Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 16
--J'ai oublié la plupart des événements de ma vie, continua Korchoun, un seul m'est toujours présent à la mémoire. Il y a de cela vingt ans. Nous vivions sur le Volga dans neuf barques; notre ataman s'appelait Danilo Kot. Il n'était pas encore question de toi, mais toute la bande connaissait Korchoun et en faisait déjà grand cas. Nous enlevions de riches navires, nous pillions des magasins; tout se partageait également et jamais Danilo ne souffrait une querelle. Que pouvions-nous désirer? Vie indépendante, bonne nourriture, chaud vêtement. Parfois parés de caftans fleuris, le chapeau fièrement relevé, faisant résonner nos rames, nous allions à l'aventure; le peuple des villes et des villages accourait sur les bords du fleuve pour voir les vaillants, les faucons terribles; et nous ramions, et nous chantions à gorge déployée, déchargeant en l'air nos arquebuses et lançant des oeillades aux jeunes filles. D'autres fois nous attaquions avec des piques, avec des épieux; nos barques tombaient brusquement comme des loups sortant des bois. Ah! la vie était belle, mais le diable me tenta. Je me dis un jour: je travaille plus que les autres et je n'ai pas pour cela de part plus grande. Je pris la résolution d'aller seul à l'aventure, de faire du bien et, au lieu de le partager, de le conserver pour moi tout seul. Je m'habillai en mendiant, comme aujourd'hui, je suspendis une corbeille à mon cou, je glissai un couteau dans mes bottes et j'allai vers un bourg voir s'il ne passerait personne. J'attendis, j'attendis; aucun convoi, aucun marchand ne se montrait; je commençais à m'ennuyer. C'est bon, me dis-je, Dieu ne m'envoie pas de gibier; maintenant le premier qui passe, fût-ce mon propre père, je le dépouillerai à fond. A peine avais-je juré cela que passa une pauvre femme, portant quelque chose dans une corbeille couverte de toile. Dès qu'elle fut près de moi, je sautai hors du buisson. Arrête, lui dis-je, bonne femme, donne ton panier. Elle tomba à mes pieds: prends ce que tu veux, dit-elle, mais ne touche pas à mon panier. Eh! lui répartis-je, il paraît qu'il y a là un trésor et je fis main basse sur le panier. La vieille cria, m'injuria, me mordit. J'étais déjà de très-mauvaise humeur d'avoir perdu toute une journée, sa résistance acheva de m'exaspérer. Le diable me poussa, je tirai mon couteau de ma botte et le lui plongeai dans la gorge. Dès qu'elle fut tombée, la terreur me saisit. Je pris la fuite, mais me ravisant je revins prendre le panier. Je pensais: puisque je l'ai tuée, que ce ne soit pas au moins pour rien! Je pris le panier sans l'ouvrir et m'enfonçai dans le bois. Je n'atteignis pas le carrefour des chiens que mes jambes commencèrent à chanceler; je me dis: asseyons-nous, je me reposerai et je verrai ce que j'ai attrapé. J'ouvre le panier, je regarde: il y avait dedans un petit enfant, demi-vivant, respirant à peine. Ah! petit démon, pensais-je, voilà donc pourquoi la vieille femme défendait son panier. C'est donc pour toi, maudit, que j'ai mis un péché sur mon âme.
Korchoun voulut continuer, mais il se tut et se mit à rêver.
--Qu'as-tu donc fait de l'enfant? demanda Persten.
--Pouvais-je lui servir de nourrice? Ce que j'en ai fait? cela se devine.
Le vieillard se tut de rechef.
--Ataman, reprit-il tout à coup, quand je songe à cela, mon coeur se fend. Vois, surtout aujourd'hui que je me suis travesti en mendiant, je me souviens de tout cela aussi vivement que si cela s'était passé hier. Et ce n'est pas seulement ce crime, mais, je ne sais pourquoi, bien d'autres auxquels je ne pensais plus se dressent devant moi. On dit que cela n'est pas bon, lorsque, sans rime ni raison, on se souvient ainsi des choses qui étaient depuis longtemps sorties de la mémoire...
Et le vieillard soupira péniblement.
