Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 17
--Un terrible nuage s'élève, le ciel se déchire et le livre des pigeons tombe sur la terre. Autour du livre se réunissent quarante Tzars et fils de Tzars, quarante rois et fils de rois, quarante princes et fils de princes, quarante prêtres et fils de prêtres, beaucoup de boyards, de gens de guerre et du peuple. Parmi eux il y avait cinq Tzars au dessus de tous les autres; le tzar Isaü, le tzar Vasili, le tzar Constantin, le tzar Vladimir et le sage roi David. Le Tzar Vladimir s'exprima ainsi: Qui de nous, frères, est expert dans la lecture? Qu'il lise ce livre des pigeons. Il nous apprendra ce que c'est que ce monde, d'où vient le soleil rayonnant, d'où vient la lune et d'où viennent les étoiles innombrables, et les claires aurores et les vents tumultueux, et les nuées terribles, et les sombres nuits; d'où nous viennent les Tzars et les boyards et le peuple. A cela tous les Tzars gardèrent le silence; il n'y eut que le sage roi David qui fit une réponse en ces termes:--Je vous expliquerai, frères, le livre des pigeons. Ce n'est pas un petit livre; il a 40 sagènes de long sur 20 de large; nul bras humain ne peut le soulever, nul oeil humain ne saurait parcourir toutes les lignes qu'il contient, nulle main humaine ne saurait en feuilleter toutes les pages. C'est saint Jean qui l'a écrit et Isaü qui l'a lu; il l'a lu durant trois ans et, durant ces trois ans, il n'a pu en lire que trois pages. Ce n'est donc pas moi qui puis lire le livre divin. Il s'est ouvert de lui-même, les pages se sont tournées d'elles-mêmes, les mots se sont lus d'eux-mêmes. Je vous parlerai, seigneurs, sans le regarder, non par la lecture, mais par la mémoire et la tradition. Le soleil rayonnant nous est venu de la face resplendissante de Dieu; la lune aux doux reflets est sortie de son sein, les innombrables étoiles de ses yeux; les claires aurores sont les reflets de sa robe, les vents tumultueux sont son souffle, les nuées terribles sa pensée et les nuits sombres son manteau. La foule vient d'Adam; les Tzars sont sortis de sa tête, les princes avec les boyards de ses reins, les paysans de ses genoux, et c'est de là aussi que vient le sexe féminin.--Tous les Tzars le saluèrent, disant: Merci, sage et prudent tzar David, mais dis-nous encore qui est le Tzar des Tzars? quelle est la première des terres, la première des mers, la première des rivières, la première des montagnes, la première des villes?
Ici Persten regarda furtivement Ivan, qui semblait s'assoupir de plus en plus. De temps en temps, il soulevait péniblement ses paupières et les refermait aussitôt; mais à chaque fois il jetait imperceptiblement sur le narrateur un regard scrutateur et défiant. Persten cligna de l'oeil à Korchoun et continua:
Le sage Tzar David leur fit cette réponse: Je vous dirai, mes frères, ce qui est écrit dans le livre des pigeons; c'est le Tzar blanc qui sera le Tzar des Tzars, parce qu'il professe la foi chrétienne, croit en la Trinité et vénère la Mère de Dieu. Toutes les hordes lui rendent hommage, tous les peuples se sont soumis à lui; sa puissance s'étend sur l'univers, sa main est au dessus de toutes les têtes et tous s'inclinent devant le Tzar blanc, parce que le Tzar blanc est le Tzar des Tzars. La sainte Russie est la première de toutes les terres, c'est là que se construisent les églises apostoliques, oecuméniques. L'Océan est la mer des mers; sur ses rives s'élève une cathédrale et dans cette cathédrale repose le corps du pape de Rome, du pape Clément; cette mer circonvient la terre, tous les fleuves viennent se jeter dans son sein, tous viennent saluer l'Océan. Le Jourdain est le fleuve des fleuves, parce que Jésus-Christ, le roi des cieux, y a été baptisé. Le Thabor est la montagne des montagnes parce que Jésus-Christ s'y est transfiguré et y a révélé sa gloire à ses disciples. Jérusalem est la mère des villes, parce qu'elle est au centre de la terre, parce que c'est là que se conservent le tombeau du Seigneur, sa tunique, autour desquels fume de l'encens, brûlent des cierges qui ne s'éteignent jamais...
