Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 2

Chapter 23,947 wordsPublic domain

--Merci, Boyard, répondit un vieux paysan. Puisque ta seigneurie n'éprouve pas de dégoût à se trouver parmi nous, assieds-toi sur le fossé et nous apporterons, si tu le permets, un pot d'hydromel; fais-nous, Boyard, cet honneur!--Sottes! continua-t-il en s'adressant aux jeunes filles, de quoi vous êtes-vous effrayées? Ne voyez-vous pas que c'est un Boyard avec sa suite et non des Opritchniks. C'est que, vois-tu, Boyard, depuis que l'Opritchna a envahi la Russie, notre frère a peur de tout; la vie est dure pour le pauvre monde. Et, à la fête, bois si tu veux, mais ne t'endors pas, chante, mais aie l'oeil ouvert. Parfois ils tombent tout d'un coup on ne sait d'où, comme la neige du ciel.

--Quelle Opritchna? que sont ces Opritchniks? demanda le prince.

--Qui diantre le sait? Ils s'appellent gens du Tzar. Nous sommes gens du Tzar! des Opritchniks! et vous? des Serfs! A nous de vous piller et de vous rançonner; à vous de souffrir en silence et de vous incliner!--C'est la volonté du Tzar.

Le prince Sérébrany ne put se contenir.

--Le Tzar a ordonné d'outrager son peuple! Oh! ce sont des misérables. Mais qui sont-ils? Pourquoi ne garottez-vous pas ces brigands?

--Garotter des Opritchniks! Ah! Boyard, on voit que tu viens de loin, puisque tu ne les connais pas. Essaie de leur résister! Je me rappelle qu'un jour dix d'entre eux arrivèrent dans la cour d'Étienne Mikhailof. Étienne était aux champs, ils s'adressèrent à sa femme: donne ceci, donne cela. La vieille fournit ce qu'on lui demande et salue humblement. Mais encore: donne de l'argent, bonne femme! la vieille gémissait, que faire? elle ouvre le coffre, sort d'un chiffon deux pièces d'or et les leur donne en pleurant: prenez, seulement laissez-moi la vie. C'est peu! dirent-ils, et l'un des Opritchniks la frappe si fort à la tempe qu'elle expire. Étienne arrive des champs, et voit sa femme avec le crâne brisé; il ne peut se retenir, il accable de reproches les gens du Tzar: Vous ne craignez donc pas Dieu, scélérats! Je vous souhaite de ne trouver en l'autre monde aucun refuge! Pour toute réponse ils lancent un noeud coulant au cou du cher homme et le pendent à sa porte.

Nikita Romanovitch tremblait de colère.

--Comment! sur la route du Tzar, à deux pas de Moscou, des brigands pillent et égorgent les paysans! Mais que font donc vos sotski et vos starostes? Comment souffrent-ils que des aventuriers osent s'appeler gens du Tzar?

--Oui, affirma le paysan,--nous sommes gens du Tzar, tout nous est permis; vous, vous êtes des serfs! Et ils ont des chefs; ils portent des insignes: un balai de crin et une tête de chien. Ce sont donc réellement des gens du Tzar.

--Brute! s'écria le prince, n'aie pas l'audace de supposer que des assassins sont gens du tzar! Je n'en reviens pas, se dit-il à lui-même, des insignes? des opritchniks? Que signifie ce mot? Que sont ces gens? Quand j'arriverai à Moscou j'informerai de tout cela le Tzar. Qu'il me donne l'ordre de les poursuivre! Je ne les épargnerai pas, aussi vrai que Dieu est saint, je ne les épargnerai pas.

Pendant ce temps, la ronde avait repris sa marche.

Un jeune garçon représentait le futur, une jeune fille la fiancée; le garçon allait saluer les parents de la fiancée représentés également par des femmes, gens de la ronde.

--Monsieur mon beau-père, chantait le futur accompagné par le choeur, prépare-moi de la bière.

--Madame ma belle-mère, fais cuire des pâtés.

--Monsieur mon beau-frère, selle-moi un cheval. Puis se tenant par les mains, filles et garçons tournaient autour du futur et de sa fiancée, d'abord d'un côté, ensuite de l'autre. Le futur a bu la bière, mangé le pâté, a rendu le cheval fourbu et il chasse sa nouvelle parenté.

--Au diable le beau-père.

--Au diable la belle-mère.

--Au diable le beau-frère.

