Isolée

Part 13

Chapter 133,767 wordsPublic domain

--Tu le comprends? C’est réellement un excellent homme, et un ami très dévoué, très respectueux pour toi, Sylvaine... Il n’y a pas à dire, petite Colombe, on t’apprécie ici; ce brave M. Rakewood, et puis toute cette charmante famille Gascoyne; j’ai été enchanté de constater hier comme toutes ces dames te faisaient des amitiés... Est-ce qu’elles ne te plaisent pas?

--Oh! si, beaucoup.

--Moi aussi. La cousine Kathleen est tout à fait belle fille, et sa jeune amie, la journaliste, est jolie aussi. Sans me flatter, je crois leur avoir produit bonne impression, surtout à la petite journaliste... Hein? Qu’en dis-tu?

Sylvaine eut un pâle sourire; il fallait se dominer, il fallait ne rien laisser deviner... Elle s’était trompée; c’était sa faute à elle, non la faute d’Albéric. Elle parvint à dire sur un ton presque naturel:

--Tu n’oublies pas que miss Holt nous attend à son club mercredi.

Mais l’entrée de Mme Hurstmonceaux, qui interrompit leur tête-à-tête, lui fut un véritable soulagement. La bonne tante arrivait bruyante et gaie:

--Mes chers enfants, quelle idée de vous enfermer ici!

Puis elle ajouta avec exubérance:

--Oh! mon cher Albéric, j’étais impatiente de vous voir. Parlez, racontez-moi la grande nouvelle. Ce cher colonel Blunt est enfin veuf; dites-moi comment il a pris l’événement. A-t-il paru soulagé, content? Pauvre cher homme! Depuis le temps que sa femme l’ennuyait!

Albéric dut avouer n’avoir nul détail particulier à communiquer. Le colonel n’avait manifesté aucune satisfaction extérieure; au contraire, il avait l’air plutôt ému.

--Incroyable! Mais dans quel état doit être cette chère Maud! Quel malheur qu’elle ne soit pas libre! Un si beau parti! Vous savez qu’il a près d’un million de rente et un château splendide dans le Yorkshire. Ah! il épousera qui il voudra, car je suis persuadée qu’il se remariera; d’après plusieurs choses que je lui ai entendu dire, je suis convaincue qu’il en a l’idée. Il fera très bien du reste; un nom si ancien! Et le mariage est l’état le plus heureux.

Et, prise d’attendrissement, Mme Hurstmonceaux ajouta:

--J’espère que vous deux aussi vous vous marierez, heureusement. Certainement, si Sylvaine le veut, elle n’y aura pas de peine, et tout le monde sait que je suis tout à fait bien disposée pour ma nièce.

--Tout le monde sait que vous êtes excellente, ma belle tante.

Et Albéric baisa très respectueusement la main de Mme Hurstmonceaux. Il trouvait qu’il lui devait au moins une amende honorable: Sylvaine se marierait, serait riche, et tout s’arrangerait parfaitement.

Sylvaine, qui, sous prétexte d’un mot à dire à son oncle, était sortie un moment, rentra pendant qu’Albéric faisait à Mme Hurstmonceaux le récit de sa visite à Richmond; elle l’écoutait avec un extrême intérêt.

--Je suis sûre que Maud est ravie. Vous entendez, Sylvaine? Albéric va faire le buste de Mme Duran. Mais, mon cher, combien de temps cela va-t-il vous prendre?

Albéric confessa son incertitude sur ce point et ajouta que, d’après les lettres qu’il avait reçues le matin, il ne pouvait plus prolonger longtemps son séjour à Londres; son père le réclamait à Escalquens; M. Gardonne souffrait de la goutte et, au moment des vendanges, aurait besoin de son fils.

--Si je vois que je ne puis arriver à terminer maintenant, je reviendrai à l’automne. Mon père, du reste, a le projet, lui aussi, de faire le voyage.

Ceci fut dit en regardant Sylvaine. Mais elle travaillait sans aucun trouble visible; même, de temps en temps, elle donnait un grain de chènevis au bouvreuil familier dont la cage était suspendue par un cordon de soie devant la fenêtre. Mme Hurstmonceaux applaudit chaleureusement à l’idée d’un retour d’Albéric.

--Et, cette fois, vous descendrez chez moi. Vraiment, votre oncle a eu une singulière idée de vous laisser emmener par le colonel Blunt. Enfin, depuis qu’il est malade, le pauvre homme n’est plus du tout le même. Ne manquez pas surtout d’aller le saluer en sortant; il est très sensible aux attentions; aussi j’ai dit à nurse Rice: «Je veux qu’on ait toutes les attentions possibles pour le colonel.» N’est-ce pas, Sylvaine, votre oncle a tout ce qu’il peut désirer?