Persten regarda de nouveau Ivan. Ses yeux étaient fermés, sa respiration régulière; le Terrible paraissait dormir. L'ataman toucha Korchoun de son coude. Le vieillard fit deux pas en avant. Persten poursuivit en nasillant:
--Tous les Tzars le saluèrent et lui dirent: Merci, sage David, mais dis-nous encore quel est le premier des poissons, le premier des oiseaux, le premier des animaux, la première des pierres, le premier arbre, la première plante?--Le sage David leur fit cette réponse: La baleine est le premier poisson, l'oiseau Estrophyle est le roi des oiseaux, il demeure sur les rives de la mer Bleue; lorsqu'il bat des ailes, toute la mer tremble, les vaisseaux se brisent et s'engloutissent; lorsqu'il se réveille, à deux heures après minuit, tous les coqs de l'univers se mettent à chanter et toute la terre alors s'illumine...
Persten jeta un regard sur Ivan. Le Tzar était étendu les yeux fermés; sa bouche était ouverte comme celle d'un homme endormi. En ce moment, d'accord avec sa dernière phrase, Persten vit par la fenêtre que l'église du château et les édifices voisins étaient éclairés par un commencement d'incendie. Il poussa doucement Korchoun qui fit un nouveau pas:
--Le quadrupède Indra, reprit Persten, est le roi des animaux; il marche sous la terre comme le soleil sous la voûte du ciel; il fouille la terre avec ses cornes et il en fait jaillir les sources, les ruisseaux et les fleuves. La pierre à bâtir est la reine des pierres; c'est sur elle que Jésus-Christ s'est reposé, que le roi des cieux a conversé avec ses douze apôtres, a fondé la foi chrétienne et a distribué des livres par toute la terre. Le cyprès est le roi des arbres, c'est avec du cyprès qu'a été taillée la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié entre deux larrons. La salicaire est la mère des plantes. Lorsque Jésus fut crucifié, sa sainte mère se rendit auprès de son fils attaché sur la croix. En marchant, elle pleurait et ses larmes, en tombant, ont fait pousser la salicaire; de la racine de cette plante on fait chez nous, en Russie, de merveilleuses petites croix que les vieux moines et les gens pieux portent sur la poitrine.
Ivan Vasiliévitch soupira profondément à cet endroit du récit, sans ouvrir les yeux. Le reflet de l'incendie devenait plus brillant. Persten ne voulait pas que l'alarme fût donnée avant qu'il n'ait réussi à prendre les clefs. Ne se décidant pas à bouger, pour que le Tzar ne s'aperçût pas par sa voix de son mouvement, il montra du doigt à Korchoun l'incendie, le Tzar endormi et continua:
--Tous les Tzars le saluèrent en disant: Merci, sage David, tu es habile à parler de mémoire, tu es disert comme un livre, et le Tzar Vladimir lui dit: Explique-moi encore une chose. Cette nuit, je dormais peu et rêvais beaucoup. Je vis deux animaux qui se rencontraient, l'un était blanc, l'autre gris; ils se battirent ensemble et c'est au blanc que demeura la victoire. Le sage David lui répondit: O Tzar Vladimir, ce n'étaient pas deux animaux qui se rencontraient et se battaient. Ce que tu as rêvé est la réalité, cela s'est vu sur cette terre: l'animal blanc, c'est la vérité; l'animal gris, c'est le mensonge; la vérité a vaincu le mensonge et elle est remontée vers Dieu. Le mensonge terrassé est resté ici-bas. Qui vivra de la vérité, celui-là héritera du royaume du ciel; celui qui vivra du mensonge, sera condamné à des tourments éternels...
Ici on entendit Ivan ronfler légèrement. Korchoun étendit la main vers l'oreiller du Tzar; Persten s'approcha insensiblement de la fenêtre; mais, afin de ne pas réveiller Ivan par un silence subit, il poursuivit son récit sur le même ton monotone:
--Tous se levèrent et le saluèrent. Merci, lui dirent-ils, mais ne nous laissez pas ignorer quels sont les péchés qui seront pardonnés et ceux qui ne le seront jamais.--A quoi le sage David répondit: S'il y a rémission pour tous les péchés, il y en a trois qui exigent une extrême contrition; celui qui a eu des relations avec sa commère, celui qui a insulté son père et sa mère, celui...
