Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 24
Ivan descendit de l'estrade, monta à cheval et rentra au palais escorté par une troupe silencieuse d'opritchniks.
Maliouta s'approcha de Viazemski une corde à la main.
--Pardonne-moi, prince, lui dit-il avec un méchant sourire en lui liant les mains, nous autres valets, nous ne faisons qu'exécuter les ordres!--Et, assisté de sa garde, il emmena le prince en prison.
Le peuple se dispersa en silence en ne parlant qu'à demi-voix de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et la place, naguère si pleine de monde, redevint déserte.
CHAPITRE XXXIII
LE TALISMAN DE BASMANOF.
On appliqua la question à Viazemski, on ne parvint par aucune souffrance à lui arracher une seule parole. Il supporta avec une force de volonté inouïe les atroces tortures au moyen desquelles Maliouta voulait lui faire reconnaître le crime de lèse-majesté. Soit orgueil, soit mépris, soit que la vie lui fût devenue odieuse, il ne chercha même pas à atténuer l'effet de la délation de Basmanof en disant qu'il l'avait rencontré lui-même au moulin.
Par ordre du Tzar, le meunier fut arrêté et secrètement conduit à la Sloboda; on ne le mit pas immédiatement à la question.
Basmanof attribua le résultat de sa dénonciation à la vertu du _tirlitch_, qu'il ne quittait pas, et il doutait d'autant moins de la puissance de cette herbe qu'Ivan ne paraissait avoir sur lui aucun soupçon, le taquinait comme par le passé et continuait à lui témoigner de la bienveillance. Débarrassé de son principal rival, se voyant grandir dans la faveur du Tzar, ignorant l'emprisonnement du meunier, Basmanof devint plus arrogant que jamais. Suivant la recommandation du sorcier, il regardait hardiment le Tzar dans le blanc des yeux, plaisantait librement avec lui et répondait impudemment à ses plaisanteries. Ivan souffrait tout cela patiemment.
Un jour qu'il faisait avec ses favoris (et Basmanof avec son père étaient du nombre) une de ses promenades habituelles dans les monastères, le Tzar, après avoir assisté à la messe, entra chez l'igoumène et daigna s'asseoir à sa table. Il était assis au réfectoire à la place d'honneur, sous les saintes images; tous ses favoris, sauf Maliouta qui ne faisait pas cette fois partie de la pieuse expédition, étaient adossés le long des murs; l'igoumène apportait, sur la table, avec force inflexions, du miel, diverses confitures, des jattes de lait fumant et des oeufs frais. Le Tzar était en bonne veine; il goûtait de chaque plat, plaisantait avec affabilité, discourait sur les choses sacrées. Il était plus familier que jamais avec Basmanof, ce qui ne faisait qu'augmenter la confiance de celui-ci dans la vertu infaillible du _tirlitch_.
Tout à coup on entendit le pas d'un cheval.
--Féodor, dit le Tzar, vois un peu qui nous arrive là?
Basmanof n'avait pas eu le temps d'atteindre la porte lorsqu'elle s'ouvrit et Maliouta apparut. L'expression de sa figure était mystérieuse; une joie féroce brillait dans ses yeux.
--Entre, Maliouta, dit amicalement le Tzar, quelle nouvelle nous apportes-tu?
Maliouta franchit le seuil et, après avoir échangé un coup d'oeil avec le Tzar, il se mit à honorer les saintes images.
--D'où viens-tu? demanda le Tzar, comme s'il ne se fût nullement attendu à le voir.
Mais Maliouta ne se pressait pas de répondre. Il salua le Tzar et s'approcha de l'igoumène.--Ta sainte bénédiction, mon père! lui dit-il en s'inclinant et en jetant en même temps un regard oblique sur Basmanof, qui fut subitement saisi d'un mauvais pressentiment.
--D'où viens-tu? répéta le Tzar en clignant de l'oeil à Maliouta.
--De la prison, Sire, où j'ai fait subir la torture au sorcier.
--Eh bien? demanda le Tzar, en jetant sur Basmanof un regard à la dérobée.
--Il bredouille toujours, il est difficile de le comprendre. Cependant, lorsque nous nous sommes mis à lui briser les articulations, nous avons fini par comprendre ceci: «Viazemski n'était pas le seul qui me visitait; Féodor Basmanof est venu aussi, il m'a pris une herbe qu'il porte au cou.»
Maliouta lança de nouveau un regard oblique sur Basmanof.
