Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 26

Chapter 263,871 wordsPublic domain

--Non, continua-t-il à demi-voix, tu as tort de m'accuser, prince. Le Tzar supplicie ceux contre lesquels il a de la rancune et personne n'a d'influence sur son coeur. Le coeur des rois est entre les mains de Dieu, disent les Écritures. Morozof a essayé de le contredire, qu'en est-il résulté? Morozof a été mis à mort et personne n'en a profité. Il paraît que tu ne tiens pas à ta tête puis que tu es revenu ici, sachant ce qui s'est passé à Moscou?

Au nom de Morozof, Sérébrany soupira; il aimait Droujina Andréevitch, quoiqu'il lui eût ravi son bonheur.

--Que veux-tu, Boris Féodorovitch, répliqua-t-il, on ne peut éviter ce qui doit arriver! A parler franchement, la vie m'est à charge; elle n'a rien de bien enviable maintenant en Russie.

--Écoute-moi, prince, s'il entre dans ton caractère de ne pas te ménager, Dieu te protége. Tu as eu beau jusqu'à présent friser la potence, tu es resté en vie. Il est écrit apparemment que tu ne dois pas la perdre inutilement. Si tu étais revenu il y a une semaine, je ne sais ce que tu serais devenu, mais actuellement il y a quelque espoir. Seulement, ne te presse pas de te montrer à Ivan Vasiliévitch; laisse-moi le voir auparavant.

--Merci, mais ne t'inquiète pas de moi, tâche seulement de tirer d'affaire mes pauvres aventuriers. Ce sont de tristes gens, mais ils ont bravement racheté leurs fautes.

Godounof le regarda avec surprise. Il ne pouvait s'habituer à la simplicité du prince et cette indifférence pour sa propre existence ne lui parut pas naturelle.

--Tu es donc dégoûté de la vie? lui demanda-t-il.

--C'est possible, lui répondit Sérébrany. A quoi bon encore vivre! Le croirais-tu, Boris, le souvenir de Kourbski me revient involontairement à l'esprit; le vertige me prend lorsque j'y songe; si les Polonais n'étaient pas nos ennemis, je serais tenté d'aller les trouver et d'abandonner ma patrie.

--C'est cela, prince, nous n'avons plus aujourd'hui que deux routes: s'exiler comme Kourbski, ou bien, comme je le fais, rester auprès du Tzar et tâcher de gagner sa faveur. Toi, tu ne fais ni l'un ni l'autre, tu ne quittes pas le Tzar et tu n'es pas avec lui; c'est une situation impossible, il faut choisir l'un ou l'autre. Si tu veux rester en Russie, il faut que tu exécutes la volonté du Tzar. S'il finit par te prendre à gré, il est capable de se dégoûter des opritchniks. Si nous étions, par exemple, tous les deux auprès de lui, l'un soutenant l'autre, je lui parlerais aujourd'hui, toi demain; quelque chose lui en resterait dans l'esprit. On dit bien qu'une goutte d'eau, à force de tomber sur le même endroit d'une pierre, finit par la percer. Par la vive force, prince, tu ne parviendras à rien.

--S'il n'était pas le Tzar, dit Sérébrany d'un air sombre, j'aurais vu ce que j'avais à faire. Dieu défend d'entreprendre quoi que ce soit contre lui, et il m'est impossible, quand je devrais être taillé en pièces, d'agir de concert avec lui, jamais je ne pourrais vivre avec les opritchniks!

--Attends, prince, ne te décourage pas, souviens-toi de ce que je t'ai dit: ne contrarions pas le Tzar, mettons les opritchniks de côté, ils s'entr'égorgeront eux-mêmes. Voilà déjà trois des principaux disparus, les deux Basmanof et Viazemski. Accorde-moi un délai et tu les verras tous disparaître.

--Mais d'ici-là, qu'arrivera-t-il? demanda Sérébrany.