Sylvaine hocha la tête affirmativement, et ce fut ainsi que se termina la visite dont elle avait tant espéré.

XXII

«Si vous voulez être heureux, mon cher garçon, il faut toujours me croire, et je vous dirai toujours la vérité. Une fois que vous mettrez ma parole en doute, la vie deviendra insupportable pour vous et pour moi. Et qu’est-ce que vous y gagnerez?»

Telle était la règle de conduite que Mme Duran avait su imposer à son mari et dont il avait compris la beauté libératrice. La confiance entière, sans réserve, pouvait seule, en effet, assurer son bonheur. Les époux vivaient donc sur ce pied de paix, et jamais les alibis de Mme Duran n’étaient suspectés. Si quelques-uns eussent été plutôt difficiles à justifier, un grand nombre, par contre, étaient pourvus de pièces à l’appui indiscutables, et, de cette façon, la balance s’établissait à la satisfaction générale. Il ne fallut en conséquence aucune combinaison particulière pour permettre à Mme Duran de se retrouver, après avoir pris son lunch chez Mme Lazarelli, le lendemain même de la visite d’Albéric, tête à tête avec le colonel Blunt dans la petite maison de Brompton où ils avaient l’habitude de se réunir. Un changement de hansom et un voile plus épais suffisaient à Mme Duran pour se sentir absolument à l’abri de la curiosité, et, du reste, dans cette immensité qu’est Londres, avec ses lieues et ses lieues de rues sans boutiques, sans passants, se perdre est la chose du monde la plus facile.

Cette petite maison, meublée comme pour un honnête ménage, demeurait sous la garde d’une vieille Ecossaise qui en soignait passionnément le mobilier et avait accepté sans hésitation la fiction qui lui avait été offerte: Mme Duran s’était représentée comme une victime de parents cruels... Ils étaient mariés... mais la déclaration de mariage ruinerait l’avenir de son mari. Alors, elle restait au théâtre... et se soumettait à le voir rarement.

Pleine de compassion pour tant d’héroïsme, Mme Lean accueillait toujours la charmante dame avec le plus grand respect. Quelquefois Mme Duran passait quarante-huit heures à Brompton, car le prétexte préalable: «Je suis horriblement fatiguée, et je vais aller pour deux jours à Brighton, ou à Eastbourne (ou n’importe où), pour me remettre», était invariablement accepté par M. Duran sans commentaire. Il mettait sa femme en hansom, donnait l’adresse de la gare au cocher, et elle s’en allait en lui souriant, pour revenir reposée et charmante.

Mme Duran, dans une phraséologie convenue, avait averti le colonel de sa venue; sa lettre avait été lue et mise à la poste par le cher Harry lui-même qui n’y avait vu quoi que ce soit à redire et avait seulement prié sa femme d’ajouter ses condoléances personnelles aux siennes.

Le colonel Blunt était infiniment sensible à la beauté; lorsque Mme Duran ayant enlevé le long manteau qui la couvrait entièrement parut habillée de crêpe de Chine blanc, il s’avoua qu’elle était une merveille; et n’eut aucune peine, malgré ses arrière-pensées, à se montrer tendre pour elle, d’autant qu’il tenait extrêmement à ne pas éveiller chez son amie d’inquiétudes. Elle se comporta du reste avec un tact parfait, et son attitude témoigna immédiatement que sa visite étant de condoléance devait se maintenir dans une note purement amicale et affectueuse.

--Oh! mon cher Cecil, dit-elle de sa voix très douce, quelle émotion pour moi!... Il m’était si cruel toujours de penser à elle...

--Pourquoi? demanda naïvement le colonel en baisant les belles mains blanches et parfumées qui s’abandonnaient aux siennes.

Les yeux admirables de Mme Duran se levèrent d’abord vers un ciel invisible et mystérieux; puis sa tête s’inclina sur l’épaule de son amant et elle murmura: «Les hommes ne comprennent pas... ils ne comprennent pas un cœur de femme.» Et, se redressant, l’expression de son regard langoureux se faisant soudain ardente:

--Je suis jalouse, Cecil; vous ne le croyez pas, je le sais, mais c’est la vérité: je suis terriblement jalouse.

--Comment une créature telle que vous peut-elle être jalouse d’un homme comme moi? Je n’espère vous plaire, ma belle Maud, qu’en me faisant votre esclave.

--Oh! oui, soyez mon esclave toujours, toujours... Jurez-le-moi.

