Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 22

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Plus de deux mois s'étaient écoulés depuis la destruction de la maison de Morozof. Viazemski avait eu le temps de guérir ses plaies. Il résidait comme auparavant à la Sloboda, mais ignorant le sort d'Hélène qu'aucun de ses émissaires n'était parvenu à découvrir, il était encore plus sombre que naguère, n'apparaissait que rarement au palais sous prétexte de faiblesse, n'assistait plus aux festins et plusieurs avaient cru remarquer en lui des signes de folie. Son abstention des prières et des joies communes déplaisait à Ivan; mais, sachant l'insuccès de l'enlèvement de la boyarine, il attribuait la conduite de Viazemski aux tourments de la passion et était indulgent pour lui. Cependant, depuis sa conversation avec Basmanof, Viazemski lui parut suspect. La plainte de Morozof lui offrait une bonne occasion pour éclaircir ses soupçons; c'est pourquoi il l'accueillit avec plus de bienveillance que les courtisans ne s'y attendaient.

Viazemski ne tarda pas à paraître. Son extérieur était aussi bien changé. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années, ses traits étaient tirés, sa vie semblait s'être concentrée dans ses yeux brillants et anxieux.

--Approche, Athanase, dit le Tzar, et toi aussi, Droujina; expose ta plainte, parle sans crainte, raconte comment les choses se sont passées.

Droujina Andréevitch s'approcha du Tzar au même instant que Viazemski; mais ne daignant pas le regarder, il exposa en détail toutes les circonstances de l'attaque.

--Est-ce ainsi que cela a eu lieu? demanda le Tzar en se tournant du côté de Viazemski.

--Oui, dit Viazemski, étonné de l'interrogation du Tzar qui n'ignorait rien de cela depuis longtemps.

Le visage d'Ivan Vasiliévitch se rembrunit.

--Comment as-tu pu commettre cela? dit-il en jetant sur Viazemski un regard sévère; est-ce que je permets à mes opritchniks de piller?

--Tu sais, sire, répondit Viazemski, encore plus étonné, que ce n'est pas par mon ordre que la maison a été saccagée et que si j'ai enlevé la boyarine ce n'est qu'avec ton autorisation.

--C'est moi qui t'ai autorisé? dit le Tzar en appuyant sur chaque mot. Quand t'ai-je autorisé?

Ici Viazemski comprit que c'était en vain qu'il voulait s'appuyer sur l'allusion que le Tzar lui avait faite pendant le festin, allusion par laquelle il s'était cru en droit d'enlever Hélène violemment. Ne devinant pas encore le but que pouvait avoir le Tzar de se rétracter, il sentit qu'il devait changer de système de défense. Il ne s'y décida pas par pusillanimité et pour conserver une vie qui courait toujours des périls avec le caractère mobile du Tzar, mais parce qu'il n'avait pas encore abandonné tout espoir de retrouver Hélène et que pour arriver à ce résultat aucun effort ne lui coûtait.

--Soit, dit-il, je suis coupable devant toi, tu ne m'as pas autorisé à enlever la boyarine. Voici comment cela s'est passé. Tu m'as envoyé à Moscou pour annoncer à Morozof qu'il rentrait en grâce. Tu sais qu'il m'en voulait depuis longtemps, car j'avais recherché sa femme. Lorsque j'arrivai chez lui, il résolut avec Nikita Sérébrany de m'assassiner. Après dîner, ils tombèrent sur moi à l'improviste avec leurs valets, nous nous défendîmes; la boyarine, connaissant le caractère de son mari, eut peur de rester avec lui et me pria de l'emmener. Elle est partie de son plein gré; dans la forêt, mes blessures me firent perdre connaissance; pendant mon évanouissement, elle disparut je ne sais comment. Sans doute, Morozof l'a retrouvée, l'a cachée ou peut-être l'a fait périr. Ce n'est pas à lui de se plaindre de moi, c'est moi, au contraire, qui me plains, père, de ce qu'il a porté la main sur moi sous son propre toit avec Sérébrany.

Le Tzar ne s'attendait pas à cette volte-face. La calomnie était évidente, mais il ne convenait pas à Ivan de la démasquer. Pour la première fois, Morozof leva les yeux sur son ennemi.

