Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 14
Le vieillard se leva et, moitié trébuchant, moitié dansant, il sortit de la grange. Hélène épouvantée ferma la porte sur lui. Pendant longtemps elle entendit le meunier se parlant à lui-même.
--Tous me connaissent, répétait-il d'une voix de moins en moins assurée, et le père des forêts et le père des eaux... et les naïades... et les lutins. Je ne suis pas le premier venu... tous me connaissent; bdou, bdou!
On entendit le vieillard danser et sauter en cadence, puis sa voix faiblit, il se coucha sur le sol et bientôt retentit son ronflement sonore qui pendant toute la nuit se joignit au bruit que faisait, en tournant, la roue du moulin.
CHAPITRE XVIII
UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
Le lendemain du sac de la maison de Morozof, un cavalier déjà âgé et monté sur un cheval noir, traversait la forêt silencieuse. A chaque instant, il levait son chapeau et semblait écouter quelque chose.
--Doucement, Galka, tiens-toi tranquille, disait-il en passant la main sur le cou de son cheval. Voyez, quelle bête indocile! elle m'empêche de rien entendre. Allons, je me serai trompé, je ne reconnais rien! Toujours des tilleuls et des noyers, il est vrai que quand nous sommes passés par ici, il faisait nuit comme dans un four.
Et le cavalier continua son chemin.
--Attends, Galka! dit-il tout à coup en retenant les rênes, il me semble que j'entends quelque chose. Tiens-toi tranquille, ou je vais te corriger. C'est vrai, j'entends un bruit! Ce n'est pas le bruit des feuilles, c'est la roue d'un moulin; mais où diable est-il ce moulin? mais attends! maintenant je ne le perdrai pas, ce neveu d'une sorcière.
Et Michée, comme s'il eût craint de perdre de nouveau son chemin, partit au galop dans la direction du bruit.
--Dieu soit béni, dit-il, quand entre les arbres il aperçut les murs couverts de mousse et la roue qui tournait,--m'y voilà enfin; j'aurais fini par en perdre la tête: tantôt le bruit en avant, tantôt en arrière et puis rien; le voilà le moulin! C'est de ce côté que nous sommes venus avec le boyard quand les brigands nous ont conduits ici. Mais comment cela se fait-il? La roue était alors à droite, maintenant elle est à gauche; la grange avait sa croisée tournée vers le moulin et sa porte vers la forêt; à présent la porte est du côté du moulin et la fenêtre sur la forêt. Voyons, est-ce bien mon moulin? Mais oui, il n'y en a pas d'autres par ici; j'ai tourné autour depuis ce matin; c'est égal, s'il ne s'agissait pas de sauver le boyard, pour rien au monde je ne viendrais de ce côté.
Michée descendit de cheval, attacha Galka à un arbre, approcha avec une certaine frayeur du moulin et frappa à la porte.
--Meunier, hé meunier!
Personne ne répondit.
--Meunier, hé meunier!
L'intérieur du moulin resta silencieux: on entendait seulement le bruit que faisaient les meules et les pignons en tournant.
Michée essaya de pousser la porte, elle était fermée.
Où est-il donc le vieux diable? dort-il ou s'est-il caché? pensait Michée en frappant de toutes ses forces avec ses pieds et ses mains. Pas de réponse. Michée commença à se mettre en colère.
--Eh, vieux coquin! cria-t-il: réponds ou je mets le feu à la baraque!
On entendit tousser et, par un petit guichet au-dessus de la porte, apparurent une barbe blanche et un visage ridé au milieu duquel brillaient deux yeux gris.
Michée se sentit mal à son aise en présence du meunier.
--Bonjour, mon maître! dit-il d'une voix caressante.
--Que le Seigneur te garde! répondit le meunier: que veux-tu, brave homme?
--Tu ne me reconnais pas, mon maître? j'ai pourtant passé la nuit chez toi avec un boyard il y a peu de temps.
--Avec ce prince? Comment! si je m'en souviens? Je te reconnais maintenant. Que veux-tu, mon ami, qu'est-ce qui t'amène?
--Mais comment, maître, te caches-tu donc comme un hibou dans son trou? ouvre-moi, ou sors; converser ainsi n'est pas commode!
--Attends, mon ami, laisse-moi seulement verser un peu de grain, et j'irai aussitôt te rejoindre.
«Oui, pensait Michée; je voudrais bien voir le blé que tu verses, compère du diable! je suis sûr que ce sont des os de juifs que tu mouds pour les sorciers? Qui peut apporter du blé ici? voyez quel recoin! il n'y a seulement pas de route pour y arriver!
