Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 20

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Caché à plat ventre dans l'herbe, Persten souleva la tête. A cinquante pas de lui, un feu éclairait quelques Bachkirs assis les jambes en croix. Les uns portaient des robes bariolées, d'autres des touloupes de moutons, des caftans déchirés en poils de chameaux. Des lances fichées en terre, à côté d'eux, projetaient leurs ombres jusqu'à Persten. Plus loin paissait un taboun, composé de quelques milliers de chevaux et confié à leur garde. Cent pas plus loin, d'autres feux révélaient un chiffre innombrable de kibitkas recouvertes en feutre. Les Bachkirs ne surveillaient pas leur taboun bien strictement. Du Volga à Rézan, ils n'avaient rencontré aucun obstacle; ils savaient que nos troupes étaient licenciées et qu'ils n'avaient d'autre ennemi à redouter que les loups, que le bruit de la tchébouzga suffisait pour éloigner. Quatre bachkirs soufflaient de toute la force de leurs poumons dans cet instrument, d'autres les accompagnaient de la voix. Durant quelques minutes, Persten s'amusa devant ce tableau, en se demandant s'il fallait les surprendre et les égorger, ou s'il valait mieux d'abord effaroucher les chevaux et commencer ensuite la tuerie. Ces deux combinaisons le séduisaient à la fois. Oh! le beau taboun! pensait-il en arrêtant sa respiration; en le mettant en branle il est capable de mettre en pièces tous leurs chariots et de causer un tel tumulte qu'ils ne pourront plus s'y reconnaître. D'autre part, qu'ils sont donc là tranquillement assis, ces gredins! on peut s'en approcher à deux pas. Et il en coûtait à l'ataman de renoncer à ce sanglant plaisir.

--Crible, chuchota-t-il au camarade blotti à ses côtés, tu n'es pas enroué? Sauras-tu siffler?

--Et toi donc?

--J'ai quelque chose dans la gorge.

--Volontiers je sifflerai. Est-il temps?

--Attends, c'est trop tôt. Approche-toi aussi près que possible du taboun, rampe jusqu'à ce que les chevaux s'aperçoivent de ta présence; dès qu'ils commenceront à dresser les oreilles, crie de toutes tes forces et chasse-les sur les kibitkas.

Crible fit un signe de la tête et disparut dans l'herbe.

--Maintenant, frères, murmura Persten, glissez derrière moi jusqu'à ces païens aussi imperceptiblement que possible. Ils sont vingt, nous sommes neuf; vous en expédierez chacun deux et je me charge de quatre. Lorsque Crible jettera son cri, nous nous ruerons tous ensemble sur eux. Êtes-vous prêts?

--Nous sommes prêts, répondirent sur le même ton les brigands.

L'ataman retint son haleine, s'allongea et tira doucement de sa ceinture son long coutelas.

CHAPITRE XXVI

FRATERNISATION.

Pendant ce temps, Sérébrany attendait avec anxiété, à une demi verste, le signal convenu.

Prince, lui dit Maxime qui ne l'avait pas quitté, nous n'avons pas longtemps à attendre, le combat va commencer; lorsque le soleil sera levé, déjà un grand nombre d'entre nous ne compteront plus parmi les vivants, je voulais te demander...

--Quoi, Maxime Grégorovitch?

--Une chose qui n'est pas difficile, mais que je ne sais comment t'exprimer.

--Quand même elle serait difficile, dis toujours.

--Eh bien! je te dirai, prince, toute la vérité. J'ai quitté la Sloboda secrètement, contre la volonté de mon père, sans en avertir ma mère. Je ne pouvais plus servir avec les opritchniks; j'en avais un tel dégoût que je préférais me jeter à l'eau. Fils unique, je n'ai jamais eu de frère. Depuis Notre-Dame de septembre, j'ai dix-neuf ans et, le croirais-tu? je n'ai pu jusqu'à présent échanger avec personne une parole d'amitié. Je vis isolé dans la foule, je n'ai pas un seul camarade, tous ne sont pour moi que des étrangers. Chacun ne songe qu'à desservir son voisin pour monter en faveur. Il ne se passe pas de jour qui n'éclaire des tortures et des supplices. On va à l'église et on se conduit pis qu'un brigand. Périsse la Russie, pourvu qu'ils aient de l'or et des places! Quelque terrible que soit le Tzar, il écoute parfois la vérité; mais pour ceux-ci leur langue se retournerait plutôt que d'en exprimer une pareille. Ils ne savent que tout approuver pour monter toujours en grade. Le croirais-tu, prince, lorsque je te vis, un rayon tomba sur mon coeur, comme si j'avais enfin rencontré un frère. Je ne savais pas encore qui tu étais et je t'aimais déjà; tes yeux ne regardent pas comme les leurs et ta voix a un tout autre son. Vois Godounof, il vaut mieux que les autres, mais ce n'est pas encore toi. Je t'ai vu lorsque tu étais désarmé en face de l'ours, lorsque Basmanof t'a offert une coupe de vin après avoir empoisonné le vieux boyard, lorsqu'on te conduisait à l'échafaud, lorsque tu parlais aujourd'hui à ces vauriens; je me sentais attiré vers toi, avide de me jeter à ton cou. Ne t'étonne pas, prince, de mon sot discours, ajouta Maxime en baissant les yeux, je ne puis me flatter de devenir ton ami, je sais qui tu es et qui je suis, mais je ne puis retenir mes paroles; elles s'échappent de mes lèvres malgré moi et mon coeur est irrésistiblement attiré vers toi.