Les deux brigands demeurèrent silencieux. Soudain un bruit d'ailes se fit entendre sur leurs têtes et un vautour fauve vint tomber aux pieds du vieillard. Au même moment, Adragan fendit l'air et poursuivit son vol, sans daigner descendre sur sa nouvelle victime.
Mitka fit un signe; des fauconniers se montraient au loin.
--Grand-père, dit précipitamment Persten, oubliez le passé; nous ne sommes plus des brigands, mais des conteurs aveugles. Voici les gens du Tzar qui galopent et nous auront tout de suite atteints. Reprends vivement ton rôle et conte leur quelques fariboles.
Le vieux brigand hocha la tête.
--Il n'y a pas à lutter, dit-il, en montrant le vautour expirant. C'est moi que le blanc gerfaut a égorgé. Regarde, on ne le voit déjà plus; il a donné son coup de bec et a disparu.
Persten le regarda fixement et se gratta la nuque avec humeur.
--Écoute, grand-père, lui dit-il, Dieu sait ce qui te passe aujourd'hui par la tête. Je ne veux pas te contraindre. On dit que le coeur est un devin. Peut-être ton coeur ne pressent-il pas en vain un malheur. Reste, j'irai seul à la Sloboda.
--Non, répondit Korchoun, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Si c'est ma destinée de porter ma tête à la Sloboda, il n'y a pas à y résister. Sans doute, c'est écrit. Mais voici dans quel but je me suis ouvert à toi. Connais-tu, Ataman, sur le Volga, le village de Bogoriditzkoe?
--Comment ne pas le connaître?
--Et dans ses environs, à cinq verstes, l'endroit que l'on appelle le rond-point du pope?
--Je connais bien aussi le rond-point du pope.
--Et au rond-point du pope te souviens-tu d'un vieux chêne?
--Je me souviens du chêne, seulement il n'y est plus, on l'a coupé.
--On a coupé le chêne mais on a laissé la souche.
--A quoi tout cela mène-t-il?
--Eh bien! voilà à quoi. Je ne reverrai plus jamais le Volga, mais pour toi, il peut se faire que tu retournes au pays. Lorsque tu reverras le Volga, va au rond-point du pope; cherche la souche du vieux chêne; de cette souche compte la moitié de quatre-vingt-dix pas, vers le couchant, creuse la terre. Là, continua Korchoun en baissant la voix, j'ai naguère enfoui un riche trésor. Il y a là pas mal de ducats d'or et de roubles en argent. Tout ce que tu découvriras sera à toi. Je ne puis emporter de trésor avec moi dans l'autre monde. Lorsque je songe, la nuit, à ce que je devrai y répondre pour ce que j'ai fait dans celui-ci, le frisson m'écorche la peau. Quand je n'y serai plus, Ataman, fais chanter une panikhide[17] pour moi. Paie largement le pope; qu'il officie comme il convient, sans rien omettre. Tu sais qu'on me nomme Émilien. Ce sont les hommes qui m'ont appelé Korchoun, mais j'ai été baptisé sous le nom d'Émilien. Que le pope prie donc pour le défunt Émilien, et toi, paie-le bien, n'épargne pas l'argent, Ataman; je te lègue un riche trésor, tu en auras assez pour toute ta vie.
[17] Prière pour les défunts.
Des fauconniers, débouchant au galop, interrompirent Korchoun.
--Eh! hommes de Dieu, cria l'un d'eux, dites, où a volé le gerfaut?
--Je voudrais bien vous le dire, mes chéris, répondit Persten, mais voilà quarante ans que mes yeux sont voilés.
--Comment cela?
--J'allai un jour dans la montagne arracher des tilles sur les rochers; j'aperçois un chêne, et dans le tronc de ce chêne des poulets rôtis qui chantent. J'entre dans le tronc, je mange les poulets, j'engraisse, je ne peux plus en sortir. Comment faire? Je cours à la maison chercher une hache, je fends le chêne et j'en sors; seulement, il faut croire qu'en fendant le chêne, un copeau m'a sauté dans l'oeil; depuis ce temps, je ne vois rien. Parfois, lorsque je mange du chtchi, je porte la cuillère à mon oreille; lorsque le nez me démange, je me gratte le dos.
