Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 21

Chapter 213,816 wordsPublic domain

--Vraiment! dit ironiquement Basmanof et, après avoir jeté un méchant regard sur le prince, il reprit sa conversation sur le ton de la confiance. Penses-tu que cela m'amuse de m'entendre appeler, grâce au Tzar, Féodora au lieu de Féodor? Quel profit est-ce que j'en retire? L'autre jour je traversai Dorogomilof, des paysans me montrèrent au doigt en disant: voilà la Féodora du Tzar qui passe! Je me précipitai sur eux; ils s'enfuirent. Je vais m'en plaindre au Tzar:--Qui est-ce qui t'a insulté, me dit-il?--Mais si je le savais, lui répondis-je, je ne serais pas venu vous importuner; je l'aurais égorgé de mes propres mains.--Prends alors quarante zibelines dans mon vestiaire et fais-toi une douillette.--Qu'en ai-je besoin? il n'y a pas de danger que tu offres une douillette à Godounof et en quoi suis-je moins que lui?--Mais que veux-tu, Féodora, que je t'octroie?--Nomme-moi okolnitchi pour qu'on ne m'insulte plus.--Non, me répondit-il, tu ne peux pas être okolnitchi; tu ne sers qu'à me distraire et Godounof à me conseiller; à toi l'argent, à lui les honneurs. Pour ce qui est des paysans de Dorogomilof, je vais les faire tous inscrire dans mes apanages.--Voilà comment les choses se passent. Nous ne nous amusons guère depuis que nous avons quitté Moscou pour nous enfermer dans la Sloboda. On ne fait qu'y jeûner et chanter des litanies. Cela m'a tellement ennuyé que j'ai demandé à aller chez moi, mais là aussi je m'ennuie. On ne peut pas toujours courir le lièvre, aussi ai-je été bien heureux quand j'ai appris l'approche des Tatars. Il faut avouer que nous les avons bien rossés; nous allons aussi avoir bien des prisonniers à amener à Moscou. Tiens, je n'y pensais plus à ces prisonniers. Tires-tu de l'arc, prince?

--Eh bien?

--Eh bien! parce qu'après dîner nous ferons attacher un Tatar à cent pas et nous verrons qui l'atteindra le premier au coeur; les autres coups ne compteront pas. Lorsqu'il sera crevé, nous en ferons lier un autre.

La physionomie ouverte de Sérébrany s'assombrit.

--Non, dit-il, je ne tire pas sur des gens liés.

--Eh bien! nous le ferons courir et nous verrons qui l'attrapera le premier.

--Je ne le ferai pas et saurai t'en empêcher, nous ne sommes plus ici, grâce à Dieu, à la Sloboda d'Alexandrof.

--Tu m'en empêcheras! s'écria Basmanof, et ses yeux s'enflammèrent de nouveau; mais il n'entrait sans doute pas dans son plan de se brouiller avec le prince et, changeant subitement de ton, il reprit gaiement: Eh! prince, ne vois-tu pas que je veux badiner. C'est comme l'histoire des jupons; voilà une demi-heure que je plaisante et tu prends tout au sérieux. La vie de la Sloboda m'est plus insupportable qu'à toi-même. Penses-tu que je puisse m'entendre avec des monstres comme Griazny, comme Viazemski ou comme Maliouta? Par le Christ, ils me font l'effet d'une taie sur l'oeil. Écoute, prince, continua-t-il d'un ton insinuant, laisse-moi revenir le premier à la Sloboda, j'obtiendrai ta grâce du Tzar et, lorsque tu seras rentré en faveur auprès de lui, tu ne m'oublieras pas à ton tour. Il suffit de lui chuchoter quelque chose contre Viazemski, puis contre Maliouta et tous les autres; tu verras que nous parviendrons à avoir seuls son oreille. Je sais ce qu'il faut lui dire sur chacun d'eux, seulement il vaut mieux que cela lui revienne par une voie détournée. Je t'apprendrai comment il faut s'y prendre et tu m'en remercieras.

Sérébrany se sentit mal à l'aise. La bravoure dont Basmanof avait fait preuve, les regrets qu'il avait semblé témoigner de sa honteuse position avaient disposé Sérébrany à l'indulgence. Il était sur le point de croire que réellement il n'avait fait que plaisanter, qu'il s'était fait plus noir qu'il n'était; mais la dernière proposition, évidemment sérieuse, réveilla dans Sérébrany ses premiers dégoûts.

