Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle
Part 12
La veille, Sérébrany était revenu de la Sloboda et, acquittant sa promesse, il avait fait une visite à Morozof.
Ce jour-là, Hélène avait prétexté une indisposition et n'était pas sortie de sa chambre. L'accueil de Morozof ne se ressentit aucunement des soupçons qui agitaient son âme. Mais en le félicitant de son heureux retour et en accomplissant envers lui les devoirs de l'hospitalité la plus affectueuse, il ne cessa pas d'observer l'expression de son visage et d'y chercher quelque indice de son crime. Sérébrany fut rêveur, mais franc et ouvert comme par le passé. Morozof ne découvrit rien.
Et voilà à quoi il pensait maintenant, assis à la table devant un livre ouvert.
Ses réflexions furent interrompues par l'apparition d'un serviteur. Celui-ci, en voyant le front contracté de son maître, s'arrêta respectueusement. Morozof l'interrogea du regard.
--Seigneur, des gens du Tzar s'avancent de ce côté. A leur tête se trouve le prince Viazemski; faut-il les recevoir?
Au même moment, on entendit le bruit d'un tambour que le premier homme d'arme de l'escorte frappait avec un fouet pour écarter la foule et ouvrir un chemin à son maître.
--Viazemski vient chez moi! dit Morozof, qu'est-ce que cela veut dire? Peut-être ne fait-il que passer. Retourne à la porte et attends! S'il s'arrête ici, dis-lui que ma maison n'est pas un cabaret, que je ne connais aucun opritchnik et que je n'en reçois pas! Va.
Le serviteur parut indécis.
--Quoi encore? demanda Morozof.
--Boyard, je suis à tes ordres, mais je ne dirai pas cela à Viazemski.
--Va! s'écria Morozof en frappant du pied.
--Boyard! vint dire en courant le portier, le prince Viazemski avec des opritchniks s'arrête à notre porte! Il dit qu'il est envoyé vers toi par le Tzar.
--Par le Tzar? il t'a dit par le Tzar? Qu'on ouvre les portes à deux battants! Apportez sur un plat d'or le pain et le sel! Que tous les serviteurs aillent au devant de l'envoyé du Tzar!
Pendant ce temps, le bruit du tambour se rapprochait de plus en plus; vingt-cinq cavaliers, ayant à leur tête Viazemski, monté sur un magnifique cheval de bataille, entraient au pas dans la cour de Morozof. Le prince portait un caftan de satin blanc brodé de perles. Des bracelets également de perles arrêtaient autour du poignet les larges manches du caftan, négligemment serré autour de la taille par une ceinture de soie cramoisie, terminée aux extrémités par deux glands d'or. Des culottes de velours rouge descendaient dans des bottes de maroquin jaune armées aux talons d'éperons d'argent, dont les tiges étaient brodées de perles presque jusqu'à la cheville. Par dessus le caftan, un léger manteau de soie, de couleur dorée et sans manches, était arrêté sur la poitrine par une agrafe formée de deux diamants. La tête du prince était couverte d'une toque blanche galonnée, surmontée d'une aigrette de diamant qui se balançait à chaque mouvement reflétant les rayons du soleil. Les cheveux noirs de Viazemski, en s'échappant de sa coiffure, se mêlaient avec sa barbe courte et frisée. Une moustache légère produisait au-dessus de la lèvre supérieure plutôt une ombre foncée qu'un trait accusé. La taille du prince était élevée et vigoureuse, son air martial et gai.
Conformément à la coutume luxueuse de l'époque, des palefreniers à pied conduisaient derrière lui, par la bride, six chevaux de selle complétement harnachés; l'un était noir, l'autre isabelle, le troisième gris de fer et les autres d'une blancheur sans tache. Sur leurs têtes s'agitaient des panaches, leur dos était couvert de peaux bigarrées ou de selles galonnées ornées de pierreries; tous ces six chevaux faisaient résonner, en marchant, une multitude de tambourins et de grelots argentés et dorés, chacun d'un timbre différent et suspendus en longues grappes des deux côtés du frontal.
Au moment où Droujina apparut, Viazemski et tous les opritchniks mirent pied à terre.
Morozof, un plat d'or à la main, s'avança lentement vers eux et derrière lui, avec la même lenteur, ses amis et ses serviteurs.
--Prince, dit Morozof, tu m'es envoyé par le Tzar, je m'empresse de venir à ta rencontre avec le pain et le sel. Et le salut du boyard fut si profond que ses cheveux gris lui tombèrent sur les yeux.