--Vous êtes donc ces aveugles, dit en riant le fauconnier, qui avez parlé au Tzar. Les boyards sont encore à en rire. Eh bien! mes amis, nous avons cherché à égayer notre maître durant le jour, à vous de le divertir la nuit. On dit que le Tzar veut entendre vos contes.
--Que Dieu lui donne la santé, reprit Korchoun, subitement métamorphosé. Pourquoi ne nous écouterait-il pas? Si jusqu'à la nuit nous ne nous démanchons pas la langue, nous pourrons lui en conter jusqu'à l'aurore.
--Bon, dirent les fauconniers, nous jaserons une autre fois avec vous. Maintenant nous allons chercher le gerfaut, et sauver notre camarade. Si Trifon ne trouve pas Adragan, on lui enlèvera la tête; notre père le Tzar ne badine pas!
Et les fauconniers reprirent le galop.
Persten et Korchoun s'accrochèrent de nouveau à Mitka et reprirent le chemin de la Sloboda.
Ils n'en avaient pas atteint la première maison, lorsqu'ils rencontrèrent deux chanteurs qui touchaient de la balalaïka, et chantaient à gorge déployée:
Comme chez notre voisin Était joyeux le festin!
Lorsque les brigands s'en approchèrent, l'un d'eux, tout rougeaud, coiffé d'un chapeau orné de plumes de paon, se penche à l'oreille de Persten, et lui glisse tout bas, sans discontinuer ses accords:--Voilà cinq jours que ton frère est en prison. J'ai été aux informations; c'est demain qu'est l'exécution. Il est enfermé dans la grande prison, vis-à-vis la maison de Maliouta. De quel côté lâcher le coq[18]?
[18] C'est-à-dire allumer l'incendie, expression populaire encore en usage.
--De ce côté, répondit Persten, en désignant, d'un clignement d'yeux, le côté opposé à la prison.
Le chanteur roux pinça, avec un redoublement d'énergie, les cordes de sa balalaïka et, se détournant de Persten comme s'il ne lui avait pas parlé, il continua aigrement:
Comme chez notre voisin Était joyeux le festin!
CHAPITRE XXI
LE CONTE.
Fatigué de la chasse, Ivan se retira plus tôt que d'habitude dans sa chambre à coucher. Maliouta ne tarda pas à l'y suivre avec les clefs de la prison.
Aux questions du Tzar, il répondit qu'il n'y avait rien de nouveau, que Sérébrany avait avoué qu'il s'était mis du côté de Morozof, avait tué sept opritchniks et fendu la tête de Viazemski.
--Mais, ajouta Maliouta, il ne convient pas d'avoir comploté contre toi et de s'obstiner également à justifier Morozof. Après les matines, nous lui ferons subir la plus effroyable question; si la torture ni le feu ne lui arrachent rien sur le compte de Morozof, il n'y a plus à attendre et on pourra en finir avec lui.
Ivan ne répondit pas. Maliouta voulait continuer, mais la vieille nourrice Onoufrevna entra dans la chambre à coucher.--Petit père, dit-elle, tu as envoyé, ici ce matin, deux aveugles; ne sont-ce pas des conteurs? ils attendent dans l'antichambre.
Le Tzar se souvint de sa rencontre et ordonna de faire entrer les aveugles.
--Mais les connais-tu? demanda Onoufrevna.
--Et quoi?
--A savoir s'ils sont bien aveugles?
--Comment? dit Ivan, et le soupçon s'empara aussitôt de son esprit.
--Écoute-moi, seigneur, continua la nourrice; prends garde à ces conteurs; quelque chose me dit qu'ils ont de mauvais projets; surveille-les, petit père, écoute-moi.
--Qu'en sais-tu? parle! dit Ivan.
--Ne me questionne pas, petit père. Ma science ne s'exprime pas en paroles; je sens que ce sont de méchantes gens, mais pourquoi est-ce que je le sens, je ne le saurais dire. Je n'ai encore averti personne en vain. Si ta défunte mère m'avait écoutée, elle serait peut-être encore en vie.