En ce moment, le Tzar ouvrit soudain les yeux. Korchoun retira la main, mais il était trop tard; son regard avait rencontré celui d'Ivan. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent fixement, comme s'ils étaient tous deux fascinés par une force magique.
--Aveugle, s'écria tout à coup le Tzar en se relevant vivement, et le troisième péché? c'est celui de se déguiser en mendiant pour pénétrer ainsi dans la chambre à coucher du Tzar.
Et de son bâton ferré, il frappa Korchoun dans la poitrine. Le brigand s'accrocha au bâton, chancela et roula par terre.
--A moi! s'écria le Tzar en arrachant le fer de la poitrine de Korchoun.
Les opritchniks se précipitèrent dans la chambre, le sabre nu.
--Saisissez-les tous deux! ordonna Ivan.
Maliouta se précipita comme un chien enragé sur Persten, mais l'ataman lui appliqua, avec une agilité extraordinaire, un coup de poing dans l'estomac, d'un coup de pied défonça la petite fenêtre et sauta dans le jardin.
--Cernez le jardin! attrapez le brigand! hurla Maliouta, courbé en deux, et se tenant l'estomac des mains.
Les opritchniks avaient, en attendant, relevé Korchoun.
Vêtu de sa dalmatique noire, sous laquelle brillait une cotte de mailles, Ivan était debout, tenant d'une main frémissante son bâton ferré, fixant son regard menaçant sur le brigand blessé. Des serviteurs effarés apportaient des torches. A travers la fenêtre brisée, on voyait l'incendie. La cloche se mettait en mouvement; on entendait au loin le tocsin.
Les sourcils froncés, les yeux baissés, soutenu par les opritchniks, Korchoun était aussi debout, tout ensanglanté.
--Aveugle, dit le Tzar, ne me cache pas qui tu es et ce que tu complotais contre moi?
--Je n'ai rien à cacher, répondit Korchoun. Je voulais m'emparer des clefs du trésor, mais je n'ai rien comploté contre toi.
--Qui t'a envoyé ici? qui sont tes complices?
Korchoun regarda Ivan sans frayeur.
--Tzar Orthodoxe! j'ai été jeune, je chantais une chanson dans laquelle le Tzar demandait à un aventurier avec qui il dévalisait. Et l'aventurier lui répondit: mon premier compagnon est la nuit noire, mon second...
--Assez! interrompit Maliouta. Nous verrons ce que tu chanteras quand on commencera à t'écarteler et à te hisser sur la chèvre. Mais, ajouta-t-il en examinant Korchoun, j'ai déjà vu quelque part cette tête de taureau!
Korchoun sourit et gratifia Maliouta d'un salut.
--Nous nous sommes déjà vus en effet, Maliouta Skouratof, et c'était, si tu t'en souviens, à la mare du diable...
Maliouta ne le laissa pas achever.
--Khomiak, dit-il en se tournant vers son écuyer, emmène ce vieillard, cause avec lui, engage-le à te raconter pourquoi il s'est introduit auprès de Sa Majesté. Je viendrai tout de suite moi-même dans la chambre du supplice.
--Allons, vieux, dit Khomiak, saisissant Korchoun par le collet, à nous deux! nous causerons gentiment.
--Arrête, dit Ivan! Soigne, Maliouta, ce vieillard; il ne faut pas qu'il succombe dans la question. Je lui ménagerai un supplice exemplaire, nouveau, inimaginable, un supplice tel que tu en seras toi-même surpris, père sacristain.
--Remercie donc le Tzar, chien! dit Maliouta à Korchoun en le poussant, de ce qu'il te laisse encore vivre un peu. Cette nuit, nous te disloquerons seulement les os.
Et accompagné par Khomiak, il emmena le brigand.
Pendant ce temps, Persten, profitant du trouble général, avait franchi la palissade des jardins et accourait sur la place où se trouvait la prison. La place était vide, le peuple s'était porté à l'incendie. En longeant avec précaution le mur de la prison, Persten butta contre quelque chose de mou; il tâta, c'était un corps ensanglanté.
--Ataman! lui dit à voix basse le même chanteur roux qui l'avait accosté le matin, j'ai égorgé la sentinelle. Donne vite les clefs, nous ouvrirons la prison et bonjour! j'irai à l'incendie moissonner avec les camarades! Où est Korchoun?