--Tu mens, chien maudit! dit-il en le toisant des pieds à la tête, chacune de tes paroles est un absurde mensonge; je suis prêt à certifier mon innocence en baisant la croix. Sire, ordonne à ce damné de me rendre mon épouse Hélène Dmitriévna à laquelle je suis légitimement uni selon les canons de la sainte Église.

Ivan regarda Viazemski.--Qu'as-tu à répondre à cela? lui demanda-t-il en conservant l'extérieur impartial du juge.

--Je l'ai déjà déclaré, sire, j'ai emmené Hélène sur sa propre prière. Le sang que je perdais me fit perdre connaissance, mes gens me trouvèrent évanoui: je n'avais plus auprès de moi ni mon cheval ni la boyarine; on me transporta au moulin, chez le sorcier; il arrêta mon sang. Je ne sais rien de plus.

Viazemski ne se doutait pas qu'en parlant du moulin il fortifiait les soupçons que Basmanof avait semés dans son esprit; Ivan ne fit pas semblant d'attacher une grande importance à ce détail, mais il en prit bonne note pour en user au besoin et continua à garder son sang-froid.

--Tu as entendu, dit-il à Viazemski, Morozof est prêt à témoigner sur la croix de la vérité de ses paroles. Comment te justifieras-tu auprès de lui?

--Le boyard est libre de me calomnier, répondit Viazemski, déterminé à se défendre jusqu'au bout, de mon coté je baiserai la croix.

Un murmure parcourut l'assistance. Tous les opritchniks savaient comment avait eu lieu l'attaque et, quelqu'endurcis qu'ils fussent au crime, peu d'entre eux se seraient décidés à un faux serment. Ivan lui-même fut surpris du cynisme de Viazemski, mais il comprit à l'instant même qu'il pouvait en profiter pour perdre Morozof qu'il abhorrait, en conservant en même temps l'apparence d'un jugement équitable.

--Frères, dit-il, en s'adressant à l'assistance, vous êtes témoins que je n'ai cherché qu'à découvrir la vérité. Je n'ai pas l'habitude de condamner sans justification. Mais dans une même cause, les deux parties ne peuvent pas baiser la croix; l'un des deux commettrait un parjure. Je suis un bon pasteur, je dois empêcher mes brebis de s'égarer, je ne puis laisser personne perdre son âme. Que le jugement de Dieu décide entre Morozof et Viazemski! Je les somme de se rencontrer ici dans dix jours sur la place Rouge. Qu'ils y viennent chacun accompagné de leurs avocats et de leurs répondants. Celui auquel Dieu aura donné la victoire sera justifié devant moi; celui qui n'aura pas supporté le combat, quand même il en sortirait vivant, sera immédiatement mis à mort par la main du bourreau.

Cette décision produisit sur l'assistance une profonde impression. Aux yeux de la plupart, elle équivalait pour Morozof à une condamnation à mort. Il était impossible de supposer que le vieux boyard pourrait avoir le dessus sur le jeune et vigoureux Viazemski. Tous s'attendaient qu'il allait décliner le duel, demander au moins à y être remplacé. Mais Morozof salua le Tzar et dit d'une voix tranquille:--Sire, qu'il soit fait selon ta volonté. Je suis vieux et malade, il y a longtemps que je n'ai porté d'armure, mais dans le jugement de Dieu c'est le bon droit qui l'emporte. J'ai confiance en Dieu, il ne m'abandonnera pas, il manifestera à tes yeux et à ceux de tout le monde l'iniquité de mon adversaire.

Lorsque Viazemski entendit la sentence du Tzar, il se sentit tout joyeux et ses yeux éclataient d'espoir, mais l'assurance de Morozof le troubla un peu. Il se souvint que, selon l'opinion générale, dans ces sortes de combats Dieu accorde toujours la victoire du bon côté et il douta de son succès. Cependant, refoulant son trouble momentané, il salua également le Tzar et dit:--qu'il soit fait selon ta volonté, sire!

Allez, dit Ivan, chercher des répondants, dans dix jours, au lever du soleil, soyez tous deux sur la place Rouge et malheur à celui qui ne soutiendra pas le combat!

Jetant sur tous deux un profond et indéfinissable regard, le Tzar se leva, rentra dans ses appartements intimes, et Morozof sortit du palais avec une grande dignité, accompagné de ses amis, sans regarder les opritchniks qui l'entouraient.

CHAPITRE XXX

L'ENSORCELLEMENT DU FER.