Pour ne pas préciser ses serments, le colonel se contenta de répondre:

--Sur vos lèvres, Maud, sur vos lèvres...

Et de chercher la bouche fleurie qui ne se dérobait pas...

Mme Duran, malgré l’ensorcellement de ses caresses, le pathétique de ses larmes et la finesse de ses insinuations, ne put arracher au colonel aucune parole ayant rapport à un avenir où elle occuperait près de lui une autre place.

En vain elle se laissa aller à gémir sur les tristesses de sa vie, sur les servitudes affreuses, révoltantes pour sa délicatesse, que le mariage lui imposait... elle n’obtint que l’invitation réitérée (et qui avait bien son prix certainement) d’exprimer ses désirs. Souhaitait-elle quelque chose qu’il fût au pouvoir du colonel Blunt de lui donner?... Non, elle ne souhaitait rien, si ce n’est cependant de se trouver à Hombourg, où au moins l’on pouvait se voir plusieurs fois par jour... et puis Harry n’y resterait que peu de temps cette année: il avait des engagements de cricket... Elle n’attendait que de savoir les projets du colonel pour fixer les siens.

--Partez le plus tôt possible, chère, puisque le voyage vous amuse, et moi je vous suivrai dès que je serai libre. Je vais avoir quelques affaires... Il faut absolument que j’aille dans le Yorkshire.

--Est-ce que je ne pourrais pas vous y rejoindre? Vous pourriez m’enfermer; personne ne me verrait.

--Vous êtes trop généreuse, non... Et Harry? Soyez raisonnable... comme vous l’êtes toujours...

L’entretien continua sur le même ton, sans que l’un des deux gagnât quelque chose sur l’autre. Le colonel Blunt se vit, en douceur, mais avec une fermeté extraordinaire, remémorer des droits qu’on jugeait avoir sur lui; mais il n’y eut pas moyen, quoi que fît Mme Duran, de parvenir à lui en faire répéter l’aveu... Enfin, au moment de se quitter, ils arrivèrent incidemment au sujet que l’un et l’autre avaient présent à l’esprit.

--A propos, que dites-vous de la proposition de votre jeune ami français de faire mon buste? Il vous en a parlé, n’est-ce pas?

--Mais je dis qu’il sera bien heureux d’avoir l’occasion de vous contempler longuement; seulement, il m’avait exprimé le désir d’installer un atelier chez moi; je lui ai fait comprendre que ce n’était pas possible... en ce moment.

--Oh! Cecil, pourquoi?... J’aurais été si heureuse du prétexte. J’aime tant me sentir dans votre maison, darling...

--Vous y viendrez, mon adorable beauté, à d’autres occasions... mais après l’événement de ces jours-ci... et, comme je dois m’absenter, vous serez la première à reconnaître, en y réfléchissant, que c’eût été maladroit... Il peut aller chez vous...

--Je comprends, vous avez raison; je n’avais vu que mon désir... Mais, s’il vient au cottage, vous ne pensez pas que sa cousine s’en offense?

--S’en offense? Non. Mais elle pourrait être un peu jalouse.

--Croyez-vous?... Est-ce qu’ils sont fiancés?

Et, souriant:

--Il paraît bien léger.

--On ne vous approche pas en vain, Maud. Gardonne ne m’a pas fait ses confidences; cependant, j’incline à penser que sa famille le verrait avec plaisir épouser sa cousine... Je puis me fier à vous, n’est-ce pas? Eh bien, il m’entretenait hier soir encore du désir qu’il éprouvait de la voir retourner en France... N’en dites rien, je vous en prie, à cause de Mme Hurstmonceaux.

--Vous pouvez être sans crainte, répondit Mme Duran avec solennité; au fond, ce serait beaucoup plus naturel. Qu’est-ce qu’elle fait, cette jeune fille, chez les Hurstmonceaux? Je ne crois pas qu’elle se plaise en Angleterre; du reste, on ne sait pas, elle parle si peu. Elle cause avec vous quelquefois cependant.

--Un peu, mais elle parle surtout beaucoup avec son cousin...

--Je ne voudrais pas faire de peine à cette petite fille... je suis si fidèle de ma nature... C’est Henry qui m’a poussée à accepter l’offre de M. Gardonne, mais ce n’est pas à lui que j’obéis, c’est à vous seul, Cecil; je ferai ce que vous m’ordonnerez...

--Je crois que le plus simple sera de s’en tenir à ce qui est décidé. Vous partez dans quelques jours; ce sera le dénouement naturel.