Maliouta regardait avec terreur la nourrice.
--Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit Onoufrevna. Tu ne sais que faire périr des innocents, mais découvrir les méchants n'est pas ton affaire. Tu n'as pas assez de flair pour cela, vieux chien roux!
--Sire, s'écria Maliouta, permets-moi d'éprouver ces gens. Je saurai tout de suite ce qu'ils sont et par qui ils sont envoyés.
--C'est inutile, dit Ivan, je les interrogerai moi-même. Où sont-ils?
--Ils attendent dans l'antichambre, répondit Onoufrevna.
--Donne-moi, Maliouta, ma cotte de mailles suspendue au mur; puis fais semblant de rentrer chez toi et, lorsqu'ils seront entrés, reviens dans l'antichambre et cache-toi avec des gardes derrière cette porte. Dès que j'appellerai, entrez et saisissez-les. Onoufrevna, donne-moi mon bâton.
Le Tzar passa sa cotte de mailles, la recouvrit d'une dalmatique noire, s'étendit sur son lit et mit à sa portée ce même bâton ferré avec lequel il avait, peu de temps auparavant, percé le pied de l'émissaire du prince Kourbski.
Maintenant, qu'ils entrent, dit-il. Maliouta mit les clefs sous l'oreiller du Tzar, et sortit avec la nourrice. Les lampes qui étaient devant les images éclairaient seules et faiblement la chambre. Le Tzar était étendu sur sa couche avec un air fatigué.
--Entrez, mendiants, dit la nourrice, le Tzar l'a ordonné.
Persten et Korchoun entrèrent en posant avec précaution les pieds et en tâtonnant.
En un clin d'oeil, Persten se rendit compte de la chambre et des objets qu'elle renfermait.
A gauche de la porte d'entrée était un poêle bas, à l'angle, le lit du Tzar; entre le lit et le poêle se trouvait une fenêtre dont les volets ne se fermaient jamais, parce que le Tzar aimait que les premiers rayons du soleil pénétrassent dans sa chambre à coucher. Maintenant c'était la lune qui était encadrée dans cette fenêtre; sa lueur argentée jouait sur la faïence bigarrée du poêle.
--Bonjour, aveugles, katachniki de Mourom, vagabonds! dit le Tzar, en examinant attentivement mais à la dérobée les traits des brigands.
--Longues années à ta Majesté! répondirent Persten et Korchoun en s'inclinant jusqu'à terre. Que la Mère de Dieu te protége, te sauve, te comble de faveurs et t'inspire d'avoir pitié de nous, pauvres mendiants, errants sur la terre et sur l'onde sans voir la lumière de Dieu! Que saint Pierre et saint Paul, saint Jean Chrysostome, saint Côme et saint Damien, les Thaumaturges de Khoutin et tous les saints veillent sur toi! Que le Seigneur exauce tes prières! Qu'il te soit donné de marcher sur l'or, de manger avec appétit, de te reposer doucement! Que tes ennemis, au contraire, meurent de faim et de soif! Que leurs reins se tordent comme un roseau et que tout leur corps devienne semblable à une feuille de parchemin!
--Merci, merci, mendiants, dit Ivan, continuant à considérer les brigands. Y a-t-il longtemps que vous êtes devenus aveugles?
--Dès l'enfance, mon petit père, répondit Persten en fléchissant le genou; tous deux nous sommes aveugles depuis l'enfance et nous ne nous souvenons pas d'avoir vu le soleil du bon Dieu.
--Et qui est-ce qui vous a appris à chanter des chansons et à conter des contes?
--Dieu lui-même, seigneur, et il y a bien longtemps.
--Comment cela? demanda Ivan.