--Me voilà, brave homme, dit le meunier, en fermant avec soin derrière lui la porte du moulin.
--Enfin! tu t'es assez fait prier.
--Que veux-tu, compère, je ne demeure pas dans un bazar mais en pleine forêt et il ne convient pas d'ouvrir à tout le monde; un malheur est bien vite arrivé: on voit bien un homme, mais il faut savoir si c'est du blé béni qu'il a à sa ceinture, ou s'il y cache des pierres.
Voyez le vieux serpent! pensait Michée, il fait semblant de craindre les voleurs et je suis sûr qu'il court la nuit avec les loups-garous.
--Allons, compère, que me veux-tu? conte-moi cela, je t'écoute.
--Voilà de quoi il s'agit, maître: Il est arrivé un grand malheur; ces opritchniks maudits se sont emparés de mon maître, ils l'ont enchaîné et ils l'ont conduit à la Sloboda où il est maintenant sans doute en prison; et pourquoi? Dieu le sait; il n'a offensé ni le Tzar, ni l'État; il s'est mis seulement du côté du bon droit en défendant le boyard Morozof et sa femme quand, au milieu d'un festin, ils les ont attaqués et réduit leur demeure en cendres.
Les yeux du meunier prirent une expression étrange.
--Oh, oh, oh! dit-il;--c'est fâcheux, fâcheux, compère; fâcheux pour le poisson de se jeter dans la nasse, fâcheux pour ton prince d'être enfoncé dans un cachot, plus fâcheux pour Morozof d'avoir perdu sa jeune femme, encore plus fâcheux pour Viazemski d'avoir pris la femme d'un autre.
Michée ouvrit de grands yeux.
--Comment sais-tu que Viazemski a enlevé la femme de Morozof? Je ne t'en ai pas parlé.
--Eh, compère! je ne sais pas seulement ce qu'on me dit; parfois on frappe loin dans la forêt et le bruit retentit près d'ici; quand l'eau baisse sous la roue du moulin, c'est qu'il y a une sécheresse à cent verstes en amont et que la récolte sera mauvaise; le vieillard, qui vit silencieux dans la solitude, écoute pousser l'herbe et apprend ainsi le secret des choses.
--Eh bien! maître, ne sais-tu pas un moyen de venir au secours du boyard? J'ai tout pesé, tout ressassé dans ma pauvre tête et je ne trouve rien. Alors, je me suis dit: j'irai trouver le bon meunier, je lui demanderai conseil. Et je me suis rappelé aussi ce brave jeune homme qui nous a conduits chez toi. En nous quittant, il me dit: si le prince a besoin de moi, viens au moulin, demande au grand-père où est Vanioukha Persten? je serai toujours prêt à servir le boyard, même quand il faudrait y risquer ma vie. Je suis donc venu te trouver, maître, dis-moi ce qu'il faut faire; si nous réussissons, le prince Nikita ne t'oubliera pas et moi, pauvre malheureux, je te serai dévoué le reste de mes jours.
Que la terre t'engloutisse, neveu d'une sorcière! ajouta mentalement Michée,--être réduit à implorer ça!
--Il faut toujours essayer d'éviter un malheur. Le cas est mauvais, je l'avoue, mais avec une tenaille on retire un creuset des flammes et il arrive quelquefois que le grain sort de la meule sans avoir été écrasé; chacun a sa chance.
--C'est vrai, maître, avec de la chance un oeuf donne naissance à un coq; sans chance, il n'en sort pas même un puceron, mais je t'en supplie, dis-moi nettement ce qu'il faut que je fasse maintenant.
Le meunier baissa la tête et parut écouter le bruit de la roue.
Quelques minutes s'écoulèrent. Le vieillard balança lentement la tête et se mit à parler sans faire attention à Michée.
La roue tourne, tourne, ce qui était en haut est en bas, ce qui était en bas est en haut; j'entends la cloche qui retentit au loin, sont-ce des funérailles ou un mariage? et qui marie-t-on, qui enterre-t-on? je ne puis l'entendre, l'eau bruit, une grande fumée m'empêche de le voir. Les corbeaux arrivent de tous côtés, ils s'entre-appellent pour un riche festin, mais qui vont-ils déchirer? A qui vont-ils crever les yeux? Eux-mêmes n'en savent rien, ils volent et ils croassent. La hache est aiguisée, le bourreau est prêt; sur les planches de chêne coulent des ruisseaux d'un sang chaud, les têtes sont tranchées d'un seul coup, mais je ne vois pas quelles têtes.
