'avait pas paru lorsqu'ils étaient à table; elle était également absente pendant le récit du boyard.
Morozof raconta encore beaucoup d'autres choses concernant les affaires de la patrie, l'incursion des peuplades de Crimée dans la province de Rézan, il interrogea Sérébrany sur la guerre de Lithuanie et jugea sévèrement la fuite de Kourbski auprès du roi. Le prince répondait à toutes ses questions et finit par raconter son aventure avec les opritchniks dans le village de Medvedevka, comment il les avait rencontrés à Moscou, et l'intervention de l'idiot, sans toutefois pouvoir se résoudre à répéter les paroles mystérieuses de ce dernier.
Morozof l'écoutait avec une attention profonde.
--Tout cela est malheureux, prince, dit-il en passant la main sur son front sévère, très-malheureux. Qu'ils fussent occupés à piller ce village, il n'y a là rien d'extraordinaire: ce village est à moi: toutes les propriétés d'un boyard mis au ban sont à leur discrétion, ce qu'ils peuvent prendre ils s'en emparent, ce qu'ils ne peuvent emporter ils le brûlent, les troupeaux ils les égorgent; c'est maintenant leur usage. Quant à cet insensé, je le connais, c'est en effet un homme de Dieu. Tu n'es pas le seul qu'il ait appelé par son nom en le rencontrant pour la première fois, on dirait qu'il voit dans le coeur humain. Le Tzar même le craint. Combien de fois ne lui a-t-il pas fait des reproches sanglants! s'il y avait eu un plus grand nombre d'hommes comme lui, cette opritchna n'aurait pas existé.
Dis-moi, prince, continua Morozof, quand as-tu l'intention d'aller saluer le Tzar?
--Demain matin au lever de Sa Majesté.
--Que dis-tu, prince? Il est maintenant déjà nuit et tu as près de cent verstes à faire.
--Comment! le Tzar n'est donc plus au Kremlin?
--Non, prince, il n'est pas au Kremlin. Nous avons irrité le ciel, et notre souverain nous a abandonnés. Il est retourné à la Sloboda d'Alexandra où il réside avec ses favoris.
--S'il en est ainsi, adieu, Boyard, je dois me hâter, je n'ai pas encore paru dans ma demeure, je vais y jeter un coup d'oeil et demain au point du jour je partirai.
--N'y va pas, prince!
--Pourquoi, boyard?
--Pour conserver ta tête, Nikita.
--Quant à cela, à la volonté de Dieu, arrive que pourra!
--Écoute, Nikita. Tu m'as oublié, mais moi je t'ai suivi depuis ton enfance. Ton père et moi nous étions frères. Il est mort, que Dieu ait son âme! personne n'est là pour t'avertir, personne pour te donner conseil, et ta position est critique, Dieu le sait. Si tu vas à la Sloboda, tu périras, prince, ta tête tombera.
--Que veux-tu, boyard, si c'est ma destinée.
--Nikita, mon enfant, je te cacherai, personne ne viendra te chercher ici, mes serviteurs ne te trahiront pas, tu seras chez moi comme mon propre fils.
--Boyard, rappelle-toi ce que tu as dit toi-même au sujet de Kourbski. Il est déshonorant pour un boyard russe de fuir son souverain.
--Kourbski était un traître, Nikita. Il a passé chez les ennemis de la Russie; tandis que moi, suis-je un ennemi de mon pays?
--Pardonne, boyard, pardonne une parole irréfléchie, mais ce ne serait que retarder et non éviter mon sort.
--Si tu restais chez moi, Nikita, peut-être la colère du Tzar aurait-elle le temps de se calmer, peut-être pourrions-nous avec l'aide du métropolite arranger ton affaire, mais maintenant tu vas tomber comme de la poix sur un charbon.
--Notre vie est dans les mains de Dieu, boyard. Il est impie de chercher par la ruse à la prolonger au delà du terme marqué par lui. Merci pour ton hospitalité, ajouta Sérébrany en se levant;--merci pour ton amitié (en disant ces derniers mots il se troubla), mais j'irai. Adieu Droujina Morozof.
Morozof regardait le jeune homme avec une triste sympathie; il était évident qu'au fond de son âme il l'approuvait, et qu'il n'eût pas agi autrement s'il eût été à sa place.--Eh bien! que la bénédiction du ciel soit sur toi, Nikita, dit-il en se levant de son siége et en pressant le prince contre sa poitrine.--Que Dieu adoucisse le coeur du Tzar! reviens intact de la Sloboda comme l'enfant de la fournaise et que je puisse t'embrasser alors comme je le fais maintenant de tout mon coeur et de toute mon âme.
Il y a un proverbe qui dit: on accompagne le piéton jusqu'à la porte, le cavalier jusqu'à son cheval. Le prince et le boyard se séparèrent à l'entrée de la rue. Il faisait déjà obscur. En passant le long de la palissade, Sérébrany aperçut dans le jardin un vêtement blanc. Son coeur battit, il arrêta son cheval. Hélène s'avança vers lui.