A chaque apostrophe, il pousse en dehors de la ronde tantôt un garçon, tantôt une fille.

Les paysans riaient aux éclats.

Tout-à-coup on entendit un cri perçant. Un enfant d'une douzaine d'années, tout couvert de sang, se jeta dans la ronde.

--Sauves-moi! cachez-moi, criait-il en s'attachant aux habits des paysans.

--Qu'as-tu, Vania? qui t'a blessé? Ne sont-ce pas encore les opritchniks?

En un instant les deux rondes se réunirent en un seul groupe qui entoura l'enfant, mais celui-ci, muet de terreur, pouvait à peine ouvrir la bouche.

--Là, là, disait-il d'une voix entrecoupée, derrière les potagers, je faisais paître mon veau... Ils ont fondu, se sont mis à tailler le veau avec leurs sabres; Dounka est venue: elle s'est mise à les supplier. Ils ont pris Dounka, l'ont entraînée avec eux et moi...

De nouveaux cris interrompirent l'enfant. Des femmes accouraient de l'autre extrémité du village.

--Malheur, malheur! criaient-elles, les opritchniks! fuyez, jeunes filles, cachez-vous dans les seigles! ils ont enlevé Dounka et Alenka et ont tué Serguévna.

En ce moment apparurent environ cinquante cavaliers le sabre au poing. En avant galopait un jeune homme à la barbe noire, revêtu d'un caftan rouge portant une casquette de peau de loup ornée d'un galon d'or. A la selle de son cheval était attachés un balai de crin et une tête de chien.

--Goida! Goida! hurlait-il, tuez le bétail, sabrez les moujiks, attrapez les filles, brûlez le village! suivez-moi, enfants, n'ayez compassion de personne!

Les paysans s'enfuyaient où ils pouvaient.

--Petit père boyard! s'écriaient ceux qui se trouvaient près du prince, n'abandonne pas des orphelins, protége des infortunés.

Mais le prince n'était plus là.

--Où est donc le boyard? demanda le vieux paysan en regardant de tous côtés. L'endroit où il était assis est froid! on ne voit plus ses gens! ils sont partis, les braves! oh malheur! nous sommes tous perdus!

Le jeune homme au caftan rouge arrêta son cheval.

--A moi, vieux barbon! il y avait ici une ronde, où sont cachées les filles?

Le paysan s'inclina en silence.

Au bouleau! cria la barbe noire. Il n'aime pas parler, qu'il garde le silence sur le bouleau.

Quelques cavaliers descendirent de cheval et passèrent un lacet autour du cou du paysan.

--Pères, bienfaiteurs! ne faites pas périr un vieillard, lâchez-le, seigneur, ne le tuez pas.

--Ah! ta langue s'est déliée, vieux sorcier! mais il est trop tard, frère, ne plaisante pas une autre fois; au bouleau!

Les opritchniks entraînèrent le paysan vers l'arbre de mort. En ce moment on entendit derrière les izbas quelques coups de fusil. Une dizaine d'hommes à pied se jetèrent, le sabre nu, sur les égorgeurs et en même temps les cavaliers de Sérébrany, débouchant par un angle de la rue, s'élancèrent, en poussant des cris, sur les opritchniks. Les gens du prince étaient deux fois moins nombreux, mais leur attaque fut si brusque et si inattendue que les opritchniks furent culbutés en un instant. Le prince lui-même désarçonna leur chef d'un coup de plat de sabre. Sans lui donner le temps de se remettre, il sauta de cheval, lui mit le genou sur la poitrine et le saisit à la gorge.

--Qui es-tu, coquin? demanda le prince.

--Et toi-même, qui es-tu? répondit l'opritchnik d'une voix étranglée et les yeux étincelants.

Le prince lui mit sur le front le canon de son pistolet.

--Réponds, misérable, ou je te tue comme un chien!

--Je ne suis pas à tes ordres, brigand, répondit l'homme à la barbe noire, sans montrer aucune crainte, tu seras pendu pour avoir osé porter la main sur les gens du Tzar!

Le chien du pistolet s'abattit, mais la pierre ne donna pas d'étincelle et l'homme terrassé resta vivant.

Le prince regarda autour de lui. Quelques opritchniks étaient étendus morts, les gens en garrottaient d'autres, le reste avait disparu.

--Attachez aussi celui-ci! dit le boyard et, regardant cette figure farouche mais intrépide, il ne put retenir un mouvement d'admiration. Quel beau gaillard! pensa-t-il, il est malheureux que ce soit un coquin.