Le lendemain Viazemski alla à Moscou.

En toute autre occurrence, à la veille d'un duel, il n'aurait compté que sur sa force et son adresse, mais ici il s'agissait d'Hélène! Ce duel n'était pas un duel ordinaire, c'était un jugement de Dieu, le prince avait conscience de sa forfaiture; quelque méprisable que lui parût Morozof dans une simple rencontre, il redoutait dans celle-ci la colère divine, il craignait qu'au moment fatal ses mains ne fussent paralysées. Cette crainte était d'autant plus forte qu'il souffrait encore de ses récentes blessures et qu'il ressentait par moment une extrême lassitude. Le prince ne voulut rien négliger pour s'assurer la victoire; il résolut de recourir au célèbre meunier, de lui demander une herbe quelconque, de rendre par quelque sortilége ses coups immanquables.

Pensif et anxieux, il traversait la forêt au pas, se courbant de temps en temps jusqu'au pommeau de sa selle pour reconnaître les sentiers envahis par l'herbe. Après bien des détours, il se trouva sur un chemin mieux battu, reconnut des signes aux arbres et lança son cheval au trot. Bientôt il entendit le bruit de la roue. En s'approchant du moulin il distingua des voix humaines. Il s'arrêta, descendit de cheval et, l'ayant attaché à un noisetier, il se dirigea à pied vers le moulin. A la cage était attaché un cheval richement harnaché. Le meunier discourait avec un homme de haute taille, dont Viazemski ne put voir les traits parce qu'il lui tournait le dos en s'apprêtant à monter en selle.

--Tu seras satisfait, boyard, lui disait le meunier en inclinant affirmativement la tête. Tu rentreras de nouveau dans les faveurs du Tzar et que le tonnerre m'écrase immédiatement si Viazemski et tous tes concurrents ne sont pas réduits en poussière! Sois tranquille, il n'y en a pas qui puisse résister à l'herbe tirlitch.

--C'est bien, répondit le visiteur en se mettant en selle, souviens-toi de notre pacte, vieux diable, si je ne réussis pas, je te pends comme un chien.

Il parut à Viazemski que cette voix ne lui était pas inconnue, mais la roue faisait un tel bruit qu'il ne put la reconnaître.

--Comment ne réussirais-tu pas? continua le meunier en saluant profondément; seulement ne te sépare pas du tirlitch et, lorsque tu parleras au Tzar, regarde-le bien gaiement dans le blanc des yeux, hardiment, sans crainte, fais-lui des plaisanteries comme auparavant et que je sois anathème si tu ne rentres pas de nouveau en faveur!

Le cavalier tourna son cheval et effleura Viazemski sans le remarquer.

Le prince reconnut Basmanof et frémit de jalousie. Uniquement préoccupé d'Hélène, il ne prêta aucune attention aux paroles du meunier mais, lorsqu'il entendit prononcer son nom, il crut voir dans Basmanof un nouveau et imprévu rival. Le meunier suivit des yeux Basmanof, s'assit sur un banc et se mit à compter ses pièces d'or. Il souriait en les passant d'une main dans une autre, lorsque soudain une lourde main s'appesantit sur son épaule. Le vieillard frissonna, se redressa et faillit mourir de peur lorsque ses yeux se rencontrèrent avec les yeux noirs de Viazemski.

--Sur quoi, sorcier, discourais-tu avec Basmanof?

--Ba... ba... batiouchka, balbutia le meunier qui sentait ses jambes fléchir, prince Athanase Ivanovitch, comment te portes-tu?

--Parle! s'écria Viazemski, en saisissant le meunier par la gorge et en le traînant vers la roue, parle, que disiez-vous de moi?

Et il poussait le vieillard jusque sous la roue.

--Mon bienfaiteur, lui dit le meunier, je te dirai tout, laisse-moi seulement le temps de faire pénitence.

--Pourquoi Basmanof est-il venu te trouver?

--Pour avoir des herbes. Je savais que tu étais là, je savais que tu pouvais tout entendre; c'est pour cela que j'ai parlé plus haut afin que tu ne pusses pas ignorer que Basmanof cherchait ta perte.

Viazemski repoussa le meunier du gouffre. Le vieillard comprit qu'il avait essuyé son premier feu.

--Comme tu es donc colère! dit-il en se relevant; je te répète que je savais que tu étais près; je t'attends depuis ce matin.

--Mais que désire donc Basmanof? demanda le prince d'un ton radouci.

Le meunier avait réussi à reprendre complétement ses sens.

--Vois, dit-il, en donnant à sa figure une expression de franchise, Basmanof se plaint de ce que le Tzar ne l'aime plus et que c'est toi, Godounof, et Maliouta, qui êtes seuls en faveur. Il a insisté pour que je lui donne du tirlitch afin que vous tombiez en disgrâce et qu'il rentre en faveur. Que pouvais-je faire? Il me mettait le couteau à la gorge, je ne pouvais lutter avec lui. Je lui ai donné une racine, mais une racine qui ne vaut rien, pour en être quitte. Il n'y a pas danger que je lui donne du tirlitch pour qu'il te remplace dans la faveur du Tzar.

--Que le diable l'emporte! dit avec indifférence Viazemski. Il m'importe peu que le Tzar l'aime ou non. Ce n'est pas pour cela que je suis venu ici. As-tu appris quelque chose sur la boyarine?

--Absolument rien, mon bienfaiteur. J'ai dit à tes courriers qu'il n'y a pas moyen de rien savoir. Je me suis donné bien de la peine. J'ai passé sept nuits de suite à regarder sous la roue. J'ai vu la boyarine dans la forêt, seule avec un vieillard; elle était bien triste, le vieillard cherchait à la consoler; puis l'eau s'est troublée et je n'ai plus rien aperçu.

--Avec un vieillard? C'était donc Morozof? son mari?

--Non, cela ne devait pas être son mari: Morozof est plus fort et ce n'était pas son costume. Celui-ci portait un caftan ordinaire et non de boyard; ce devait être un homme du commun.

Viazemski se mit à réfléchir. Vieillard! dit-il soudain, sais-tu ensorceler les sabres?

--Comment ne pas le savoir? mais qu'as-tu besoin, batiouchka, que le sabre tranche ou s'émousse au premier coup?

--Qu'il tranche, bien entendu!

--C'est qu'on peut aussi jeter un sort sur le sabre de l'adversaire afin qu'il s'émousse ou se brise...

--Je n'ai pas besoin de m'occuper du sabre de mon adversaire, mais du mien. Je dois me battre en champ clos et il faut absolument que je tue mon adversaire, tu entends.

--Je comprends, batiouchka, comment ne pas comprendre?

Et le vieillard commença à réfléchir: Contre qui doit-il se battre? qui sont ses ennemis? Serait-ce contre Basmanof? je ne le pense pas, car il vient d'en parler avec un profond mépris et le prince n'est pas un homme qui sache dissimuler ses pensées. Contre Sérébrany? mais le meunier savait que Sérébrany avait été jeté en prison et que les brigands l'en avaient fait sortir. Ce n'était donc pas Sérébrany. Restait Morozof. Il avait pu provoquer Viazemski à cause de l'enlèvement de sa femme. Il est vrai que Morozof était bien vieux et que, dans un combat pareil, il pourrait se faire remplacer. Donc, conclut le meunier, c'est contre Morozof ou son remplaçant que Viazemski doit se battre.

--Permets-moi, dit-il, de battre l'eau pour reconnaître ton ennemi.

--Fais comme tu sais, répondit Viazemski en s'asseyant sur un vieux tronc.

Le meunier apporta un grand baquet, le remplit d'eau et le plaça à côté du prince.

--Eh! eh! dit-il en se courbant sur le baquet et en y fixant ses yeux, je vois ton ennemi, seulement je n'y comprends rien, car il me semble fort décrépit. Tiens, à présent je te vois aussi, vous vous approchez l'un de l'autre...

--Eh bien? demanda Viazemski cherchant en vain à voir quelque chose.

--Les anges sont pour le vieillard, continua le meunier mystérieusement, comme tout étonné de ce qu'il voyait; le ciel est pour lui, il ne sera pas aisé d'ensorceler ton sabre.

--Et personne n'est pour moi? demanda le prince avec un frisson involontaire.

Le meunier fixait l'eau de plus en plus attentivement; il paraissait réellement voir quelque chose et quelque chose qui le glaçait d'effroi.--Toi aussi, dit-il à voix basse, tu as des défenseurs... voilà l'eau qui se trouble, je ne vois plus rien.

Il leva la tête; de grosses gouttes de sueur perlaient son front.--Toi aussi tu as des défenseurs, murmura-t-il timidement; on pourra ensorceler tes armes.

--Voici, dit le prince, en tirant un lourd sabre du fourreau, ensorcelle-moi cela!

Le meunier rassembla ses forces, puis creusa avec ses mains une fosse et y enfonça la poignée du sabre. Après avoir réuni de la terre à l'entour, de sorte que le sabre fut placé verticalement, il se mit à marcher en rond, en récitant à demi-voix: Le soleil s'est levé sur la mer de Khvaline, la lune éclaire la grande ville en pierres, c'est dans cette grande ville en pierres que ma mère m'a donné le jour et, en me mettant au jour, elle m'a dit: sois invulnérable, mon enfant, aux flèches et aux glaives, aux lutteurs et aux guerriers. Ma mère m'a ceint d'un glaive enchanté. Tourne et siffle, mon glaive enchanté; tourne et siffle comme tourne la meule du moulin; brise et coupe cuivre, fer, acier, hache, chair et os. Que les coups rebondissent sur toi comme le caillou rebondit sur l'eau et que tu n'en reçoives pas la moindre écorchure! J'ensorcelle le serviteur Athanase, je le ceins du glaive enchanté. Je n'ai plus rien à ajouter, mon oeuvre est achevée.

Il retira le sabre, le présenta au prince, en secouant la terre qui couvrait la poignée et en l'essuyant soigneusement avec le pan de son habit:

--Prends-le, dit-il, prince Athanase Ivanovitch, il te servira, pourvu que ton adversaire n'ait pas plongé le sien dans l'eau sainte.

--Et s'il l'a plongé?

--Il n'y a rien à faire. Il n'y a pas de fer enchanté qui tienne contre l'eau sainte. Cependant, on peut atténuer son effet. Je te donnerai de l'herbe bleue du marais, porte-la dans un petit sac à ton cou, cela détournera de toi les yeux de ton ennemi.

--Donne l'herbe bleue, dit Viazemski.

--Volontiers, je n'ai rien à refuser à ta grâce.

Le vieillard entra dans sa hutte et en rapporta quelque chose de cousu dans un chiffon.

--Elle me coûte cher cette herbe, dit-il en faisant mine de n'abandonner qu'à regret ce chiffon; si tu savais comme il est difficile d'en cueillir! En allant la chercher au marais, aux heures sombres, on est accablé d'inexprimables terreurs.

Le prince prit l'objet cousu et jeta au meunier une bourse pleine de pièces d'or.

--Que Dieu te récompense! dit le vieillard en s'inclinant profondément. Permets-moi de te dire encore un mot; d'ici au combat, n'entre pas dans l'église, n'entends pas la messe, car sans cela tout mon enchantement peut disparaître.

Viazemski ne répondit rien et se dirigea vers l'endroit où il avait attaché son cheval, mais soudain il s'arrêta:

--Peux-tu savoir sûrement, dit-il, lequel de nous restera vivant?

Le meunier se troubla.

--Ce doit être toi. Comment ne serait-ce pas toi? Je te l'ai déjà dit, ce n'est pas par le glaive que tu es destiné à périr.

--Regarde encore une fois dans le baquet.

--Qu'y a-t-il à voir? ce n'est plus possible, l'eau est toute trouble.

--Puise de l'eau fraîche, dit impérativement Viazemski.

Le meunier se soumit à contre-coeur.

--Eh bien! que vois-tu? demanda le prince avec impatience.

Le vieillard se pencha sur le baquet avec une visible répugnance.--Je ne vois ni toi ni ton ennemi, dit-il en pâlissant, je vois une place remplie de monde, plusieurs têtes sont plantées sur des perches; plus loin un bûcher s'éteint et des ossements humains sont enchaînés à des pieux.

--Quelles sont ces têtes plantées sur des perches? demanda Viazemski en cherchant à dominer une terreur involontaire.

--Je ne distingue pas, tout s'est de nouveau troublé, il n'y a que le bûcher qui étincelle et je ne sais quels os qui flottent au poteau...

Le vieillard releva la tête avec effort, il paraissait ne détacher qu'avec difficulté ses regards du baquet. Il avait des mouvements convulsifs, la sueur coulait de son front; il se traîna en gémissant jusqu'à un banc et s'y affaissa. Viazemski rejoignit son cheval, sauta en selle et se dirigea, tout pensif, vers Moscou.

CHAPITRE XXXI

LE JUGEMENT DE DIEU.

En l'absence de Viazemski, Maliouta avait été chargé d'une affaire importante. Le Tzar lui avait ordonné de saisir les domestiques les plus intimes du prince Athanase Ivanovitch et de les torturer habilement pour savoir si leur maître allait pratiquer des sortiléges au moulin, combien de fois il s'y était rendu et ce qu'il complotait contre le Tzar.

La majeure partie des domestiques n'avoua rien, mais plusieurs ne purent endurer la question et déclarèrent tout ce qu'il plut à Maliouta de mettre dans leur bouche. Ils déclarèrent que le prince allait au moulin pour perdre le Tzar, qu'il avait pris des empreintes de ses pas et les avait brûlées; quelques-uns même assurèrent que Viazemski travaillait à mettre le prince Vladimir Andréevitch sur le trône. Quelque absurdes que fussent ces déclarations, elles étaient soigneusement notées par les greffiers et communiquées au Tzar. Celui-ci y ajoutait-il foi? Dieu le sait! Toujours est-il qu'il recommanda sévèrement à Maliouta de cacher à Viazemski la véritable cause de l'emprisonnement de ses domestiques et de se borner à lui dire qu'on les avait soupçonnés d'être compromis dans un vol fait au trésor.

Leurs déclarations étaient pleines de contradictions. Ivan fit appeler Basmanof pour que celui-ci lui répétât tout ce qu'il prétendait tenir des gens de Viazemski. On ne trouva pas Basmanof dans la Sloboda. Il était parti la veille pour Moscou; le Tzar se mit fort en colère de ce qu'il avait osé s'absenter malgré sa défense. Maliouta en profita pour faire naître dans l'esprit du Tzar des soupçons sur Basmanof lui même.--Qui sait, fit observer Skouratof, dans quel but il t'a désobéi? Peut-être s'entend-il avec Viazemski et ne l'a-t-il dénoncé que pour masquer plus sûrement son jeu?

Le Tzar ordonna à Maliouta de garder là-dessus un profond silence et de ne pas laisser voir à Basmanof, à son retour, que son absence avait été remarquée.

Sur ces entrefaites vint le jour désigné pour le combat singulier. Avant l'aube, la populace accourut sur la place Rouge; les fenêtres étaient remplies de spectateurs, les toits en étaient couverts. La nouvelle de ce combat s'était répandue dans les environs. Les noms illustres des combattants avaient attiré une foule nombreuse; bien du monde était venu même de Moscou pour voir auquel des deux combattants Dieu allait donner la victoire.

--Poussez en avant,--disait un joueur de tympanon, élégamment vêtu, à son camarade, jeune gars fortement constitué, ayant un bon, mais niais visage,--poussez toujours, peut-être arriverons-nous jusqu'à la chaîne. Quelle foule! laissez-nous passer, orthodoxes; permettez aussi aux Vladimiriens de voir le jugement de Dieu.

Mais ses tentatives demeurèrent vaines. La foule était si compacte qu'avec la meilleure volonté du monde il n'y avait pas moyen de la percer.

--Mais va donc, marsouin! reprit le joueur de tympanon en poussant son camarade dans les reins, est-ce que tu ne sais donc pas te faire jour?

--Et pourquoi? répondit le gars d'une voix traînante. Toutefois il donna dans la foule un coup de ses larges épaules. Il s'éleva des cris, des vociférations, mais les deux camarades s'avancèrent sans y prêter la moindre attention.

--Plus à droite, disait le plus âgé; pourquoi penches-tu à gauche, imbécile? Pousse là-bas où tu vois briller les lances.

La place qu'il indiquait était celle qui était préparée pour le Tzar lui-même. C'était une estrade en bois, recouverte de drap pourpre; on y avait placé le fauteuil du Tzar et les lances qui y brillaient étaient celles des opritchniks qui entouraient constamment Sa Majesté. D'autres opritchniks veillaient à la chaîne, qui limitait le champ clos; ils retenaient la foule avec leurs hallebardes et l'empêchaient de s'en trop approcher.

A force de pousser, le joueur de tympanon et son vigoureux camarade arrivèrent jusque-là.

--Où grimpez-vous? s'écria un opritchnik en levant sur eux sa hallebarde.