Elle fut d’accord et pleinement rassurée. Sylvaine retournerait en France... et, en effet, comment avait-elle pu s’imaginer une rivalité possible?

Ils en revinrent après cette petite escarmouche à leurs affaires personnelles: le voyage prochain à Hombourg et d’autres détails méprisables dont Mme Duran ne s’occupait qu’à regret, mais dont elle souffrait que le colonel Blunt s’occupât pour elle. Ils se séparèrent enfin avec une grande tendresse apparente: lui se jurant qu’il ne reviendrait jamais avec elle dans cette petite maison de Brompton; elle, se croyant sûre de l’avenir, et éprouvant cette exaltation particulière et conquérante que procure la sensation de tenir en poche un chèque dont le chiffre allège de tout souci.

XXIII

Le respect de l’argent pour l’argent est un sentiment dont il est difficile d’exagérer la puissance. Mme Gascoyne l’éprouvait au plus haut point, précisément parce qu’elle était une femme réfléchie et toujours conséquente avec elle-même.

Depuis qu’elle avait pénétré dans la maison de Portman-Square; depuis que la fortune de Mme Hurstmonceaux était devenue pour elle une réalité tangible, ses sentiments à l’égard de la femme de son cousin (absolument à son insu) s’étaient tout à fait modifiés. Le fait de posséder tant d’argent, de le dépenser avec générosité, de détenir un véritable pouvoir, revêtait, malgré tout, Mme Hurstmonceaux d’un certain caractère respectable; elle ne pouvait pas être une quantité négligeable.

Mme Gascoyne, très inconsciemment, tenait sa propre sœur en estime médiocre. Mme Caulfield, il est vrai, en était réduite à une pauvre petite position de vingt mille francs par an; avec un pareil revenu, on ne peut occuper une place dans le monde; on peut inspirer de l’estime, de l’affection, et assurément Mme Caulfield en inspirait, mais on ne peut prétendre au respect, à ce respect spécial qui ne s’adresse qu’aux gens riches et que, seuls, les gens riches se rendent aussi parfaitement.

L’argent, chose singulière, a beaucoup plus de prestige pour ceux qui en ont que pour ceux qui n’en ont pas.

Mme Gascoyne était dépourvue de tout snobisme, et cependant, à ses yeux, la possession de la fortune conférait automatiquement une sorte de supériorité à l’influence de laquelle elle ne pouvait tout à fait se soustraire.

Sylvaine l’avait beaucoup intéressée pour elle-même, pour son abandon, pour son charme personnel; mais à mesure que Sylvaine s’identifiait de plus en plus avec la possession de la fortune de Mme Hurstmonceaux, elle se haussait dans la considération de sa parente. Mme Gascoyne se fût récriée d’indignation si quelqu’un eût pris la liberté de lui révéler ses propres sentiments, et en principe une pareille faiblesse, dont elle se jugeait incapable, lui eût inspiré du mépris. Rakewood avait très habilement démêlé et cultivé les obscures dispositions de Mme Gascoyne, les estimant excellentes pour Sylvaine; il avait si bien réussi que Mme Gascoyne put, sans pousser des cris d’horreur, entendre sa sœur lui annoncer sa résolution d’aller avec Kathleen faire une visite à Mme Hurstmonceaux.

--Ce sera beaucoup plus commode de la connaître, et permettra à Kathleen de voir souvent Sylvaine. Rakewood dit que c’est une très brave femme; nous ferons plaisir aussi au pauvre Robert, et je ne vois pas à qui cela pourra nuire... pas à moi... pas à Kathleen?

Mme Gascoyne fit plusieurs «hem» qui n’étaient ni hostiles, ni acquiesçants; elle réfléchissait. Peut-être, en effet, dans sa position, Edith avait-elle raison?... Mme Hurstmonceaux n’avait pas d’enfants... Il n’était pas absolument nécessaire que toute sa fortune allât à Sylvaine... Le résultat de ces méditations se formula:

--Certainement, Edith, vous ferez une action très charitable.

Mme Caulfield se tint pour contente de n’avoir pas rencontré d’opposition chez sa sœur, avec qui la discussion était toujours difficile. Kathleen, en cette circonstance, avait été l’inspiratrice de sa mère. La jeune fille ne reconnaissait pas le joug de sa tante; elle était bien convaincue que celle-ci ne nourrissait aucune idée de faire d’elle son héritière, et rendrait aux Gascoyne la fortune venue d’eux. Cette certitude ne l’empêchait pas, au contraire, d’aimer beaucoup Mme Gascoyne à qui Mme Caulfield eût été portée à toujours céder. Dominée par la situation de sa sœur, elle disait quelquefois à Kathleen:

--Ma chère, vous devriez céder à votre tante.