--Boyard, répondit Viazemski, le Tzar m'a ordonné de t'apporter ses ordres: boyard Droujina, la colère du grand prince Ivan Vasiliévitch, souverain de toutes les Russies, est apaisée: il retire le ban impérial dont il avait frappé ta tête, il te pardonne toutes tes fautes; tu es, comme par le passé, dans la faveur tzarienne; tu peux reprendre du service et tous tes honneurs te sont rendus.
Ayant terminé son discours, Viazemski mit une main dans sa ceinture, de l'autre caressa sa barbe et, se redressant avec dignité, fixa sur Morozof son oeil d'aigle en attendant une réponse.
Morozof s'était mis à genoux dès le commencement de la harangue. Ses serviteurs l'aidèrent à se relever. Il était pâle.
--Que grâce en soit rendue à la sainte Trinité ainsi qu'aux saints patrons de notre grand souverain! dit-il d'une voix tremblante: que le Dieu tout-puissant et miséricordieux prolonge indéfiniment les jours du Tzar! Je ne t'attendais pas, prince; mais tu m'es envoyé par le Tzar, entre dans ma maison. Entrez, seigneurs opritchniks, faites-moi cet honneur! Moi j'irai un moment dans la chapelle pour remercier Dieu, puis je viendrai m'asseoir avec vous au banquet de bienvenue.
Les opritchniks entrèrent.
Morozof appela un serviteur.
--Monte à cheval, cours chez le prince Sérébrany, porte-lui mes compliments et dis-lui que je l'invite aujourd'hui à un banquet; le Tzar m'a fait une grande faveur: il a retiré le ban dont il m'avait frappé.
Après avoir donné cet ordre et conduit ses hôtes dans la salle d'honneur, Morozof traversa la cour et se rendit dans la chapelle. Devant lui marchaient ses commensaux et les officiers de sa maison, derrière, les autres serviteurs. Le maître d'hôtel et les gens nécessaires pour servir les opritchniks restèrent seuls dans la maison. On servit des vins et divers fruits en attendant le dîner.
Bientôt Sérébrany parut, pareillement accompagné de ses commensaux et de ses serviteurs; car à cette époque, dans des circonstances importantes, un boyard ne pouvait sortir seul ou avec une suite peu nombreuse sans compromettre sa dignité.
La table était dressée dans une vaste salle; les serviteurs étaient à leur poste, tous attendaient le maître.
Droujina, après avoir entendu une prière d'action de grâces, entra vêtu d'un riche caftan brodé, portant à la main une toque de martre. Ses cheveux gris venaient d'être coupés, sa barbe était rasée avec soin. Il salua ses hôtes; ceux-ci lui rendirent son salut et tout le monde se mit à table.
Le banquet commença, les gobelets et les amphores se choquèrent, un autre bruit peu ordinaire en pareil cas se mêla à ceux du joyeux banquet: des cottes-de-mailles résonnèrent cachées sous les caftans des opritchniks.
Mais Morozof n'entendit pas ce bruit sinistre, d'autres pensées l'occupaient. Un sentiment intérieur lui disait que son ennemi était à sa table, et le boyard avait trouvé un moyen de le découvrir. Ce moyen lui paraissait sûr.
Déjà ses hôtes avaient vidé de nombreux gobelets; ils avaient bu au Tzar, à la Tzarine et à toute la maison souveraine; ils avaient bu au métropolite et à tout le clergé russe; ils avaient bu à Viazemski, à Sérébrany et à la charmante maîtresse de maison. Ils avaient bu à chacun des hôtes en particulier. Quand toutes les santés eurent été portées, Viazemski se leva et porta de nouveau la santé de la jeune boyarine.
C'était cela que Morozof attendait.
--Chers hôtes, dit-il, il ne convient pas de boire à la boyarine en son absence. Allez, dit-il, en s'adressant aux serviteurs, allez dire à la boyarine qu'elle vienne répondre elle-même à nos chers hôtes!
Vivat, vivat! crièrent les hôtes: sans la maîtresse de maison le miel lui-même perd sa douceur!
Après quelques moments, Hélène, accompagnée de deux suivantes, apparut vêtue d'un riche sarafane; elle tenait à la main un plateau doré où se trouvait une seule coupe. Les convives se levèrent. L'échanson remplit la coupe. Hélène la porta à ses lèvres, puis elle alla la présenter successivement à chacun des convives auquel elle adressait en même temps un salut. A mesure que les hôtes vidaient la coupe, l'échanson la remplissait de nouveau.