Michée frissonnait.
--Que dis-tu donc, grand-père, tu marmottes comme à un office des morts.
Le meunier ne parut pas entendre Michée. Il ne dit plus rien, mais ses lèvres continuèrent à s'agiter comme s'il se fût parlé à lui-même, ses yeux gris étaient si ternes qu'ils paraissaient ne rien voir.
--Grand-père, eh! grand-père! et Michée le tira par la manche.
--Quoi? répartit le meunier se tournant vers Michée, comme s'il l'apercevait pour la première fois.
--Qu'est-ce que tu marmottes, grand-père?
--Eh compère! on entend beaucoup, on dit peu; prends maintenant le sentier qui passe à côté du sapin. Va toujours devant toi, tu rencontreras beaucoup de tournants à droite et à gauche, va toujours tout droit; quand tu auras fait cinq verstes, tu verras sur le côté une izba, dans cette izba pas une âme. Reste-là jusqu'à la nuit; de braves gens viendront qui t'en diront davantage. Quand tu reviendras, passe par ici, tu trouveras de l'ouvrage; l'oiseau du Paradis a échappé au ravisseur, tu le ramèneras au roi de Dalmatie et nous partagerons la récompense.
Et, sans attendre de réponse, le vieillard rentra dans le moulin et ferma la porte sur lui.
--Grand-père! lui cria Michée, explique-toi intelligiblement, de quels gens veux-tu parler? de quel oiseau?
Mais le meunier ne répondit pas et, quoique Michée écoutât de toutes ses oreilles, il n'entendit que le bruit de l'eau et le grincement de la roue.
Allons, le neveu d'une sorcière! dit l'écuyer, où m'envoie-t-il? à cinq verstes je trouverai une izba, j'y attendrai jusqu'à la nuit, et là le diable sait ce qui arrivera. Je voudrais t'y voir à ma place, vieux gredin! S'il ne s'agissait pas du prince, je prendrais joliment le large! peuh! Allons, Galka! il faut en prendre son parti, cherchons donc cette izba du diable.
Et, enfourchant son cheval, Michée se mit à galoper dans la direction indiquée par le meunier.
CHAPITRE XIX
LE RUSSE N'OUBLIE JAMAIS UN BIENFAIT.
Il était déjà tard lorsque Michée aperçut, un peu à l'écart du sentier, une izba, noire et enfumée, plus semblable à un champignon monstrueux qu'à une habitation humaine. Le soleil venait de se coucher. Des bandes de brouillard s'élevaient sur les hautes herbes d'une clairière voisine. Il faisait frais et humide. Les oiseaux avaient cessé leur ramage, quelques-uns encore entamaient leur chant du soir et s'endormaient sur les branches avant de l'avoir terminé. Peu à peu ceux-ci se turent aussi et, au milieu du silence général on n'entendit plus que le murmure d'un ruisseau invisible et de temps à autre le bourdonnement des scarabées de nuit.
--Nous voilà arrivés, dit Michée en regardant autour de lui--et, comme il l'a dit, pas âme qui vive! J'attendrai, j'examinerai, nous verrons le conseil qu'on me donnera. Mais, que Dieu me protége! s'il allait venir quelque... peuh! Je ferai le signe de la croix. Comme j'aurais tordu le cou à ce meunier s'il n'avait pas fallu sauver le prince.
Michée mit pied à terre, posa des entraves à Galka, le débrida et le laissa aller à la grâce de Dieu.
--Va brouter l'herbe, dit-il, moi je vais entrer dans l'izba, si elle n'est pas fermée, je verrai de mon côté à trouver quelque chose; la faim est une triste compagne.
Il donna un coup de pied dans la porte basse; le bruit sec qu'elle fit en s'ouvrant retentit étrangement dans ce lieu inhabité. On eût dit un gémissement humain. Quand elle eut fini de tourner sur ses gonds et qu'elle frappa la paroi du mur, Michée se baissa et entra dans l'izba. Elle était dans une obscurité profonde. Ayant cherché à tâtons, il rencontra sur la table une croûte de pain qu'il se mit à manger à belles dents. Puis il s'approcha du foyer, fouilla dans la cendre, y trouva quelques charbons encore brûlants qu'il réussit à enflammer non sans peine et alluma une torche placée sur le banc. Entre le poêle et la muraille il y avait des porte-manteaux. Plusieurs vêtements y étaient suspendus, entre autres un caban galonné et taillé comme celui des boyards; un casque richement damasquiné d'or pendait à un clou. Mais ce qui, plus que tout le reste, attira l'attention de Michée et le réconcilia un peu avec ses hôtes inconnus, fut une image, noire de fumée, placée près de la porte.
