Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle

Part 10

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C'est encore à Khomiak que s'adressa cette fois Grégoire Skouratof. Ce dont il fut question dans leur conversation, personne ne le sut. Mais ce matin même, quand les chiens du Tzarévitch se répandaient joyeux dans les environs de Moscou et que l'attention des chasseurs, placés sur la piste, était dirigée sur le gibier; quand chacun avait l'oeil au guet et ne s'occupait nullement de ce que faisaient ses camarades, en ce moment-là, dans un sentier obscur, Maliouta et Khomiak galopaient dans une direction opposée à la chasse. Entre eux deux se trouvait un troisième cavalier, les mains liées et attachées à sa selle, le visage recouvert d'un voile noir baissé jusqu'au-dessous du menton. A un des détours du sentier, vingt opritchniks armés se réunirent à eux et tous ensemble continuèrent à galoper sans souffler mot.

Pendant ce temps la chasse suivait son cours; personne n'avait remarqué l'absence du Tzarévitch, sauf deux écuyers qui, percés de coups de poignards, expiraient dans un ravin.

A trente verstes de la Sloboda, au milieu d'une forêt épaisse, il y avait un marais fangeux, impossible à traverser, que le peuple appelait la Mare du Diable. On racontait beaucoup de choses effrayantes sur cet endroit. Les bûcherons avaient peur d'en approcher après la chute du jour. Ils assuraient que dans les nuits d'été de petites flammes couraient et sautillaient sur l'eau: c'étaient les âmes des personnes tuées par les voleurs et jetées par eux dans la mare bourbeuse. Même au beau milieu du jour, le marais avait un air de sombre mystère. De grands arbres, privés de branches par le bas, s'élevaient au-dessus de l'eau noirâtre. En s'y reflétant comme dans un miroir trouble, ils prenaient l'aspect de géants difformes et d'animaux fantastiques. On n'entendait jamais la voix humaine dans les environs du marais. Des volées de canards en rasaient quelquefois la surface. On entendait dans les roseaux le cri plaintif de la poule d'eau. Un corbeau planait seul au-dessus des grands arbres et son croassement lugubre était répété par les échos. Quelquefois, on entendait dans le lointain le bruit de la cognée, le craquement d'un arbre coupé et sa chute sourde. Mais quand le soleil disparaissait derrière les hauteurs, quand s'élevait au-dessus du marais une vapeur transparente, le bruit de la cognée cessait et les sons précédents étaient remplacés par d'autres sons. Le cri monotone des grenouilles commençait d'abord timide et interrompu, ensuite retentissant et formant un choeur. Plus l'obscurité devenait épaisse, plus fort criaient les grenouilles. Leurs voix formaient une sorte de sourd mugissement qui permettait à l'oreille, habituée à l'entendre, de distinguer au travers le hurlement du loup et le gémissement de la chouette. Les ténèbres devenaient plus profondes; les objets perdaient leur premier aspect et revêtaient des formes nouvelles. L'eau, les branches des arbres et les zones brumeuses se fondaient en un tout. Les images et les sons se confondaient et échappaient à la conception humaine. Alors la mare bourbeuse devenait le domaine de l'esprit impur.

C'était vers ce lieu maudit, non par une sombre nuit, mais par une belle matinée, que Maliouta et ses opritchniks dirigeaient leur course.

Mais en même temps qu'ils s'avançaient de toute la vitesse de leurs chevaux, d'autres jeunes gens à la mine suspecte se réunissaient dans l'épaisse forêt voisine, non loin de la mare bourbeuse.

CHAPITRE XIII

VANIOUKHA PERSTEN ET SES COMPAGNONS.

Dans une vaste clairière, entourée de vieux chênes et d'un taillis impénétrable, s'élevaient quelques huttes en terre, entre lesquelles, sur des troncs d'arbres abattus, sur des souches renversées, sur des tas de foin et de feuilles sèches, étaient assises ou étendues un grand nombre de personnes d'âges et de costumes différents. Des jeunes gens armés sortaient continuellement des profondeurs de la forêt et se réunissaient à leurs compagnons. Il y avait entre eux une grande diversité. Les uns portaient des haillons, les autres des vêtements éclatants d'or. Quelques-uns de ces jeunes gens portaient à la ceinture des sabres, d'autres brandissaient dans leurs mains des boules de fer attachées à une lanière de cuir, ou s'appuyaient sur de grandes hallebardes. On ne voyait que balafres, cicatrices, têtes ébouriffées et barbes incultes.