Quand Hélène eut fait le tour de la table, Morozof qui la suivait du regard s'adressa aux convives.
--Chers hôtes, dit-il, maintenant, suivant la vieille coutume russe, si vous avez du respect pour ma maison, si mon hospitalité vous a satisfaits, je vous en prie, chers hôtes, que chacun de vous donne un baiser à ma femme! Hélène, mets-toi à la place d'honneur et que nos hôtes t'embrassent tour à tour!
Les convives remercièrent Morozof. Hélène, très-agitée, se tint debout à côté du poêle, les yeux baissés.
--Prince, à toi! dit Morozof à Viazemski.
--Non, non, suivons la coutume! s'écrièrent les convives, que le mari embrasse d'abord sa femme! faisons comme faisaient nos ancêtres!
--Suivons donc la coutume, dit Morozof, et, s'approchant de sa femme, il lui fit d'abord un profond salut. Quand ils s'embrassèrent, les lèvres d'Hélène brûlaient comme du feu; celles de Droujina étaient froides comme de la glace.
Après Morozof vint Viazemski.
Morozof se mit à observer.
Les yeux du prince brillaient comme des charbons, mais le visage d'Hélène resta impassible; en présence de son mari, en présence de Sérébrany, Viazemski ne l'effrayait pas.
--Ce n'est pas lui, pensa Morozof.
Viazemski, après avoir mis un genou à terre, donna un baiser à Hélène; mais, comme son baiser dura plus longtemps qu'il ne fallait, elle se retourna avec un visible dégoût.
--Non, ce n'est pas lui, répéta Morozof.
Après Viazemski vinrent tour à tour quelques autres opritchniks. Tous firent un salut profond et embrassèrent Hélène; mais Droujina ne put lire sur le visage de sa femme autre chose que l'ennui. Plusieurs fois, les longs cils d'Hélène se levèrent et son regard sembla chercher avec épouvante parmi les convives:
--Il est ici! se dit en lui-même Morozof.
Tout-à-coup la frayeur s'empara d'Hélène. Ses yeux se rencontrèrent avec ceux de son mari et, avec l'instinct particulier au coeur de la femme, elle devina ses pensées. Sous ce regard immobile et pénétrant, il lui parut impossible d'embrasser Sérébrany sans se trahir. Toutes les circonstances de sa rencontre à la palissade du jardin lors de l'arrivée de Nikita, se représentèrent vivement à sa mémoire. Sa position actuelle et le baiser qu'elle allait recevoir lui parurent une punition du ciel; un froid mortel parcourut tout son corps.
--Je ne suis pas bien, laisse-moi rentrer, Droujina, murmura-t-elle.
--Reste, Hélène, dit tranquillement Morozof; attends, tu ne peux t'en aller maintenant, c'est impossible, il faut terminer la cérémonie.
Et il lança à sa femme un regard qui la glaça.
--Mais je ne peux plus me soutenir, insista Hélène.
--Comment! dit Morozof, comme s'il n'eût pas entendu, des vapeurs! c'est extraordinaire!
--Je vous en prie, seigneurs, approchez, n'écoutez pas ma femme; c'est encore un enfant que la nouveauté de cette cérémonie effarouche. Allez, chers hôtes, je vous en prie.
--Mais où est Sérébrany? pensa Droujina en parcourant la salle des yeux.
Le prince Nikita se tenait à l'écart. L'attention extraordinaire avec laquelle Morozof regardait sa femme et chacun de ceux qui s'avançaient vers elle ne lui avait pas échappé. Il lisait dans le visage d'Hélène la terreur et l'inquiétude. Sérébrany, toujours résolu quand sa conscience ne lui reprochait rien, ne savait maintenant que faire. Il redoutait, en s'approchant d'Hélène, d'augmenter son trouble; il craignait, en restant en arrière, d'éveiller des soupçons. S'il eût pu, sans être remarqué, lui adresser quelques mots, il eût sans doute relevé son courage défaillant, mais elle était entourée par les convives et son mari ne la quittait pas des yeux; il fallait prendre un parti.