--Prince, dit-elle à voix basse,--j'ai entendu ta conversation avec Droujina, tu vas à la Sloboda... Que Dieu te vienne en aide! tu vas à la mort.
--Hélène! si c'est la volonté de Dieu, j'y suis résigné. Ce n'est pas pour mon bonheur que je suis revenu dans mon pays, je n'ai pu t'obtenir. Que mon sort s'accomplisse!
--Prince, ils te tortureront, j'en frissonne! mon Dieu, la vie t'est-elle donc si indifférente?
--Je n'y tiens plus, dit Sérébrany.
--Sainte Vierge! Si tu n'as pas pitié de toi, aie pitié des autres! aie pitié de moi, Nikita! Souviens-toi du passé.
La lune, cachée derrière un nuage, se dégagea. Le visage d'Hélène, son kakochnik de perles, ses colliers et ses boucles d'oreille de diamants, ses yeux pleins de larmes brillaient d'un éclat merveilleux. Elle pleurait, mais elle était déjà prête à sourire à travers ses larmes. Un seul mot du prince eût changé son chagrin en une joie ineffable. Elle oubliait sa situation, elle oubliait toute précaution, Sérébrany lut dans ses yeux tant d'angoisses, qu'involontairement il balança. Pour lui, le bonheur était perdu à jamais. Hélène appartenait à un autre; mais elle lui conservait de l'intérêt. Pourquoi ne resterait-il pas, ne retarderait-il pas son départ pour la Sloboda? Morozof lui-même ne le lui avait-il pas demandé?
Ainsi pensait le prince et son imagination lui peignait des tableaux enchanteurs, mais le sentiment de l'honneur, endormi une seconde, se réveilla soudainement.
Non, pensa-t-il.--Ce serait une honte pour moi, si, même par la pensée, je portais atteinte à l'honneur de l'ami de mon père; l'infâme seul peut payer l'hospitalité par la trahison; le poltron seul fuit la mort.
--Il faut partir, dit-il résolument;--je ne puis songer à fuir quand de meilleurs que moi périssent. Adieu, Hélène!
Ces mots pénétrèrent comme un poignard dans le coeur de la boyarine. Dans son désespoir elle tomba sur le sol.
--Ouvre-toi, terre humide, ma mère, soupira-t-elle... je suis morte à la lumière du jour; je mettrai fin à mes jours; je ne te survivrai pas, Nikita!
Le coeur de Sérébrany se serra. Il voulut la consoler mais ses sanglots redoublaient. Quelqu'un pouvait l'entendre, apercevoir le prince, et avertir le boyard. Sérébrany le comprit et, pour sauver Hélène, il s'arracha de ce lieu.
--Adieu! dit-il.--Adieu! Sèche tes larmes, Dieu est miséricordieux, peut-être nous reverrons-nous!
Les nuages couvrirent la lune; le vent secoua les tilleuls et leurs fleurs tombèrent en pluie odorante sur la jeune femme et sur le prince. Les vieilles branches se balancèrent comme si elles eussent voulu dire: pourquoi verdir? pourquoi produire des fleurs? Le beau jeune homme va périr; celle qu'il aime périra aussi.
En jetant un dernier regard sur Hélène, Sérébrany aperçut derrière elle dans le fond du jardin une forme humaine. Était-ce quelque serviteur, passant là par hasard, ou le boyard Droujina lui-même?
CHAPITRE VII
LA SLOBODA D'ALEXANDRA.
La route de Moscou à Troitza et à la Sloboda d'Alexandra présentait un tableau très-animé. Sans cesse galopaient les courriers du Tzar; des groupes de gens de toutes conditions suivaient à pied, allant en pèlerinage. Des détachements d'opritchniks passaient rapidement dans deux sens différents; des fauconniers, venus de la Sloboda, parcouraient les villages à la recherche de pigeons vivants; des marchands accompagnaient leurs marchandises, les uns assis sur les charrettes, les autres à cheval, surveillant les longs convois. Des troupes d'histrions s'en allaient portant sur leur dos des gouboks, des cornemuses et des balalaïkas[11]. Ils étaient couverts de haillons bigarrés et conduisaient avec eux des ours apprivoisés; ils chantaient et dansaient en demandant l'aumône aux riches voyageurs.
[11] Instrument musical national.
--Soyez compatissants, seigneurs, criaient-ils de toutes leurs forces. Dieu vous a confié les biens et les richesses, et à nous il nous ordonne de vivre de vos dons. N'abandonnez donc pas de pauvres malheureux, nos seigneurs!
--Nos pères, nos bienfaiteurs! criaient d'une voix traînante d'autres mendiants assis sur le bord de la route; que Dieu vous accorde une bonne santé! qu'il vous conduise en paix jusqu'à Troitza!
D'autres ajoutaient à ces paroles quelque grosse plaisanterie et souvent le voyageur, pour récompenser un propos comique, jetait une poignée de monnaie.
