Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 3

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Michée resta un moment silencieux, puis il bâilla, se tut encore un instant, puis demanda d'une voix déjà endormie:

--Et que penses-tu, boyard, de ce Mathieu Khomiak que tu as renversé de son cheval?

--Je pense que c'est un brigand.

--Et moi aussi et que penses-tu, boyard, de ce Vanioukha Persten?

--Je pense que c'est aussi un coquin.

--Oui, seulement il y a un peu de différence entre les deux. Lequel te paraît le moins coquin de Khomiak ou de Persten?

Et, sans attendre de réponse, Michée commença à ronfler. Bientôt le prince s'endormit également.

CHAPITRE III

SORCELLERIE.

La lune s'élevait dans le ciel, les étoiles scintillaient, le moulin à demi-ruiné et la roue en mouvement semblaient argentés. Tout-à-coup, retentit le galop d'un cheval et bientôt une voix impérieuse se fit entendre:--Holà, sorcier!

Le nouvel arrivant n'était pas accoutumé, paraît-il, à attendre; car, n'entendant pas de réponse, il cria encore plus fort:--Holà, sorcier! sors ou je te coupe en morceaux!

Le meunier répondit:--Plus bas, prince, plus bas, petit père, nous ne sommes pas seuls, des voyageurs se sont arrêtés chez moi; je descends à l'instant, donne-moi seulement le temps de fermer mon coffre.

--Je t'apprendrai à fermer ton coffre, tison d'enfer! répartit celui que le meunier appelait prince,--ne savais-tu pas que je devais venir aujourd'hui? Comment as-tu osé recevoir des voyageurs? qu'ils détalent!

--Petit père, ne crie pas, pour l'amour de Dieu, ne crie pas, tu gâteras tout! je te l'ai déjà dit, notre affaire craint le bruit et je n'ai pas le pouvoir de renvoyer les voyageurs. D'ailleurs ils ne nous gênent pas; ils dorment maintenant, ne les éveille pas!

--Allons, soit, vieillard, mais prends garde de me tromper, il vaudrait mieux pour toi n'être pas né. Jamais on n'a imaginé un châtiment pareil à celui que je trouverais pour toi.

--Petit père, calme-toi! que veux-tu que fasse un vieillard? Ce que je verrai, je te le dirai, ce qui arrivera ensuite est au pouvoir de Dieu seul. Si ton altesse se dispose à me châtier mieux vaut ne pas entamer l'affaire.

--Allons, allons, vieillard, n'aie pas peur, je plaisantais.

Le cavalier attacha son cheval à un arbre. Il était de haute taille et paraissait jeune. La lune jouait sur les boutons de son pourpoint; des cordons et des glands d'or s'agitaient sur ses épaules.

--Eh bien! prince, dit le meunier--as-tu appris les mots?

--J'ai appris les mots, et je porte un coeur d'hirondelle à mon cou.

--Et cela n'a rien fait?

--Non, répondit le prince avec chagrin--rien n'y fait. Il y a quelques jours, je l'ai vue dans le jardin, dès qu'elle m'a reconnu, elle est devenue pâle, m'a tourné le dos et s'est enfuie.

--Ne te fâche pas, boyard, ne tranche pas inutilement des têtes innocentes et permets-moi de te dire une parole.

--Parle.

--Écoute donc..., mais j'ai peur...

--Parle, répéta le prince en frappant du pied.

--Eh bien! petit père, n'en aime-t-elle pas un autre?

--Un autre? quel autre? son mari? un vieillard?

--Et si... continua le meunier en hésitant--si ce n'était pas son mari?...

--Ah, sorcier! hurla le prince--comment cela t'est-il venu à l'esprit? Ah! si je soupçonnais quelqu'un, je leur arracherais le coeur à tous deux de mes propres mains.

Le meunier recula avec terreur.

--Sorcier, continua le prince en adoucissant sa voix, aide-moi, l'amour m'a terrassé, le cruel serpent! que n'ai-je pas fait! J'ai passé des nuits entières à prier devant les saintes images, la prière ne m'a pas donné le repos. J'ai galopé nuit et jour par monts et par vaux, j'ai tué ainsi plus d'un bon cheval, mais je n'ai pas tué mon chagrin. J'ai couru les tavernes, j'ai bu des cruches entières du vin le plus capiteux, je n'ai pas trouvé la paix dans l'ivresse. J'ai bravé la honte, je suis entré dans les opritchniks. J'ai pris ma place aux banquets du Tzar parmi les bourreaux, les Griazny et les Basmanof! J'ai fait pis qu'eux, j'ai détruit des bourgs et des villages, enlevé des jeunes filles, mais le sang que j'ai versé n'a pas noyé ma peine. Les opritchniks eux-mêmes me craignent, le Tzar me ménage à cause de ma vaillance, le peuple me maudit. Le nom du prince Viazemski est aussi exécré que celui de Maliouta Skouratof. Voilà où m'a conduit ma passion, j'ai perdu mon âme. Eh! que m'importe! Au fond de l'enfer je ne serai pas pis qu'ici. Eh bien! vieillard, pourquoi me regardes-tu dans les yeux? Crois-tu que je sois fou? Viazemski n'est pas fou; sa tête est forte, son corps est vigoureux. Ma souffrance n'en est que plus terrible, elle ne peut m'accabler.

Le meunier écoutait le prince avec épouvante, il avait peur, il craignait pour sa vie.

--Pourquoi restes-tu silencieux, vieillard? N'as-tu pas quelque poison, quelque racine qui puisse la faire changer? Parle, dis-moi quelles sont tes herbes magiques? eh bien! parle donc, sorcier.

--Petit père, prince Athanase Ivanovitch, que te dirai je? Il y a différentes herbes, il y a l'herbe koliouka qui se cueille le jour de la Saint-Pierre. Si tu frottes ton arme avec elle, tu ne manqueras jamais ton coup. Il y a l'herbe tirlitch qui croît sur la montagne de Lissa près de Kief. Le Tzar ne sera jamais mécontent de celui qui en porte sur sa personne. Il y a encore de la salicaire; prends une de ces racines en forme de croix, pends-la à ton cou, tout le monde te craindra comme le feu.

Viazemski sourit amèrement:--On a déjà assez peur de moi, je n'ai pas besoin de ta salicaire, continue.

--Il y a la tête d'Adam qui se récolte dans les marais; elle amène les cadeaux. Il y a l'herbe bleue des marais; quand tu vas à la chasse, bois-en une décoction et aucun ours ne te touchera. Il y a la rhubarbe; quand on la tire de terre, elle gémit comme un enfant; en la portant à son cou, on ne se noie jamais.

--Et c'est tout?

--Il y a encore la fougère; celui qui a le bonheur d'en cueillir la fleur, deviendra le maître de tous les trésors,--la Jean et Marie; celui qui l'a trouvée peut monter la première rosse venue et battre le meilleur cheval.

--Et une herbe qui fasse aimer, n'en connais-tu pas?

Le meunier resta un moment silencieux.

--Je n'en connais pas, petit père, ne te fâche pas, Dieu m'est témoin que je n'en connais pas.

--Et une herbe qui fasse cesser d'aimer, en connais-tu?

--Je n'en connais pas non plus, prince, mais il y a l'herbe qui brise; quand on la met en contact avec des murailles ou une porte de fer, elle fait tout éclater.

--Finis avec tes herbes! dit avec impatience Viazemski, et il fixa son regard sombre sur le meunier.

Le meunier baissa la tête et se tut.

--Vieillard! reprit tout à coup Viazemski en le saisissant à la gorge, donne-la moi! tu entends? donne-la moi, donne-la moi, maudit! donne-la à l'instant!

Et il secouait violemment le vieillard qui crut sa dernière heure venue.

Tout à coup Viazemski le lâcha et tomba à ses genoux.

--Prends pitié de moi! dit-il en sanglotant: guéris-moi! je te donnerai ce que tu voudras, je te couvrirai d'or, je me lierai à toi; prends pitié de moi, vieillard.

Le meunier s'épouvanta encore davantage.

--Prince, Boyard! que fais-tu donc? reviens à toi! c'est moi, David, le meunier! reviens à toi, prince!

--Je ne me relèverai pas que tu ne m'aies guéri.

--Prince! prince! disait d'une voix tremblante le meunier, il est l'heure, le temps passe, relève-toi! il fait nuit, je ne te vois plus, je ne sais pas où tu es; vite, vite à l'oeuvre.

Le prince se leva.

--Commence, dit-il, je suis prêt.

Tous deux restèrent un moment silencieux. Tout était calme; la roue seule, éclairée par la lune, continuait à tourner. Quelque part, dans un marais, on entendait le cri du râle, et parfois la note plaintive du hibou arrivait des profondeurs de la forêt.