Sérébrany s'avança, s'inclina profondément, mais il ne savait s'il devait regarder Hélène ou détourner les yeux de son visage. Cette incertitude le perdit. De son côté, Hélène ne put supporter l'épreuve à laquelle la soumettait Morozof. Elle avait trompé son mari, non par légèreté ni en obéissant aux suggestions d'un coeur corrompu, elle l'avait trompé parce qu'elle-même s'était fait illusion en croyant qu'elle pouvait aimer Droujina. Ce qu'elle avait dit près de la palissade du jardin lui était involontairement échappé; elle ne songeait pas à ses expressions et si, en ce moment-là, elle eût vu son mari derrière elle, elle lui eût tout avoué dans la simplicité de son coeur. Mais l'imagination d'Hélène était ardente et son caractère timide. Après son entrevue avec Sérébrany, les reproches de sa conscience ne cessèrent de la faire souffrir. A cela s'ajoutait encore une anxiété mortelle sur le sort de Nikita. Son coeur était torturé par des sentiments contraires; elle eût voulu tomber aux pieds de son mari et lui demander pardon et conseil, mais elle craignait sa colère; elle avait peur pour Nikita.
Cette lutte, ces souffrances, la terreur que lui inspirait son mari affable et bon, mais inflexible dans tout ce qui touchait à son honneur, tout contribuait à ébranler ses forces physiques. Quand les lèvres de Sérébrany touchèrent les siennes, elle frissonna comme dans la fièvre, ses genoux s'entrechoquèrent, et sa bouche laissa échapper ces paroles:--Sainte Vierge! ayez pitié de moi!
Morozof saisit Hélène.
--Ah! dit-il, voilà bien la santé des femmes! Voyez, un peu d'odeur du poêle et elles se trouvent mal. Mais ce n'est rien, c'est passé. Venez, chers hôtes!
La voix et les manières de Morozof ne trahirent aucune émotion. Il paraissait tranquille; il continua à être toujours aussi poli et aussi bienveillant. Sérébrany resta dans l'incertitude. Avait-il pénétré son secret?
Quand la cérémonie fut terminée et qu'Hélène soutenue par ses femmes fut retournée dans son appartement, les convives, sur l'invitation de Morozof, se remirent à table.
Droujina s'empressa auprès de tous avec la même urbanité qu'auparavant et n'oublia aucun des devoirs minutieux que devait remplir à cette époque, un maître de maison soucieux de son renom d'hospitalité.
Il était déjà tard. Le vin avait échauffé les esprits; d'étranges paroles se mêlaient par moment aux propos des opritchniks.
--Prince, dit l'un d'eux en saluant Viazemski, il est temps de commencer la besogne.
--Tais-toi! répondit à voix basse Viazemski: le vieux écoute.
--S'il écoute, il ne comprendra pas, continua à haute voix l'opritchnik avec l'obstination de l'ivrogne.
--Tais-toi! répéta Viazemski.
--Je te dis, prince, qu'il est temps. Oui, il est temps, je vais donner le signal.
Et l'opritchnik tenta de se lever.
Viazemski, d'une main vigoureuse, le cloua sur son siége.
--Tiens-toi tranquille, lui dit-il à l'oreille, sinon je t'enfonce ce couteau dans la gorge!
--Ah! et tu menaces encore! cria l'opritchnik en se levant; en voilà d'une autre! je disais bien qu'il fallait se défier de toi! tu n'es pas notre frère; tu es un prince, un de ces boyards qui nous dévorent! Attends, nous allons voir, laisse-moi me débarrasser de ce caftan et prendre mon sabre, nous allons voir!
Ces paroles étaient prononcées d'une voix mal assurée, au milieu du bruit et des conversations; mais quelques-unes d'entre elles arrivèrent jusqu'à Sérébrany et éveillèrent son attention. Morozof ne les entendit pas. Il vit seulement qu'une querelle avait lieu entre ses convives.
--Chers hôtes! dit-il en se levant, il est déjà tard. N'est-il pas temps de se reposer? il y a pour vous tous des lits de plumes et des coussins d'édredon préparés.
Les opritchniks quittèrent la table, remercièrent leur hôte et, après l'avoir salué tour à tour, se retirèrent dans les pièces où leurs lits avaient été disposés.
Sérébrany allait aussi se retirer.
Morozof l'arrêta par la main.
--Prince, lui dit-il à voix basse, attends-moi ici.
Et laissant Sérébrany, Droujina se dirigea vers l'appartement de sa femme.
CHAPITRE XVI
L'ENLÈVEMENT.
Pendant le repas quelque chose d'inaccoutumé avait lieu autour de la maison.