--Il arrivera, répondit Godounof, renonçant à inculquer du coup l'idée qu'il voulait laisser germer dans l'esprit de Sérébrany, que le Tzar te graciera, que tu pourras aller de nouveau battre les Tatars et que la besogne ne te manquera pas.

Deux impressions ne se combinaient pas facilement dans la tête de Sérébrany; l'espoir de combattre les Tatars chassa les pénibles pensées qu'il avait un moment auparavant.

--C'est vrai, dit-il, il ne nous reste qu'à battre les Tatars; mais, si au lieu de les attendre, on allait leur faire une visite en Crimée et la leur enlever?

Il sourit à cette pensée.

Godounof se mit à s'entretenir avec lui sur sa délivrance forcée et ce qui l'avait suivie. Il commençait déjà à faire sombre et ils causaient encore la coupe à la main.

Enfin, Sérébrany se leva.--Adieu, boyard, dit-il, il va faire nuit.

--Où vas-tu, Nikita Romanovitch? passe la nuit chez moi, le Tzar revient demain, je lui parlerai de toi.

--Impossible, Boris Féodorovitch, il est temps que je retrouve mes gens. Je crains qu'ils ne cherchent noise à quelqu'un. Si le Tzar avait été à la Sloboda, nous serions allés droit à lui et il serait arrivé ce que Dieu aurait voulu, mais avec les manants du lieu on ne sait comment s'y prendre. Quoique nous nous soyons arrêtés à l'écart et dans la forêt, nous pouvons toujours être surpris par une ronde quelconque.

--Eh bien! au revoir, ne tombe pas sous le regard du Tzar, attends que je t'envoie chercher.

--Mais, où vas-tu donc, tu te trompes de porte, ajouta Godounof, en voyant Sérébrany se diriger vers la principale entrée et, le prenant par la main, il le conduisit par la porte de derrière.

--Adieu, Nikita Romanovitch, répéta-t-il en l'embrassant, Dieu est miséricordieux, ton affaire s'arrangera peut-être.

Et, après avoir attendu que Sérébrany fût monté à cheval et fût sorti sans bruit, Godounof rentra chez lui, fort satisfait que son hôte eût décliné sa proposition de passer la nuit sous son toit.

Le lendemain, le Tzar fit son entrée triomphante dans la Sloboda, comme s'il avait remporté une éclatante victoire. De la barrière au palais, les opritchniks ne cessèrent de l'acclamer. Il n'y eut que la seule vieille nourrice Onoufrevna qui le reçut en grommelant.--Bête féroce, lui dit-elle, en venant à sa rencontre au perron, comment la terre te supporte-t-elle encore? Tu pues le sang, assassin! Comment as-tu osé approcher des reliques de Saint-Serge après ce que tu as fait à Moscou? La foudre du Seigneur t'écrasera comme un damné avec toute ta troupe diabolique.

Cette fois, les menaces de la nourrice demeurèrent sans effet. Il n'y avait dans l'air ni foudre ni tempête. Le ciel resplendissait de tout son éclat dans un ciel pur de tout nuage; il faisait briller les vives couleurs et les dorures du palais et reluire ses coupoles fantastiques. Ivan ne répondit pas un mot à la vieille et entra dans ses appartements intimes.

--Attends! attends! continua-t-elle en le suivant du regard et en frappant le sol de son bâton, l'orage éclatera sur ton palais et la foudre du Seigneur réduira en cendres toute ton impure Sloboda.

Et la vieille rentra dans sa cellule en marchant péniblement, et en jetant des regards irrités sur les courtisans, qui s'écartaient sur son passage avec une crainte superstitieuse.

Le même jour, après dîner, voyant le Tzar gai et disposé à se reposer contre son habitude, Godounof le suivit dans sa chambre à coucher. La faveur dont il jouissait lui donnait ce droit, surtout lorsqu'il avait à faire au Tzar quelque communication secrète.