La bande d'aventuriers se divisait en différents groupes. Au centre même de la clairière, cuisait la soupe et rôtissaient sur des baguettes des quartiers de boeuf. Au dessus du feu pétillant étaient suspendues des marmites; la fumée se détachait en un nuage gris de la masse de verdure qui entourait la clairière comme une muraille compacte. Les cuisiniers toussaient, s'essuyaient les yeux et cherchaient à se défendre de la fumée.

Un peu plus loin un vieillard à tête grise et à longue barbe racontait à la jeunesse quelques récits des temps passés. Il parlait debout, appuyé sur une hache emmanchée à un long bâton. Dans cette position, le vieillard était plus à son aise pour faire son récit. Il pouvait se redresser, se tourner de tous côtés et dans les endroits dramatiques agiter sa hache ou simuler un défi. Ses auditeurs l'écoutaient avec avidité. Ils ouvraient des oreilles attentives et restaient la bouche ouverte. Qui était assis par terre, qui avait grimpé sur une souche, qui restait simplement sur ses jambes et écarquillait les yeux, mais le plus grand nombre étaient couchés sur le ventre, les coudes appuyés sur la terre et le menton dans les mains. On est ainsi plus commodément pour entendre raconter.

Plus loin, deux jeunes garçons s'échangeaient des coups de poing sur la tête. Le jeu consistait en ceci: qui des deux demandera le premier quartier; et ni l'un ni l'autre ne voulaient céder. Déjà les deux adversaires étaient rouges comme deux betteraves, mais les poings vigoureux ne cessaient de pleuvoir sur les têtes comme des marteaux sur une enclume.

--Eh! n'en as-tu pas bientôt assez, Khlopko? demanda celui qui paraissait le plus faible.

--Pas du tout, frère Andriouchka! je te le dirai. Mais toi, tu ne me parais pas à ton aise.

Et les poings continuaient à cogner.

--Regardez, frères, voilà Andriouchka qui va se rendre, dirent les spectateurs.

--Non, il ne se rendra pas! répondirent les autres, pourquoi? il n'a encore pas de mal.

--Tu vas voir, il se rendra.

Mais Andriouchka ne voulait pas se rendre. Il usa de ruse et, au lieu de frapper son adversaire sur le sommet de la tête, il lui asséna un coup de poing sur la tempe.

Khlopko tomba.

Quelques spectateurs rirent aux éclats, mais la plupart firent paraître de l'indignation.

--Ce n'est pas loyal! ce n'est pas loyal! crièrent-ils, Andriouchka a triché. Le fouet à Andriouchka!

Et Andriouchka fut immédiatement fouetté.

--D'où venez-vous, enfants? demanda le conteur à quelques jeunes hommes qui s'approchaient du feu et jetaient des regards timides autour d'eux.

Ils étaient conduits par un robuste gaillard, ayant à sa ceinture un large coutelas. Les nouveaux venus n'étaient pas armés, ils paraissaient novices.

--Écoutez, vous, jeunes faucons! dit en s'adressant à eux l'homme armé du coutelas, le grand-père Korchoun vous demande d'où vous venez; répondez au grand-père!

--Je viens d'au delà de Moscou, répondit l'un d'eux en hésitant un peu.

--Et pourquoi t'es-tu envolé du nid? demanda Korchoun: le froid t'en a-t-il chassé, ou la chaleur était-elle trop grande?

--Il y faisait trop chaud, répondit le jeune homme. Les opritchniks sont venus, ont mis le feu à l'izba, puis quand elle a été brûlée, il y faisait trop froid.

--C'est cela. Tu n'es pas bête, mon garçon, et toi que viens-tu faire ici?

--Chercher une famille.

Les brigands se mirent à rire.

--Pense à ce que tu dis! comment, une famille?

--Oui, comme les opritchniks ont tué mon père, ma mère, ma soeur et mes frères, je m'ennuie tout seul au monde. Je me suis dit: j'irai trouver les bonnes gens; ils me donneront à boire et à manger et seront pour moi des pères et des frères. J'ai rencontré dans les environs ce jeune homme, j'ai deviné que c'était l'un de vous et je lui ai demandé de m'emmener avec lui.