Dès que le jour baissa, de nouveaux opritchniks apparurent un à un, près de la palissade du jardin, au pied du mur d'enceinte de la cour, et pénétrèrent même jusque dans la cour. Les gens de Morozof n'y firent pas attention.
Quand la nuit fut complète, la maison de Morozof était entourée de tous côtés d'opritchniks.
L'écuyer de Viazemski sortit de table comme pour faire donner l'avoine aux chevaux; mais, sans aller jusqu'aux écuries, il s'arrêta, regarda de tous côtés, s'approcha de la porte et siffla d'une façon particulière. Un individu s'approcha furtivement.
--Êtes-vous tous là? demanda l'écuyer.
--Tous, lui fut-il répondu.
--Combien êtes-vous?
--Cinquante.
--Bien, attendez le signal.
--Sera-ce bientôt? Nous sommes las d'attendre.
--Je n'en sais rien. Mais écoute, Khomiak, le prince ne veut pas qu'on brûle ni qu'on pille la maison.
--Ne veut pas! Est-il donc mon maître?
--Grégoire Skouratof ne t'a-t-il pas mis à ses ordres?
--Je lui obéirai, mais je n'obéirai qu'à lui et non à Morozof. J'aiderai le prince à enlever la boyarine, mais ensuite qu'il ne m'en demande pas davantage!
--Fais attention, Khomiak, le prince ne plaisante pas!
--As-tu perdu la tête? dit Khomiak en souriant méchamment. Le prince fait son affaire et moi la mienne. Si je veux m'amuser, qu'est-ce que cela lui fait?
Au moment où cette conversation avait lieu à la porte, Morozof, ayant quitté Sérébrany, entrait dans l'appartement de sa femme.
La boyarine n'était pas encore couchée. Elle avait quitté son kakochnik de perles. Ses tresses épaisses, à demi défaites, tombaient sur ses épaules. Hélène allait se déshabiller, mais, la tête penchée sur son épaule, elle avait oublié ce qu'elle faisait. Ses pensées erraient dans le passé. Elle se rappelait ses premières relations avec Sérébrany, ses espérances, son désespoir, l'offre de Morozof, le serment qu'elle avait fait. Sa mémoire lui représentait vivement comment avant ses fiançailles elle était allée, suivant la coutume des orphelins, sur la tombe de sa mère, comment elle avait placé au pied de la croix une coupe avec des oeufs rouges et comment, l'évoquant par la pensée, elle lui avait donné le baiser de Pâques et demandé de bénir son union avec Morozof. Elle croyait alors qu'elle surmonterait son premier sentiment; elle croyait qu'elle serait heureuse avec Morozof; et maintenant... Hélène se rappelait la cérémonie du baiser et son coeur se glaçait.
Le boyard entra inaperçu et s'arrêta sur le seuil. Son visage était austère et triste. Pendant quelque temps il regarda Hélène en silence. Elle était encore si jeune, si inexpérimentée, si inhabile à tromper, que Morozof ressentit une pitié involontaire.
--Hélène! dit-il, pourquoi t'es-tu donc troublée pendant la cérémonie?
Hélène frémit et dirigea vers son mari un regard plein de terreur. Elle aurait voulu tomber à ses pieds et lui dire toute la vérité, mais elle pensait que peut-être il ne soupçonnait pas encore Sérébrany et elle craignait d'attirer sur lui le courroux de son mari.
--Pourquoi t'es-tu troublée? répéta Morozof.
--J'étais indisposée... répondit Hélène d'une voix tremblante.
--C'est vrai, tu étais malade, non pas ton corps, mais ton âme. C'est ton âme qui est malade. Hélène, tu la perds!
La boyarine frissonna.
--Quand, ce matin, continua Morozof, Viazemski et ses opritchniks sont venus chez nous, je lisais le livre saint. Sais-tu ce que dit l'Écriture au sujet des femmes infidèles?
--Mon Dieu! murmura Hélène.
--Je lisais, continua Morozof, le châtiment réservé à...
--Seigneur, supplia la boyarine, sois miséricordieux! Droujina, aie pitié de moi, je ne suis pas aussi coupable que tu le penses... Je ne t'ai pas trahi...
Morozof fronça les sourcils d'un air menaçant.
--Ne mens pas, Hélène. N'ajoute pas à tes fautes des paroles de ruse. Tu ne m'as pas trahi, parce que pour trahir il faut avoir été fidèle au moins un moment et tu ne l'as jamais été...