--Nos anciens racontent, répondit Persten, et nos trouvères le chantent, jadis lorsque le Christ s'éleva dans les cieux, les pauvres, les aveugles, les boiteux, en un mot, notre gent affamée, se mirent à pleurer et à dire: Où t'envoles-tu, Seigneur? A qui nous abandonnes-tu? Qui est-ce qui va désormais nous nourrir? Et le Christ, roi du ciel, leur répliqua: Je vous donnerai une montagne d'or, une rivière de miel, des jardins pleins de vigne et des pommiers touffus; vous serez rassasiés et désaltérés, vous serez chaussés et vêtus.--Saint Jean Damascène prit alors la parole en ces termes: Ah! miséricordieux Sauveur! ne leur donne ni montagnes d'or, ni rivières de miel, ni jardins pleins de vignes, ni pommiers touffus. Ils ne sauront pas s'en servir; les puissants viendront et leur raviront tous ces biens. Donne-leur plutôt, Seigneur Jésus, ton nom divin; donne-leur le don de chanter de doux chants, de raconter les merveilles du passé et des hommes de Dieu. Ils iront mendiant et célébrant ces grandes choses; chacun leur ouvrira la porte et le pain ne leur manquera pas.--Qu'il soit fait, Jean, comme tu le désires, dit le Roi des cieux; qu'ils aient pour partage les doux chants, le tympanon sonore et les récits merveilleux! Et celui qui les abreuvera ou les nourrira, sera à l'abri des ténèbres: je lui donnerai une place au paradis; les portes du ciel ne seront pas fermées à celui-là.
--Amen, dit le Tzar. Et quels contes savez-vous donc?
--Nous en connaissons de toutes sortes, seigneur Tzar. Je puis te conter celui d'Ercha Erchovitch, des sept Siméons, du serpent de Gorinitz, des tympanons qui jouent tout seuls, de Dobrinia Nikitich, d'Akoundin...
--Mais, interrompit Ivan, es-tu seul à conter des contes? et le vieux, pourquoi est-il venu avec toi?
Persten s'aperçut que Korchoun n'avait pas en effet desserré les dents; pour faire cesser ce mutisme, peu d'accord avec le rôle de conteur, il changea de ton et se mit à dire, sur celui de la plaisanterie, en marchant à la dérobée sur son pied:
--Le vieux, mon camarade, Émilien Giadok, a bien la barbe longue, mais l'esprit court. Quand je raconte une histoire gaillarde, il me donne bien la réplique mais sans que cela paraisse. N'est-ce pas, barbe blanche, plumes de canard et pieds de poule? ne faisons pas fausse route.
--C'est connu, répliqua Korchoun, reprenant ses sens; notre coupe est pleine jusqu'au bord, il y a de quoi boire jusqu'au lendemain. Gosier de coq, oeil de taupe; une fois en route, nous irons loin.
--Aï Scouli Tararath! les chèvres dansent sur les montagnes, entonna Persten en se dandinant, les chèvres dansent, les mouches volent et l'oreille gauche de la grand-mère Euphrosine bourdonne...
--Aï Sioulichenki Scouli! reprit Korchoun en piétinant également, l'écrevisse est à sec sur le sable, mais elle ne s'en inquiète pas; quand l'eau remontera, le malheur cessera.
--Ah! seigneur Tzar, conclut Persten en saluant bien bas, ne nous regardez pas de travers; ce n'est pas notre conte, mais seulement son prélude.
--C'est bien, dit Ivan en bâillant, j'aime les joyeux propos; commencez votre conte sur Dobrinia; peut-être m'endormirai-je en vous écoutant.
Persten salua encore, toussa et commença:
«Il y avait une fois, dans le château de Vladimir, prince de Kief, un splendide festin, où il n'y avait que princes, boyards et preux chevaliers. C'était le soir et on n'était qu'à la moitié du repas, lorsque retentit la trompette guerrière. Vladimir, prince de Kief, l'astre des Sviatoslaf, tint alors ce langage: Princes, boyards, puissants et valeureux seigneurs! Chargez deux des meilleurs d'entre vous de vous informer qui est-ce qui ose se présenter devant Kief et défier à sa table le prince Vladimir? Aussitôt, tout est en mouvement dans le château: les glaives étincellent, les chevaux sont déliés des épieux auxquels ils étaient attachés, les chapeaux volent en l'air. Les puissants chevaliers revêtent leur cuirasse de combat, montent leurs vaillants chevaux et sortent en rase campagne...
--Arrête, dit Ivan, dans l'intention de donner plus de vraisemblance à son désir d'entendre le conteur; je connais ce conte. Raconte-moi plutôt celui d'Akoundin.