--Maxime Grégorovitch, dit Sérébrany en lui serrant vivement la main, et moi aussi je t'aime comme si tu étais mon propre frère.

--Merci, prince, merci! Si c'est ainsi, laisse-moi dire tout ce que j'ai sur le coeur. Je vois que tu ne me méprises pas; permets-moi donc, prince, avant le combat, suivant l'antique coutume chrétienne, de fraterniser avec toi. Voilà la chose si difficile que je demandais; ne t'en offense pas, prince. Si j'étais sûr que nous dussions encore vivre longtemps ensemble, je ne te la demanderais pas; je n'aurais pas perdu de vue que j'en suis indigne, mais dans ce moment...

--Cesse d'irriter Dieu, interrompit Sérébrany, pourquoi ne serais-tu pas mon frère? Je sais que ma race est plus honorable que la tienne, mais c'est là une affaire d'hiérarchie; ici en face du Tatar, en rase campagne, nous sommes égaux; nous le sommes toujours devant Dieu, sinon devant les hommes, fraternisons donc, Maxime Grégorovitch.

Et le prince ôta la croix qu'il portait sur lui attachée à une chaîne d'or et la tendit à Maxime. Celui-ci tira aussi la sienne qui était simplement en cuivre, attachée par un cordon de soie, et se signa avec elle.

--Prends-la, Nikita Romanovitch, c'est avec elle que m'a béni ma mère lorsque nous n'étions que de pauvres gens sur lesquels Ivan Vasiliévitch n'avait pas encore jeté les yeux; aies-en soin, c'est tout ce que j'ai de plus cher au monde.

Tous deux répétèrent le signe de croix, échangèrent leurs croix et s'embrassèrent. Maxime rayonnait de joie.

--Maintenant, dit-il gaiement, tu es mon frère, Nikita Romanovitch. Quoiqu'il advienne, je ne te quitte plus; ton ami sera mon ami, ton ennemi sera mon ennemi; j'aimerai de ton amour, je haïrai de ta haine, je penserai de ta pensée. Il m'est plus doux à présent de mourir, moins dur de vivre: je puis vivre avec quelqu'un et mourir pour quelqu'un.

--Maxime, dit Sérébrany profondément ému, Dieu le voit, c'est du fond de l'âme que je te prends pour mon frère, je ne veux plus me séparer de toi jusqu'à la fin de mes jours.

--Merci, merci, Nikita Romanovitch, il ne nous convient plus de nous séparer. Si Dieu nous permet de rester vivants, nous réfléchirons, nous chercherons ensemble ce que nous pourrons faire pour la Russie. Il est impossible que tout soit perdu en Russie, qu'on ne puisse autrement servir le Tzar qu'avec les opritchniks.

Maxime parlait avec une chaleur extraordinaire; soudain il s'arrêta et prit Sérébrany par la main.

Un cri perçant retentit au loin. L'air en frissonna, la terre en trembla; des cris confus, un hurlement indéfinissable arrivèrent du camp tatar; quelques chevaux, la crinière hérissée, vinrent effleurer Sérébrany et Maxime.

--Il est temps, dit Sérébrany en montant en selle et en tirant son sabre; enfants, obéissez-moi strictement, ne vous groupez pas et ne vous divisez pas, que chacun garde sa place. Suivez-moi à la grâce de Dieu!

Les brigands surgirent du sol. Il est temps, entendait-on de tous les rangs, obéissons au prince.

Et toute la troupe se mit en mouvement vers le tertre qui cachait les feux ennemis.

Alors un nouveau et inattendu spectacle éblouit leurs yeux. A droite du camp l'incendie qui s'étendait déjà comme un long serpent, s'approchait de plus en plus.

--Bravo! Persten, s'écrièrent les brigands, vivent nos amis! ils ont mis le feu au steppe dans la direction du vent, droit sur les païens.

L'incendie progressait avec une rapidité incroyable. Le steppe entier se transforma en une mer de feu dont les vagues envahirent bientôt les kibitkas des Tatars et illuminèrent le camp, pareil à une fourmilière en désarroi. En se sauvant, les Tatars accouraient en désordre à la rencontre des brigands.

--En avant! enfants, commanda Sérébrany, noyez-les dans la rivière, faites-les rentrer dans la fournaise.

Un cri unanime répondit au prince; les brigands se précipitèrent sur les Tatars et le massacre commença...

Lorsque le soleil se leva, la lutte continuait encore, mais le sol était déjà jonché de cadavres tatars. Pressés d'un côté par l'incendie, de l'autre par la troupe de Sérébrany, les Tatars perdirent la tête, se jetèrent dans les abords marécageux de la rivière et s'y noyèrent en grand nombre. D'autres périrent dans le feu ou furent étouffés par la fumée. Les chevaux, effrayés dès le début de l'attaque, s'étaient élancés dans le camp, avaient brisé les chariots et produit une telle panique que les Tatars s'entr'égorgeaient croyant repousser l'ennemi. Un groupe parvint à franchir les flammes et se dispersa dans le steppe; un autre, rallié à grand peine par le murza Chikhmat, traversa la rivière et campa sur l'autre rive. De là un millier de flèches furent dirigées sur les Russes victorieux. Ceux-ci, n'ayant que des armes blanches, furent obligés de reculer. En vain Sérébrany usa de prières et de menaces pour les retenir. Quelques détachements de Tatars, protégés par les flèches des leurs, commençaient à repasser la rivière et menaçaient les flancs de Sérébrany, lorsque Persten apparut à côté de lui. Son sombre visage était en feu, sa chemise en lambeaux, son couteau ensanglanté.

--Tenez ferme, amis, criait-il aux brigands, êtes-vous devenus aveugles par hasard? Ne voyez vous pas qu'on accourt à votre aide?

En effet, de l'autre côté de la rivière s'avançait une troupe armée; des lances et des hallebardes brillaient au soleil levant.

--Ce sont encore des Tatars, dit une voix.

--Tatar toi-même, grommela Persten! Est-ce qu'une horde marche ainsi? Les Tatars sont-ils jamais à pied? Et ne vois-tu pas celui qui est à leur tête sur un cheval gris? A-t-il un costume tatar?

--Ce sont des orthodoxes, s'écria-t-on de toutes parts, tenons ferme, frères, les orthodoxes viennent à notre aide!

--Vois-tu, fit remarquer Persten au prince, ces chiens ne tirent plus autant, cela signifie qu'ils se sont aperçus de la tournure que prenait l'affaire. Lorsque cette troupe les aura atteints, je t'indiquerai un point par lequel nous pourrons les surprendre par le flanc.

La nouvelle troupe s'avançait; déjà on pouvait distinguer ses armes et son costume, presqu'aussi bigarré que celui des brigands. Elle était armée de faux et de pieux. Elle semblait se composer de paysans armés à la hâte; les premiers rangs seulement avaient une apparence militaire et uniforme. On n'y comptait que cent cavaliers. Leur chef était un beau jeune homme. De longues boucles blondes s'échappaient de son casque. Il maniait adroitement son coursier d'un gris argenté, qui se dressait, caracolait et hennissait à l'approche de l'ennemi.

Une nuée de flèches accueillit le chef et sa troupe.

Nikita avait traversé le gué, il avait entamé le flanc des Tatars tandis que les nouveaux assaillants les abordaient du côté opposé.

Il y avait déjà une heure que cela chauffait. Sérébrany alla pour un moment faire boire son cheval à la rivière et resserra les sangles de sa selle. Maxime l'aperçut et le rejoignit.

--Nikita Romanovitch, lui dit-il gaiement, il paraît que Dieu protége la sainte Russie. Tu verras que nous aurons le dessus!

--Oui, répondit Sérébrany, grâce au boyard qui est venu à notre aide. Vois, comme il sabre à droite et à gauche! Qui peut-il être? il me semble l'avoir rencontré quelque part.

--Comment, Nikita Romanovitch, tu ne l'as pas reconnu?

--Et toi tu le connais donc?

--Comment veux-tu que je ne le connaisse pas? Bien des péchés lui seront remis pour ce qu'il fait aujourd'hui. Mais tu le connais bien aussi, Nikita Romanovitch, c'est Fedka Basmanof.

--Basmanof! Est-ce possible!

--C'est lui-même. Il a bien changé. Je l'ai vu dansant comme une femme; c'était vraiment honteux à voir. Aujourd'hui, il a armé ses paysans et ses valets et il est tombé sur les Tatars; le sang russe s'est réveillé en lui. Quelle vigueur! d'où a-t-il pris cela? Comment du reste n'être pas transformé en un pareil jour, ajouta Maxime avec animation et les yeux brillants de joie? Le croirais-tu, Nikita Romanovitch, je ne me reconnais pas moi-même. Lorsque je quittai la Sloboda, je pensais que je n'avais plus longtemps à traîner sur cette terre. J'étais avide de me rencontrer avec ces païens, non pour les battre, je ne m'en sentais pas la force, mais pour en finir. Maintenant je veux vivre. Tu sais, lorsque le vent apporte un bruit sourd, comme les alouettes gazouillent dans les cieux; mon coeur gazouille à présent de même. Je me sens de la force pour un siècle. A quoi n'ai-je pas rêvé depuis ce matin? Tout me paraît clair, compréhensible; que de bien on peut encore faire en Russie! Le Tzar te graciera; il ne peut pas ne pas te gracier, il t'aimera quand même. Tu me prendras avec toi; nous agirons comme agissait Adachef avec Sylvestre. Je te raconterai tout ce que j'ai dans la tête; mais maintenant au revoir, Nikita Romanovitch, il faut retourner là-bas, Basmanof a l'air d'être entouré; quoiqu'il soit un méchant homme, il faut le délivrer.

Sérébrany regarda Maxime avec un regard presque paternel. Ménage-toi, lui dit-il, ne te lance pas inutilement dans la mêlée; tu es déjà tout en sang.

--Ce ne doit être que du sang ennemi, dit Maxime, car pour moi, je n'ai pas une égratignure; ta croix m'a préservé!

A ce moment même un Tatar, glissant dans les roseaux, monta sur la berge, tendit son arc, visa sa flèche sur Maxime et l'atteignit droit au coeur. Maxime chancela sur sa selle, saisit la crinière de son cheval; le jeune homme résista, mais son heure était sonnée, il s'affaissa sur la terre humide, le pied retenu dans l'étrier. Le cheval l'emporta; ses cheveux balayèrent la terre, sa course était marquée par une longue traînée de sang.

La mauvaise nouvelle arrivera à la Sloboda, la mère de Maxime éclatera en sanglots; personne ne se souviendra de son âme, personne ne fermera ses vieux yeux. Mais elle aura beau pleurer, ses pleurs ne lui rendront pas son enfant.

Sérébrany oublia le combat et les Tatars, il ne vit pas comment Basmanof eut sur eux le dessus, comment Persten acheva de les mettre en déroute; il ne vit qu'une chose, c'est que le cheval entraînait celui qui s'appelait son frère. Sérébrany sauta en selle, se mit à la poursuite du cheval, le saisit par la bride, se jeta à terre et dégagea Maxime de l'étrier.

--Maxime, Maxime! dit-il, en se mettant à genoux et en lui soulevant la tête, es-tu encore en vie, mon frère? Ouvre les yeux, réponds-moi.

Maxime entr'ouvrit des yeux déjà voilés et lui tendit la main.--Adieu, mon frère, il était écrit que nous ne vivrions pas ensemble. Fais seul ce que nous voulions faire ensemble.

--Maxime, dit Sérébrany en approchant ses lèvres du front brûlant du mourant, ne me charges-tu pas de quelque chose?

--Porte à ma mère mes dernières tendresses, dis-lui que j'expire en pensant à elle...

--Je le lui dirai, répondit Sérébrany, en ayant de la peine à retenir ses larmes.

--Et la croix, continua Maxime, celle qui est sur moi, donne-la-lui, et la mienne porte-la en souvenir de ton frère...

--Mon frère, dit Sérébrany, n'as-tu pas encore quelque chose sur le coeur. Ne crains rien; regrettes-tu quelqu'un outre ta mère?

--Je regrette ma patrie, je regrette la sainte Russie! je l'aimais autant que j'aimais ma mère, je n'avais pas d'autre amour...

Maxime ferma les yeux. Son visage brûlait, sa respiration devenait plus pénible. Au bout de quelques instants il regarda de nouveau Sérébrany.

--Frère, si je buvais de l'eau un peu fraîche.

La rivière était proche, Sérébrany en apporta de l'eau dans son casque.

--Maintenant, je suis un peu soulagé; soulève-moi, aide-moi à faire le signe de la croix.

Le prince souleva Maxime. Il jeta autour de lui un regard éteint, vit les Tatars en fuite et sourit.

--Je t'ai dit, Nikita Romanovitch, que Dieu était pour nous, vois comme ils s'éparpillent, mais ma vue s'obscurcit. Ah! je n'aurais pas voulu encore mourir...

Le sang jaillit de sa bouche.

--Mon Dieu, reçois mon âme! murmura Maxime et il tomba inanimé.

CHAPITRE XXVII

BASMANOF.

Les gens de Basmanof et les brigands entourèrent Sérébrany.

Les Tatars étaient battus à plate couture; un grand nombre se constitua prisonnier, d'autres s'enfuirent. On creusa une tombe pour Maxime et on l'y descendit avec honneur. Pendant ce temps, Basmanof avait ordonné de dresser sur le bord de la rivière sa tente persane, et son échanson, qui cumulait cette charge avec celle d'officier dans la petite armée, prévint Sérébrany que le boyard le saluait et le priait de ne pas mépriser un dîner de campagne.

Étendu sur des coussins de soie, déjà peigné et parfumé, Basmanof se mirait dans un miroir que tenait devant lui un écuyer agenouillé. Basmanof présentait un étrange mélange de ruse, de dépravation, de mollesse, d'insouciante témérité et, à travers cela, on distinguait la malveillance que tout opritchnik professait pour le monde entier. Présumant que Sérébrany devait le mépriser, il méditait, tout en exerçant les devoirs de l'hospitalité, le moyen de répondre à ce mépris. Ainsi, lorsque Sérébrany entra, Basmanof l'accueillit avec une inflexion de tête mais sans bouger.

--Tu es blessé, Féodor Alexiévitch? lui demanda ingénuement Sérébrany.

--Non, je ne suis pas blessé, répondit Basmanof qui prit ces paroles pour une ironie et résolut aussitôt d'y répliquer par une impertinence, je suis seulement un peu las et on dirait que j'ai attrapé un coup de soleil. Qu'en penses-tu, prince, ajouta-t-il en se mirant et en rattachant ses boucles d'oreilles en perles, ce hâle passera-t-il bientôt?

Sérébrany ne savait que répondre.

--C'est dommage, continua Basmanof, je n'aurai pas le temps de prendre aujourd'hui un bain; car il y a encore trente verstes jusque chez moi, mais demain je te recevrai mieux qu'en ce moment, tu verras comme je suis bien établi.

Basmanof débita cela en grasseyant prodigieusement.

--Merci, boyard, je suis pressé de rentrer à la Sloboda, répondit sèchement Sérébrany.

--A la Sloboda? mais ne t'es-tu pas échappé de prison?

--Je ne me suis pas échappé, Féodor Alexiévitch, on m'en a tiré contre mon gré. Ayant donné ma parole au Tzar, je ne serais jamais sorti et maintenant je me remets à sa disposition.

--Tu veux donc te faire pendre? si c'est ton idée, je ne saurais t'en empêcher, mais, quant à moi, je ne sais trop s'il faut y retourner.

--Et pourquoi?

--Parce que, s'écria Basmanof avec un mécontentement qui ne tendait peut-être qu'à gagner la confiance de Sérébrany, on a beau servir le Tzar de toutes ses forces, se donner à lui corps et âme, on est supplanté par je ne sais quel Godounof.

--Mais toi, tu es en faveur auprès du Tzar?

--En faveur! Jusqu'à présent il ne veut même pas me faire okolnitchi, ce n'est cependant pas faute de ramper à ses pieds! Il n'y a pas de danger que Godounof se donne autant de mal. Il sait bien ménager tous les partis. Hé! Boris, va dans la chambre de la question interroger un boyard.--J'y vais, sire, je suis seulement peu expert dans ces sortes de choses, s'il te plaisait d'ordonner à Maliouta de m'accompagner?--Hé! Boris, tu vois ce boyard qui boit peu, porte-lui du vin, tu me comprends?--Je comprends, sire, mais il m'a en défiance, tu ferais mieux de charger de ce soin Basmanof.--Et Basmanof ne refuse jamais, il va partout où on l'envoie. Sur un signe du Tzar, j'empoisonnerais mon propre frère sans en demander le motif. Te rappelles-tu la coupe que je t'apportais de la part d'Ivan Vasiliévitch? Je te jure que j'étais convaincu qu'elle était empoisonnée.

Sérébrany sourit.

--Trouvera-t-il jamais, continua Basmanof avec un accent cynique, un serviteur plus beau que moi? Dis, as-tu vu de plus beaux sourcils que les miens? n'est-ce pas du castor? Et mes cheveux! palpe-les, prince, c'est de la vraie soie.

Le dégoût se peignit sur le visage de Sérébrany. Basmanof continua comme s'il tenait à agacer son hôte.

--Et mes mains! vois, en quoi sont-elles moins délicates que celles d'une jeune fille? je les ai un peu gâtées aujourd'hui, mais telle est mon habitude, je ne sais me modérer en rien.

--En effet, tu ne sais guère te modérer, dit Sérébrany ne pouvant plus contenir son indignation, si tout ce que l'on dit sur toi est vrai...

--Et que dit-on? interrompit Basmanof en clignant de l'oeil.

--Ce que tu en dis toi-même est déjà suffisant; on dit, par exemple, que tu danses devant le Tzar en habits de femme.

Le rouge monta à la figure de Basmanof, mais il recourut à son cynisme habituel.

--Et si, en effet, c'était vrai? dit-il en prenant un air insouciant.

--Dans ce cas, adieu, dit Sérébrany, j'aurais honte non-seulement de dîner avec toi, mais de te regarder.

--Ah! s'écria Basmanof, et sa feinte insouciance disparut, et ses yeux étincelèrent et il oublia de grasseyer, ah! tu l'as dit enfin! Je sais ce que vous pensez tous de moi, mais je me moque de vous tous tant que vous êtes.

Sérébrany fronça les sourcils, sa main se porta instinctivement à la poignée de son sabre, mais il se souvint avec qui il avait affaire et se borna à lever les épaules.

--Qu'as-tu à saisir ton sabre? continua Basmanof. Tu ne m'effraieras pas avec cela. Si je prends aussi mon sabre, il n'est pas dit qui aura le dessus.

--Adieu, dit Sérébrany, et il leva le rideau de la tente pour sortir.

--Écoute, s'écria Basmanof, en le retenant par son caftan, si un autre que toi m'avait ainsi regardé, je te jure que je ne le lui aurais pas permis, mais avec toi je ne veux pas me disputer; tu sabres trop bien les Tatars.

--Mais toi aussi, dit Sérébrany avec bonté en s'arrêtant et en se souvenant comme Basmanof venait de se battre, tu ne les sabres pas mal également. Pourquoi fais-tu des grimaces comme si tu étais une femme?

La figure de Basmanof reprit son insouciance.

--Ne te fâche pas, prince. Je n'ai pas toujours été ainsi; à la Sloboda, tu le sais, on apprend bon gré mal gré bien des choses.

--C'est un péché, Féodor Alexiévitch. Lorsque tu es à cheval, le sabre au poing, le coeur en est tout réjoui. Il y avait plaisir à voir ta bravoure de ce matin. Renonce à tes coutumes efféminées, coupe tes cheveux comme Dieu le veut. Va faire pénitence à Kief ou à Solovetz et rentre en chrétien à Moscou.

--Eh bien! ne te fâche pas, Nikita Romanovitch. Asseois-toi là et dînons ensemble; je ne suis pas un chien, il y en a de pires que moi, tout ce qu'on raconte sur moi n'est pas vrai: il ne faut pas croire à tout bruit. Moi-même je me fais par dépit plus mauvais que je ne le suis.

Sérébrany se réjouit de pouvoir interpréter d'une manière plus favorable la conduite de Basmanof.

--Ainsi ce n'est pas vrai, s'empressa-t-il de demander, que tu as dansé en jupons?

--Ces jupons te scandalisent donc bien? Est-ce que je m'en affuble pour mon plaisir? Tu ne connais donc pas le Tzar? Je ne suis pas un saint et cependant je suis obligé de jeûner, de ne pas manquer un office, de toucher mon front aux dalles jusqu'à en avoir des bosses. Si tu avais été obligé de te promener des semaines entières en surplis, rien que pour changer tu t'accoutrerais volontiers en femme.

--J'aurais plutôt mis ma tête sur le billot, s'écria Sérébrany.