--Entre les mains du Tzar, répondit brièvement Persten, tout est perdu! Réunis notre monde et décampons. Plus bas, qui va là?
--C'est moi, répondit Mitka en se détachant du mur.
--Va-t'en, imbécile! Prends tes jambes à ton cou. Quittez tous la Sloboda; ralliez-vous au chêne tordu!
--Et le prince? demanda Mitka de sa voix traînante.
--Imbécile! on te dit que tout est perdu. On a coffré le grand-père, nous n'avons pas mis la main sur les clefs.
--Comme si la prison était fermée!
--Comment, elle n'est pas fermée? Qui est-ce qui l'a ouverte?
--Mais, moi.
--Qu'est-ce que tu radotes, polisson. Veux-tu bien parler raison!
--Que veux-tu que je dise? J'arrive, il n'y a personne, la sentinelle est à terre, les jambes écartées. Je me dis: essayons un peu si la porte est solide. Je l'ai tâtée avec l'épaule et, sans l'endommager, je l'ai fait sortir des gonds.
--Ah! triple sot, s'écria joyeusement Persten. Le proverbe a raison, ce n'est que grâce aux imbéciles que le monde subsiste. Et le prenant par les tempes, l'ataman l'embrassa sur les deux joues, tendresse à laquelle Mitka répondit par un baiser bruyant, et puis essuya froidement ses grosses lèvres avec le revers de sa manche.
--Suis-moi donc, et toi, Balalaïka, attends ici. S'il vient quelqu'un, siffle.
Persten entra dans la prison suivi de Mitka. Après la première porte, il y en avait encore deux autres moins résistantes; Mitka n'eut besoin que de quelques secondes pour les abattre.
--Prince, dit Persten, en pénétrant dans le souterrain, lève-toi!
Sérébrany pensa qu'on venait le chercher pour l'exécution.
--Fait-il déjà jour, demanda-t-il, ou bien, Maliouta, n'as-tu pas assez de patience pour l'attendre?
--Je ne suis pas Maliouta, répondit Persten. Je suis celui que tu as sauvé de la mort. Lève-toi, prince, le temps est précieux; lève-toi, je te délivrerai.
--Qui es-tu? dit Sérébrany, je ne connais pas ta voix.
--Il n'y a là rien de surprenant, boyard; tu as autre chose à faire que de te souvenir de moi. Mais lève-toi, nous ne pouvons pas lambiner.
Sérébrany ne répondit pas. Il crut que Persten était un des bourreaux de Maliouta et il prit ces mots pour un sarcasme.
--Tu n'ajoutes donc pas foi en moi, prince, poursuivit l'ataman avec impatience. Il faut donc que je te rappelle Medvedevka et la mare au diable; je suis Vanioukha Persten!
La joie dégonfla la poitrine de Sérébrany. Son coeur battit à l'idée de la liberté et de la vie. Les forêts, les bois, de nouveaux champs de victoire, la douce image d'Hélène apparurent à son imagination. Il s'était relevé vivement, il était déjà prêt à suivre Persten, lorsque tout-à-coup il se souvint du serment donné au Tzar et son sang remonta au coeur.
--Je ne puis pas, dit-il, je ne puis te suivre. J'ai promis au Tzar de ne pas me soustraire à sa volonté et de me soumettre en tout lieu à son arrêt.
--Prince, dit Persten surpris, je n'ai pas le temps de discuter avec toi. Mes gens attendent, chaque seconde peut nous coûter la vie. Demain, tu dois mourir, il est encore temps, lève-toi et suis-nous!
--Je ne puis pas, répondit tristement Sérébrany, j'ai confirmé ma parole en baisant la croix.
--Boyard, s'écria Persten avec une voix changée par la colère, te moques-tu donc de moi? Pour toi, j'ai mis le feu à la Sloboda; pour toi, j'ai sacrifié mon meilleur homme; pour toi, nous allons peut-être tous perdre nos têtes et tu veux rester? Serions-nous venus ici en vain? Nous regardes-tu donc comme des saltimbanques? Je voudrais bien voir qui que ce soit se moquer de moi! Pour la dernière fois: viens-tu ou non?
--Non! répondit résolument Nikita Romanovitch, et il se recoucha sur la terre humide.
--Non, répéta Persten en grinçant des dents, non! Eh bien! il ne sera pas fait à ta tête. Mitka, enlève-moi cet homme.--Et se jetant sur le prince, l'ataman le bâillonna avec sa ceinture.
--Maintenant tu ne te disputeras plus, dit-il avec colère.
Mitka le prit dans ses bras comme si c'était un enfant au maillot.
Vite, allons! dit Persten.
Dans une rue, ils tombèrent sur des opritchniks.
Qui portez-vous? leur demandèrent-ils.
--Un voisin qu'une porte a blessé à l'incendie, répondit Persten. Nous le portons à l'hôpital.
A la sortie de la Sloboda, une sentinelle les arrêta. Ils voulurent passer outre; la sentinelle ouvrit la bouche pour donner l'alarme, Persten la serra avec son poignet; le soldat tomba sans pousser un cri.
Les brigands sortirent le prince de la Sloboda sans autre obstacle.
CHAPITRE XXII
LE MONASTÈRE.
Nous avons laissé Maxime abandonnant, par une nuit pluvieuse, la Sloboda. Le crépu Bouian japait, sautait autour de lui, se réjouissait d'avoir réussi à briser sa chaîne.
En quittant la maison paternelle, Maxime n'avait pas de projet; il ne songeait qu'à rompre avec l'odieuse existence des favoris du Tzar, avec leurs infâmes débauches et fuir le spectacle de supplices journaliers. En laissant derrière lui la terrible Sloboda, Maxime se fiait à sa destinée. Il pressa d'abord son cheval afin de n'être pas rejoint par les valets de son père, dans le cas où Maliouta aurait envoyé à sa poursuite; mais bientôt il s'engagea dans un chemin de traverse et mit son coursier au pas.
Vers le matin, l'orage cessa. L'aube naissait à l'orient. Maxime distingua plus clairement les objets. Des chênes touffus bordaient la route; dans leur intervalle paraissaient des buissons de noisetiers. Il faisait frais; des gouttes de pluie tombaient des arbres et claquaient paresseusement sur les larges feuilles. De petits oiseaux se réveillèrent bientôt et gazouillèrent dans la verdure; on entendit le pic résonner dans l'arbre creux, et le soleil levant dora le sommet des chênes. La nature se ranimait, le cheval s'avançait plus résolûment. Il semblait que la Russie tout entière se révélait à Maxime; il aurait pu respirer gaiement dans sa libre atmosphère, mais un chagrin, un grand chagrin russe saisit son coeur. Il pensa à sa mère abandonnée, à son isolement, à bien des choses dont il ne se rendait pas lui-même compte; il se mit à rêver et entonna involontairement une mélancolique chanson.
Merveilleuses et pleines d'âme sont les chansons russes! Les paroles sont insignifiantes, elles ne sont qu'un prétexte; ce n'est pas par des mots, mais par des mélodies que s'expriment les sentiments profonds et indéfinis.
En regardant la verdure, le ciel, le monde entier du bon Dieu, Maxime chantait son misérable sort, la liberté dorée, celle des champs et des bois. S'adressant à son cheval, il lui ordonnait de le transporter dans une contrée bien éloignée, où il fait sec sans vent et frais sans gelée. Il chargeait le vent de saluer sa mère. Il s'emparait du premier objet qui lui tombait sous les yeux et disait tout ce qui lui traversait l'imagination; mais la voix exprimait bien plus de choses que les paroles, et si quelqu'un eût entendu cette chanson, elle lui serait tombée sur l'âme et souvent, à l'heure de la tristesse, elle lui serait revenue en mémoire...
Enfin, lorsque l'angoisse se fut rendue maîtresse de Maxime, il rassembla ses guides, raffermit son bonnet sur sa tête, siffla, poussa un cri et s'élança de tout le galop de son cheval.
Bientôt il se trouva en face des blanches murailles d'un monastère.
Le saint refuge était situé sur le versant d'une montagne couverte de chênes. Les coupoles dorées, les croix ciselées se détachaient sur la verdure des chênes et l'azur du ciel. Maxime tomba sur une troupe de frères lais à cheval et couverts d'armures. Ils allaient au pas et chantaient le psaume: «Je t'aimerai, Seigneur, car tu es ma force.»--En entendant les paroles sacrées, Maxime arrêta son cheval, ôta son bonnet et se signa.
Une petite rivière coulait au bas de la montagne. Quelques moulins y faisaient tourner leurs roues. Sur ses rives, paissaient des vaches en groupes bigarrés.
Tout autour du monastère respirait un si grand calme qu'une ronde armée semblait inutile. Les oiseaux eux-mêmes ne gazouillaient sur les chênes qu'à demi-voix, le vent ne remuait pas les feuilles; il n'y avait que les grillons, cachés dans l'herbe, qui se faisaient entendre sans interruption. Il n'était pas à supposer que de méchantes gens pussent troubler cette quiétude.
--Voilà où je me reposerai, pensa Maxime. Je passerai quelques jours derrière ces murailles, jusqu'à ce que mon père cesse de me chercher. J'ouvrirai mon âme en confession à l'abbé; sans doute il m'accordera asile pour un moment.
Maxime ne se trompait pas. Le vieil igoumène, à longue barbe grise, au regard doux, dénotant une complète ignorance des affaires profanes, l'accueillit affablement. Deux frères lais emmenèrent le cheval fatigué, un troisième apporta à Bouian du pain et du lait; tous entourèrent de prévenances Maxime. L'igoumène l'invita à dîner; mais Maxime voulut avant tout se confesser.
Le vieillard le regarda d'un oeil aussi scrutateur que le lui permettait sa bonté et, sans lui adresser une parole, le conduisit, à travers une grande cour, dans une chapelle basse. Ils passèrent devant des tombes, le long des cellules entourées de fleurs. Les moines qu'ils rencontrèrent les saluaient en silence. Les pierres tumulaires résonnaient sous les pas de Maxime; de hautes herbes croissaient entre ces pierres et cachaient à demi leurs pieuses inscriptions: tout rappelait là la brièveté de la vie, tout y invitait à la prière et à la contemplation. Le sanctuaire vers lequel l'igoumène conduisait Maxime, s'élevait au milieu de vieux chênes, dont les branches séculaires cachaient presqu'entièrement des fenêtres étroites retenues dans des châssis de plomb. Quand ils y entrèrent, ils furent saisis par le froid et l'obscurité. Une fenêtre, moins obstruée que les autres, donnait passage à un rayon qui tombait obliquement sur une fresque représentant le jugement dernier. Les autres parties de l'église n'en paraissaient que plus sombres; mais çà et là brillaient des lampes d'argent, des images couvertes de pierreries, des croix d'or sur le velours noir qui recouvrait les tombes des princes Vorotinski, fondateurs du monastère. La grille de l'iconostase, étincelante par places, semblait semer des charbons mal éteints, prêts à se rallumer. Cela sentait l'humide et l'encens. Petit à petit, les yeux de Maxime s'accoutumèrent à ce demi-jour et purent distinguer les autres détails du temple: au-dessus de la porte principale de l'autel, on voyait l'image du Christ dans toute sa gloire, entouré de Chérubins et de Séraphins; une grande image de saint Jean-Baptiste le représentait ailé, tenant sur un plateau sa tête décapitée. Sur les portes latérales étaient grossièrement peints la parabole de l'enfant prodigue, la lutte entre la vie et la mort, les derniers moments du juste et ceux du pécheur. Ces images lugubres émurent profondément Maxime; les préceptes d'humilité, de soumission absolue à l'autorité paternelle, toutes les idées dans lesquelles il avait été élevé se réveillèrent en lui. Il se demanda s'il avait eu le droit de quitter son père contre sa volonté. Sa conscience lui répondait qu'il était dans son droit, et cependant il n'était pas tranquille. La fresque du jugement dernier frappa son imagination. Lorsque l'ombre des feuilles de chêne, balancées par le vent, se projetait sur la fresque, il lui paraissait que les démons et les damnés, représentés en grandeur naturelle, soupiraient et remuaient... Son coeur battit d'une pieuse terreur; il tomba aux pieds de l'igoumène.
--Mon père, dit-il, je dois être un grand pécheur!
--Priez, répondit doucement le vieillard, la miséricorde de Dieu est infinie et le repentir a une grande efficacité, mon fils.
Maxime rassembla ses forces.
--Mon méfait est lourd, commença-t-il d'une voix tremblante. Mon père, écoutez! J'ai peur de parler: mon amour pour le Tzar s'est affaibli, mon coeur s'est détourné de lui.
L'igoumène regarda Maxime avec surprise.