--Celui d'Akoundin, dit Persten avec trouble, se souvenant que dans ce conte on célébrait la disgrâce de Novgorod; celui d'Akoundin, c'est un vilain conte, un conte de paysans; ce sont ces stupides paysans qui l'ont inventé, puis il me semble, père Tzar, l'avoir oublié...
--Raconte, aveugle, dit Ivan d'un ton menaçant, raconte-le tout entier et garde-toi bien d'en omettre un seul mot!
Et le Tzar sourit intérieurement de la situation difficile dans laquelle il plaçait le conteur.
Désolé d'avoir proposé lui-même ce conte, ne sachant pas jusqu'à quel point Ivan le connaissait, Persten se décida, tête baissée, à commencer son récit, sans en rien retrancher.
«Dans l'antique ville de Novgorod, du côté de la Posada, vivait un vaillant jeune homme appelé Akoundin. Il ne fabriquait ni bière, ni eau-de-vie, ne se livrait à aucun trafic; il mettait son plaisir à errer sur le Volkhof. Un jour, il monte dans sa barque bien gréée, place son aviron d'érable dans ses taquets de chêne et s'assied à la poupe. La barque suivit le cours du Volkhof et s'arrêta près de la berge escarpée. A ce moment passa sur la rive un estropié. L'estropié prit la blanche main d'Akoundin, le conduisit sur une haute colline et lui dit: «Regarde, jeune homme, la ville de Rostislaf, située sur l'Oka, et vois ce qui s'y passe.» Akoundin regarda la ville de Rostislaf et y vit un lamentable spectacle. Les fidèles serviteurs du jeune prince de Rézan, Gleb Olégovitch, se réunissent sur la place du marché, ils veulent défendre la ville, mais ils n'en ont pas la force. Sur l'Oka nage un monstre incroyable, le serpent Tougarin. Ce serpent Tougarin avait trois cents sagènes de long; de sa queue il balaie les guerriers de Rézan, son dos bouleverse les rives du fleuve; il réclame le vieux tribut. Alors l'estropié prit la main blanche d'Akoundin et lui dit: Dis-moi ton nom, bon jeune homme? A cette question, Akoundin répondit: Novgorod est ma patrie, on m'appelle Akoundin Akoundinitch.--Eh bien! Akoundin Akoundinitch, voilà juste trente-trois ans que je t'attends; reconnais en moi ton oncle, le propre frère de ton père. Et voici le glaive de ton père, Akoundin Coutiatich! Ayant dit ces mots, l'estropié sentit ses forces le trahir, sa fin approcher et, avant de mourir, il dit encore au jeune homme:--Écoute-moi, mon aimable enfant, Akoundin Akoundinitch! lorsque tu rentreras dans la grande Novgorod, salue-la et dis-lui: Que le Seigneur t'accorde de vivre des siècles et permette à tes enfants de se couvrir de gloire! Croîs en puissance, Novgorod, et que tes enfants croissent en richesse!...
--Cesse! interrompit avec colère le Tzar, oubliant à ce moment que son but était seulement d'éprouver le conteur. Commence un autre conte.
Persten, simulant la terreur, se jeta à genoux et s'inclina presque jusqu'à terre.
--Quel conte daigneras-tu entendre, seigneur, dit Persten, avec une frayeur feinte et peut-être quelque peu réelle. Dois-je te raconter l'histoire de la sorcière Iaga ou celle du lac de saint Jean? Ou ta grâce n'ordonnerait-elle pas de raconter quelque chose de pieux?
Ivan se ressouvint qu'il ne devait pas effrayer les aveugles, c'est pourquoi il bâilla encore une fois et demanda d'une voix déjà endormie:
--Et que sais-tu de pieux?
--Je sais la légende d'Alexis, homme de Dieu, celle du brave saint Georges, celle de saint Joseph, le _livre des Pigeons_...
--Va pour le _livre des Pigeons_, dit Ivan dont les yeux semblaient se fermer. Il nous convient mieux à nous autres, pécheurs, de nous endormir sur un récit religieux.
Pour la seconde fois, Persten toussa, se redressa et commença d'une voix traînante: