Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 28
--Je suis coupable à ton égard, dit-elle. Grâce à Jésus-Christ et à sa Mère Immaculée, je vois maintenant que je me suis trompée; tu n'es pas un opritchnik. La portière m'a effrayée, je ne songeais qu'à gagner du temps et à cacher soeur Eudoxie. Les temps sont difficiles; ceux qui sont tombés en disgrâce auprès du Tzar ne peuvent même pas trouver un refuge dans les monastères. Mais, grâce à Dieu, je me suis trompée. Si tu es un ami ou un parent de Morozof, je te conduirai auprès de sa veuve. Suis-moi, sa cellule est là derrière.
L'abbesse conduisit Sérébrany à travers le jardin vers une cellule isolée, cachée derrière une touffe d'églantiers et de chèvre-feuilles. Vêtue de noir, couverte d'un voile, Hélène était assise sur un banc devant la porte. Les rayons du soleil couchant l'éclairaient à travers d'épais érables et doraient au-dessus de sa tête les feuilles jaunissantes. L'été tirait à sa fin; les dernières fleurs des églantiers s'effeuillaient; la robe noire de la recluse était couverte de leurs pétales vermeils. Hélène contemplait mélancoliquement la chute lente et monotone des feuilles d'érable jaunies; c'est à peine si elle entendit le bruit des pas qui approchaient.
Levant la tête, elle vit l'abbesse et fit un pas à sa rencontre; mais, en reconnaissant tout à coup Sérébrany, elle poussa un cri, appuya les mains sur son coeur et retomba épuisée sur le banc.
--N'aie pas peur, mon enfant, dit l'abbesse d'un ton caressant; c'est quelqu'un que tu connais, un ami de ton défunt époux qui est venu exprès pour prendre congé de toi.
Hélène ne put répondre. Elle tremblait et regardait avec frayeur le prince. Tous deux demeurèrent longtemps silencieux.
--C'est ainsi, dit enfin Sérébrany, que nous étions destinés à nous revoir!
--Nous ne pouvions nous revoir autrement, dit à peine intelligiblement Hélène.
--Pourquoi ne m'as-tu pas attendu, Hélène Dmitriévna?
--Si je t'avais attendu, murmura-t-elle, je n'aurais pas eu assez de force... tu ne m'aurais pas laissée... j'en ai bien assez comme cela à me reprocher...
Nouveau silence. Le coeur de Sérébrany battait violemment.--Hélène Dmitriévna, dit-il d'une voix entrecoupée par l'émotion, je viens te faire un éternel adieu. Laisse-moi voir une dernière fois tes yeux, lève ton voile.
Hélène souleva de sa main amaigrie le voile noir qui couvrait le haut de son visage et le prince revit ses yeux calmes mais rougis par les larmes, voilés par l'insomnie et la souffrance.
--Adieu, Hélène, s'écria-t-il, adieu pour toujours! Dieu veuille me faire oublier que nous aurions pu être heureux!
--Non, Nikita Romanovitch, dit tristement Hélène, le bonheur n'a pas été fait pour nous. Le sang de Droujina Andréevitch nous en sépare. Je suis cause qu'il est tombé en disgrâce, qu'il est mort. Jamais nous n'aurions pu être heureux. Et qui est-ce qui peut l'être maintenant?
--Oui, répéta Sérébrany, qui est-ce qui peut être heureux maintenant? Dieu n'est pas clément aujourd'hui pour la sainte Russie. Cependant, jamais je n'aurais pensé que, vivants, nous pussions ainsi nous séparer pour toujours!
--Pas pour toujours, reprit Hélène avec un triste sourire, mais seulement ici-bas, pour cette vie. Cela devait être ainsi. Il ne nous convenait pas d'avoir une seule joie lorsque le pays tout entier est aussi malheureux.
--Pourquoi, dit Sérébrany d'un air sombre, n'ai-je pas été tué par les Tatars? pourquoi le Tzar ne m'a-t-il pas fait trancher la tête lorsque je la lui ai apportée? Que me reste-t-il donc à faire dans ce monde?
--A porter ta croix, Nikita, comme je porte la mienne. Ton lot est plus léger que le mien. Tu peux défendre la patrie, je ne puis que prier pour toi et pleurer mes fautes.