L'écuyer Michée s'approcha du prince.

--Regarde, petit père, lui dit-il, en lui montrant un paquet de cordes terminées par des noeuds coulants. Regarde quels outils ils portent avec eux! On voit bien que ce n'est pas la première fois qu'ils font le métier d'étrangleurs et que ce sont des neveux de sorcières.

Les soldats amenèrent en ce moment au prince deux chevaux sur lesquels deux hommes étaient attachés. L'un d'eux était un vieillard dont la tête grise était couverte de cheveux crépus et le menton orné d'une longue barbe blanche; son camarade, jeune homme aux yeux noirs, paraissait avoir trente ans.

--Quels sont ces gens? demanda le prince. Pourquoi les avez-vous attachés à leurs selles?

--Ce n'est pas nous, boyard, mais les bandits qui les ont liés. Nous les avons trouvés derrière les potagers où ils étaient gardés à vue.

--Alors déliez-les et laissez-les aller!

Délivrés de leurs liens, les prisonniers étendirent leurs membres engourdis, mais, ne s'empressant pas de faire usage de leur liberté, ils restèrent à regarder ce qu'allaient devenir les vaincus.

--Écoutez, brigands, dit le prince aux opritchniks qu'on avait garrottés, dites, comment avez-vous osé prendre le nom de gens du Tzar? qui êtes-vous?

--As-tu les yeux crevés? répondit l'un d'eux, ne vois-tu pas qui nous sommes? c'est assez clair! Les opritchniks ne relèvent que du Tzar.

--Morbleu! cria Sérébrany: si vous faites cas de votre vie, répondez la vérité.

--Mais toi, tu tombes donc du ciel, dit avec un sourire railleur le jeune homme à la barbe noire. Tu n'as jamais vu d'opritchniks? d'où viens-tu donc? en tous cas, mieux eût valu pour toi de rester sous terre.

L'entêtement des brigands fit perdre patience à Nikita Romanovitch.--Écoute, jeune homme, dit-il,--ton courage m'a séduit, j'aurais voulu t'épargner; mais, si tu ne me dis pas à l'instant même qui tu es, aussi vrai que Dieu est saint, je vais donner l'ordre qu'on te pende.

Le brigand se redressa fièrement.--Je suis Mathieu Khomiak, répondit-il, écuyer de Grégoire Skouratof; je sers avec fidélité mon maître et le Tzar dans l'opritchna. Le balai que nous portons à notre selle, signifie que nous balayons la trahison de la terre russe, et cette tête de chien, que nous dévorons ses ennemis. Tu vois qui je suis; dis-moi maintenant à ton tour comment il faut t'appeler? de quel nom il faudra se souvenir quand on t'aura tranché la tête?

Le prince eût pardonné à l'opritchnik son audacieux langage,--l'impassibilité de cet homme en présence de la mort lui plaisait; mais Mathieu Khomiak calomniait le Tzar et Nikita Romanovitch ne pouvait souffrir cela. Il fit un signe à ses soldats. Accoutumés à obéir, émus eux-mêmes de l'audace des brigands, ceux-ci leur passèrent les noeuds coulants autour du cou et se disposèrent à exécuter sur eux la sentence qui peu auparavant avait menacé le pauvre paysan, lorsque le plus jeune des deux hommes que le prince avait fait détacher, s'approcha de lui.

--Permets-moi, boyard, de te dire un mot.

--Parle.

--Tu as fait aujourd'hui, boyard, une bonne oeuvre, tu nous as délivrés des mains de ces fils de chien. Nous voulons payer ton bienfait par un bon conseil. Il est évident que tu n'as pas vécu à Moscou depuis longtemps. Nous, nous savons ce qui s'y passe maintenant. Écoute. Si tu tiens à la vie, ne fais pas pendre ces bandits, laisse-les aller. Mets aussi en liberté ce démon de Khomiak. Ce n'est pas dans leur intérêt, mais dans le tien, boyard. Si jamais ils nous tombent dans les mains, j'en jure par le Christ, je les pendrai moi-même. Ils n'échapperont pas à la corde, seulement ce n'est pas à toi à les envoyer au diable, mais à nos frères.