Il y avait deux lits dans cette chambre; un en planches sur lequel Ivan Vasiliévitch s'étendait par mortification dans ses moments de trouble et de repentir; un second, plus large, était garni de souples peaux de mouton, d'édredons et de coussins de soie. Le Tzar se couchait sur ce dernier lorsque rien ne le tourmentait. Cela arrivait rarement, la plupart du temps ce second lit restait vide.

Il fallait bien connaître Ivan pour ne pas se tromper sur sa disposition réelle d'esprit. Il n'était pas toujours enclin à la bonté lorsqu'il était en proie aux remords de sa conscience. Il les attribuait souvent à Satan, cherchant à la distraire de la poursuite des traîtres et alors, au lieu d'y trouver un motif d'adoucir son coeur, il se livrait, tout en faisant des signes de croix, aux plus atroces cruautés, prétendant par là jouer un mauvais tour à Satan. Le calme qui se peignait sur son visage n'était pas toujours une garantie de sa tranquillité intérieure; il ne servait souvent qu'à dissimuler un sentiment tout opposé: doué d'une rare perspicacité, d'une étonnante capacité à deviner les pensées d'autrui, le Tzar s'amusait parfois à déjouer les calculs de son interlocuteur et à le terrasser par une terrible explosion de sa colère au moment même où il semblait pouvoir compter sur sa bienveillance. Mais Godounof avait étudié les plus petites nuances du caractère du Tzar: il devinait avec une sagacité incroyable, il se rendait compte des moindres et des plus imperceptibles changements de sa figure.

Après avoir attendu qu'Ivan se fût étendu sur son lit de plumes, ne voyant sur sa figure que l'expression de la fatigue, Boris lui dit sans préambule:--Est-il parvenu à ta connaissance, sire, que ton disgracié est retrouvé?

--Lequel? demanda Ivan en bâillant.

--Nikita Sérébrany, qui a sabré ton traître Viazemski et a été jeté en prison.

--Ah! fit Ivan, le moineau a été pris. Et qui est-ce qui l'a arrêté?

--Personne, sire, il est venu de lui-même et a amené avec lui tous les aventuriers avec lesquels il a battu les Tatars près de Rézan. Ils sont venus avec Sérébrany t'apporter leurs têtes.

--Ils sont donc convertis, dit Ivan. Et l'as-tu vu?

--Je l'ai vu, sire, il est venu directement chez moi, croyant que ta Majesté était à la Sloboda et il m'a prié de te parler de lui. J'ai voulu le mettre sous bonne garde mais j'ai pensé que Maliouta m'accuserait de vouloir le supplanter et Sérébrany ne s'en ira pas, puisqu'il est venu lui-même t'apporter sa tête.

Godounof parlait franchement, avec un visage ouvert, sans apparence de trouble, comme s'il n'avait pas l'ombre d'une arrière-pensée et ne prenait aucun intérêt à Sérébrany. Lorsque la veille il l'avait fait passer par une porte de derrière, ce n'était pas pour cacher son arrivée au Tzar,--cela aurait été trop dangereux,--mais uniquement pour que personne ne prît les devants auprès d'Ivan et ne l'indisposât contre lui. Ce n'est sûrement pas sans intention, qu'il avait rappelé au Tzar l'inimitié de Sérébrany contre Viazemski.

Le Tzar bâilla encore une fois, mais ne répondit rien; Godounof, qui suivait attentivement les moindres expressions de sa figure, n'y aperçut aucun symptôme d'irritation manifeste ou cachée. Il lui sembla, au contraire, que cette démarche de Sérébrany lui avait plu. Tout en faisant trembler ses sujets et en versant leur sang, Ivan voulait néanmoins qu'on le crût juste, voire même clément; ses massacres étaient toujours revêtus d'un simulacre de rigoureuse justice; la confiance en sa clémence lui plaisait d'autant plus qu'elle se manifestait très-rarement.

Après avoir un peu attendu, Godounof se décida à arracher une réponse.

--Qu'ordonnes-tu? sire, faut-il faire venir Maliouta?

Les récentes exécutions avaient rassasié Ivan; quelques têtes de plus ne pouvaient rien ajouter à cette satiété ni réveiller la soif du sang un moment apaisée.

Il regarda attentivement Godounof.

--Crois-tu donc, lui dit-il sévèrement, que je ne puisse vivre sans verser du sang? Autre chose sont les traîtres qui minent l'État et Nikita qui n'a fait que sabrer Viazemski. Quant aux bandits, je verrai qui punir et qui gracier. Qu'ils viennent tous avec Nikita sur la place du palais! Lorsque je sortirai de ma chambre à coucher, je verrai ce que j'en ferai.

Godounof souhaita un bon repos au Tzar et s'éloigna en s'inclinant profondément. Tout dépendait maintenant de la disposition d'esprit dans laquelle Ivan allait se réveiller.

CHAPITRE XXXVII

LE PARDON.

Prévenu par Godounof, Nikita Romanovitch arriva à la cour du palais avec ses aventuriers.

Blessés, meurtris, déguenillés, les uns en caftan, les autres en pelisse, les uns en lapti, les autres pieds nus, plusieurs la tête bandée, tous sans bonnets et sans armes, ils se tenaient silencieux, collés les uns aux autres, attendant le réveil du Tzar.

Ce n'était pas la première fois que ces hardis gaillards voyaient la Sloboda; ils y avaient pénétré plus d'une fois déguisés tantôt en musiciens, tantôt en mendiants et en conducteurs d'ours. Plusieurs avaient participé au dernier incendie, lorsque Persten et Korchoun étaient venus délivrer Sérébrany. Il y avait là bien des figures de notre connaissance, mais plusieurs manquaient à l'appel: un grand nombre d'entre eux étaient tombés sur les champs de Rézan, quelques-uns avaient préféré continuer leur vie aventureuse. Il n'y avait là ni Persten, ni Mitka, ni le chanteur aux cheveux roux, ni le vieux Korchoun. Après son apparition à la Sloboda, le jour du jugement de Dieu entre Viazemski et Morozof, Persten avait disparu avec Mitka; le chanteur aux cheveux roux avait été assommé par Sérébrany; quant au vieux Korchoun, les chiens et les corbeaux se disputaient en ce moment son cadavre sur les murs du Kremlin...

Il y avait déjà deux heures que ces malheureux stationnaient là les yeux baissés, sans se douter que le Tzar les examinait par une lucarne percée au-dessus du perron et cachée par des ornements d'architecture. Personne n'ouvrait la bouche; les aventuriers ne causaient ni entre eux ni avec Sérébrany qui se tenait un peu à l'écart, absorbé par ses pensées, ne faisant aucune attention à la foule qui devenait de plus en plus compacte. Parmi les curieux se trouvait aussi la nourrice du Tzar. Appuyée sur son bâton, elle se tenait au perron, et regardait autour d'elle d'un regard éteint, attendant l'arrivée d'Ivan avec l'intention sans doute de l'empêcher par sa présence de commettre de nouvelles cruautés.

Après avoir contemplé à satiété de sa cachette les aventuriers et avoir souri à l'idée que leurs vies étaient entre ses mains et qu'ils devaient éprouver une affreuse angoisse, il apparut brusquement sur le perron entouré de quelques stolniks. A la vue du Tzar, vêtu de brocart doré, appuyé sur une espèce de crosse, les aventuriers se glissèrent sur leurs genoux et baissèrent leurs têtes.

Ivan garda quelque temps le silence.--Bonjour, vauriens, dit-il enfin, et regardant Sérébrany: et toi, l'apostropha-t-il, qu'es-tu venu faire à la Sloboda? tu t'es ennuyé d'être hors de prison!

--Sire, répondit modestement Sérébrany, je ne me suis pas évadé, ce sont ces gens qui m'ont emmené de force. Ce sont eux aussi qui ont écrasé le mourza Chikhmat, comme ta Majesté ne l'ignore sans doute pas. C'est ensemble que nous avons battu les Tatars, c'est ensemble que nous nous livrons à ton bon plaisir; fais-nous donner la mort ou gracie-nous, comme tu le jugeras dans ta sagesse.

--C'est donc pour le chercher que vous êtes venus naguère à la Sloboda, demanda Ivan aux brigands. D'où le connaissiez-vous?

--Sire, répondirent-ils à demi-voix, il avait sauvé notre ataman lorsqu'il faillit être pendu à Medvedevka. C'est l'ataman qui l'a tiré de prison.

--A Medvedevka! fit Ivan en souriant. Cela devait être lorsque tu as si bien fustigé Khomiak. Je me souviens de cette affaire. Je t'ai pardonné cette fois, mais tu as été en prison pour une récidive lorsque tu as de nouveau attaqué mes gens chez Morozof. Que réponds-tu à cela?

Sérébrany voulut s'excuser, mais la nourrice le prévint.

--Cesse d'énumérer ses fautes, dit-elle avec colère à Ivan. Au lieu de le récompenser de ce qu'il a refoulé les mécréants, de ce qu'il a défendu l'Église du Christ, tu t'ingénies à le trouver en défaut. Loup insatiable, tu n'as donc pas assez fait couler le sang à Moscou!

--Tais-toi, vieille, dit sévèrement Ivan, il ne t'appartient pas de me sermonner.

Tout en s'impatientant contre Onoufrevna, il tenait à ne pas l'exaspérer; il se détourna de Sérébrany et dit aux brigands, toujours agenouillés:

--Où est votre ataman? gibier de potence, qu'il avance!

Sérébrany se chargea de répondre pour eux.--Leur ataman n'est pas ici, sire; il est parti immédiatement après la bataille de Rézan. Je lui ai proposé de venir, mais il s'y est refusé.

--Il s'y est refusé! répéta Ivan. Ne serait-ce pas ce même aveugle qui a pénétré dans ma chambre à coucher avec un vieillard? Écoutez, vauriens! je ferai chercher votre ataman et le ferai empaler.

--C'est toi, grommela la nourrice, que les diables empaleront dans l'autre monde!

Le Tzar fit semblant de ne pas entendre et continua en s'adressant aux brigands:--Quant à vous, puisque vous vous êtes livrés à ma volonté, je vous fais grâce. Qu'on leur distribue cinq tonneaux d'hydromel. Eh bien! vieille bête, es-tu satisfaite?

La nourrice se mit à remuer les lèvres.

--Vive le Tzar! crièrent les brigands. Nous te servirons fidèlement, notre sang rachètera nos fautes.

--Qu'on leur donne à chacun, reprit Ivan, un bon caftan et une grivna. Je les enrôlerai comme opritchniks. Voulez-vous, gibier de potence, me servir comme opritchniks?

Quelques-uns hésitèrent, la majorité s'écria: Nous serons heureux de servir ta Majesté comme elle l'entendra!

--Qu'en penses-tu? dit Ivan d'un air satisfait à Sérébrany, feront-ils de bons soldats?

--Ils feront de bons soldats, Sire, seulement ne les enrôle pas dans les opritchniks.

Le Tzar crut que Sérébrany ne les jugeait pas dignes d'un tel honneur.--Lorsque je gracie, dit-il solennellement, je ne le fais pas à demi.

--Mais ce n'est pas gracier cela! repartit Nikita malgré lui.

Ivan le regarda avec étonnement.

--Sire, continua-t-il non sans quelque embarras, ils ont fait une bonne action; sans eux, les Tatars allaient peut-être s'emparer de Rézan.

--Mais alors pourquoi ne pas en faire des opritchniks? demanda le Tzar en fixant sur le prince son regard perçant.

--Parce que, balbutia Sérébrany, cherchant vainement quelques expressions qui pussent atténuer sa pensée, parce que, quelque tristes gens qu'ils soient, ils valent cependant mieux que tes mercenaires.

Cette hardiesse spontanée confondit Ivan. Il se souvint que ce n'était pas la première fois que Sérébrany lui parlait avec cette grande et surprenante franchise. Cependant, le prince, condamné à mort, était revenu de son plein gré à la Sloboda se livrer complétement à la merci du Tzar. On ne pouvait l'accuser d'insubordination; le Tzar ne savait plus comment interpréter cette insolente sortie lorsqu'un nouveau personnage attira son attention.

Un homme d'une soixantaine d'années, vêtu très-proprement, venait de se glisser dans les rangs des aventuriers et s'efforçait d'attirer l'attention de Sérébrany sans se faire remarquer du Tzar. Plusieurs fois, il avait furtivement allongé sa main pour saisir le pan de l'habit du prince, mais il n'y était pas parvenu.

--Quel est ce rat? demanda le Tzar en désignant l'inconnu.

Mais il avait déjà réussi à se perdre dans la foule.

--Écartez-vous, dit Ivan, attrapez-moi ce gaillard qui se cache derrière vous.

Quelques opritchniks se jetèrent dans la foule et tirèrent le coupable.

--Qui es-tu? demanda Ivan avec un regard soupçonneux.

--C'est mon écuyer, s'empressa de dire Sérébrany en reconnaissant son vieux Michée, il ne m'a pas vu depuis...

--Oui, oui, Sire, affirma Michée en bredouillant de crainte et de joie, sa Seigneurie dit la pure vérité... Je ne l'ai pas vu depuis le jour où il a été pris. Laissez-moi, Sire, contempler mon boyard. Bonté divine, Nikita Romanovitch, je désespérais de te revoir.

--Qu'avais-tu donc à lui dire? demanda le Tzar en continuant à regarder Michée avec défiance, pourquoi te cachais-tu?

--Je craignais tes opritchniks, tu sais toi-même ce que c'est que ces gens...

Michée se mordit la langue.

--Quels gens sont-ce donc? demanda Ivan en cherchant à donner à ses traits une expression bienveillante, parle sans crainte, vieillard, quels gens sont mes opritchniks?

Michée regarda le Tzar et se rassura.

--Mais des gens comme nous n'en avons jamais vus avant la campagne de Lithuanie. Sire, dit-il tout-à-coup entièrement rassuré par l'expression bienveillante du Tzar, soit dit sans les offenser, ce sont des gens peu sûrs.

Le Tzar regarda attentivement Michée, n'en revenant pas de rencontrer autant de franchise chez l'écuyer que chez le maître.

--Qu'as-tu donc à le regarder avec des yeux qui sortent de leur orbite? dit la nourrice. Voudrais-tu, par hasard, le dévorer? Ne dit-il pas la vérité? A-t-on jamais vu auparavant en Russie de pareils bandits?

Michée se réjouit de cet auxiliaire.--Oui, ma bonne femme, dit-il, c'est d'eux que provient tout le mal. Ce sont eux qui ont calomnié mon maître. Ne les crois pas, Sire, ne les crois pas. Ils ont des têtes de chiens sur leur armure et ils aboyent comme des chiens. Mon maître t'a fidèlement servi; Viazemski et Khomiak l'ont calomnié. Cette brave femme dit la pure vérité: jamais on n'a vu de pareils vauriens en Russie!

Et, jetant un coup d'oeil sur les opritchniks qui l'entouraient, il se rapprocha de Sérébrany en murmurant: Vous avez beau être des loups, vous ne m'avalerez pas maintenant.

En apparaissant sur le perron, le Tzar s'était déjà décidé à gracier les brigands; il voulait seulement les laisser un moment dans l'incertitude. Les observations de la nourrice étaient venues mal à propos et avaient failli l'agacer, mais par bonheur il était en humeur libérale; il eut l'idée de se moquer d'Onouvriéfna, de l'abaisser vis-à-vis des courtisans tout en jouant un mauvais tour à l'écuyer de Sérébrany.--Tu n'aimes donc pas les opritchniks? lui dit-il d'un air bienveillant.

--Qui est-ce qui peut les aimer? Depuis le jour de notre retour de Lithuanie ils n'ont causé qu'une série d'infortunes à mon maître. Si ces maudits vauriens n'existaient pas, mon maître aurait continué à jouir de ta faveur.

Ici Michée jeta de nouveau un regard furtif sur la garde particulière du Tzar, tout en se disant: c'est égal, j'y perdrai peut-être ma tête, mais je justifierai mon maître aux yeux du Tzar.

--Tu as de braves écuyers, dit celui-ci à Sérébrany. Je voudrais avoir de tels serviteurs! Y a-t-il longtemps qu'il est auprès de toi?

--Depuis son enfance, s'empressa de répondre Michée, de plus en plus rassuré. J'ai servi son père, mon père a servi son grand-père et, si j'avais des enfants, ils serviraient ses enfants.

--Tu n'as donc pas d'enfants, mon bon vieux, demanda Ivan avec une affabilité croissante.

--J'avais deux fils, Sire, mais Dieu me les a pris. Tous deux ont été tués à la bataille de Polotsk, lorsque mon maître dégagea cette ville avec le prince Pronski. Mon aîné a eu la tête fendue d'un coup de sabre polonais; le cadet a reçu une balle en pleine poitrine, là un peu au-dessus du sein gauche.

Et Michée indiqua du doigt sur sa poitrine la place où son fils avait été frappé.

Ivan fit semblant de prendre un vif intérêt à Michée.--Que veux-tu, mon vieux, lui dit-il, Dieu t'a pris ceux-là, il faut en avoir d'autres.

--Et où veux-tu que j'en prenne? Ma femme est morte depuis longtemps.

--Eh bien! dit le Tzar, comme en cherchant à consoler le vieil écuyer, avec l'aide de Dieu, tu peux en trouver une autre.

Michée éprouvait un vif plaisir à causer avec le Tzar.--Je sais bien, lui répondit-il en souriant, que cette marchandise ne manque pas, mais je deviens vieux et ce n'est plus mon affaire.

--Il y a femme et femme, fit observer Ivan.

Et saisissant Onoufrevna par sa houppelande:--Voici une ménagère pour toi, dit-il en la poussant en avant; épouse-la, vivez en bonne intelligence et ayez une nombreuse postérité.

Comprenant la plaisanterie du Tzar, les opritchniks éclatèrent de rire tandis que Michée épouvanté regardait le Tzar pour savoir s'il parlait sérieusement. Or, Ivan ne riait plus.

Les yeux éteints de la nourrice s'enflammèrent d'indignation.--Impudent, impie! s'écria-t-elle en menaçant le Tzar. Je t'apprendrai à te moquer de moi, homme sans coeur, maudit hérétique!

Dans sa fureur, la vieille frappait de son bâton les dalles du perron; ses lèvres tremblaient plus encore que de coutume, son nez devint bleu.

--Ne fais donc pas tant de façons, ma bonne, dit le Tzar; je te donne là un excellent mari; il te fera des cadeaux, te rendra sage et raisonnable. Nous allons vous marier, ce soir, après vêpres.

--Eh bien! mon vieux, que dis-tu de ta nouvelle ménagère?

--Aie pitié de moi, seigneur! s'écria Michée hors de lui.

--Comment? elle ne serait pas de ton goût?

--Oh non! s'écria le pauvre écuyer en reculant.