--La patrie, s'écria Sérébrany, où est-elle cette patrie et contre qui la défendre? Ce ne sont pas les Tatars, mais le Tzar qui la perd. Mes idées se brouillent, Hélène Dmitriévna; toi seule tu soutenais encore ma raison; maintenant tout est ténèbres autour de moi, je ne distingue plus la vérité du mensonge. Tout ce qui est bon périt, tout ce qui est méchant triomphe. Bien des fois Kourbski me vient à l'esprit. Tant que j'avais un but dans la vie, je chassais loin de moi ces coupables pensées; maintenant, je n'ai plus de but, je n'ai plus de forces, ma raison s'obscurcit...
--Dieu t'éclairera, Nikita Romanovitch; si ton bonheur est perdu, ce n'est pas une raison pour trahir ou abandonner ton pays. Dieu nous envoie cette épreuve afin que nous puissions nous retrouver dans un monde meilleur. Ne te démens pas.
Sérébrany baissa la tête. Son indignation fit place au sentiment du devoir dans lequel il avait été élevé et qu'il maintenait pur dans son coeur, lors même que la force lui manquait pour s'y soumettre.
--Porte ta croix, reprit Hélène, va où le Tzar t'envoie. Tu as refusé d'entrer dans les opritchniks, ta conscience doit donc être tranquille. Va combattre les ennemis de la Russie; je ne cesserai de prier pour toi jusqu'à ma dernière heure.
--Adieu donc, Hélène, adieu ma soeur!
Le regard d'Hélène resta calme en face des terribles émotions de Nikita.--Adieu, répéta-t-elle, et, baissant son voile, elle se retira précipitamment dans sa cellule.
Les vêpres sonnèrent. Sérébrany resta longtemps les yeux fixés sur l'endroit où avait disparu Hélène. Il n'entendit pas ce que lui disait l'abbesse, il ne sentit pas qu'elle le prit par le bras et l'emmena jusqu'à la porte d'entrée. Il monta silencieusement à cheval et reprit, en compagnie de Michée, la route de la forêt. La cloche du monastère le fit enfin sortir de cet engourdissement moral. Il comprit toute la profondeur de son malheur. Ce tintement déchirait son coeur, mais il l'écoutait avec bonheur comme s'il lui apportait les adieux d'Hélène; et lorsque ces sons cadencés, ne formant plus à distance qu'un bruit vague, expirèrent dans l'air du soir, il lui sembla qu'on venait de lui arracher l'âme et il fut saisi par le sentiment de son irrémédiable isolement...
Le lendemain, le détachement de Sérébrany s'enfonçait de plus en plus dans la forêt de Briansk; le prince marchait à sa tête; Michée le suivait de loin, n'osant pas interrompre son silence.
Sérébrany avait la tête baissée; cependant, au milieu de ses sombres pensées, un sentiment consolant lui apparaissait à l'horizon. C'était la conviction qu'il avait toujours rempli son devoir dans la mesure de ses forces, qu'il avait toujours suivi le droit chemin sans en avoir jamais intentionnellement dévié. C'est là un sentiment précieux qui, au milieu des peines et des tristesses de cette vie, se cache comme un trésor inviolable dans le coeur de l'honnête homme et en comparaison duquel tous les biens de ce monde, tout ce qui constitue le but des ambitions humaines n'est que poussière et néant.
Cette profonde conviction d'avoir accompli son devoir soutenait Sérébrany. En repassant les moindres détails de ses adieux avec Hélène, en se rappelant chacune de ses paroles, il trouvait une triste consolation dans cette pensée qu'il eût été honteux pour lui d'être seul heureux à l'époque épouvantable qu'on traversait, qu'il valait mieux qu'il portât avec tous ses frères sa part dans l'infortune générale. Les paroles de Godounof lui revinrent à l'esprit, il sourit avec amertume au souvenir de l'assurance avec laquelle son ami lui avait parlé de sa connaissance du coeur humain. «Il paraît, pensa-t-il, que Boris ne peut pas tout deviner. Les affaires de l'État, le coeur du Tzar lui sont connus; il sait d'avance ce que dira Maliouta, ce que fera tel ou tel opritchnik, mais le coeur, le sentiment de ceux qui sont désintéressés ne sont pour lui que ténèbres.» Et involontairement il se souvint aussi de Maxime et songea que son frère adoptif lui aurait autrement parlé. Il ne lui aurait pas dit: «Elle t'attendra»; mais «presse-toi, tue ton cheval, arrête-la pendant qu'il en est encore temps.» Au souvenir de Maxime, son isolement lui parut encore plus cruel, car il savait que personne ne pouvait, comme Maxime, sympathiser avec lui, combler par une tendre amitié le vide de son âme, lui expliquer bien des choses qu'il ne comprenait que vaguement et que, dans les préoccupations de la vie, il ne savait pas envisager d'une manière nette et résolue...
Sérébrany marchait la tête baissée, les rênes sur le cou de son cheval, à travers la forêt aussi sombre que ses pensées. Le silence n'était troublé que par le pas cadencé des brigands. Les sauvages habitants du lieu, peu habitués à redouter l'homme dans ces endroits inhabités, ne se cachaient point à la vue de la troupe; ils grimpaient lestement sur les hautes branches et la regardaient passer avec curiosité; des oiseaux aux couleurs variées se cramponnaient à l'écorce rugueuse des arbres, tournaient leurs têtes rouges du côté des brigands et recommençaient à frapper de leurs becs contre le bois sec.
Frappé de la majesté de cette solitude, un bandit entonna à demi-voix une chanson traînante; ses camarades l'accompagnèrent; bientôt toutes les voix s'unirent en un choeur dont les sonores mélodies se répercutaient au loin sous la sombre voûte des arbres.
On pourrait terminer ici ce lamentable récit, mais il reste à dire ce qui est advenu des autres personnages qui ont peut-être partagé avec Sérébrany l'intérêt du lecteur. Nous entendrons encore parler de Nikita à la fin de ce drame; mais pour cela il faut sauter par dessus dix-sept lourdes années et nous transporter, d'un bond, à Moscou à l'époque glorieuse de la conquête de la Sibérie.
CHAPITRE XL
L'AMBASSADE D'IERMAK.
Il était déjà loin le jour où Sérébrany sortait de la Sloboda avec ses aventuriers graciés. Depuis cette époque, bien des changements étaient survenus en Russie; il n'y avait qu'Ivan qui n'avait pas changé: tantôt entraîné par ses soupçons, il faisait supplicier les meilleurs et les plus illustres citoyens, tantôt il semblait s'amender, avouer publiquement ses fautes, envoyait aux monastères de riches dons avec la liste des suppliciés en ordonnant des prières pour le repos de leurs âmes. Il n'existait plus un seul de ses anciens familiers: le dernier, Maliouta, qui n'était jamais tombé en disgrâce, avait été tué au siége de Weissenstein en Livonie et, en son honneur, Ivan fit brûler sur un seul immense bûcher tous les prisonniers allemands et suédois. Exaspérés par ce terrible régime, n'ayant plus aucun espoir en des temps meilleurs, des milliers de Russes émigraient par bandes en Lithuanie et en Pologne.
Un seul événement heureux se produisit dans ce long espace de temps: Ivan comprit toute l'inutilité de diviser la nation russe en deux catégories dont la plus petite pressurait et torturait la plus nombreuse; sur les instances de Godounof il abolit les odieux opritchniks, revint résider à Moscou et le terrible palais de la Sloboda d'Alexandrof devint pour toujours désert.
Entre temps, bien des misères fondirent sur le pays. La famine et la peste dépeuplaient les villes et les villages. Les Tatars firent plusieurs incursions en Russie et, dans l'une de ces campagnes, ils brûlèrent même les faubourgs de Moscou et une grande partie de la capitale elle-même. Les Suédois firent une attaque du côté du Nord; Étienne Batory, élu par la diète après la mort de Sigismond, renouvela la guerre de Lithuanie et, malgré le courage des troupes russes, il les vainquit par son habileté et enleva à la Russie toutes les provinces occidentales. Le tzarévitch Jean qui prenait part aux atrocités que commettait son père, comprit néanmoins, cette fois, l'abaissement de l'État, et demanda au Tzar la permission de conduire des troupes contre Batory. Ivan crut voir dans cette demande l'intention de le détrôner et le Tzarévitch, sauvé autrefois par Sérébrany à la mare maudite, ne put échapper, cette fois, à une mort terrible. Dans un accès de rage, son père le tua d'un coup de son bâton ferré. On raconte que Godounof, qui s'était jeté entre eux, fut cruellement blessé par le Tzar et ne dut la vie qu'aux soins et à l'habileté médicale de Strogonof, négociant de Perm.