Celui-ci n'avait plus figure humaine. Son arrogance avait complétement disparu.
--Père, dit-il en faisant un suprême effort pour paraître calme, le sorcier me calomnie pour se venger de ce que je l'ai dénoncé à ta Majesté.
--Et lorsque nous avons commencé à lui brûler la plante des pieds, continua Maliouta, il nous a déclaré que cette racine était nécessaire à Basmanof pour jeter un sort sur ta santé.
Ivan fixa sur Basmanof un regard qui le fit chanceler.
--Batiouchka Tzar, lui dit-il, comment peux-tu te fier aux radotages de ce meunier? Si je m'étais concerté avec lui, je ne te l'aurais pas dénoncé.
--Nous allons voir. Déboutonne ton caftan, nous allons voir ce que tu as au cou.
--Que voulez-vous que j'aie, sinon la croix et des médailles? dit Basmanof d'une voix qui avait perdu son assurance.
--Déboutonne ton caftan! répéta Ivan Vasiliévitch.
Basmanof défit convulsivement le haut de son vêtement. Voici, dit-il au Tzar en lui présentant une chaîne avec des images. Mais le Tzar eut le temps de remarquer un cordon de soie passé au cou de Basmanof.--Et qu'est-ce que ceci? dit-il en défaisant lui-même l'agrafe de saphir qui retenait la chemise de Basmanof et en retirant le cordon avec un sachet.
--Ceci, balbutia Basmanof, en faisant un effort désespéré, c'est, Sire..., la bénédiction maternelle...
--Voyons la bénédiction maternelle.--Ivan passa le sachet à Griazny.--Découds-moi cela, dit-il.
Griazny donna au sachet un coup de couteau et répandit quelque chose sur la table.
--Eh bien, qu'est-ce que cela? demanda le Tzar.
Tous se baissèrent avec curiosité sur la table et constatèrent des racines mêlées à des os de grenouilles. L'igoumène fit un immense signe de croix.
--C'est avec cela que ta mère t'a béni? demanda Ivan en ricanant.
Basmanof tomba à ses pieds.--Pardonne, sire, à ton esclave, s'écria-t-il saisi de frayeur. Ton indifférence me déchirait le coeur; pour rentrer en faveur auprès de toi, j'ai demandé au meunier cette racine. C'est le _tirlitch_, Sire! Le meunier me l'a donné pour que tu me rendes tes bonnes grâces, mais, Dieu le sait, je n'ai jamais conspiré contre toi.
Et les os de crapaud? demanda Ivan, jouissant du désespoir de Basmanof, dont l'impudence l'ennuyait depuis longtemps.
--Je n'en savais rien, Sire, Dieu m'en est témoin!
Ivan Vasiliévitch se tourna vers Maliouta.--Tu dis que le sorcier a avoué que Basmanof venait chez lui pour me jeter un sort?
--Oui, Sire.--Et Maliouta se tordit la bouche tout rayonnant du malheur de son ancien ennemi.
--Que veux-tu, Fedioucha, continua le Tzar en plaisantant, il faut te confronter avec le sorcier. On lui a déjà appliqué la question; il faut en goûter à ton tour, car sans cela on dira que le Tzar la fait subir aux paysans et ménage ses opritchniks.
Basmanof se traîna aux pieds d'Ivan.--Mon radieux soleil, s'écria-t-il, en saisissant le bas de la robe du Tzar, ne me perds pas. Souviens-toi comme je t'ai servi, comme je ne me suis refusé à aucun de tes caprices.
Ivan se détourna.
Basmanof au désespoir se précipita vers son père.--Mon père, dit-il à travers ses sanglots, suppliez le Tzar de m'accorder la vie! Qu'on me donne, non plus une robe de femme, mais un vêtement de fou! Je serai heureux de servir de bouffon à Sa Majesté!
Mais le vieux Basmanof était inaccessible même au sentiment de la paternité. Il craignait, en venant au secours de son fils, de tomber lui-même en disgrâce.--Arrière, dit-il en repoussant son fils, arrière, impur! Celui qui conspire contre le souverain n'est plus mon fils! va où t'envoie Sa Majesté!
--Saint igoumène, hurla Basmanof en se traînant des genoux de son père vers le moine, saint igoumène, intercédez pour moi!
Mais l'igoumène était lui-même plus mort que vif; il tenait ses yeux attachés à la terre et tremblait de tous ses membres.