--Tu es un brave garçon! dirent les brigands, assieds-toi avec nous et partage le pain et le sel, nous serons pour toi des frères.

--Et celui-là, qui baisse le nez comme s'il avait trop bu? hé! pleureur, pourquoi fais-tu la grimace et d'où viens-tu?

--Des environs de Kolomna, répondit lentement un vigoureux garçon qui se trouvait derrière les autres avec un air triste.

--Eh bien! les opritchniks t'ont-ils fait quelque chose aussi à toi?

--Ils m'ont enlevé ma fiancée! répondit le jeune homme à contre-coeur et d'une voix traînante.

--Allons, raconte-nous cela.

--Que vous raconter? Ils l'ont trouvée et ils l'ont emmenée.

--Et ensuite?

--Comment, ensuite? ensuite, rien.

--Pourquoi ne l'as-tu pas reprise?

--Où donc la reprendre? dès qu'ils l'ont trouvée, ils l'ont emmenée.

--Et tu les regardais faire, la bouche ouverte?

--Non, au contraire, à la fin je me mis dans une telle colère... que Dieu me pardonne! mais ils étaient partis.

Les brigands rirent aux éclats.

--Allons, frère, on voit que tu n'es pas aisé à mettre en mouvement.

Le jeune homme baissa son visage stupide et resta silencieux.

--Allons! mon garçon, dit un des brigands, ils t'ont pris ta fiancée; n'aie pas peur, tu en trouveras une autre.

--Le jeune homme leva la tête, ouvrit la bouche et ne dit pas un mot.--Sa figure parut plaisante aux brigands.

--Écoute donc, on te parle! dit l'un d'eux en lui donnant un coup de poing sur le ventre.

Le jeune homme ne répondit pas. Le brigand frappa plus fort. Le jeune homme le regarda d'un air si stupide que tous recommencèrent à rire. Plusieurs s'approchèrent et lui donnèrent successivement chacun un coup. Le pauvre diable ne savait s'il devait se fâcher ou rire. Mais un coup plus fort que les autres le fit sortir de son sang-froid apathique.

--Faites attention! Si vous me faites mal, je vais me fâcher.

Les brigands rirent de plus belle. Le jeune homme paraissait vouloir se fâcher, mais la paresse et l'apathie naturelle étaient plus fortes que la colère. Il ne voulait pas se mettre en mouvement pour des bagatelles et jusqu'ici rien ne lui paraissait grave.

--Fâche-toi donc, animal! disaient les brigands. Pourquoi ne te fâches-tu pas?

--Pas encore; allez!

--Voyez quel gourmand! attrape.

--Allez, plus fort!

--Voilà.

--Maintenant, attention! dit le jeune homme, se fâchant à la fin pour tout de bon.

Il releva ses manches, cracha dans ses mains et commença à frapper à droite et à gauche les assaillants comme les spectateurs. Les brigands ne s'attendaient pas à une pareille charge. Les plus voisins furent en un instant renversés et roulèrent aux pieds de leurs compagnons. Toute la compagnie recula vers le feu; la marmite fut renversée et la soupe se répandit sur les charbons.

--Plus doucement, plus doucement, Satan! tu renverses tout! On te dit: plus doucement, criaient les brigands!

Mais le jeune homme n'entendait plus rien. Il continuait à frapper autour de lui et à chaque coup il renversait un brigand et quelquefois deux.

--Voyez quel ours! disaient ceux qui étaient parvenus à se mettre à l'écart.

Enfin, il revint à lui et cessa de frapper. Il s'arrêta au milieu des marmites renversées et des pots cassés en se grattant l'oreille comme s'il eût voulu dire:--Allons, que diable ai-je fait là?

--Frère, dirent les brigands en se remettant sur leurs jambes et se frottant les côtes, si tu t'étais fâché à temps, ils ne t'auraient pas certainement enlevé ta fiancée. Quel hercule!

--Mais quel est ton nom, demanda le vieux brigand?

--Mitka.

--Allons, Mitka! bravo, Mitka!

--En voilà un Mitka!

--Enfants, accourut dire un brigand, l'ataman recommence à conter des histoires du temps qu'il était sur le Volga. Tous se rassemblent autour de lui: allons vite ou nous n'aurons pas de place.

--Allons, allons écouter l'ataman, s'écrièrent les brigands.