Après ce meurtre, Ivan, saisi d'un sombre désespoir, convoqua la _Douma_, déclara qu'il voulait entrer dans un monastère et ordonna d'élire un nouveau Tzar. Il céda néanmoins aux supplications des boyards et consentit à rester sur le trône, en se contentant de se confesser et d'envoyer de riches présents aux monastères. Mais peu de temps après, les supplices recommencèrent. Odesborn affirme dans ses écrits que Ivan condamna à mort, d'un seul coup, 2,300 personnes pour les punir d'avoir, soi-disant, livré plusieurs forteresses à l'ennemi, quoique Batory lui-même eût admiré leur courage.
Perdant ses provinces l'une après l'autre, serré de tous côtés par l'ennemi, voyant la désorganisation intérieure de l'État, Ivan fut cruellement frappé dans son orgueil; son extérieur s'en ressentit. Il se négligea dans sa tenue, sa haute taille s'affaissa, ses yeux devinrent ternes; sa mâchoire intérieure pendait comme chez un octogénaire et ce n'était qu'en présence d'étrangers qu'il faisait des efforts pour paraître tel qu'il était auparavant: il se redressait alors fièrement et jetait un regard soupçonneux sur son entourage pour savoir si l'on s'apercevait de sa décadence. Il était dans ces instants plus effrayant encore que dans sa pleine vigueur. Jamais Moscou n'avait éprouvé une pression aussi inexorable, une terreur aussi grande.
Au milieu de cette affliction générale, il arriva de l'extrême Orient une nouvelle inattendue qui ranima le courage des coeurs chancelants et changea en joie la douleur de la nation.
Des rives lointaines de la Kama arrivèrent à Moscou les notables commerçants Strogonof, parents de ce même marchand qui avait guéri Godounof. Ils avaient reçu en don du Tzar les terres inhabitées de la province de Perm et y demeuraient en seigneurs indépendants des lieutenants du lieu, ayant leur administration et leurs propres troupes, à l'unique condition de défendre la frontière contre les incursions des peuplades sauvages de la Sibérie, tributaires nouveaux et peu sûrs de la Russie. Inquiétés dans leurs redoutes en bois par le Khan Koutchoum, les Strogonof résolurent de franchir les monts Oural et d'attaquer l'ennemi chez lui. Pour donner à cette entreprise les meilleures garanties de succès, ils eurent recours à quelques chefs d'aventuriers qui ravageaient les rives du Volga et du Don. Ces principaux chefs étaient pour lors Iermak Timoiéef et Ivan Koltzo; ce dernier avait été jadis condamné à mort et s'était évadé des prisons du Tzar.
Ayant reçu une invitation, accompagnée de présents, des Strogonof, Iermak et Koltzo firent de nombreuses recrues sur les bords du Volga et se présentèrent devant les Strogonof. Quarante barques furent chargées de munitions en tout genre.
Ce petit détachement, après avoir fait dire des prières, s'embarqua sur la _Tchousovaia_ et remonta avec de joyeuses chansons jusqu'aux sauvages montagnes de l'Oural. Battant partout les peuplades ennemies, transportant leurs barques d'une rivière à l'autre, les aventuriers parvinrent jusqu'à l'Irtich, où ils battirent et firent prisonnier le principal chef sibérien Mametkoul, et s'emparèrent de la ville de Sibérie, située sur les rives escarpées de l'Irtich. Ne se contentant pas de ce triomphe, Iermak poussa en avant, conquit tout le pays jusqu'à l'Oby et fit jurer, sur son sabre ensanglanté, aux peuplades conquises, fidélité au Tzar de toutes les Russies, Ivan Vasiliévitch. Ce fut alors seulement qu'il fit part de ses exploits aux Strogonof et qu'il envoya en même temps à Moscou Koltzo pour saluer en son nom le Tzar et lui offrir un nouveau royaume. Les Strogonof s'empressèrent d'aller porter cette bonne nouvelle au Tzar, et quelque temps après arriva l'ambassade d'Iermak.
Grande fut la joie à Moscou. Des _Te Deum_ furent chantés dans toutes les églises, les cloches sonnèrent à toutes volées comme la nuit de Pâques.
Après avoir manifesté toute sa satisfaction aux Strogonof, le Tzar fixa le jour de la réception solennelle de l'envoyé d'Iermak.