--Droujina, aie pitié de moi!
--Tu ne m'as jamais été fidèle! Quand nous fûmes unis, quand tu baisas la croix... tu songeais à un autre...
--Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Hélène en couvrant son visage de ses mains.
--Hélène! Hélène! pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité?
Hélène pleurait et ne répondit pas.
--Quand je te vis dans l'église, orpheline sans appui, ce jour où ils voulaient te donner par force à Viazemski, je résolus de te sauver d'un mariage qui te faisait horreur, mais j'espérai que tu ne déshonorerais pas mes cheveux gris. Pourquoi as-tu juré? Pourquoi ne m'as-tu pas tout avoué? En paroles tu étais avec moi, le coeur et la pensée étaient avec un autre! Si j'avais connu ton sentiment, t'aurais-je épousée? Je t'aurais cachée quelque part dans un domaine loin de Moscou, ou je t'aurais conduite dans un monastère; mais je ne t'aurais pas épousée, Dieu le sait, je ne t'aurais pas épousée. Il valait mieux quitter le monde que de te marier en n'oubliant pas l'autre. Pourquoi n'as-tu pas quitté le monde? Pourquoi avoir cherché la protection de mon nom pour plus tard en abuser? Vous avez pensé: Morozof est faible, il nous sera facile de le tromper!
--Non, mon seigneur! dit Hélène en sanglotant et tombant à genoux. Je n'ai jamais pensé cela. Ni dans le coeur ni dans l'esprit cela ne fut jamais. Il était alors en Lithuanie...
Au mot _il_, les yeux de Morozof lancèrent des éclairs, mais il parvint à se contenir et sourit amèrement.
--C'est vrai. Vous n'étiez pas liés alors, c'est plus tard quand il est revenu, la nuit, dans le jardin, près de la palissade... Quand je venais de le recevoir et de l'embrasser comme un fils. Dis, Hélène, avez-vous donc pensé que je ne découvrirais pas vos projets, que je me laisserais mystifier, que je ne saurais pas vous punir? Ce jouvenceau a-t-il donc cru que son abominable action resterait impunie? Il n'a donc jamais lu la sainte Écriture?
Hélène regardait son mari avec effroi. Les regards de celui-ci indiquaient une froide détermination.
--Droujina, dit-elle avec épouvante, que veux-tu faire?
Le boyard sortit de dessous son manteau un long pistolet.
--Que vas-tu faire? s'écria la boyarine, et elle recula involontairement.
Morozof sourit.
--Ne crains pas pour toi! dit-il froidement, je ne te tuerai pas. Prends la lumière et marche devant moi!
Il examina le pistolet et s'avança vers la porte.
Hélène ne fit pas un mouvement. Morozof se retourna, et d'une voix impérieuse:
--Éclaire-moi, répéta-t-il.
En ce moment on entendit du bruit dans la cour. Plusieurs voix parlaient à la fois. Les serviteurs de Morozof s'entre-appelaient. Le boyard se mit à écouter.
Le bruit augmentait. On eût dit qu'une foule pénétrait dans le rez-de-chaussée. On entendit la décharge d'une arme à feu.
Hélène crut que Sérébrany venait d'être mis à mort par ordre de Morozof. La douleur lui rendit des forces.
--Boyard! s'écria-t-elle et son regard étincelait, tue-moi! tue-moi! moi seule suis coupable.
Mais Morozof ne faisait aucune attention à ses paroles. Il écoutait, la tête penchée, et son visage exprimait l'étonnement.
--Tue-moi! disait d'une voix désespérée Hélène. Je ne veux pas, je ne pourrai pas lui survivre! Tue-moi! je t'ai trahi! je me suis raillée de toi! tue-moi!
Morozof regarda Hélène, et si quelqu'un l'eût vu en cet instant, il eût eu peine à reconnaître dans son regard ce qui l'emportait en lui de l'indignation ou de la pitié.
--Droujina! cria d'en bas une voix. Trahison! perfidie! Les opritchniks veulent enlever ta femme! Veille, Droujina!
C'était la voix de Sérébrany. En l'entendant, Hélène s'élança dans un transport de joie vers la porte. Morozof repoussa sa femme, il tourna la clef et poussa les verrous.
Des pas rapides retentirent sur l'escalier, ensuite le bruit des sabres, puis des malédictions, une lutte, un grand cri et la chute d'un corps.