Sur un tronc d'arbre, au pied d'un énorme chêne, était assis un homme aux larges épaules, de taille moyenne, vêtu d'un riche sarrau brodé d'or. Sa tête était couverte d'un casque rond, ayant la forme d'une calotte. A ce casque était reliée la barniza ou pèlerine en mailles d'acier qui abritait des coups de sabre la nuque, le cou et les oreilles. L'homme aux larges épaules tenait dans sa main une chegone, sorte de marteau aiguisé d'un côté et emmanché comme une hache. Dans cet attirail, il eût été difficile de reconnaître notre ancienne connaissance Vanioukha Persten. Ses yeux regardaient de tous côtés. Sous ses courtes moustaches noires, ses dents étincelaient d'une blancheur si éblouissante qu'elles paraissaient éclairer son visage. Les brigands écoutaient en silence.

--Car, voyez-vous, frères, disait Persten,--ce n'est pas une chose bien merveilleuse d'arrêter un convoi, ou de dévaliser un boyard quand on est dix contre un. Mais ce qui n'est pas commun, c'est, étant seul, de piller plus de cinquante personnes.

--En effet, c'est un peu fort, interrompirent les brigands, est-ce toi qui l'as fait?

--Je ne parle pas de moi, mais je connais un brave qui, à lui seul, arrêterait un convoi.

--Ce doit être encore ton héros du Volga?

--Lui-même, en voilà un exemple. Un bateau remontait le Volga depuis Astrakhan, traîné au moyen d'une cordelle tirée par des haleurs sur la rive. Il y avait beaucoup de monde sur ce bateau, de jeunes marchands avec des arquebuses et des sabres, le caftan déboutonné, le chapeau sur l'oreille, comme s'ils eussent été des nôtres. Pour cargaison: de l'or, des pierres précieuses, des perles, des articles d'Astrakhan et toute espèce de choses. La rive était élevée, le chemin de halage étroit et, au milieu du Volga, une île: un rocher nu, au milieu du courant, formait une pointe tranchante comme un couteau.

Voilà donc que mon brave s'informe de l'approche du bateau. Il ne dit rien à personne, part le matin, se couche entre les broussailles et ne bouge pas. Une heure s'écoule, une autre heure passe, arrivent les haleurs au nombre de vingt, les uns après les autres, penchés en avant sur leur courroie de cuir, gémissant et tirant la langue dans leurs efforts. Évidemment le bateau était lourd et la rivière rapide, difficile à remonter.

Mon brave attend qu'ils aient remonté cinquante sagènes en dessus de la pointe de la roche. Puis il bondit d'entre les buissons, coupe la cordelle d'un coup de sabre et comme les haleurs tirent de toutes leurs forces, ils tombent sur le nez. Lui avec sa massue, avec le poing frappe sur l'un et sur l'autre, tous prennent leurs jambes à leur cou! Le bateau est emporté par le courant droit sur la pointe de roches. Les marchands prennent l'alarme, personne ne pense à faire feu, ils ne songent qu'à éviter la pointe pour que le bateau ne se brise pas. Mais mon brave saisit la cordelle d'une main, de l'autre un arbre et arrête ainsi le bateau.

--Hé! vous, aûneurs de draps, marchands, jeunes braves! jetez vos sabres et vos arquebuses à l'eau, sinon je laisse aller la cordelle, et vous et votre cargaison vous allez vous briser sur la pointe.

Les marchands pensèrent bien à faire feu sur le héros, mais ils rejetèrent cette idée:--à quoi bon le tuer, il lâche la cordelle et nous sommes perdus!

Pas de remède, ils jettent leurs armes dans l'eau, mais pas toutes; ils se disent, quand tu viendras sur le pont, jeune homme, pour piller le bateau, nous te canarderons. Mais mon héros n'est pas un sot.

--Bien, dit-il, marchands, mes amours, vos armes sont au fond, allez-vous-en aussi là où vous voudrez! Ou en d'autres termes, jetez vous à l'eau!

Ils auraient voulu se révolter, mais lui, mes enfants, attacha la cordelle à l'arbre, saisit son arquebuse et commença à tirer sur eux. Alors tous, tant qu'ils étaient, sautèrent à l'eau comme des grenouilles.

Et lui, leur crie-t-il: ne nagez pas ici, mais allez de l'autre côté, sinon je vous tire comme des canards!

--Eh bien! enfants, comment trouvez-vous mon héros?