--Eh bien! dit Basmanof en le dévisageant impudemment, cela va-t-il, la faveur du Tzar à moitié? Pourquoi te tais-tu, prince? Est-ce que tu douterais de moi?

--Féodor Alexiévitch, dit Sérébrany essayant de contenir son indignation et de ne pas manquer d'égards à son hôte, ce que tu imagines-là, comment te dirai-je? c'est...

--C'est? demanda Basmanof.

--C'est une infamie! dit Sérébrany en tâchant d'adoucir sa voix pour atténuer la force de l'expression.

--Une infamie, répéta Basmanof en couvrant sa rage sous le masque de la surprise. Mais tu oublies donc de qui je t'ai parlé... Serais-tu du parti de Viazemski ou de Maliouta?

--Que la foudre du ciel les écrase eux et tous les opritchniks! Que le Tzar me permette de lui parler ouvertement, en leur présence, je dirai tout ce que je pense et tout ce que je sais, mais jamais je ne ferai de délations dans le genre de celles que tu m'indiques, Féodor Alexiévitch.

Un regard venimeux éclaira les paupières de Basmanof.

--Ainsi tu ne veux pas partager ensemble la faveur du Tzar?

--Non, répondit Sérébrany.

--Oh! pauvre orphelin que je suis, se mit à geindre Basmanof, comme s'il allait fondre en larmes. Depuis que le Tzar ne m'aime plus, c'est à qui m'insultera. Personne ne me caresse, tout le monde me méprise. O! la triste existence! un chien est moins malheureux. J'attacherai ma ceinture à une traverse, je passerai ma tête dans le noeud coulant.

Sérébrany considérait avec étonnement Basmanof qui continuait à gémir et à se tordre comme une vieille femme à un enterrement, mais par moment il regardait à la dérobée le prince pour surprendre ses impressions.

--Ouf! dit enfin Sérébrany, et il voulut sortir, mais Basmanof l'arrêta encore par le pan de son habit.

--Hé, cria-t-il, les chanteurs!

Plusieurs hommes entrèrent qui n'attendaient apparemment qu'un signe et barrèrent le passage à Sérébrany.

--Frères, leur dit Basmanof avec sa voix dolente, chantez-nous une chanson, mais une chanson si mélancolique que l'âme en soit brisée et se sépare du corps.

Les chanteurs entonnèrent une complainte lugubre, semblable à celles avec lesquelles on accompagne les morts. Basmanof ne cessait pas de se tordre et disait: chantez d'une manière encore plus traînante, comme si vous mettiez en terre votre maître. C'est cela.--Mais pourquoi mon âme ne veut-elle pas quitter son enveloppe? Mon heure ne serait-elle pas encore venue? Est-il écrit que je doive encore me traîner ici-bas? S'il faut vivre, eh bien, vivons! s'écria-t-il tout-à-coup et les chanteurs, accoutumés sans doute à ces transitions, attaquèrent un chant de danse.

--Vivement, criait Basmanof et, prenant deux coupes d'argent, il se mit à battre avec elles la mesure. Plus vite, mes faucons, plus vite, enfants du diable, je vous apprendrai, brigands!...

Ce n'était plus le même homme. Rien de féminin ne restait plus sur son visage. Sérébrany reconnut le vaillant gaillard qui se jetait, le matin, dans le plus fort de la mêlée et chassait devant lui une foule de Tatars.

--Je te préfère ainsi, dit-il en faisant un signe de tête approbatif.

Basmanof le regarda avec un air joyeux. Tu recommences à me croire; tu auras pris mes gémissements au sérieux. Il n'est pas difficile, Nikita Romanovitch, de te mettre dedans. Buvons donc maintenant à notre rencontre. Si nous vivons ensemble, tu verras que je ne suis pas tel que tu le pensais.

Cette folle et insouciante gaieté gagna le prince; il prit la coupe des mains de Basmanof.

--Qui peut te deviner, Féodor Alexiévitch? je n'en ai jamais vu de pareil. Il se peut, en effet, que tu sois meilleur que tu n'en as l'air. Je ne sais que penser de toi, mais, Dieu nous ayant réunis sur le même champ de bataille, je bois à ta santé.

Et il vida la coupe jusqu'à la dernière goutte.

--C'est cela, prince. Dieu voit que je te suis attaché. Encore une coupe à la destruction de tous les Tatars qui sont restés en Russie.

Sérébrany avait une tête solide, mais après cette seconde coupe, ses pensées commencèrent à se troubler. Le vin était-il plus enivrant qu'à l'ordinaire, Basmanof y avait-il jeté quelque chose? Toujours est-il que Sérébrany sentit sa tête tourner et qu'il n'eut plus qu'une idée vague de ce qui se passait autour de lui. Lorsqu'il revint à lui, la chanson continuait toujours; mais, au lieu de se trouver debout, il était étendu sur des coussins et Basmanof, aidé de son écuyer, s'efforçait de lui passer une robe de femme.

--Mets ton manteau, boyard, disait-il, il commence à faire frais.

Les chanteurs reprenaient haleine un moment.

Les yeux de Sérébrany étaient encore voilés et ses idées confuses; il allait se vêtir de la robe, la prenant pour son manteau, lorsqu'au milieu de ce silence momentané retentit un lugubre hurlement.

--Qu'est-ce? demanda Basmanof avec colère.

--C'est un chien qui hurle sur la tombe de Skouratof, répondit l'écuyer après avoir regardé au dehors.

--Donne-moi mon arc et une flèche, je lui apprendrai à hurler lorsque nous nous amusons avec un hôte.

Mais, au nom de Skouratof, Sérébrany se dégrisa complétement.--Attends, Féodor Alexiévitch, dit-il en se redressant, c'est le Bouian de Maxime, ne le touche pas. Il m'appelle sur la tombe de mon frère d'adoption; je me suis oublié ici, adieu, il est temps que je parte.

--Mets auparavant ton manteau, prince.

--Il n'est pas fait pour moi, dit Sérébrany en reconnaissant le costume que lui tendait Basmanof, porte-le toi-même comme tu l'as porté jusqu'ici.

Et, sans attendre de réponse, il cracha et sortit de la tente.

Des malédictions, des imprécations l'accompagnèrent. Sans y faire la moindre attention, il s'approcha de la tombe de Maxime, s'y prosterna et, suivi de Bouian, rejoignit les brigands qui avaient organisé, sous le commandement de Persten, leur bivouac autour de feux pétillants.

CHAPITRE XXVIII

LA SÉPARATION.

Dès l'aube, Persten réveilla sa troupe. Mes enfants, leur dit-il, lorsqu'ils furent réunis autour de Sérébrany, le moment est venu de nous séparer. Adieu, je retourne au Volga; ne m'oubliez pas et ne me conservez pas rancune en ce que j'ai pu manquer.--Et Persten s'inclina jusqu'à la ceinture devant l'assistance.

--Ataman, dit d'une voix la bande, ne nous abandonne pas, où irons-nous sans toi?

--Suivez le prince, mes enfants. Par votre action d'hier vous avez effacé vos fautes; vous pouvez redevenir ce que vous étiez et le prince ne vous abandonnera pas.

--Mes braves, dit Sérébrany, j'ai donné parole au Tzar que je n'éviterai pas son jugement. Vous savez que ce n'est pas de mon gré que j'ai quitté la prison. Je dois maintenant tenir ma parole, présenter ma tête au Tzar. Voulez-vous venir avec moi?

--Nous pardonnera-t-il? demandèrent les brigands.

--Cela dépend de la volonté divine; je ne veux pas vous tromper. Peut-être pardonnera-t-il et peut-être non. Réfléchissez, causez-en ensemble et dites-moi quel est celui qui reste et quel est celui qui vient.

Les brigands s'entre-regardèrent, s'écartèrent et se mirent à délibérer à demi-voix. Au bout de quelque temps, ils revinrent auprès du prince.

--Nous te suivrons, si l'ataman vient avec nous.

--Non, mes enfants, dit Persten, ne l'exigez pas de moi. Quand même vous ne suivriez pas le prince, notre route est différente. Je me suis assez amusé ici, il est temps de rentrer chez soi. Puis nous nous sommes un peu querellés et, lorsqu'une corde est cassée, on a beau en joindre les bouts, il reste toujours un noeud. Suivez le prince, mes enfants, ou élisez un nouvel ataman, mais écoutez-moi plutôt et allez avec le prince: je ne puis croire, après notre exploit d'hier, que le Tzar ne pardonne pas et lui et vous.

Les brigands se concertèrent de nouveau et, après une courte délibération, se partagèrent en deux groupes. Le plus considérable aborda Sérébrany:

--Mène-nous, dirent-ils, ton sort sera le nôtre.

--Et les autres? demanda Sérébrany.

--Les autres ont élu Khlopko pour ataman, nous n'en voulons pas.

--Ce sont les plus mauvais, glissa Persten à l'oreille du prince; ils ne se sont pas battus hier comme ceux-ci.

--Et toi, dit Sérébrany, tu es donc résolu à ne pas me suivre?

--Prince, mon cas est exceptionnel. Le Tzar ne me pardonnera pas, mes fautes ne sont pas de celles qu'il puisse pardonner. Puis, je l'avoue, je m'ennuie loin d'Iermak; voilà plus d'une année que je ne l'ai vu. Adieu, prince, ne m'en veux pas.

Sérébrany serra la main de Persten et l'embrassa cordialement.--Adieu, ataman, dit-il, je te regrette, je regrette que tu ailles au Volga; tu serais capable de faire une meilleure besogne.

--Qui sait, prince, répliqua Persten, dont le regard prit une étrange expression. Dieu est miséricordieux, peut-être ne serai-je pas toujours ce que je suis maintenant.

Les brigands s'apprêtèrent à se mettre en marche.

Lorsque le soleil se leva, la tente et les gens de Basmanof avait disparu du bord de la rivière. Féodor Alexiévitch avait levé son camp avant l'aube pour être le premier à annoncer au Tzar la victoire remportée.

En prenant congé de ses camarades, Persten vit Mitka à ses côtés.

--Adieu, mon ami, lui dit-il, tu as travaillé hier comme quatre pour le Tzar; il ne manquera pas de t'en récompenser.

Mais Mitka indécis se grattait la nuque.

--Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Persten.

--Rien, répondit indolemment Mitka, en se grattant d'une main la nuque et de l'autre les reins.

--Eh bien, si ce n'est rien, c'est rien. Et Persten allait s'éloigner lorsque Mitka, prenant son courage à deux mains, lui dit d'une voix traînante: Ataman, hé, ataman!

--Quoi!

--Je ne veux pas aller à la Sloboda.

--Où veux-tu donc aller?

--Mais avec toi.

--C'est impossible; je vais au Volga.

--J'irai aussi au Volga.

--Et pourquoi pas avec le prince?

Mitka avança un pied et s'arrêta comme s'il admirait sa chaussure d'écorce.

--Crains-tu donc les opritchniks? lui demanda Persten d'un air railleur.

Mitka se grattait tantôt la nuque, tantôt les reins, tantôt la hanche, et ne répondait rien.

--Tu en as cependant vu plus d'un, continua Persten, t'ont-ils mangé?

--Ils m'ont pris ma fiancée, répondit à contre-coeur Mitka.

Persten se mit à rire.

--Comme tu es rancunier! tu ne peux pas leur pardonner cela. Eh bien! va avec Khlopko.

--Je ne veux pas, dit résolument Mitka, je veux aller avec toi au Volga.

--Mais je ne vais pas directement au Volga.

--Ni moi non plus.

--Où vas-tu donc?

--J'irai là où tu iras.

--Ah! tu te colles donc à moi comme une feuille au bain. Sache donc que j'ai besoin d'abord d'aller à la Sloboda.

--Pourquoi? demanda Mitka en écarquillant ses yeux.

--Pourquoi? répéta Persten en commençant à perdre patience, parce que l'année dernière j'y ai mangé des noisettes et que j'en ai oublié les coquilles.

Mitka le regarda avec étonnement, puis sourit et ouvrit la bouche jusqu'aux oreilles; ses yeux se cerclèrent jusqu'aux tempes, sa physionomie prit un air fin et semblait dire: «Il n'est pas si facile de m'attraper; je sais bien que, si tu vas à la Sloboda, ce n'est pas pour des noisettes, mais pour bien autre chose.» Mais il ne dit pas cela haut et se borna à répondre en riant:--Eh bien! j'y vais avec toi.

--Que faire avec cet animal? dit Persten en haussant les épaules, je vois qu'il est impossible de s'en débarrasser. Viens avec moi, imbécile, seulement ne t'en prends pas à moi si tu es pendu.

--Eh bien, on me pendra! répondit tranquillement Mitka.

--A la bonne heure, mon garçon; j'aime cela. Prends vite congé des camarades et en route!

La figure endormie de Mitka ne s'anima pas, mais il s'approcha aussitôt, d'un air gauche, de ses camarades et, de gré ou de force, il leur donna à chacun une triple accolade, saisissant l'un par les épaules, l'autre par la tête.

--Ataman, dit Sérébrany, il paraît que nous allons suivre le même chemin?

--Non, boyard, là où je passerai, tu ne pourrais le faire. Je serai à la Sloboda avant toi, et, si nous nous y rencontrons, ne fais pas semblant de me reconnaître; du reste, nous ne nous y rencontrerons pas; j'en repartirai avant ton arrivée, je n'ai que peu de chose à y terminer.

Sérébrany devina que Persten avait caché quelque chose dans les environs de la Sloboda et n'insista pas.

Bientôt, les deux détachements prirent deux directions opposées. Le plus considérable s'avançait derrière Sérébrany le long de la petite rivière, par une verte prairie qui gardait encore les traces du combat de la veille; Bouian le suivait, tête et queue baissées: souvent il s'approchait du prince, faisait entendre un gémissement lugubre, se retournait à chaque instant vers la tombe encore fraîche de son maître, jusqu'à ce que des joncs élevés achevèrent de la cacher à ses yeux.

L'autre moins nombreux suivait Khlopko. Persten prit une troisième direction, suivi par Mitka, marchant sans se presser et en balançant son corps.

Le steppe redevint désert et silencieux, comme si le bruit du combat ne l'avait pas soulevé la veille. Çà et là paissait un cheval tatar et quelques débris d'armures reluisaient dans l'herbe calcinée. Mais les alouettes chantaient comme auparavant sur les rives fleuries de la petite rivière en s'élançant vers l'azur, les oiseaux gazouillaient en voltigeant dans les roseaux ou perchés sur les flèches enfoncées dans la terre qui se dressaient dans la plaine verdoyante et au milieu des fleuves du marécage, comme si elles eussent été elles-mêmes des produits indigènes.

CHAPITRE XXIX

LA CONFRONTATION.

Huit jours après la défaite des Tatars, le Tzar recevait dans sa chambre à coucher Basmanof, revenant de Rézan. Le Tzar connaissait déjà les détails de cette affaire, mais Basmanof croyait être le premier à l'en informer. Il espérait s'attribuer tout l'honneur de la victoire, profiter de l'impression que son récit ferait sur le Tzar, pour rentrer dans sa faveur. Ivan Vasiliévitch l'écoutait attentivement, égrenant son chapelet, s'amusant avec la bague de diamant qui ne quittait pas son doigt, mais lorsque Basmanof, ayant terminé son rapport, secoua ses boucles et dit d'un air suffisant: «Eh bien, sire, nous avons, ce semble, bien travaillé pour toi!»

Ivan leva les yeux et sourit.--Rien ne nous a coûté, continua Basmanof, ne te refuse donc plus, sire, à récompenser ton serviteur.

--Et que voudrais-tu, Fédia? demanda Ivan, en prenant un air de bonhomie.

--Fais-moi du moins okolnitchi, afin que le monde ne m'insulte plus.

Ivan le regarda fixement.

--Et comment récompenserai-je Sérébrany? demanda-t-il subitement.

--Le rebelle? répondit Basmanof en masquant son trouble par son impudence habituelle, mais par la potence! Ne s'est-il pas échappé de prison et n'a-t-il pas failli tout compromettre avec ses bandits? S'il n'avait pas donné l'éveil aux Tatars, nous les aurions tous enveloppés comme des alouettes dans un filet.

--Est-ce bien vrai? je crois, au contraire, que sans lui les Tatars t'auraient parfaitement pris et garrotté, comme tu dois y être habitué.

--Je ne suis habitué qu'à souffrir pour toi, répondit insolemment Basmanof, et ne le suis pas à m'en entendre remercier. Godounof, Maliouta, Viazemski ne te servent pas comme moi, et cependant tu ne leur refuses aucune grâce.

--Assurément ils ne me servent pas comme toi. Comment pourraient-ils lutter avec toi dans la danse?

--Sire, répondit Basmanof perdant patience, si je te suis désagréable, congédie-moi tout-à-fait.

Basmanof s'imaginait qu'Ivan allait le retenir, mais les absences qu'il avait faites, avaient nui à son influence: Ivan avait eu le temps de se déshabituer de lui, et les autres favoris, surtout Maliouta, froissés par l'arrogance de Basmanof, en avaient profité pour le perdre dans l'esprit du Tzar. Basmanof avait calculé à faux; son dépit ne faisait qu'amuser le Tzar.

--Qu'il en soit ainsi, dit-il avec une feinte tristesse, je m'ennuierai bien sans toi, les affaires de l'État en souffriront sans doute, mais enfin je ne saurais te retenir et tâcherai de m'en tirer comme je pourrai. Pars, Fédia, pour les quatre coins du monde. Je ne veux pas te violenter.

Basmanof ne put dissimuler davantage. Gâté par ses précédentes relations avec Ivan, il laissa éclater sa fureur.

--Merci, sire, dit-il, merci de ton hospitalité, merci de chasser ton serviteur comme un vieux chien. Je raconterai tes gracieusetés, ajouta-t-il imprudemment, dans toute la Russie. Que d'autres te servent comme t'a servi Fédia! J'ai commis bien des péchés à ton service, hormis un seul, celui de la sorcellerie.

Ivan Vasiliévitch continuait à sourire, mais à ce dernier mot son visage changea.

--La sorcellerie, demanda-t-il avec une surprise prête à se changer en colère, mais qui est-ce qui ici a recours à la sorcellerie?

--Mais ton Viazemski, répondit Basmanof, en soutenant le regard du Tzar. Oui, continua-t-il sans se troubler par l'expression menaçante d'Ivan, tu es seul, paraît-il, à ignorer que lorsqu'il va à Moscou, il va, la nuit, dans la forêt faire des sortiléges au moulin et, s'il en fait, ce n'est évidemment qu'au détriment de ta majesté.

--Mais comment le sais-tu? demanda le Tzar en plongeant sur Basmanof un regard scrutateur.

Cette fois Basmanof eut peur.

--Je ne l'ai appris qu'hier de ses valets, dit-il précipitamment; si je l'avais su plus tôt, j'en aurais aussitôt informé ta majesté.

Le Tzar se mit à réfléchir.

--Va, dit-il, après un court silence, j'examinerai cette affaire, mais ne quitte pas la Sloboda sans mon ordre.

Basmanof sortit, content d'avoir semé dans l'esprit d'Ivan un germe de soupçon sur l'un de ses rivaux, mais très-préoccupé de la froideur du souverain.

Peu après, le Tzar passa de sa chambre à coucher dans celle des réceptions et, entouré d'opritchniks, se mit à écouter les boyards arrivés de Moscou et d'autres villes. Après leur avoir donné ses ordres, causé avec quelques-uns d'entre eux des affaires de l'État, des relations avec les puissances étrangères, des mesures à prendre pour arrêter l'invasion tatare, Ivan demanda s'il n'y en avait pas encore qui sollicitassent une audience.

--Le boyard Droujina Morozof, répondit un stolnik, se prosterne à tes yeux et te supplie de lui permettre de se présenter devant toi.

--Morozof! dit Ivan, il n'est donc pas brûlé dans l'incendie? Le vieux chien a la vie dure. J'ai mis un terme à sa disgrâce; il n'a qu'à entrer.

Le stolnik sortit, puis la foule des courtisans s'écarta et Droujina Andréevitch, soutenu par deux amis, s'approcha du Tzar et tomba à ses genoux.

Tous n'avaient d'yeux que pour le vieux boyard. Son visage était pâle, amaigri; son front portait la balafre faite par le sabre de Viazemski, mais ses yeux enfoncés avaient conservé leur expression ordinaire de fermeté et ses sourcils froncés dénotaient la même obstination. Contrairement à l'étiquette de la Cour, son costume était _modeste_. Ivan regardait Morozof sans prononcer une parole. Celui qui savait lire dans le regard du Tzar y découvrait sans peine une haine cachée et la joie de voir son ennemi terrassé, mais celui qui ne le connaissait pas pouvait le croire bienveillant.--Droujina Andréevitch, dit-il avec solennité mais douceur, je t'ai remis dans mes bonnes grâces, pourquoi ces vêtements sombres?

--Sire, répondit Morozof toujours à genoux, il ne convient pas que celui auquel les opritchniks ont brûlé la maison et enlevé la femme se couvre de brocart. Sire, continua-t-il, d'une voix ferme, je viens te demander justice contre ton opritchnik Athanase Viazemski.

--Lève-toi, dit le Tzar, et expose-moi tes griefs. Si un des miens t'a fait tort, je l'en punirai quand même il serait de mes plus proches.

--Sire, continua Morozof sans se lever, fais venir Viazemski; qu'il te réponde devant moi.

--Ta demande est juste, dit le Tzar après un moment de réflexion. Le prévenu doit savoir ce que dit le plaignant. Qu'on amène Viazemski. Et vous, dit-il en s'adressant aux commensaux de Morozof qui s'étaient reculés, soulevez votre boyard, faites-le asseoir sur un banc; qu'il attende l'accusé.