Le vieillard et le prince s'approchèrent du moulin.

--Regarde, prince, sous la roue et je vais prononcer le charme.

Le vieillard se coucha sur la terre et, encore tremblant de frayeur, il se mit à murmurer certains mots. Le prince regardait l'eau. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi.

--Que vois-tu, prince?

--Je vois comme des perles qui tombent et des ducats d'or qui pétillent.

--Tu seras riche, plus riche qu'aucun autre en Russie.

Viazemski soupira.

--Regarde encore, prince, que vois-tu?

--Je vois comme des sabres se heurter et entre eux une espèce de collier d'or.

--Tu auras des succès à la guerre, boyard, tu seras heureux au service du Tzar; mais regarde, regarde, que vois-tu encore?

--L'obscurité est venue et l'eau s'est troublée. Ah! voilà que l'eau rougit, on dirait du sang. Qu'est-ce que cela veut dire?

Le meunier se tut.

--Qu'est-ce que cela veut dire, vieillard?

--Assez, prince. Il ne faut pas regarder trop longtemps, allons-nous-en.

--Voilà de longs filets rouges comme des veines ensanglantées; je vois deux pinces qui s'ouvrent et se ferment, je vois...

--Allons-nous-en, prince, allons-nous-en.

--Arrête, dit Viazemski en interrompant le meunier, je vois une sorte de scie à grandes dents qui va et vient et sous cette scie on dirait du sang qui jaillit!

Le meunier voulut entraîner le prince.

--Arrête, vieillard. Oh! j'ai le corps brisé...

Le prince se recula. On eût dit qu'il comprenait la vision.

Ils restèrent longtemps silencieux. Enfin Viazemski dit:--Je veux savoir si elle en aime un autre.

--As-tu, Boyard, quelque chose qui lui ait appartenu?

--Voilà ce que j'ai trouvé à sa porte. Le prince lui montra un ruban bleu.

--Jette-le sous la roue.

Le prince jeta le ruban. Le meunier sortit de sa poitrine une fiole de terre.

--Bois, dit-il en la donnant au prince.

Le prince but. La tête parut lui tourner un moment et ses yeux se troublèrent.

--Regarde, maintenant; que vois-tu?

--Elle! elle!

--Seule?

--Non, pas seule, ils sont deux: avec elle il y a un jeune homme blond, vêtu d'un caftan cramoisi, mais je ne vois pas son visage.

Attends! ils se rapprochent... plus près... toujours plus près... anathème! ils se donnent la main! anathème! sois maudit, sorcier, sois maudit! maudit!

Le prince jeta au meunier une poignée d'or, arracha de l'arbre la bride de son cheval, sauta en selle et s'élança à travers la forêt. Puis, peu à peu, le galop du cheval s'affaiblit et l'on n'entendit plus dans le calme de la nuit que le bruit de la roue qui continuait à tourner.

CHAPITRE IV

DROUJINA MOROZOF ET SA FEMME.

Si le lecteur pouvait se reporter trois cents ans en arrière et regarder, du haut d'un clocher, la ville de Moscou de ce temps-là, il trouverait peu de ressemblance avec la ville actuelle. Les bords de la Moskva, de l'Iaouza et de la Neglinna étaient couverts d'une multitude de maisons en bois avec des toits en planches ou en paille, la plupart noircis par le temps. Au milieu de ces toits sombres, ressortaient vivement les murailles blanches et rouges du Kremlin, du Kitay-gorod et des autres forteresses bâties dans le courant des deux derniers siècles. Un grand nombre de clochers élevaient leurs flèches dorées vers le ciel. On voyait, entre les maisons, de grandes taches vertes et jaunes; c'étaient des bois épais et des champs ensemencés. La Moskva était coupée par des ponts flottants, couverts d'eau dès qu'une charrette ou une troupe de cavaliers les traversait. Sur l'Iaouza et la Neglinna tournaient des multitudes de roues de moulin se suivant sans interruption.

Ces bois, ces champs, ces moulins au coeur de la ville même, rendaient la vue très-pittoresque. Les monastères surtout faisaient plaisir à voir: leurs murailles blanches, leurs groupes de coupoles peintes ou dorées leur donnaient l'aspect de villes séparées.

Au dessus de ce fouillis de parcs, d'églises, de maisons et de monastères, s'élevaient orgueilleusement les sanctuaires du Kremlin et la basilique de la Vierge Protectrice qu'Ivan avait bâtie quelques années auparavant en mémoire de la prise de Kazan et que nous appelons maintenant Saint-Bazile. La joie des Moscovites fut grande quand tomba le rideau d'échafaudages qui masquait cette église, lorsqu'elle apparut dans tout son éclat, étincelante de peintures, de dorures, étonnant le regard par la multitude et la variété de ses ornements. Longtemps le peuple ne cessa d'admirer l'habileté de l'architecte, de remercier Dieu et d'exalter le Tzar qui avait donné au peuple orthodoxe un monument jusqu'alors unique. Les autres églises étaient aussi fort belles; les Moscovites n'épargnaient ni roubles ni travail pour rendre magnifique la maison de Dieu. Partout on voyait de riches couleurs, des dorures et des images de grandeur naturelle. Mais si les habitants de Moscou s'appliquaient à embellir leurs temples, ils se préoccupaient peu de l'intérieur de leurs maisons; presque toutes leurs demeures étaient construites solidement et simplement de madriers de sapin ou de chêne qui n'étaient pas toujours recouverts de planches, suivant en cela le vieux proverbe russe: ce ne sont pas les murs qui font la belle maison, mais la chère qu'on y fait.

Seule l'habitation du boyard Droujina Morozof, sur le bord de la Moskva, se distinguait par son élégance. Les madriers de chêne étaient équarris, tous les angles étaient soigneusement ajustés, la maison avait trois étages, sans compter le rez-de-chaussée. Un toit spécial s'avançait sur un perron élevé, supporté par des colonnes torses sculptées et orné d'une frise élégante. Les volets étaient couverts de fleurs et d'oiseaux peints avec art et les fenêtres donnaient accès à la lumière de Dieu, non au moyen de ternes vessies de boeuf comme dans la plupart des maisons de Moscou, mais à travers des carreaux de mica transparent. Autour d'une large cour s'élevaient les logis des serviteurs, les magasins, la buanderie, le pigeonnier et la salle de repos d'été de la boyarine. Attenants à cette cour, se trouvaient, d'un côté, une chapelle en pierre et, de l'autre, un vaste jardin entouré d'une palissade de chêne au-dessus de laquelle on apercevait d'élégantes escarpolettes également peintes en couleurs vives et ornées de dessins. En un mot, c'était une splendide demeure pour l'époque, digne de ceux qui l'habitaient.

Corpulent de sa personne, altier de caractère, le boyard Droujina Morozof, malgré son âge déjà avancé, s'était marié depuis peu avec la plus belle jeune fille de Moscou. Tout le monde fut surpris quand il obtint la main d'Hélène, fille de l'okolnitchi[5] Pléchéef-Oguina, tué sous les murs de Kazan. Ce n'était pas un pareil époux que les marieuses de Moscou auraient osé proposer. Mais Hélène était en âge, elle n'avait ni père ni mère; et la beauté d'une jeune fille, avec les moeurs débauchées des nouveaux favoris du Tzar, pouvait causer sa perte. Morozof, en épousant Hélène, devint son protecteur et tous savaient à Moscou qu'il n'eût pas été prudent d'offenser celle que protégeait le boyard Droujina.

[5] Second rang des grands de l'État dans l'ancienne Russie.

Avant le mariage d'Hélène, plusieurs, parmi les favoris du Tzar, avaient essayé de lui plaire, mais personne n'avait déployé autant de persévérance que le prince Viazemski. Il lui avait envoyé les cadeaux les plus riches; dans les églises, il était toujours près d'elle, ou, devant sa porte, caracolait sur un coursier fougueux. Viazemski ne réussit pas; les marieuses lui rapportèrent ses présents et, quand elle le rencontrait, Hélène détournait la tête. Était-ce parce que le prince ne lui plaisait pas qu'elle détournait la tête, ou bien un autre occupait-il déjà ses pensées? Quoiqu'il en soit, Viazemski fut refusé. Enflammé de dépit il alla se jeter aux pieds du Tzar et lui demander son appui. Le tzar promit d'envoyer ses propres marieuses à Hélène.

En apprenant cette nouvelle la jeune fille fondit en larmes. Elle alla avec sa nourrice dans une église, se mit à genoux devant la Mère de Dieu, pleura et heurta son front sur les dalles humides.

Dans cette église il n'y avait d'abord personne; mais quand la jeune fille se releva, elle aperçut derrière elle le boyard Morozof en caftan de velours vert et en pourpoint de brocart.

--Pourquoi pleures-tu, Hélène? demanda Morozof.

Hélène se réjouit en reconnaissant la voix du boyard.

Il avait été autrefois l'ami de ses parents et, depuis qu'elle était orpheline, il la voyait souvent et l'aimait comme un père. Elle avait pour lui un respect filial, elle lui confiait toutes ses pensées sauf une seule, et cette restriction causa son malheur comme la perte du boyard.

Et en cet instant même, elle ne lui découvrit pas cette pensée secrète, elle lui dit seulement: je pleure parce que les envoyées du Tzar vont venir me contraindre à accepter la main de Viazemski.

--Hélène, dit le boyard, est-il bien vrai que tu ne puisses aimer Viazemski? Réfléchis. Je sais que jusqu'ici il n'a pas su trouver le chemin de ton affection; mais tu n'as encore aucune expérience de la vie, ton coeur de jeune fille est comme de la cire; tu finiras par avoir de l'affection pour lui.

--Jamais! répondit Hélène,--jamais! je descendrai plutôt au tombeau.

Le boyard la considéra avec sympathie.--Hélène, dit-il, après une pose, il y a un moyen de te sauver. Écoute: je suis vieux, j'ai les cheveux blancs, mais je t'aime comme ma fille. Réfléchis-y, veux-tu unir ton sort à celui d'un vieillard?

--J'y consens, s'écria la jeune fille avec joie, et elle se jeta aux pieds de Morozof.

Le boyard fut ému de cette réponse inattendue, il fut fier de l'élan d'Hélène. Il ne devinait pas que c'était l'exaltation du noyé se cramponnant à un buisson d'épine. Il releva tendrement la jeune fille et la baisa au front.--Enfant, dit-il, jure-moi sur la croix que tu ne déshonoreras pas ma tête blanche. Jure-le ici devant l'image du Sauveur.

--Je le jure, je le jure! murmura Hélène.

Le boyard ordonna d'appeler le prêtre et la cérémonie des fiançailles s'accomplit aussitôt; quand les marieuses du Tzar arrivèrent, Hélène était déjà la fiancée de Droujina Andréevitch Morozof.

Ce ne fut pas la sympathie qui la détermina à cet acte; mais elle avait juré sur la croix d'être fidèle à Morozof et elle était résolue à tenir son serment, à n'y pas manquer ni en parole ni en pensée. Et pourquoi n'eût-elle pas été attachée à Droujina? Sans doute le boyard n'était plus jeune; mais Dieu lui avait donné la santé, la gloire militaire, une grande énergie. Il possédait des villages et des biens considérables au delà de la Moskva; ses coffres étaient pleins d'or, d'habits magnifiques et de fourrures. Il y avait une chose, toutefois, dont Dieu ne l'avait pas gratifié, c'était la faveur du Tzar. Quand Ivan Vasiliévitch apprit que ses envoyées étaient arrivées trop tard, il s'emporta contre Morozof et résolut de le punir; il le fit inviter à sa table et lui assigna une place non-seulement au-dessous de celle de Viazemski, mais encore plus bas que Boris Godounof, qui n'était pas encore dans les honneurs et n'occupait aucune charge.

Le boyard ne put supporter un tel outrage: il se leva de table. Un Morozof ne pouvait être assis au-dessous d'un Godounof. Le Tzar se fâcha: il ordonna à Morozof d'aller faire ses excuses à Boris Feodorovitch. Il y alla, mais pour l'insulter et le traiter de chien.

En apprenant cette audace, le Tzar, au comble de la fureur, ordonna à Morozof de ne plus paraître en sa présence et de laisser croître ses cheveux tant qu'il serait en disgrâce.

Le boyard quitta la cour, et depuis lors il ne sortait plus que vêtu d'un costume grossier, ne rasait plus sa barbe et ses cheveux blancs pendaient sur son front altier. Il était douloureux pour le boyard de ne plus voir les yeux de son prince, mais il n'avait pas déshonoré sa race. Il n'avait pas cédé le pas à un Godounof.

La demeure de Morozof était pleine comme un oeuf. Les serviteurs craignaient et aimaient leur maître. Tous ceux qui venaient vers lui étaient reçus avec cordialité. Il n'y avait qu'une voix sur sa bonté; il ne refusait à personne un gracieux accueil, d'abondants secours ou de sages conseils. Mais il chérissait par dessus tout et ne faisait à personne autant de cadeaux qu'à sa jeune épouse.

Hélène n'était pas ingrate; chaque matin et chaque soir, elle restait longtemps à genoux dans son oratoire à prier pour lui.

Était-elle coupable, parce que, au milieu des discours de son époux, au milieu de ses plus ferventes prières, l'image d'un jeune héros lui apparaissait soudainement l'épée levée et poursuivant les bataillons lithuaniens en déroute? Était-elle coupable parce que cette image la suivait partout, chez elle et dans les églises, le jour et la nuit, lui disant avec un accent de reproche: «Hélène! tu n'as pas tenu ta promesse, tu n'as pas attendu mon retour, tu m'as trompé»?

Le 24 juin de l'année 1565, le jour de saint Jean, toutes les cloches de Moscou étaient en branle depuis le matin et sonnaient sans interruption; les églises étaient pleines. Après l'office divin le peuple se répandit dans les rues. Vieux et jeunes, riches et pauvres portaient des rameaux verts, des fleurs et des branches de bouleau ornées de rubans. Tout était vie et mouvement. Cependant vers midi les rues devinrent désertes. Peu à peu le peuple se dispersa et bientôt dans tout Moscou on eût eu peine à rencontrer quelqu'un. Un silence de mort avait envahi la ville. Le peuple faisait sa sieste et personne n'eût voulu s'attirer la colère céleste en courant par les rues à cette heure; car Dieu a permis et à l'homme et à toutes les créatures de se reposer au milieu du jour. Or, c'eût été un péché d'aller contre la volonté divine, à moins d'y être forcé par quelque impérieuse nécessité.

Donc, tous dormaient; Moscou semblait une ville inhabitée. Il n'y avait qu'à la Balchouga, dans une taverne nouvellement construite, qu'on entendait des chants, des cris et des disputes. Là, malgré l'heure du repos, banquetaient des gens de guerre, presque tous jeunes et vêtus de riches uniformes; ils remplissaient la maison et la cour. Tous étaient ivres; l'un, couché à terre, répandait sur son habit la coupe de vin qu'il voulait boire; un autre, d'une voix enrouée, s'efforçait d'entraîner ses camarades, mais il ne parvenait à faire sortir de son gosier que des sons inarticulés. Des chevaux tout sellés étaient attachés près de la porte. A chaque selle on voyait suspendus le balai de crin et la tête de chien.

En ce moment deux cavaliers apparurent dans la rue. L'un d'eux, en caftan cramoisi à boutons d'or et chapeau blanc galonné, sous lequel ressortaient d'épaisses boucles blondes, s'adressa à son compagnon.--Michée, dit-il,--vois-tu ces gens ivres?

--Oui, ce sont ces damnés neveux de sorcières!

--Et vois-tu ce qui pend aux selles de leurs chevaux?

--Je le vois: un balai et une gueule de chien, comme à la selle de notre brigand. Ce sont donc réellement des gens du Tzar puisqu'ils s'amusent ainsi dans Moscou! nous avons fait une jolie besogne en nous y frottant!

Sérébrany fronça le sourcil.

--Va, demande-leur où demeure le boyard Morozof.

--Eh! bonnes gens, honorables seigneurs! cria Michée en s'approchant d'un groupe,--où réside le boyard Droujina Morozof?

--Et pourquoi veux-tu savoir où niche ce chien?

--Mon maître, le prince Sérébrany, a une lettre à lui remettre du voiévode[6] Pronski, de la grande armée.

[6] Gouverneur de province.

--Donne ta lettre.

--Que dis-tu, que dis-tu là, neveu d'une...? Es-tu fou? comment veux-tu qu'on te donne une lettre du prince?

--Donne ta lettre, vieux chat-huant, donne-la! Nous verrons si par hasard ce Morozof n'est pas un traître.

--Comment, coquin! s'écria Michée, oubliant la prudence avec laquelle il avait entamé la conversation, te figures-tu que mon maître puisse être en relation avec des traîtres?

--Ah! tu dis des injures! camarades, jetons-le à bas de cheval et donnons-lui le fouet.

En ce moment Sérébrany s'avança vers les opritchniks.

--Arrière! cria-t-il d'une voix si menaçante qu'ils reculèrent involontairement.

--Si l'un de vous touche à cet homme, quand ce ne serait que du bout du doigt, je lui fais sauter la cervelle et les autres répondront au Tzar.