--Un brave! dirent les brigands,--un vrai brave! et qu'est-ce qu'il fit du bateau?

--Du bateau? Il enroula la cordelle autour de son bras et hala le bateau sur le sable.

--Il est donc aussi grand que Polkan?

--Non. Il n'est pas beaucoup plus grand que moi, mais il est plus large d'épaules.

--Plus large d'épaules que toi! Mais à quoi ressemble-t-il alors?

--Il ressemble à un brave: tête ébouriffée, barbe noire, un peu courbé, visage plat, et après cela, des yeux qui vous épouvantent.

--Pardonne, Ataman, tu parles de lui comme d'une merveille et nous avons peine à te croire. Jamais nous n'avons vu plus brave que toi.

--Vous n'avez pas vu mieux que moi! et qu'avez-vous vu, coquins? Sachez, continua Persten avec chaleur, qu'en face de lui je ne suis rien, un pauvre diable.

--Et comment s'appelle ton héros?

--On l'appelle Iermak, frères.

--Quel drôle de nom! Mais comment, est-ce qu'il est seul? N'a-t-il pas une bande avec lui?

--Non, il n'est pas seul. Il a une bonne bande avec lui et de fidèles lieutenants. Mais le Tzar très-orthodoxe les a pris en haine. Il a envoyé ses troupes sur le Volga pour les détruire, les pauvres enfants! et il a ordonné d'amener à Moscou l'un des lieutenants, Ivan Koletz, pour lui trancher la tête.

--Eh bien! l'ont-ils pris?

--Ils l'avaient pris, mais il leur a glissé entre les doigts et s'est enfui. Où est-il maintenant? Dieu le sait, mais je crois qu'il ne tardera pas à regagner les bords du Volga. Celui qui vient une fois sur le grand fleuve ne peut plus rester ailleurs.

L'Ataman se tut et se mit à rêver. Les brigands réfléchissaient aussi. Leurs têtes audacieuses se penchèrent sur leurs larges poitrines; ils caressèrent en silence leurs longues moustaches et leurs barbes touffues. A quoi pensaient les braves aventuriers, assis dans la clairière, au milieu de l'épaisse forêt? A leur jeunesse perdue, quand ils auraient pu être des guerriers honorables ou de paisibles colons? au Volga argenté? ou bien à ce prodigieux héros dont Persten venait de raconter les hauts faits? ou songeaient-ils à ces deux piliers supportant une solive, appareil sinistre auquel pensait, à cette époque, toute tête proscrite?

Ataman! s'écria un brigand en courant à toute jambe vers Persten, à cinq verstes d'ici, sur la route de Rézan, il y a vingt cavaliers portant de riches armes et des caftans galonnés d'or. Leurs chevaux valent plus de cent roubles chacun.

--Où vont-ils? demanda Persten en se levant.

--Ils viennent de tourner dans la direction de la mare bourbeuse. Dès que je les ai vus j'ai couru tout droit ici à travers bois et marais.

--Allons, enfants, s'écria Persten, vingt hommes avec moi!

--Toi, Korchoun, continua-t-il en s'adressant au vieux brigand, prends-en vingt autres et allez vous mettre en embuscade près du chêne creux, vous leur couperez la route, si par hasard nous les manquions. Allons, vivement les sabres!

Persten brandit sa masse d'armes et prit un regard impérieux. Il ressemblait à un chef de guerre au milieu d'une troupe disciplinée. L'attitude des brigands changea tout à coup: de libre elle devint déférente et obéissante.

En un clin d'oeil quarante hommes sortirent de la foule et se formèrent en deux bandes.

--Eh! Mitka! dit Korchoun au jeune homme des environs de Kolomna,--voilà une trique, viens avec nous, tu nous aideras, mais tâche de te fâcher!

Mitka se gratta l'oreille, prit avec indifférence, des mains du vieillard, une énorme massue, la mit sur son épaule et partit se dirigeant, à la suite de sa bande, vers le chêne creux.

L'autre bande, commandée par Persten, courut vers la mare du diable à la poursuite des cavaliers inconnus.

CHAPITRE XIV

LE SOUFFLET.

Tandis que Maliouta et Khomiak, suivis d'un détachement d'opritchniks, entraînaient l'inconnu vers la mare du diable, Sérébrany était assis à une table couverte de flacons et de verres et causait amicalement avec Godounof.

