Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 4

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Les opritchniks se troublèrent; mais, de nouveaux camarades étant arrivés des rues voisines, ils entourèrent le prince. Des paroles insolentes sortirent de la foule; quelques-uns tirèrent leurs sabres et Sérébrany allait se trouver dans une position difficile lorsqu'on entendit dans le voisinage une voix chantant un psaume. Les opritchniks s'arrêtèrent comme s'ils eussent été ensorcelés. Tous tournaient leurs regards vers le lieu d'où venait la voix. Un homme d'environ quarante ans, vêtu d'une robe de toile blanche, s'avançait de leur côté. Sur sa poitrine étaient suspendues des croix et des chaînes de fer, il tenait à la main un gros chapelet de bois. Son visage pâle exprimait une bonté ineffable, sur ses lèvres, ombragées d'une barbe rare, rayonnait un sourire, mais son regard était troublé et incertain.

En voyant Sérébrany, il interrompit son chant, s'approcha vivement de lui et le regarda fixement.--C'est toi, toi! dit-il, comme s'il eût été surpris, pourquoi es-tu ici, parmi ces gens?

Et, sans attendre de réponse, il se mit à chanter: «Homme juste n'entre pas dans le conseil des impurs.»

Les Opritchniks s'écartèrent avec respect; sans faire attention à eux, il regarda de nouveau Sérébrany.

--Nikita, Nikita! dit-il en branlant la tête,--où vas-tu te perdre?

Sérébrany n'avait jamais vu cet homme, il fut surpris de l'entendre prononcer son nom.

--Tu me connais donc? lui demanda-t-il.

L'extatique sourit.--Tu es mon frère, répondit-il--je t'ai reconnu immédiatement. Tu es un simple comme moi, car, si tu avais plus de jugement que moi, tu ne serais pas venu ici. Je vois dans ton coeur, il est pur, pur comme l'eau de roche. Tous deux nous sommes des insensés. Ah! ceux-ci, continua-t-il en montrant les opritchniks, ceux-ci ne sont pas de notre famille.

--Vasia[7], dit un des opritchniks, as tu besoin de quelque chose? veux-tu de l'argent?

[7] Diminutif de Vasili, Basile.

--Non, non, non! répondit l'extatique: de toi je ne veux rien. Vasia ne prendra rien de toi, mais donne à Nikita ce qu'il demande.

--Saint homme, dit Sérébrany, je demandais la demeure du boyard Morozof.

--De Droujina? c'est un des nôtres, c'est un juste; seulement sa tête est inflexible, oh! inflexible: bientôt elle se penchera, elle se penchera, mais pour ne plus se relever.

Où demeure-t-il? répéta d'un ton suppliant Sérébrany.

--Je ne te le dirai pas, répondit le saint d'une voix presque irritée. Non! que d'autres le fassent. Je ne veux pas l'envoyer vers le mal.

Et il s'éloigna à la hâte en continuant le psaume interrompu.

Ne comprenant rien à ces paroles et ne voulant pas perdre de temps à en chercher le sens, Sérébrany s'adressa de nouveau aux Opritchniks.

--Eh bien! ne me direz-vous pas enfin comment trouver la demeure de Morozof?

--Va tout droit, répondit brutalement l'un d'eux, au point où la rue tourne à gauche. C'est là qu'est le nid du vieux corbeau.

Pendant que le prince s'éloignait, les Opritchniks, apaisés par l'apparition du saint, recommencèrent leurs propos insolents.

--Eh! cria l'un, salue de notre part Morozof, et dis lui de se préparer à la potence: il a assez vécu.

--Et pour toi aussi, ajouta un autre, la corde est prête.

Mais le prince ne faisait pas attention à leurs injures. Que signifient les paroles de l'idiot? pensait-il. Pourquoi n'a-t-il pas voulu m'indiquer la maison de Morozof, et a-t-il ajouté qu'il ne voulait pas m'envoyer vers le mal?

En continuant leur route, le prince et Michée rencontrèrent encore beaucoup d'Opritchniks. Les uns étaient déjà ivres, d'autres ne faisaient qu'arriver dans les tavernes, tous avaient l'air audacieux et insolents et quelques-uns même firent à haute voix des remarques si grossières sur le compte des cavaliers qu'il était facile de voir qu'ils étaient habitués à l'impunité.

CHAPITRE V

LA RENCONTRE.

En suivant à cheval le bord de la Moskva, on pouvait voir par dessus la palissade tout le jardin de Morozof.

Des tilleuls en fleurs ombrageaient un étang limpide qui fournissait au boyard, pour les jours maigres, une pêche abondante. Au delà on voyait des pommiers, des cerisiers, des pruniers. Dans l'herbe, que la faux n'avait pas encore abattue, serpentaient d'étroits sentiers. La journée était brûlante. Au-dessus des fleurs rouges de l'églantier odoriférant tourbillonnaient des scarabées d'or; dans les tilleuls bourdonnaient les abeilles; les grillons chantaient dans l'herbe; derrière des buissons de groseilliers rouges, de grands tournesols élevaient leurs larges têtes et paraissaient savourer la chaleur du soleil de midi.

Le boyard Morozof reposait depuis déjà une heure dans son appartement. Hélène était assise avec ses suivantes sur un banc de gazon au pied même de la palissade. Elle portait un vêtement d'été en velours bleu avec des boutons d'améthyste. De larges manches de mousseline, formant des plis légers, étaient attachées au-dessus du coude par des bracelets de diamants. Des boucles d'oreille, également en diamant, descendaient jusque sur ses épaules. Sa tête était ornée d'un kakochnik[8] de perles, et ses bottines de maroquin étaient cousues d'or.

[8] Coiffure nationale des femmes mariées.

Hélène paraissait gaie. Elle riait et badinait avec ses filles d'atour.

--Boyarine, disait l'une d'elles, essayes encore ces pendants d'oreille, ils sont plus éclatants.

--Je suis fatiguée d'essayer, mesdemoiselles, répondit d'une voix bienveillante Hélène; voilà plus d'une heure que vous me tenez là, cela suffit.

--Il ne reste plus que le collier à essayer! Quand tu l'auras mis, en vérité, tu ressembleras à une sainte image dans sa niche.

--Finis donc, Pacha[9], c'est un péché de parler ainsi.

[9] Diminutif de Pélagie.

--Eh bien! puisque tu ne veux pas te parer, boyarine, jouons à la course. Veux-tu lancer des miettes de pain aux poissons ou te balancer sur une escarpolette? ou bien veux-tu que nous te chantions quelque chose?

--Oui, Pacha, cette chanson que tu chantais l'autre jour, en cueillant des fraises.

--Oh! boyarine de mon coeur, qu'y a-t-il de gai dans cette chanson? Elle est mélancolique.

--C'est égal, je désire l'entendre; chante-la moi, Pacha!

--J'obéis, boyarine; seulement ne me reproche pas ensuite de t'avoir rendue triste. Et vous, mesdemoiselles, donnez-moi le refrain.

Les jeunes filles s'assirent en rond et Pacha commença d'une voix plaintive:

Ah! sans le froid qui les menace Les fleurs s'épanouiraient en hiver. Ah! sans la douleur qui m'accable, Je vivrais dans l'insouciance Je ne serais pas, la tête dans la main, Regardant vaguement la campagne déserte... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'allais à travers les foins nouveaux, Je relevais ma pelisse de martre Pour que ma pelisse ne fît aucun bruit, Pour que mes boutons ne retentissent pas. Le boyard beau-père n'avait pas entendu. Il n'avait rien dit à son fils, A son fils, mon époux.

Pacha regarda sa maîtresse. Deux grosses larmes coulaient de ses yeux.

--Ah! quelle sotte je suis! dit Pacha: qu'ai-je fait? Je n'ai pas su résister à la boyarine. Mais aussi comment pouvez-vous, boyarine, vous laisser impressionner de la sorte par de pareilles chansons?

--Et toi, pourquoi les as-tu apprises! répartit Dounia, jeune fille à l'oeil vif et aux sourcils noirs. Je vais chanter, moi, et tu vas voir si la boyarine ne reprend pas sa bonne humeur.

Et, bondissant sur ses pieds, Dounia appuya une main à sa hanche, leva l'autre en l'air, et, s'inclinant un peu, se mit à marcher légèrement en chantant:

Le seigneur Pantalei s'avance dans la cour, Kouzmich se promène au loin, Sa pelisse de renard tombe jusqu'à terre, Son chapeau est revêtu de martre jusqu'au sommet. La faveur du ciel le suit toujours. Soujena le regarde derrière les rideaux du lit, Les boyards le regardent de la ville, Les boyarines le regardent de leurs belvédères, Les boyards disent quel est cet homme? Les boyarines disent quel est ce seigneur? Mais Soujena dit: c'est mon meilleur ami!

Dounia s'arrêta et se mit à rire. Mais Hélène était encore plus triste. Son coeur se serra; elle couvrit son visage de ses mains et sanglota.

--Voilà le résultat de ta chanson! dit Pacha. Qu'allons-nous faire maintenant? Droujina Andréevitch verra les yeux rougis de la boyarine et se mettra en colère contre nous: ne pouvez-vous la distraire, sottes créatures?

--Mes chères filles! mes petites âmes! dit tout à coup Hélène en se jetant au cou de Pacha, aidez-moi à sangloter, à verser des larmes.

--Mais qu'as-tu, boyarine? qui est-ce qui t'a si subitement frappée?

--Pas si subitement, mes filles! Depuis ce matin je suis triste. Quand les offices ont commencé à sonner et que la foule s'en est allée gaiement à l'église, j'ai senti mon coeur se gonfler... et maintenant encore il est prêt à éclater. La lumière est si vive, le soleil si éclatant, et toutes ces parures dont vous m'avez ornée... Enlevez-moi ces boucles d'oreilles, enlevez-moi le kakochnik, faites-moi une tresse comme les vôtres, une tresse de jeune fille.

--Comment, boyarine, y songes-tu? te faire une coiffure de jeune fille! Dieu vous en préserve! Et si Droujina Andréevitch l'apprenait?

--Il ne le saura pas. Je remettrai plus tard le kakochnik.

--Non, boyarine, ce serait un péché. Fais comme tu voudras, mais nous ne pouvons prendre cela sur nous.

Est-ce possible, pensa Hélène, c'est péché de se souvenir même du passé?

--Eh bien! dit-elle, je n'enlèverai pas mon kakochnik, seulement viens ici, ma Pacha, je te ferai une tresse comme celle que je portais autrefois.

Rougissante de plaisir, Pacha vint s'agenouiller devant sa maîtresse. Hélène lui délia les cheveux, les sépara en touffes égales et commença à tresser une de ces énormes tresses à la russe, composées de quatre-vingt dix fils. Il fallait pour cela une grande science. D'abord la tresse devait être très-lâche, afin qu'elle cachât toute la nuque, ensuite elle descendait sur le dos en se resserrant imperceptiblement. Hélène y mit beaucoup de talent; en entrelaçant les touffes de cheveux, elle y mêlait artistement des chapelets de perles.

Enfin la tresse fut terminée. La boyarine attacha à son extrémité un noeud de rubans à trois branches et y assujettit de riches bagues.

--C'est fini, Pacha, dit-elle, joyeuse de son travail; lève-toi et marche devant moi. Regardez, mesdemoiselles, cette tresse n'est-elle pas plus jolie qu'un kakochnik?

--Chaque chose à son temps, boyarine, répondirent-elles en riant. Voilà Dounia, par exemple, qui ne serait pas fâchée de porter un kakochnik.

--Finissez, moqueuses! répondit Dounia. Je consentirai peut-être à ne jamais défaire ma tresse; mais le sommelier du boyard pourrait en nommer plus d'une qui s'y résignerait moins aisément que moi.

Les jeunes filles éclatèrent de rire, quelques-unes se troublèrent et rougirent.

--Baisse-toi, Pacha, dit la boyarine, je vais encore ajouter un ruban... Mesdemoiselles, vous savez que c'est aujourd'hui la Saint-Jean, c'est aujourd'hui que les naïades font leurs tresses!

--Ce n'est pas aujourd'hui, boyarine, mais le jour de la Pentecôte, que les naïades font leurs tresses. Le jour de la Saint-Jean, elles courent les cheveux épars et trompent les gens qui veulent enlever la fleur de la fougère.

--Que Dieu nous en préserve! dit Pacha.

--Tu as donc peur des naïades, Pacha?

--Et comment ne pas en avoir peur! aujourd'hui il est aussi dangereux d'aller dans les bois que le jour de la Pentecôte ou pendant la semaine des naïades. On dit qu'elles torturent les jeunes filles ou font perdre la mémoire aux jeunes gens...

--Tu parles de ce que tu ne connais pas, interrompit une autre jeune fille. Quelles naïades y a-t-il à Moscou? Il n'y en a pas. Mais en Ukraine, là c'est une autre affaire; qui les voit est perdu. On raconte que plus d'un bon jeune homme y a laissé la raison. Il suffit de les avoir vues une seule fois pour mourir de chagrin; si l'homme est marié il abandonne sa femme et ses enfants; s'il est garçon, il oublie celle qu'il devait épouser.

Hélène devint pensive.

--Mesdemoiselles, dit-elle après un moment de silence, y a-t-il des naïades en Lithuanie?

--C'est précisément leur pays; en Ukraine, en Lithuanie, c'est tout un.

Hélène soupira. En cet instant, on entendit le pas d'un cheval, et le chapeau blanc de Sérébrany apparut au-dessus de la palissade.

En voyant un homme, Hélène voulut se cacher; mais ayant jeté un regard sur le cavalier, elle resta aussitôt comme pétrifiée. Le prince, de son côté, arrêta son cheval. Il ne pouvait en croire ses yeux. Mille pensées contradictoires se pressaient en un instant dans sa tête. Il voyait devant lui Hélène, la fille de Pléchéef, celle qui lui avait donné sa foi cinq ans auparavant. Mais par quel hasard se trouvait-elle dans le jardin du boyard Morozof? Ce fut seulement alors que Sérébrany remarqua le kakochnik de perles d'Hélène, et il devint pâle. Elle était mariée!

Est-ce que je rêve? dit-il, en ne pouvant détacher d'elle un regard fixe, presque insensé,--est-ce un songe?

--Jeunes filles! dit Hélène d'une voix suppliante:--retirez-vous un peu, je vous appellerai, laissez-moi seule! Mon Dieu! mon Dieu! Sainte Vierge, que faire? que lui dire?

Sérébrany, pendant ce temps, était revenu à lui.

--Hélène,--dit-il résolument,--réponds-moi d'un seul mot: es-tu mariée? est-ce une erreur? une plaisanterie? es-tu réellement mariée?

Hélène au désespoir cherchait une réponse et ne la trouvait pas.

--Réponds-moi, Hélène. Ne me torture pas plus longtemps.

--Écoutez-moi, Nikita! murmura Hélène.

Le prince frissonna.

--Je n'ai rien à entendre, dit-il,--j'ai tout compris. Ne parle pas inutilement.--Adieu boyarine! et il fit tourner son cheval.

--Nikita! s'écria Hélène, je t'en conjure, par le nom du Christ et de sa Mère Immaculée, écoute-moi: tu me tueras ensuite, mais d'abord écoute-moi!

Elle n'eut pas la force de continuer: sa voix s'éteignit, ses genoux fléchirent sur le banc de gazon; elle tendit ses mains suppliantes vers Sérébrany. Le prince frémit de tout son corps, eut compassion et resta.

Hélène, d'une voix entrecoupée par ses larmes, raconta comment Viazemski la persécutait, comment le Tzar se mit en tête de la livrer à son favori, comment, le désespoir dans l'âme, elle se confia au vieux Morozof. Interrompant son récit par des sanglots, elle s'accusa de sa trahison involontaire, reconnut qu'elle aurait dû plutôt attenter elle-même à sa vie que d'en épouser un autre, et elle maudit sa faiblesse.

--Tu ne peux plus m'aimer, prince, dit-elle, le sort ne l'a pas permis! mais promets-moi que tu ne me maudiras pas; dis-moi que tu pardonnes ma faute énorme.

Le prince écoutait, les sourcils froncés, mais ne répondait rien.

Nikita Romanovitch, murmura Hélène d'une voix craintive, pour l'amour de Dieu, dis-moi un seul mot!

Et elle fixait sur lui des yeux pleins de terreur et d'attente; toute son âme s'était réfugiée dans son regard suppliant.

Une lutte terrible avait lieu dans l'âme de Sérébrany.

--Boyarine, dit-il à la fin et sa voix tremblait, la volonté de Dieu est visible dans tout ceci... tu n'es pas aussi coupable... non tu n'es pas coupable... je n'ai rien à te pardonner, Hélène, je ne te maudis pas--Dieu m'en est témoin. Non! j'ai pour toi le même sentiment qu'autrefois.

Ces mots échappèrent au prince, pour ainsi dire, malgré lui.

Hélène poussa un cri, sanglota et s'élança derrière la haie.

Au même instant le prince se dressa sur ses étriers et se cramponna au faîte de la clôture. Hélène, de son côté, était déjà montée sur un banc. Sans réflexion, sans s'en rendre compte, ils furent si près l'un de l'autre, que leurs mains se touchèrent...

Maintenant, comment Hélène paraîtra-t-elle devant Morozof? Il devinera son trouble en voyant son regard. Et ce n'est pas un homme à lui pardonner; ce n'est pas la vie qui est chère au boyard, c'est son honneur. Il se tuera, le vieillard, il tuera sa femme, il tuera Nikita.

CHAPITRE VI

LA RÉCEPTION.

Morozof avait connu le prince lorsqu'il était encore enfant, mais ils s'étaient depuis longtemps perdus de vue. Quand Sérébrany partit pour la Lithuanie, le boyard commandait dans une contrée lointaine; ils ne s'étaient pas revus depuis au moins dix ans, cependant Droujina avait peu changé, il était vigoureux comme par le passé, et le prince, du premier coup d'oeil, l'eût reconnu partout, car le vieux boyard appartenait à cette catégorie de gens dont la personnalité se grave profondément dans la mémoire. Sa haute taille et sa corpulence attiraient déjà l'attention. Il avait la tête entière de plus que Sérébrany. Ses cheveux autrefois d'un blond foncé mais presque tous blancs actuellement, tombaient en désordre sur son front sévère, sillonné par plusieurs balafres. Une barbe touffue, entièrement blanche, lui couvrait la moitié de la poitrine. Sous ses sourcils épais et sombres brillait un regard perçant et autour de sa bouche se jouait un bon sourire, qui faisait dire qu'il avait le coeur sur les lèvres. Dans son accueil, dans sa noble démarche, il y avait quelque chose de léonin, une sorte de gravité, de calme dignité et de confiance en soi-même. En le regardant chacun eût dit: heureux celui qui possède l'amitié d'un tel homme! et la réflexion eût fait ajouter: malheur à celui dont il est l'ennemi! Effectivement, en examinant avec attention les traits de Morozof, il était facile de deviner que ce tranquille visage pouvait, au moment de la colère, devenir terrible. Mais le sourire ouvert et aimable, l'expression de franche bonté effaçaient promptement cette impression.

--Salut, prince, salut, mon cher hôte! soyez le bienvenu! dit Morozof en introduisant le prince dans une grande salle boisée au milieu de laquelle on voyait un poêle recouvert de carreaux de fayence et entouré de longs bois de chêne. Une multitude d'armes précieuses étaient suspendues aux murs: des vases d'or et d'argent avaient été élégamment disposés sur des étagères.

--Bonjour, prince, bonjour! Dieu soit loué de m'avoir envoyé un pareil hôte! je me rappelle bien de toi, Nikita, tout jeune, tu étais déjà un vaillant garçon. Quand tu jouais avec les autres enfants dans le jardin de la ville, la victoire était toujours de ton côté; quand ton jeune sang s'échauffait, tu devenais mauvais comme un ourson, pardonne-moi le mot, Nikita! tu commençais à frapper à droite, à gauche. Mais l'enfant est devenu un homme ferme. J'ai entendu parler de tes actions dans la terre de Lithuanie; tu les as battus, les ennemis, comme tu battais autrefois tes camarades.

Et Morozof souriait gaiement, son visage de lion brillait de cordialité.

--Et te rappelles-tu, Nikita, continua-t-il en plaçant une main sur l'épaule du prince, comme tu ne pouvais souffrir aucune tromperie dans les jeux?--Je veux bien lutter avec qui voudra, ou me battre à coups de poing, mais je ne permettrai ni contre moi ni contre un autre aucune espèce de ruse.

Le prince n'était pas à son aise en présence de Morozof.

--Boyard, dit-il, voici une missive de la part du prince Pronski.

--Merci, prince. Je la lirai plus tard; nous avons le temps; maintenant, que je m'occupe de toi! Mais où est Hélène? holà! quelqu'un! dites à ma femme qu'il nous est arrivé un hôte bien-aimé, le prince Nikita Sérébrany, et qu'elle vienne lui faire honneur.

Hélène entra lentement et sans bruit avec un plateau dans les mains. Sur le plateau il y avait des verres avec différentes sortes de vins. Elle s'inclina profondément devant Sérébrany, comme si elle le voyait pour la première fois; elle était pâle comme la mort.

--Prince, dit Morozof, voilà la maîtresse de maison, Hélène Dmitriévna, donne-lui ton amitié. Nous sommes presque parents: Nikita, son père et moi nous étions comme deux frères, ainsi ma femme ne peut être pour toi une étrangère. A ta santé! Hélène, offre au boyard. Mange, prince, ne méprise pas le pain et le sel d'un ami. Tout ce que nous avons est à ta disposition. Voilà du Romanée et voici du vin de Hongrie, voilà de l'hydromel framboisé que ma femme a préparé de ses propres mains.

Morozof s'inclina profondément.

Le prince répondit avec deux saluts et vida son gobelet. Hélène n'avait pas levé les yeux sur Sérébrany, ses longs cils étaient baissés. Elle tremblait et les verres sur le plateau se choquaient entre eux.

--Qu'as-tu, Hélène? dit tout à coup Morozof. Serais-tu malade? ton visage est blanc comme neige, ma chérie, ajouta-t-il tout bas, Viarsemski aurait-il encore passé? C'est cela, le maudit est encore venu du côté du jardin! N'aie pas de chagrin, Hélène, ce n'est pas de ta faute, ne sors plus sans moi; et console-toi, mon enfant, tâche de sourire, sois gaie, sinon notre hôte remarquera ton trouble.

--Pardon, Nikita, pardon, je m'occupais de toi, je disais à ma femme qu'elle te fît préparer un repas, le plus tôt possible; tu n'as pas dîné, prince?

--Je te remercie, boyard, j'ai dîné.

--Cela ne fait rien, Nikita, tu dîneras encore une fois. Va, Hélène, dépêche-toi, et toi, boyard, accepte ce que Dieu nous a envoyé, et n'offense pas un vieillard en disgrâce; j'ai bien assez de chagrins sans cela!

Morozof lui montra ses longs cheveux.

--Je vois, boyard, je vois et je ne puis en croire mes yeux. Toi, en disgrâce! Pourquoi? Pardonne à ma surprise une question indiscrète.

Morozof soupira.

--C'est que je conserve les anciennes coutumes, j'ai soin de mon honneur et je ne m'incline pas devant les parvenus.

En disant ces mots, son visage s'assombrit et ses yeux prirent une expression sévère. Il raconta sa querelle avec Godounof et se plaignit amèrement de l'injustice du Tzar.

--Il y a beaucoup de changement à Moscou, prince, depuis que le Tzar a établi en Russie l'opritchna.

--Qu'est-ce donc que cette opritchna, boyard? J'ai rencontré des opritchniks, mais je n'y ai rien compris.

--Il est évident que Dieu s'est courroucé contre nous, Nikita; il a obscurci les yeux du Tzar. Depuis l'époque où des calomniateurs réussirent à perdre dans son esprit Silvestre et Adachef, depuis que ceux-ci furent chassés de sa présence, nos jours heureux sont passés. Tout à coup Ivan Vasiliévitch a commencé à nous soupçonner, nous, ses plus fidèles serviteurs. Il a commencé à parler de trahison, de complots, de choses qui n'étaient dans la pensée de personne. Les hommes nouveaux se réjouirent et murmurèrent des accusations contre les boyards, les uns par haine, les autres pour gagner sa faveur; et à tous il prêta l'oreille. Si quelqu'un avait une vengeance, il allait dénoncer son ennemi, en l'accusant d'avoir parlé contre le Tzar, et, pour arriver à leurs fins, les maudits! sans crainte de la colère divine, ils juraient sur la croix et forgeaient des lettres fausses; beaucoup de personnes innocentes furent plongées dans les cachots, Nikita, et subirent la torture. Autrefois, quand quelqu'un dénonçait, il devait lui-même fournir la preuve; maintenant, il n'en est plus ainsi: sur la première dénonciation venue, quelqu'invraisemblable qu'elle soit, on nous arrête. Les temps sont difficiles, Nikita! jamais une pareille terreur n'a régné à aucune époque; après les arrestations sont venues les exécutions, et quels sont ceux qui ont été mis à mort!... Mais tu as sans doute déjà appris tout cela.

--J'en ai entendu parler, boyard, mais vaguement. Les nouvelles n'arrivent pas vite en Lithuanie. Cependant le Tzar a le droit de frapper les méchants.

--Qui dit le contraire? C'est pour cela qu'il est Tzar, pour punir et pour récompenser. Mais ce ne sont pas les méchants qu'il frappe, ce sont ses meilleurs et ses plus fidèles serviteurs. Le grand Okolnitchi, Adachef (le frère d'Alexis) avec son fils encore enfant; les trois Satine; Ivan Chichkin, sa femme et ses enfants; et beaucoup d'autres innocents.

L'indignation se peignit sur le visage de Sérébrany.

--Boyard, ce n'est pas le Tzar qu'il faut accuser de tout cela, mais ses conseillers.