Michée se signa plusieurs fois devant l'image, puis il éteignit la torche, s'étendit sur le banc, bâilla et s'endormit du sommeil du juste. Il ronflait paisiblement, quand un coup de poing le jeta brusquement hors du banc.
--Qui va là? cria Michée en se réveillant--qui m'a frappé? fais attention, neveu d'une...
Devant lui se tenait un homme robuste à la barbe mêlée, un large coutelas à la ceinture, et se disposant à lui appliquer un autre coup de poing.
--Ne frappe pas! lui dit un vigoureux garçon dont la barbe commençait à peine à paraître,--que t'a-t-il fait, hein? En disant cela il repoussa son compagnon et, prenant sa place, se mit à contempler Michée avec des yeux étonnés.
--Il a les cheveux gris! remarqua-t-il avec une sorte de respect.
--Toi, veau marin, de quoi te mêles-tu? s'écria le premier: est-ce ton père ou ton parent?
--Cela me fait qu'il est vieux. Regarde ses cheveux gris, je te dis, ne le touche pas ou je me fâche.
Un immense éclat de rire retentit parmi les gens qui entraient en masse dans l'izba.
--Attention, Khlopko! dit l'un d'eux, prends garde à toi! si Mitka se fâche, il t'en cuira; il ne fait pas bon avec lui dans ces moments-là.
--Que le diable t'enlève! répondit Khlopko en se rangeant de côté; en vivant dans les bois nous y avons ramassé un ours.
D'autres hommes, tous armés, entourèrent Michée et l'examinèrent d'un air assez peu aimable.
--D'où cette chauve-souris nous est-elle tombée, dit l'un d'eux en le regardant droit dans les yeux.
Pendant ce temps Michée parvenait à se remettre.
Eh! pensa-t-il, les voilà, ce sont les brigands!--Bonsoir, bonnes gens! Quel est celui d'entre vous qui s'appelle Vanioukha Persten?
--C'est l'ataman que tu demandes? Pourquoi n'as-tu pas parlé tout de suite? Si tu avais ouvert la bouche plus tôt, tu n'aurais pas eu de torgnoles.
--Voilà l'ataman! ajouta un autre en indiquant Persten qui entrait en compagnie du vieux Korchoun.
--Ataman! crièrent les brigands,--voilà un homme qui te demande.
Persten jeta un coup d'oeil rapide sur Michée et le reconnut immédiatement.
--Ah! c'est toi camarade, dit-il:--Sois le bienvenu! et comment va Son Excellence le prince? Comment s'est-il porté depuis le jour où nous avons si bien frotté les opritchniks de Maliouta? Ils ont eu leur compte à la mare du diable. Le malheur c'est que Maliouta ait réussi à se sauver et que ce boeuf de Mitka ait lâché Khomiak. Ils feront bien de ne pas me retomber dans les mains. Comme le Tzar a dû être content de revoir le Tzarévitch! Je suis sûr qu'il n'a su comment récompenser le prince Nikita.
--Oui! répondit avec un soupir Michée.--Le tzar Ivan Vasiliévitch, que Dieu le garde en santé! a été si content de retrouver son fils qu'il n'a plus pensé à mon maître. Seulement les opritchniks sont plus furieux contre lui que jamais. Il est vrai qu'ils n'ont pas sujet de nous aimer. Une première fois, nous les avons rossés et fouettés d'importance à Medvedevka; plus tard, à la mare du diable, Maliouta a reçu un fameux soufflet et hier, à Moscou, le boyard est encore venu troubler leurs affaires. Mais cette fois-ci, ils sont tombés dessus en masse, ils l'ont terrassé, puis garrotté et transporté à la Sloboda. Ce ne serait peut-être pas grand'chose, mais ce Maliouta, fils de chien, va faire son possible pour venger son soufflet.
--Hem! dit Persten en s'asseyant sur un banc--ainsi le Tzar n'a pas fait pendre Maliouta? Est-ce possible! Allons, c'est lui le maître. Que comptes-tu faire?
--Mais quel nom te donner en implorant ton secours, frère Ivan?
--Appelle-moi Vanioukha et qu'il n'en soit plus question.