Dans la grande salle du Kremlin, entouré de tout l'éclat de la majesté royale, Ivan Vasiliévitch était assis sur le trône, coiffé du bonnet de Monomaque, couvert de vêtements d'or, ornés de saintes images et de pierres précieuses. A sa droite se tenait le Tzarévitch Théodore, à sa gauche Boris Godounof. Autour du trône se tenaient les écuyers vêtus de caftans en satins blancs, bordés d'argent, avec des haches sur l'épaule. La salle était pleine de princes et de boyards.
Remonté par les bonnes nouvelles des Strogonof, Ivan avait un air moins sombre; on pouvait même surprendre un sourire sur ses lèvres lorsqu'il faisait quelques observations à Godounof, mais il avait bien vieilli; ses rides s'étaient accentuées davantage, son crâne était presque dénudé, son menton complétement dégarni.
En ces dernières années, Boris Godounof était rapidement monté au faîte des honneurs. Il avait marié sa soeur Irène au Tzarévitch Théodore et portait actuellement le rang de grand écuyer. On racontait que le Tzar, voulant montrer combien il affectionnait sa bru et Godounof, leva un jour trois de ses doigts et dit en les désignant l'un après l'autre: «Voici Théodore, voici Irène et voici Boris; je souffrirais autant si l'on me coupait un de ces trois doigts que si je perdais un de mes trois enfants chéris.»
Une si extraordinaire faveur ne provoqua dans Boris ni orgueil, ni arrogance. Il était modeste comme par le passé, affable envers tous, sobre de discours; son port devint seulement un peu plus grave et prit une dignité conforme à sa situation élevée. Ce ne fut cependant pas sans quelques atteintes à la morale que Godounof acquit l'influence qu'il exerçait et les honneurs dont il était comblé. Son caractère simple l'entraîna plus d'une fois à des actes que sa conscience réprouvait. Ainsi, voyant dans Maliouta un rival trop puissant, ayant perdu tout espoir de le supplanter, il se lia avec lui et alla jusqu'à épouser sa fille. Vingt années passées près du trône d'un Tzar comme _le Terrible_ devaient fatalement avoir exercé une influence funeste sur Boris; il subissait déjà les atteintes de la triste révolution qui s'était opérée en lui et qui, au dire des contemporains, avait transformé en criminel un homme doué des plus hautes qualités.
Lorsqu'on regardait le Tzarévitch Théodore, on était frappé de la nullité de celui qui devait tenir les rênes de l'État après la mort d'Ivan. Aucun symptôme de force morale n'apparaissait sur sa figure, dépourvue d'expression. Marié depuis deux ans, il avait conservé un visage enfantin. Il était petit, rachitique, pâle et en même temps boursouflé. Il souriait constamment et jetait autour de lui des regards effarés. On assurait que le Tzar regrettait vivement son fils aîné et répétait à celui-ci: «Tu aurais dû, Fédia, naître sacristain et non Tzarévitch.»
«Dieu est miséricordieux, disait le peuple, peu importe que le Tzarévitch soit chétif, pourvu qu'il ne marche pas sur les traces de son père et de son frère; puis Godounof est là pour l'aider; celui-là saura bien gouverner l'État!»
Les chuchotements des courtisans furent soudain interrompus par le son des trompettes et des cloches. Précédés de six officiers du palais, les ambassadeurs d'Iermak entrèrent dans la salle, suivis de Maxime, de Nikita et de Simon Strogonof. Derrière eux, on portait de riches pelleteries, des vases de forme étrange et des armes complétement inconnues. Ivan Koltzo, qui marchait à la tête de l'ambassade, était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, à larges épaules, avec des yeux vifs et perçants, une barbe noire et courte, légèrement grisonnante.
--Grand monarque, dit-il, en s'approchant des marches du trône, ton ataman Iermak Timoiéef, à la tête des Kosaques du Volga, auxquels tu as fait naguère grâce de la vie, a tâché de se faire pardonner ses anciennes fautes: il te salue aujourd'hui en t'apportant un nouveau royaume. Aux royaumes de Kazan et d'Astrakhan que tu as conquis, ajoute celui de Sibérie pour tout le temps que Dieu fera durer ce monde.
Après avoir prononcé ces paroles, Koltzo et ses compagnons se prosternèrent devant le Tzar et touchèrent la terre avec leurs fronts.
--Relevez-vous, mes bons serviteurs, dit Ivan. Celui qui garde un mauvais souvenir de ce qui est passé doit perdre la vue, dit le proverbe; mon ancienne disgrâce se change en faveur. Approche, Ivan Koltzo.--Et le Tzar lui tendit la main.
Pour ne pas maculer le tapis écarlate du trône, Koltzo y jeta son bonnet de poil de mouton, mit son pied dessus et, s'inclinant profondément, il approcha ses lèvres de la main d'Ivan qui le baisa au front.
--Je remercie la très-sainte et très-haute Trinité, dit Ivan en levant les yeux au Ciel. Il est évident que la miséricorde divine s'étend sur moi, car c'est au moment où je suis le plus entouré d'ennemis et que j'ai à lutter même contre mes proches, que Dieu me donne le dessus sur les païens et me permet d'agrandir glorieusement mes États.--Et, jetant un regard triomphant sur les boyards, il ajouta d'un air menaçant: Lorsque Dieu est avec nous, personne ne peut rien contre nous. Que ceux qui ont des oreilles entendent!
Mais, songeant aussitôt qu'il était inutile de troubler la joie universelle, il revint à Koltzo d'un air bienveillant:--Comment te plaît Moscou? as-tu vu quelque part d'aussi beaux palais, d'aussi splendides églises? mais peut-être n'est-ce pas la première fois que tu es ici?
Un sourire malicieux erra sur les lèvres de Koltzo et ses dents blanches éclairèrent sa figure basanée.
--Où veux-tu que nous autres, petites gens, nous ayons vu de pareilles merveilles? répondit-il en haussant les épaules, même en rêve nous n'avons rien entrevu de semblable. Nous vivons comme des paysans au Volga, nous ne connaissons Moscou que par ouï-dire et nous n'y sommes jamais venus.
--Reste alors quelque temps avec nous, dit Ivan avec bienveillance, j'ordonnerai qu'on ait soin de toi. Quant à la missive d'Iermak, nous en avons pris lecture et nous avons déjà prescrit au prince Bolkhovski et à Ivan Gloukhof d'aller à votre aide avec 500 Streltzi...
--Nous te sommes bien reconnaissants, dit Koltzo en saluant profondément, seulement ce chiffre sera-t-il suffisant?
Ivan s'étonna de la hardiesse de Koltzo.--Tu es bien vif, lui répondit-il sévèrement. Ne voudrais-tu pas que je coure en personne à votre secours? Tu t'imagines donc que je n'ai pas d'autre occupation que votre Sibérie? J'ai besoin de mes hommes pour combattre les Tatars et les Lithuaniens. Contente-toi de ce que je te donne et arrête ce que tu pourras trouver sur ton chemin. Il y a passablement de gens sans aveu en Russie. Au lieu de passer leur temps à ne rien faire, ne vaut-il pas mieux qu'ils aillent occuper les nouvelles terres? J'ai aussi écrit à l'archevêque de Vologda de vous envoyer dix popes pour dire la messe et remplir tous les devoirs religieux.
--Nous en sommes bien reconnaissants à ta Majesté, répondit Koltzo en s'inclinant de nouveau, mais tu nous obligerais en nous donnant, outre des popes, des armes et surtout de la poudre.
--Vous n'en manquerez pas, sois tranquille. Bolkhovski a déjà un oukase de moi à ce sujet.
--Nous avons aussi pas mal usé nos vêtements, continua Koltzo avec un sourire insinuant et en remuant les épaules.
--C'est que vous n'avez trouvé personne à dévaliser sur la route de Sibérie, dit Ivan mécontent de l'insistance de l'ataman. Je vois que tu n'oublies rien de ce dont vous avez besoin, mais notre faible esprit y a également pourvu. Les vêtements vous seront fournis par les Strogonof, et moi j'ai fixé des traitements pour les chefs et les soldats. Et afin que toi, qui conseilles si bien, tu ne manques de rien, je te gratifie d'une pelisse de ma propre garde-robe.
A un signe du Tzar, deux stolniks apportèrent une riche pelisse, couverte d'un brocart d'or et en revêtirent l'ataman.
--Je vois que ta langue est bien aiguisée, mais as-tu, dit Ivan, un sabre qui le soit aussi?