Fréquemment, les saltimbanques en venaient aux mains avec des bandes de misérables qui, des villes et des monastères environnants, s'en allaient à la Sloboda prendre part aux aumônes du Tsar. Des musiciens aveugles, conduits par des diseurs de bonne aventure, suivaient aussi la foule. C'était un tapage continuel. Les chevaux, les gens, les ours, hennissaient, criaient, grognaient. La route traversait une épaisse forêt; malgré la multitude de voyageurs, il n'était pas rare d'y rencontrer des voleurs armés qui tombaient brusquement sur les marchands et les dépouillaient complétement. Le brigandage dans les environs de Moscou s'était beaucoup multiplié depuis que les opritchniks avaient saccagé des villages entiers de laboureurs et détruit les fermes des bourgeois. Privés de pain et d'habitation, ces pauvres gens s'étaient joints à des bandes de malfaiteurs qui avaient leurs postes fortifiés dans les bois et qui, par leur nombre, étaient devenues réellement dangereuses. Quand les opritchniks saisissaient les brigands, ils les pendaient sans miséricorde; mais ceux-ci le leur rendaient avec usure. Du reste, les voleurs n'étaient pas les seuls à piller sur les routes: les saltimbanques et les mendiants, quand ils trouvaient, vers le soir, quelque convoi attardé, leur épargnaient cette besogne. C'étaient les marchands qui avaient le pire lot. Ils étaient dépouillés à la fois par les brigands, les histrions, les mendiants et les opritchniks; mais ils se consolaient avec ce proverbe: «La perte et le gain demeurent côte à côte» et ils continuaient leur voyage vers la Sloboda en disant: «Dieu est miséricordieux, nous finirons par arriver.» Et on l'expliquera comme on pourra, mais en fin de compte les marchands se retiraient toujours avec des bénéfices.
A Troitza, Sérébrany se confessa et reçut la communion. Ses gens en firent autant.
L'archimandrite, quand Sérébrany le quitta, lui donna sa bénédiction comme à quelqu'un qui va à la mort.
A trois verstes de la Sloboda, on rencontrait un cordon de gardiens qui arrêtaient les voyageurs et les interrogeaient sur leurs noms et sur les motifs qui les amenaient. Sérébrany et ses gens furent soumis à un interrogatoire minutieux sur le but de leur voyage; puis le chef de la troupe leur enleva leurs armes et quatre opritchniks montèrent à cheval pour les escorter. Bientôt on aperçut les façades peintes et les coupoles dorées du palais du Tzar.
Voici ce que dit au sujet de ce palais notre historien national[12], d'après le témoignage des étrangers contemporains:
[12] Karamzin, t. IX, ch. II.
«Dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, le Tzar consacrait au service divin la plus grande partie de son temps, cherchant à calmer le trouble de son âme par de continuels exercices de dévotion: il imagina même de transformer son palais en monastère et ses favoris en moines. Il donna le nom de _frères_ à 300 légionnaires choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'_abbé_, puis institua le prince Athanase Viazemski _trésorier_ et Maliouta Skouratof _sacristain_. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha l'exemple dans sa stricte observance. Voici la description de cette singulière vie monastique: A trois heures du matin, le Tzar, accompagné de ses enfants et de Skouratof, allait au clocher pour sonner matines: aussitôt tous les frères se rendaient à l'église: celui qui manquait à ce devoir était puni de huit jours de prison. Pendant le service, qui durait jusqu'à six ou sept heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec tant de ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de ses prosternations. A huit heures, on se réunissait de nouveau pour entendre la messe, et à dix, tout le monde se mettait à table excepté Ivan qui, debout et à haute voix, lisait de salutaires instructions. L'abondance régnait dans les repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. L'abbé, c'est-à-dire le Tzar, dînait après les autres[13]; il s'entretenait avec ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de gaîté que d'ordinaire. A huit heures on allait à vêpres; enfin, à dix, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher où, l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes qui l'endormaient pour quelques heures. A minuit, il se levait et commençait sa journée par la prière. Quelquefois, on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois, les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la messe. Pour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il appelait des _tournées_. Il visitait alors les monastères éloignés, allait inspecter les forteresses sur les frontières ou poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts et les déserts, préférant, de toutes, la chasse à l'ours; mais dans tous les lieux, dans tous les instants, il s'occupait d'affaires; car, malgré leurs prétendus pouvoirs dans l'administration de l'État, les boyards de la commune n'auraient pas osé prendre la moindre décision sans sa volonté.»
[13] Faube rapporte (_Geschichte des Deutschen Ordens in Livland_) qu'il ne se mettait jamais à table qu'après avoir récité le _Pater noster_ et béni le repas; c'est alors qu'il avait l'habitude de parler des lois de la confession grecque et autres. Il avait une pénétration d'esprit peu commune et un grand fonds de mémoire pour l'Écriture Sainte.