--Dis-moi donc, Boris, disait Sérébrany, qu'est-il arrivé au Tzar cette nuit? Pourquoi toute la Sloboda s'est-elle levée pour assister à un office de nuit? Est-ce que cela vous arrive souvent?

Godounof leva les épaules.

--Notre souverain, dit-il, gémit, pleure sans cesse sur ses ennemis et prie souvent pour le repos de leurs âmes. Il n'y a rien d'étonnant qu'il nous ait appelés à la prière cette nuit. Bazile le Grand, lui-même, dans sa deuxième épître à Grégoire de Naziance, dit que tous les deux jours il faut assister à l'office de nuit. Au milieu du silence, quand ni les yeux ni les oreilles n'agissent pernicieusement sur le coeur, il sied à l'âme humaine de se présenter devant Dieu.

--Boris! il m'est arrivé autrefois de voir le Tzar prier. Ce n'était pas comme aujourd'hui. Tout est différent maintenant. Et cette opritchna, je n'y comprends rien. Ce ne sont pas des moines, mais de vrais brigands. Dans le peu d'instants que j'ai passés à Moscou, j'ai entendu raconter et vu des choses si déplorables que c'est à ne pas y croire. Ils ont circonvenu le Tzar. Toi, Boris, tu l'approches, il t'aime, tu devrais lui parler de l'Opritchna.

Godounof sourit de la simplicité de Sérébrany.

--Le Tzar est bon pour tous, dit-il avec une humilité feinte, et ce ne sont pas mes services qui m'ont valu sa bienveillance. Ce n'est pas à moi de juger les actes de mon souverain, de donner des conseils au Tzar. L'opritchna est facile à comprendre: toute la terre appartient au Tzar, nous sommes tous sous sa main puissante; ce que le Tzar prend est à lui, ce qu'il nous laisse est à nous; celui auquel il ordonne de vivre près de lui, celui-là a sa confiance; celui auquel il ne dit rien, ne l'a pas; voilà toute l'opritchna.

--C'est cela, Boris, ce que tu dis est clair, mais en pratique, c'est autre chose. Les opritchniks écrasent et persécutent la nation plus que des Tatars. Ils ne relèvent d'aucun juge. Tout le pays souffre par eux, tu devrais en parler au Tzar. Il te croirait.

--Prince Nikita, il y a beaucoup de mal dans le monde. Ce n'est pas parce que des hommes en oppriment d'autres que les uns sont des opritchniks et les autres de la Zemchina, mais parce que les uns et les autres sont des hommes. Supposons que je parle au Tzar; qu'en arriverait-il? Tous s'élèveraient contre moi et le Tzar lui-même se courroucerait.

--Eh bien! qu'il se courrouce, tu aurais fait ton devoir en lui disant la vérité.

--Nikita! Il ne faut pas souvent la dire et, quand on la dit, il faut choisir son moment. Si j'avais contredit le Tzar, il y a longtemps que je ne serais plus ici et, si je n'avais pas été ici, qui t'aurait tiré, hier soir, des mains du bourreau?

--C'est une autre affaire, Boris, que Dieu te donne la santé, sans toi j'étais perdu!

Godounof se figura qu'il avait persuadé le prince.

--Vois-tu, Nikita, continua-t-il, c'est bien de se faire le champion de la vérité, mais seul contre une armée! Que ferais-tu, par exemple, si quarante voleurs égorgeaient devant toi un innocent?

--Ce que je ferais? Je dégainerais mon sabre, j'attaquerais tes quarante voleurs et je les sabrerais tant que j'en aurais la force.

Godounof regarda le prince avec étonnement.

--Et tu serais tué au cinquième, au plus tard au dixième voleur; et tu n'aurais pas empêché les autres d'égorger l'innocent. Non; il vaut mieux n'y pas toucher, prince, et quand ils seront en train de dévaliser le mort, ils crieront que Stepka a plus pris que Mitka, et ils s'égorgeront entre eux.

Cette réponse ne plut pas à Sérébrany. Godounof s'en aperçut et changea la conversation.

--Vois, dit-il en regardant par la fenêtre, qui nous arrive à fond de train, prince, n'est-ce pas ton écuyer?

--C'est impossible! répondit Sérébrany; il m'a demandé ce matin la permission d'aller en pèlerinage à vingt verstes d'ici...