--Eh bien! frère Vanioukha, je ne sais moi-même que faire. Ne pourrais-tu pas me venir en aide? Deux conseils valent mieux qu'un. C'est à toi seul que le meunier m'envoie: Va, a-t-il dit, va trouver l'ataman, il t'aidera, j'ai déjà reconnu par ma voix que tout lui réussira et qu'il retirera de grands avantages de cette affaire; va trouver l'ataman!
--Moi? Il a dit moi?
--Toi, frère, toi. Va, a-t-il dit, vers l'ataman, salue-le de ma part, dis-lui de faire tout son possible pour sauver le prince. Je vois déjà qu'il réussira et obtiendra une riche récompense. Qu'il délivre le prince! Je n'oublierai pas, a-t-il dit, ce service. Si l'ataman ne sauve pas le prince, rien ne lui réussira désormais; il sèchera comme une plante sans eau et ne se relèvera plus.
--Il a dit cela! répéta Persten en baissant les yeux et paraissant réfléchir,--je sècherai...!
--Oui, frère, tes bras et tes jambes, a-t-il dit, sècheront; et il aura sur la tête de telles horreurs que la pensée seule en est affreuse.
Persten releva la tête et regarda Michée fixement.
--Il n'a pas ajouté autre chose?
--Si, frère, continua Michée, en jetant un coup d'oeil de côté sur une énorme écuelle pleine de soupe que les brigands venaient de placer sur la table,--le meunier a ajouté ceci: Dis à l'ataman qu'il te reçoive et nourrisse comme si c'était moi-même. Mais surtout qu'il délivre le prince! Voilà, frère, tout ce que le meunier a dit.
Et Michée releva les yeux sur l'ataman pour découvrir quelle impression ses paroles avaient produite.
Mais Persten, après l'avoir regardé encore plus fixement, partit tout à coup d'un éclat de rire aussi joyeux que formidable.--Eh! mon vieux! Ainsi le meunier t'a dit que, si je ne sauvais pas le prince, j'étais perdu?
--Oui, frère, répondit l'écuyer un peu ahuri--et les bras et les jambes...
--Tu es rusé, mon bonhomme, interrompit Persten, en lui frappant sur l'épaule et continuant à rire, seulement tu m'as pris pour un autre en essayant de m'en faire accroire. Assieds-toi avec nous, ajouta-t-il, en s'approchant de la table.--Sois le bienvenu! voilà une cuillère, soupons, si je puis aider le prince, je n'ai pas besoin de tes contes pour le faire. Mais comment lui venir en aide? N'est-il pas en prison?
--En prison, frère.
--Dans la prison qui donne sur la place à côté de la maison de Maliouta?
--Dans celle-là même, c'est la plus solide.
--Et les clefs, où sont-elles? chez Maliouta?
--Quand nous étions à la Sloboda j'ai vu plusieurs fois Grégoire Skouratof aller interroger des prisonniers; il avait toujours les clefs avec lui. La nuit, il les remet au Tzar qui les cache sous son oreiller.
--Eh! comment veux-tu, dit Persten en jetant sa cuillère sur la table--comment veux-tu sauver ton prince? Avoue-le toi-même, quelle chance y a-t-il?
Michée se gratta la nuque.
--Tu vois bien qu'il n'y a pas moyen.
--C'est vrai, répondit Michée en rejetant sa cuillère; mais je ne lui survivrai pas; j'irai placer ma vieille tête à côté de la sienne et je le servirai dans l'autre monde s'il est condamné.
--Allons, ne te désole pas, peut-être que ton prince n'est pas encore en prison. Alors il est inutile de pleurer; et s'il est en prison laisse-moi y penser... je connais bien la Sloboda; j'y ai conduit un ours le mois passé, je connais le palais; aussi j'ai tout examiné; je pensais:... cela peut servir un jour... attends, laisse-moi réfléchir.
Persten s'enfonça dans ses réflexions.
--Trouvé, s'écria-t-il tout à coup et il se leva brusquement--oncle Korchoun! le prince Sérébrany nous a sauvés tous les deux de la mort--nous le sauverons, à notre tour. Veux-tu m'accompagner dans une entreprise difficile?
Le vieux brigand fronça le sourcil et secoua sa tête blanchie.
--Eh bien! Korchoun, tu ne veux pas?
--As-tu perdu la tête, Ataman? ne sais-tu pas où le prince est enfermé? N'as-tu pas entendu que les clefs sont, le jour, avec Maliouta et, la nuit, sous le chevet du Tzar? Que faire? on n'enfonce pas un coin avec un fouet. Il est perdu, perdu! je ne vois pas l'utilité de nous perdre avec lui; en sera-t-il mieux quand on nous aura enlevé la peau?
--C'est vrai, Korchoun, mais vois-tu? ce n'est pas pour rien que le proverbe dit: qui paie sa dette s'enrichit. Si le prince ne nous avait pas sauvés autrefois où serions-nous maintenant? Nous serions pendus à quelque arbre de la forêt où le vent balancerait nos os! Et lui, que pense-t-il? je suis sûr qu'il se dit: allons, j'ai autrefois tiré d'affaire ces braves gens, à présent ils vont venir à mon aide. Et si nous l'abandonnons, quand on le mènera au supplice--Peuh! dira-t-il, qu'est-ce que ces gens-là?--ils savent voler et piller, voilà tout--ils oublient le service rendu; ils versent le sang innocent, mais sauver un chrétien n'est pas leur affaire. Certes, je n'adresserai pas au Seigneur-Dieu une seule prière à leur intention; qu'ils périssent dans ce monde et dans l'autre! Voilà ce que dira le prince.
Le front de Korchoun devint encore plus sombre. Une lutte intérieure se réfléchissait sur son visage sévère. Il était évident que Persten avait touché une corde sensible dans ce coeur endurci. Mais la lutte ne fut pas de longue durée, le vieillard releva la tête.
--Non, frère, dit-il, c'est une entreprise insensée; je tiens encore à ma peau; je n'irai pas!
--Allons, c'est non, non, soit! dit Persten. Attendons à demain, peut-être trouverons-nous autre chose, la pensée du matin est plus sage que celle du soir. Maintenant, enfants, il est temps de dormir. Que ceux qui veulent prier Dieu fassent leur prière, voilà l'image; que les autres se couchent.
L'Ataman regardait Korchoun à la dérobée. Il était facile de voir qu'il connaissait quelque secret du vieillard, car celui-ci frissonna sous ce regard et, pour que personne ne remarquât son trouble, il se mit à bâiller bruyamment, puis à chantonner tout bas.
Les brigands se levèrent de table, les uns s'allongèrent sur les bancs; d'autres s'agenouillèrent devant l'image et se mirent à prier. Mitka était un de ces derniers. Il faisait de ferventes génuflexions et, si ses vêtements et son attirail n'eussent pas dénoncé son métier, personne dans cette bonne figure n'eût soupçonné un brigand.
Il n'en était pas de même du vieux Korchoun. Quand tous furent couchés, Michée, à la faible lueur des charbons du foyer, vit le vieillard quitter sa place et s'approcher de l'image. Il fit plusieurs fois le signe de la croix, murmura quelques mots et finit par dire avec colère:--Non, je ne peux pas! j'avais cru pourtant que ce serait plus facile aujourd'hui.
Longtemps Michée entendit Korchoun se tourner d'un côté sur l'autre, se parler à lui-même, mais il ne put dormir. L'aurore n'avait pas encore paru quand il réveilla l'Ataman.--Ataman, dit-il, hé! Ataman!
--Que veux-tu, oncle?
--J'irai avec toi; conduis-moi où tu voudras,
--Tu t'es décidé?
--Oui, je ne puis pas dormir; voilà je ne sais combien de nuits que je passe sans fermer l'oeil.
--Tu ne changeras pas d'avis?
--J'ai dit que j'irai, ainsi j'irai.
--C'est bien, oncle Korchoun, merci! Maintenant il ne nous faut plus qu'un autre camarade et c'est tout. La nuit est-elle avancée?
--Les oiseaux commencent à chanter.
--Alors il est temps de se lever. Mitka! dit Persten en donnant une tape à celui qu'il appelait.
--Hein? répondit le jeune garçon en ouvrant les yeux.
--Veux-tu venir avec nous?
--Quoi faire? répondit Mitka en bâillant.
--Cela ne te regarde pas. On te demande si tu veux venir avec l'oncle Korchoun et avec moi.
--Oui, répondit Mitka qui s'assit sur son banc et se mit à lacer ses sandales.
--Allons, j'aime cette réponse: Va où l'on te conduit sans faire de réflexions. On te fendra la tête, ce n'est pas ton affaire, c'est à nous d'y songer. Mais si une fois engagé tu recules, je t'appellerai une écrevisse.
--Tu m'appelleras une écrevisse.
Les brigands commencèrent à s'habiller.
CHAPITRE XX
LES JOYEUX COMPÈRES.