Le prince examinait l'inconnu avec étonnement. Ses yeux noirs exprimaient l'énergie et la pénétration, une barbe foncée couvrait toute la partie inférieure de son visage, qu'éclairaient des dents fortes, d'une blancheur éclatante. A en juger par son vêtement, ou pouvait le prendre pour un marchand ou un riche paysan, mais il parlait avec une telle assurance et paraissait si sincère en voulant mettre le boyard sur ses gardes, que celui-ci se mit à le considérer plus attentivement. Alors le prince reconnut que les traits de cet homme portaient l'empreinte d'une intelligence et d'une audace peu ordinaires. Son regard dévoilait un chef habitué à commander.

--Qui es-tu, jeune homme? demanda Sérébrany; et pourquoi plaides-tu la cause de gens qui t'avaient garrottés?

--Oui, boyard, si tu n'étais pas intervenu, c'est moi qui aurais été pendu; et cependant suis mon conseil, laisse-les aller; tu n'auras pas à t'en repentir quand tu arriveras à Moscou. Les temps sont bien changés, boyard. Si encore on avait pu les saisir tous! ceux-là de moins, il en restera toujours assez sur la terre russe; mais il y en a dix qui se sont sauvés; alors, si ce diable incarné de Khomiak ne retourne pas à Moscou, c'est toi qu'ils dénonceront, sois-en sûr!

Ces paroles peu intelligibles de l'inconnu n'eussent point persuadé le prince si sa colère ne se fût apaisée. Il réfléchit qu'une exécution sommaire de ces malfaiteurs n'aurait pas une grande utilité, tandis qu'en les livrant à la justice on pourrait peut-être découvrir leur bande entière. Après s'être enquis avec détail de la demeure du juge criminel le plus voisin, il donna l'ordre au chef des cavaliers de son escorte d'y conduire les prisonniers et déclara qu'il continuerait sa route seul avec Michée.

--Tu peux certainement envoyer ces chiens au juge criminel, dit l'inconnu,--seulement, crois-moi, le juge donnera l'ordre de les délivrer immédiatement. Il vaudrait mieux que ce fût toi qui leur donnât la clef des champs. Du reste, que ta volonté soit faite!

Michée avait tout écouté en silence et se grattait l'oreille. Quand l'inconnu eut terminé, le vieil écuyer s'approcha du prince et, après un profond salut, s'exprima ainsi:--Petit père,--ce jeune homme dit peut-être la vérité: le juge peut mettre en liberté ces brigands. Puisque, dans ta bonté, tu leur fais grâce de la corde, pour ne pas les laisser sans quelques souvenirs, permets qu'avant de les mettre en liberté on leur applique à chacun un demi-cent de coups de fouet afin de dégoûter ces neveux de sorcières du métier d'étrangleurs.

Et, prenant pour une approbation le silence du prince, il fit immédiatement conduire les prisonniers dans un lieu écarté où la punition leur fut appliquée avec autant d'exactitude que de rapidité (malgré les menaces et la rage de Khomiak).

--C'est une affaire très-bien entendue, dit Michée en revenant avec un air satisfait vers le prince; d'une part, la punition est légère, et de l'autre le souvenir sera durable.

L'inconnu lui-même parut approuver l'heureuse pensée de Michée. Il sourit en caressant sa barbe, mais bientôt son visage reprit son expression habituelle.

--Boyard, dit-il--si tu veux voyager avec ton seul écuyer, permets-nous, à mon camarade et à moi, de nous joindre à vous; la route est solitaire, il sera plus gai de voyager ensemble; d'un autre côté l'heure peut venir où nous aurons encore à travailler des mains et huit bras font plus de besogne que quatre.

Le prince n'avait aucun motif pour soupçonner ses nouveaux compagnons; il les autorisa à se joindre à lui et, après un moment de repos, les quatre cavaliers se mirent en route.

CHAPITRE II

LES NOUVEAUX COMPAGNONS.

En chemin, Michée essaya plusieurs fois de découvrir ce qu'étaient ces inconnus, mais ceux-ci ou répondaient par des plaisanteries ou lui échappaient par un détour au moment où il croyait réussir.--Peuh! quelles gens! se dit-il à la fin, on dirait des anguilles! on croit les saisir par la queue et ils vous glissent entre les doigts.

Il commençait à faire sombre: Michée s'approcha du prince.--Boyard, dit-il, avons-nous bien fait de prendre avec nous ces gaillards? ils me paraissent bien rusés; on a beau causer avec eux, on ne peut rien en obtenir. Ils sont aussi vigoureux que Khomiak, et ne seraient-ce pas de mauvais drôles?

--Peut-être, dit le prince avec insouciance; en tout cas ils nous soutiendront si nous rencontrons encore ces opritchniks.

--C'est ce qui reste à savoir, petit père, le corbeau ne crève pas les yeux au corbeau, et je les ai entendus parler entre eux le diable sait dans quel langage, dont je ne comprenais pas un mot et qui pourtant paraissait du russe! tiens-toi sur tes gardes, boyard, le loup n'atteint pas le cheval en éveil.

L'obscurité augmentait. Michée se tut, le prince gardait pareillement le silence. On n'entendit plus que le bruit des sabots des chevaux sur la route.

On traversait une forêt. Un des inconnus entonna une chanson, dont le second disait le refrain.

Cette chanson, retentissant dans la nuit, au milieu des bois, après tous les événements de la journée, agit étrangement sur le prince: il devint triste. Il songeait au passé, à son départ de Moscou qu'il avait quitté cinq ans auparavant, et son imagination le transportait de nouveau dans cette église où, avant son départ, il avait entendu la messe et où, au milieu des chants solennels des murmures de la foule, il fut frappé par une voix tendre et sonore que n'avaient fait oublier ni le choc des épées ni le tonnerre des arquebuses lithuaniennes. «Adieu, prince, lui avait dit cette voix à la dérobée, je prierai pour toi.» Cependant les inconnus chantaient toujours, mais leurs paroles n'étaient pas en rapport avec les pensées du prince. Dans leur chanson il était question de la vie aventureuse des grands steppes et du Volga qui les traverse. Les voix tantôt se réunissaient, ou se séparaient, tantôt figuraient le cours lent d'une rivière, ou bien encore s'élevaient et s'abaissaient comme les vagues en fureur et enfin, montant de plus en plus, planaient dans les cieux comme l'aigle aux ailes déployées.

On éprouve une impression à la fois pénible et douce en entendant, au milieu des bois silencieux, par une calme nuit d'été, la poésie d'une chanson russe. On y sent une singulière tristesse, comme le sceau fatal du sort et de l'inflexible destin, un des principes fondamentaux de notre nationalité, par lequel on parvient à pénétrer beaucoup de faits qui paraissent incompréhensibles dans la vie russe; et que n'entend-on pas encore dans une longue chanson, au milieu d'une nuit d'été, dans une forêt silencieuse!

Un coup de sifflet interrompit la rêverie du boyard. Deux hommes bondirent derrière les arbres et saisirent la bride de son cheval, deux autres lui prirent les mains; toute résistance était impossible.

--Ah! scélérats! cria Michée, entouré également par des gens inconnus, ah! les neveux de sorcières! Ils nous ont trahis, les gredins!

--Qui va là? demanda une voix rude.

--Le fuseau de la grand'mère, répondit le plus jeune des nouveaux compagnons du prince.

--Dans le soulier du grand-père? dit la voix rude.

--Ne secouez pas les pommiers, laissez les épis pousser, c'est nous qui ferons la récolte, continua le compagnon du prince.

Les mains qui retenaient le boyard lâchèrent aussitôt prise et le cheval, rendu à la liberté, se remit à marcher au milieu des arbres.

--Tu vois, boyard, dit l'inconnu en s'approchant du prince, je t'avais bien dit qu'il était plus agréable de voyager à quatre qu'à deux. Maintenant nous allons seulement t'accompagner jusqu'au moulin; là nous te dirons adieu, tu y trouveras un gîte pour la nuit et de la nourriture pour les chevaux. Doloudof est à deux verstes tout au plus et de là on est bientôt à Moscou.

--Merci, camarade; si nous nous rencontrons une autre fois, je n'oublierai pas ce que je te dois.

--Ce n'est pas à toi, boyard, à te souvenir mais à nous. Il n'est pas probable que nous nous rencontrions jamais, mais si Dieu le permettait, n'oublie pas que l'homme russe se rappelle le bien qu'on lui a fait et que nous serons toujours tes fidèles serviteurs.

--Merci, enfant, mais ton nom, ne le diras-tu pas?

--J'ai plus d'un nom, répondit le plus jeune des inconnus. Pour le moment, je m'appelle Vanioukha Persten.

Bientôt les voyageurs atteignirent le moulin. Malgré la nuit, la roue tournait. A un coup de sifflet de Persten, le meunier apparut. On ne pouvait apercevoir sa figure dans l'obscurité, mais, à en juger par sa voix, c'était un vieillard.

--Oh! c'est toi, mon bienfaiteur, dit-il à Persten, je ne t'attendais pas aujourd'hui et surtout en compagnie. Pourquoi ne pourrais-tu pas suivre ta route jusqu'à Moscou? chez moi il n'y a ni avoine, ni pain, ni souper.

Persten dit quelque chose au meunier dans une sorte d'argot incompréhensible, le vieillard répondit dans le même langage et ajouta à demi-voix: Je serais enchanté, mais j'attends un hôte, et quel hôte! il n'y a pas à badiner avec lui.

--Et le magasin à farine?

--Il est encombré de sacs.

--Et la grange? écoute, frère, il faut trouver de la place, de l'avoine pour les chevaux et un souper pour le boyard; nous nous connaissons de vieille date, tu sais qu'il ne faut pas essayer de me tromper.

Le meunier conduisit, en grognant, les voyageurs dans le magasin à farine situé à une dizaine de pas du moulin et où, malgré les sacs, il y avait encore de l'espace.

Pendant qu'il allait prendre de la lumière, Persten et son compagnon prirent congé du boyard.

--Mais dites donc, camarades, demanda Michée, où vous trouver si pour l'affaire d'aujourd'hui on a besoin de votre témoignage?

--Demande au vent d'où il vient? répondit Persten. Demande à la vague qui roule quelle est sa demeure? nous sommes semblables à la flèche lancée par l'archer: là où elle s'enfonce, là est sa maison. Quant à notre témoignage, continua-t-il en souriant, il ne vaudrait rien pour Son Excellence. Mais si nous pouvons lui être utile pour quelqu'autre chose, tu viendras trouver le meunier; il te dira où l'on rencontre Vanioukha Persten.

--Vois-tu, le neveu d'une sorcière! murmura entre ses dents Michée: quels discours entortillés il nous fait là!

--Boyard, dit Persten en s'éloignant, suis mon conseil, quand tu seras à Moscou, ne te vante pas d'avoir voulu pendre l'écuyer de Maliouta Skouratof et d'avoir écorché sa peau.

--Voyez comme il le soutient, murmura de nouveau Michée!--laisse aller le coquin, ne le prends pas et maintenant ne te vante pas d'avoir voulu le pendre; comme on voit bien que ce sont des fruits du même arbre! sois tranquille, frère, ajouta-t-il à haute voix, notre prince n'a peur de personne; il n'a rien à craindre de ton Skouratof, il n'a à rendre compte de sa conduite qu'au Tzar seul.

Le meunier apporta une branche de pin allumée et la ficha dans la muraille: ensuite il alla chercher du tchi[4], du pain et un cruchon de bière. Il y avait dans ses traits un mélange étrange de bonté et d'avarice; ses cheveux et sa barbe étaient tout blancs, ses yeux d'un gris clair; les rides labouraient son visage dans tous les sens.

[4] Soupe nationale aux choux.

Après avoir soupé et récité leur prière, le prince et Michée s'étendirent sur des sacs; le meunier leur souhaita une bonne nuit, salua jusqu'à terre, éteignit la lumière et sortit.

--Boyard, dit Michée, quand ils furent seuls, il me vient à l'idée que nous avons eu tort de rester ici, il eût mieux valu continuer jusqu'à Moscou.

--Pour alarmer tout le monde au milieu de la nuit! descendre de cheval pour ouvrir les barrières à chaque entrée de rue!

--Mieux vaut être obligé d'ouvrir les barrières que de dormir dans un moulin du diable. Ce sont les brigands qui nous ont amenés dans ce moulin; dans quel abîme sommes-nous là tombés encore, le jour de Saint-Jean!

--Tu te trouves donc bien mal ici?

--Non, on est même assez bien couché, le tchi était bon et les chevaux ont de l'avoine à volonté; mais ce qui ne vaut rien c'est que le propriétaire est un meunier.

--Et qu'est-ce que cela fait qu'il soit meunier!

--Comment, dit Michée avec chaleur--ne sais-tu donc pas, prince, qu'il n'y a pas de meunier qui ne soit voué au diable depuis sa naissance? Crois-tu qu'il eût pu sans l'aide du malin maintenir sa chaussée? Oui, le diable est son aide, et sa tante est une sorcière.

--J'ai entendu parler de cela, on dit tant de choses. Mais ce n'est plus le moment de choisir, prenons ce que Dieu nous a envoyé.