--N'importune pas le père igoumène, dit froidement Ivan. S'il le faut, il chantera pour toi un _De profundis_.
Basmanof jeta autour de lui un regard suppliant, mais il ne rencontra que des visages hostiles ou terrifiés.
Alors une métamorphose s'opéra dans son coeur. Il comprit qu'il ne pouvait éviter la torture, que celle-ci équivalait à la mort; il comprit qu'il n'avait plus rien à ménager et cette conviction lui rendit courage. Il se leva, se redressa et, passant sa main dans sa ceinture, il regarda Ivan avec un sourire insolent: Sire, lui dit-il, en secouant ses longs cheveux et en faisant sonner ses boucles d'oreilles, je vais par ton ordre à la torture et à la mort. Laisse-moi te remercier une dernière fois pour toutes tes caresses. Je n'ai rien comploté contre toi, mais tous mes péchés sont les tiens. Lorsqu'on me conduira au supplice, je les raconterai tous au peuple. Et toi, père igoumène, écoute maintenant ma confession...
Les opritchniks, son père lui-même ne le laissèrent pas continuer; ils l'entraînèrent dans la cour, où Maliouta le garrotta sur un cheval et l'emmena à la Sloboda.
--Tu vois, père, dit Ivan à l'igoumène, combien je suis entouré d'ennemis connus et cachés! Priez Dieu pour moi, indigne, afin qu'il me permette d'achever ce que j'ai commencé, afin que, nonobstant mes nombreux péchés, je puisse extirper la trahison.
Le Tzar se leva et, après avoir fait le signe de la croix devant les images, il demanda à l'igoumène sa bénédiction. L'igoumène et toute la communauté accompagnèrent en tremblant le Tzar jusqu'à la clôture, où ses écuyers tenaient en bride des chevaux richement harnachés; et, longtemps après que le Tzar et sa suite eurent disparu dans un nuage de poussière et qu'on n'entendait plus le sabot des chevaux, les moines étaient encore à la même place, les yeux baissés, n'osant lever la tête.
XXXIV
LE CAFTAN DU FOU.
Dans le courant de la même matinée, deux stolniks se présentèrent devant Morozof, toujours retenu à la Sloboda, pour l'inviter à la table du Tzar.
Lorsque Droujina Andréevitch arriva au palais, les salles étaient remplies d'opritchniks, les tables étaient garnies et des serviteurs, richement vêtus, préparaient la châle. Le boyard vit qu'il était seul invité et en augura que le Tzar voulait l'honorer particulièrement. Les cloches du palais se mirent en branle, les clairons retentirent, le Tzar entra avec un visage bienveillant et affable, suivi de l'archimandrite de Tchoudovo, de Basile Griazny, d'Alexis Basmanof, de Boris Godounof et de Maliouta Skouratof. Après avoir reçu et rendu des saluts, le Tzar prit sa place et chacun prit la sienne selon son grade; il n'en restait plus qu'une vacante, au-dessous de Godounof.
--Assieds-toi, boyard Droujina, lui dit aimablement le Tzar en désignant la place vide.
La figure de Morozof devint pourpre.
--Sire, répondit-il, comme Morozof s'est conduit jusqu'ici, ainsi il se conduira jusqu'à sa mort. Je suis trop vieux pour changer d'habitudes. Disgracie-moi de nouveau, éloigne-moi de toi, mais je ne m'asseoirai pas au-dessous de Godounof.
Tout le monde se regarda étonné, mais le Tzar s'attendait à cette réponse. L'expression de sa figure resta calme.
--Boris, dit-il à Godounof, il y aura bientôt deux ans, je t'ai livré Droujina pour une pareille réponse. Il paraît que c'est à moi de changer mes habitudes. Je ne dois plus apparemment gouverner les boyards, mais me laisser gouverner par eux. Je ne suis plus maître dans mon humble demeure. Il faudra que je la quitte piteusement et que je me retire bien loin avec mes gens. Tu verras, Boris, qu'ils me chasseront, moi, pauvre malheureux, de mon logis, comme ils m'ont chassé de Moscou!
--Sire, dit humblement Godounof, désireux de tirer Morozof de ce mauvais pas,--ce n'est pas à nous mais à toi de décider tout ce qui a rapport aux places que chacun doit occuper. Les vieillards tiennent à leurs habitudes; n'en veux pas à Morozof de ce qu'il tient aux anciennes coutumes; permets-moi de m'asseoir au-dessous de lui: à ta table, toutes les places sont bonnes.
Et Godounof se levait déjà pour changer de place, lorsqu'un regard d'Ivan le fit se rasseoir.--Le boyard Droujina est en effet très-vieux, dit-il tranquillement.
Cette modération, en face d'une désobéissance flagrante, remplit l'âme des assistants d'une attente inquiète. Tout le monde sentait qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire, personne ne devinait comment éclaterait la colère du Tzar, dont on voyait les signes précurseurs dans un tremblement nerveux qui traversait son visage comme le reflet d'un lointain éclair. Toutes les poitrines étaient oppressées comme à l'approche d'un orage.
--Oui, reprit Ivan, le boyard Droujina est très-vieux mais son esprit est demeuré jeune. Il aime à plaisanter. Moi aussi j'aime à rire et ne suis pas ennemi de la gaieté dans les loisirs que nous laissent les affaires et la prière. Or, depuis que mon fou Notgef est trépassé, personne ne me divertit plus. Ce métier semble plaire à Morozof; comme je lui ai promis ma faveur, je l'élève à la dignité de mon premier fou. Apportez ici le caftan du fou et mettez-le à Morozof.
Le tremblement nerveux se dessina davantage sur la face d'Ivan, mais sa voix resta calme.
Morozof était resté immobile à sa place, comme frappé de la foudre. De pourpre il devint livide, tout son sang afflua au coeur, ses yeux lançaient des éclairs et ses épais sourcils se froncèrent d'une façon si menaçante que la figure du vieux boyard parut encore plus terrible que celle du Tzar. Il n'en croyait pas ses oreilles; il ne pouvait imaginer que le Tzar voulût le déshonorer publiquement, lui, Morozof, le fier guerrier dont les anciens services et la vaillance étaient connus de tout le monde. Il demeurait silencieux, immobile, comme s'il attendait que le Tzar retirât ses paroles. Mais celui-ci avait mûri cette idée depuis le moment où Basmanof, pour éviter la torture, lui avait proposé de devenir son fou: cette scène était préméditée. A un signe d'Ivan, Basile Griazny se leva et s'approcha de Droujina en tenant un vêtement bigarré, mi-partie de brocart et de drap grossier, fait de morceaux rajustés, couvert de grelots et de clochettes.
--Revêts ceci, dit Griazny, le grand Tzar t'honore du caftan de son défunt fou Notgef.
--Arrière, s'écria Morozof en repoussant Griazny, n'ose pas toucher le boyard Morozof, toi dont les ancêtres ont servi les miens en qualité de valets de chenil!
Et se tournant vers Ivan:--Sire, dit-il, d'une voix tremblante d'indignation, retire tes paroles et fais-moi donner la mort: ma tête t'appartient mais non pas mon honneur!
Ivan regarda les opritchniks.--Vous voyez bien que j'avais raison, il aime à plaisanter. Ne voilà-t-il pas que je ne suis plus libre d'investir quelqu'un d'une dignité!
--Sire, reprit Morozof, je te supplie, au nom du Dieu tout-puissant, de retirer tes paroles. Tu n'étais pas encore au monde lorsque ton défunt père m'honorait déjà. C'était lorsque, avec Khabar Simski, je battis les Tchouvaches et les Tchérémisses sur la Sviaga; lorsque, avec les princes Odoéfski et Mstislaviski, je chassai de l'Oka le khan de Crimée et préservai Moscou d'une invasion tatare. J'ai versé mon sang au service de ton père et au tien; je suis criblé de blessures. Je n'ai ménagé ma tête ni sur les champs de bataille, ni dans les conseils; c'est moi qui t'ai soutenu, toi et ta mère, contre les Chouiski et les Bielski. Je n'ai jamais ménagé que mon honneur et je n'ai jamais permis à qui que ce fût au monde d'y porter atteinte. Est-ce bien toi qui viendrais aujourd'hui déshonorer mes cheveux blancs? Est-ce toi qui voudrais insulter l'ancien et fidèle serviteur de ton père? Ordonne qu'on me tranche la tête; j'irai avec joie à l'échafaud comme autrefois j'allais avec joie aux combats!
Tout le monde se taisait, ému par les nobles paroles de Morozof. Au milieu de ce silence général, la voix d'Ivan se fit de nouveau entendre.
--Assez parlé, dit-il sévèrement et sa figure respirait la rage, ton stupide bavardage m'a prouvé que tu seras un excellent fou. Endosse le justaucorps et plus de raisonnements! Aidez-le, continua-t-il, en s'adressant aux opritchniks, il a l'habitude d'être servi.
Si Morozof eût cédé ici, s'il se fût jeté humblement aux pieds du Tzar en le priant de lui faire grâce, il se peut qu'Ivan n'eût pas donné suite à sa terrible plaisanterie. Mais l'attitude de Droujina était fière, sa voix était ferme, son caractère indomptable perçait même dans la prière qu'il venait d'adresser à Ivan et c'est ce que ce dernier ne pouvait supporter. Le Tzar ressentait une haine invincible pour tous les caractères forts; une des causes qui avaient déterminé la disgrâce de Viazemski était précisément son énergie.
En un clin d'oeil les opritchniks enlevèrent l'habit de Morozof et le vêtirent de la veste aux grelots. Après les dernières paroles du Tzar, Morozof n'opposa plus aucune résistance. Il se laissa costumer et regarda, sans ouvrir la bouche, les opritchniks qui ajustaient en riant les plis de son vêtement de fou. Il se concentra en lui-même et se recueillit.
--Et le bonnet que vous avez oublié! s'écria Griazny en mettant sur la tête de Morozof une coiffure bariolée. Puis, il fit un pas en arrière et, le saluant profondément, il lui dit:--Droujina Morozof, nous te saluons et te complimentons sur ta nouvelle dignité. Divertis-nous comme nous divertissait ton prédécesseur.
Morozof souleva la tête et parcourut du regard toute l'assemblée.--C'est bien, dit-il, d'une voix haute et ferme, j'accepte la nouvelle grâce du Tzar. Le boyard Morozof ne pouvait s'asseoir au-dessous de Godounof, mais la place du fou du Tzar est entre les Griazny et les Basmanof. Place au fou de sa majesté! laissez passer le fou et écoutez comment il va divertir le Tzar Ivan Vasiliévitch.
Et d'un geste Morozof écarta les opritchniks. Il s'approcha alors de la table du Tzar, s'assit sur un banc en face d'Ivan avec un air de dignité aussi grand que si, au lieu de la veste d'un fou, il eût été revêtu d'un manteau royal.
--Comment donc te divertir, sire? demanda-t-il en appuyant ses coudes sur la table et en regardant le Tzar en face. Ce n'est pas facile, rien ne peut plus t'étonner. Quelles plaisanteries n'ont pas été faites en Russie depuis que tu y règnes! Tu te divertissais, lorsque encore adolescent, tu écrasais le peuple dans les rues sous les pieds de ton cheval; tu te divertissais lorsqu'à une chasse tu ordonnais à tes valets de chien d'égorger le prince Chouiski; tu te divertissais, lorsque les députés de Pskof, étant venus se plaindre de leur namiestnik, tu fis couler sur leurs barbes de la poix bouillante.
Les opritchniks voulurent s'élancer sur Morozof: le Tzar les retint par un signe.
--Tout cela, continua Morozof, n'était que des amusements d'enfants qui t'ennuyèrent bientôt. Tu contraignis les hommes les plus marquants à se faire moines et tu outrageais leurs femmes et leurs filles. Cela ne tarda pas aussi à t'ennuyer. Alors tu choisis tes meilleurs serviteurs et tu les livras aux tortures. Cela fut plus amusant mais ne dura pas non plus longtemps. On ne peut pas toujours insulter le peuple et les boyards. Il fallait insulter l'église du Christ! tu as appelé à toi la canaille, tu l'as costumée en moines, tu t'es affublé toi-même d'un froc et alors aux assassinats de la journée succédait pendant la nuit le chant des psaumes. Couvert de sang, tu chantais, tu sonnais, tu as presque célébré la messe. Ce divertissement est le plus plaisant de tous ceux que tu as inventé jusqu'ici. Que te dire encore, sire? Comment encore te divertir? Je te dirai ceci: tandis que tu danses masqué avec les opritchniks, tandis que tu sonnes les matines et que tu t'abreuves de sang, Sigismond se prépare à t'attaquer à l'occident, les Allemands et les Tchoudes vont t'écraser au nord et les Tatars apparaissent à l'orient et au midi. La horde fondra sur Moscou et tu n'auras pas un seul voiévode pour sauver les choses saintes. Les églises brûleront avec les saintes reliques. Les temps de Baty reviendront, et toi, Tzar de toutes les Russies, tu te traîneras aux pieds du Khan et, à genoux, tu baiseras ses étriers...
Morozof se tut.
Personne n'avait interrompu son discours: il avait ôté à tous la respiration. Le Tsar écoutait le corps penché en avant, blême, les yeux flamboyants, l'écume aux lèvres. Il serrait convulsivement les bras de son fauteuil, il semblait craindre de perdre le moindre mot de Morozof; il les notait dans sa mémoire pour punir chacun par une torture particulière. Tous les opritchniks étaient pâles; personne ne se décidait à regarder le Tzar. Les yeux baissés, Godounof n'osait respirer pour ne pas attirer l'attention sur lui. Maliouta lui-même était mal à l'aise.
Soudain Griazny saisit un couteau, se précipita vers Ivan et dit, en montrant Morozof:
--Permets-moi, sire, de lui fermer la gueule.
--N'ose pas, dit le Tzar, à peine intelligiblement et étouffant d'émotion, laisse le aller jusqu'au bout.
Morozof promena fièrement son regard.
--Tu veux encore des facéties, sire? Soit! De tous tes fidèles serviteurs il n'en restait plus qu'un d'antique race; tu ajournais son supplice, soit que tu craignisses la colère divine, soit que tu n'eusses pas trouvé de torture digne de lui. Il vivait loin de toi dans la disgrâce; il semblait que tu pouvais l'oublier, mais tu n'oublies personne. Tu lui envoyas ton maudit Viazemski, pour qu'il brûlât sa maison et lui enlevât sa femme. Lorsqu'il vint te demander de juger Viazemski, tu l'obligeas à se battre espérant bien qu'il serait battu. Mais Dieu ne l'a pas permis, il a montré le bon droit. Qu'as-tu fait alors, sire? Alors, continua Morozof, et sa voix trembla et toutes tes sonnettes du caftan se mirent en branle, le vieux boyard ne te parut pas suffisamment insulté et tu résolus de le déshonorer d'une manière qui n'avait pas eu jusqu'ici d'exemple. Alors, s'écria Morozof en se levant et en repoussant la table, tu l'as revêtu de la veste d'un fou et lui as ordonné, à lui, qui a sauvé Toula et Moscou, de te divertir toi et toute cette canaille qui t'entoure!
L'aspect du vieux voiévode était menaçant; il était debout, les bras étendus, au milieu des opritchniks frappés de stupeur. Le caractère grotesque de ses vêtements avait disparu. La foudre étincelait sous ses sourcils froncés. Sa barbe blanche tombait majestueusement sur sa poitrine qui avait reçu naguère bien des coups de l'ennemi et qui n'était maintenant recouverte que d'une étoffe bigarrée, et dans son regard irrité il y avait tant de dignité, tant de noblesse, qu'à côté de lui Ivan Vasiliévitch paraissait petit.
--Sire, reprit-il en élevant encore la voix, Morozof, ton nouveau fou est devant toi, écoute sa dernière plaisanterie! Tant que tu vivras, les lèvres du peuple russe demeureront scellées par la terreur; mais ton règne sauvage aura un terme, il ne restera plus sur la terre que le souvenir de tes actions, et ton nom sera maudit et exécré, de génération en génération, jusqu'au jour du jugement dernier! Alors des centaines, des milliers de spectres, hommes, femmes, enfants, vieillards, torturés, égorgés par toi, se présenteront devant Dieu et se lèveront contre toi, leur bourreau! En ce jour terrible, moi aussi je serai là, vêtu comme à présent, et je te demanderai l'honneur que tu as ravi à mes cheveux blancs. Alors, tu n'auras plus à côté de toi tous ces gens pour fermer la bouche des malheureux. Le Juge suprême les écoutera et tu seras jeté dans les flammes éternelles!
Morozof se tut et lançant un méprisant regard sur les favoris du Tzar, il leur tourna le dos et s'éloigna lentement. Personne ne songea à l'arrêter. Il traversa majestueusement les rangées de tables et ce ne fut que lorsqu'on n'entendit plus le son de ses clochettes que les opritchniks revinrent à eux. Maliouta se leva le premier et murmura à Ivan Vasiliévitch:--Ordonnes-tu d'en finir tout de suite avec lui ou de l'enfermer, en attendant, en prison?
--En prison, décida Ivan, respirant à peine. Mais ne t'avise pas de le torturer afin qu'il crève trop tôt; tu m'en réponds sur ta tête.