--Pourquoi? demandait Kathleen. Parce qu’elle est riche?

Et Mme Caulfield était forcée de s’avouer que c’était, en effet, la raison péremptoire à la soumission qu’elle préconisait.

L’attitude de Kathleen rendait par le fait le plus grand service aux deux sœurs, et maintenait leurs relations sur un pied d’égalité qu’elles n’eussent pas conservé sans elle.

En conséquence, Mme Hurstmonceaux, peu de jours avant son départ pour Marienbad, eut l’ineffable satisfaction de recevoir la carte de Mme Caulfield, accompagnée de la requête: «Recevait-elle?»

L’affirmative ravie fut donnée immédiatement.

--Je crois bien, je crois bien. Boddle, dans le grand salon; je viens, je viens à l’instant. Qu’on prévienne miss Charmoy, et qu’on lui demande de venir me rejoindre. Miss Charmoy est chez le colonel.

Mme Caulfield et Kathleen attendaient paisiblement dans l’élégante victoria, qu’un jour par semaine une des amies de Mme Caulfield mettait à sa disposition, lui donnant ainsi l’occasion de faire ses visites dans les conditions les plus agréables. Sans en avoir l’air, les deux femmes avaient inspecté d’un coup d’œil la façade fleurie de la maison, les stores neufs et irréprochables, l’air de netteté et de solidité des grilles encadrant le sous-sol, l’étincelante blancheur des marches d’approche, le personnel imposant groupé en arrière de la porte laissée ouverte pendant qu’on allait s’enquérir, tout avait le meilleur air, et lorsque le valet de pied, ayant reçu la réponse, revint rapidement vers la voiture et la transmit affirmative, Mme Caulfield et Kathleen descendirent enchantées d’avance de leur visite.

Mme Hurstmonceaux ne les fit pas languir; le temps de s’aviver un peu les pommettes, d’ajouter quelques bijoux supplémentaires à ceux qui ornaient déjà sa personne, et elle parut, suivie de Sylvaine.

Mme Hurstmonceaux se montra pleine d’aisance. Comment aurait-elle pu ne pas l’être dans un pareil cadre?

--Si contente de vous voir, madame Caulfield, dit-elle; et le colonel sera très heureux de votre visite. Et votre jolie fille? tendant les deux mains à Kathleen.

Mme Caulfield répondit tout comme si on avait coutume de se voir:

--Comment va ce cher Robert, aujourd’hui?

--Médiocrement, très médiocrement, je suis fâchée de le dire. Et vous-même, chère madame Caulfield? ma nièce m’avait appris que vous étiez souffrante.

--Merci, je suis un peu mieux, c’est pourquoi j’ai pu venir. Je désire que Sylvaine et Kathleen se voient beaucoup, si vous le permettez.

--Ce sera charmant, tout à fait charmant, répondit Mme Hurstmonceaux débordant de satisfaction. Un vieux ménage comme nous n’a pas eu beaucoup de jeunesse à offrir à cette chère enfant. J’adore la jeunesse; j’aime à la voir s’amuser, se distraire. Sylvaine est trop sérieuse, trop grave.

--Ce sont les circonstances, dit doucement Mme Caulfield.

--Oui, oui, vous avez raison, ce sont les circonstances; aussi j’ai été charmée du voyage d’Albéric; il est si gai! Vous avez trouvé mon neveu aimable, j’en suis sûre.

Mme Caulfield fut d’accord sur les agréments d’Albéric, et l’entretien des deux femmes se continua cordialement. Kathleen et Sylvaine, de leur côté, causaient ensemble à demi-voix; Kathleen interrogeait sa jeune cousine sur le prochain séjour à Reigate.

--Oh! miss Caulfield, s’écria Mme Hurstmonceaux qui l’entendait, vous devriez aller faire une visite à Sylvaine quand ils seront installés. Moi, je trouve cet arrangement très triste pour elle; mais c’est elle qui l’a choisi, n’est-ce pas, Beauté? Je voulais vous emmener à Marienbad avec moi, et ensuite à Lucerne. Nous avons une nurse si capable que nous aurions pu nous absenter en toute tranquillité; Sylvaine s’est mis en tête de rester avec son oncle, et je ne veux pas la contrarier; elle fait tout ce qu’elle veut, je vous assure. Elle m’a dit qu’elle vous aimait beaucoup, miss Caulfield, et cela ne m’étonne pas; aussi je suis certaine que votre visite lui ferait grand plaisir. Sylvaine, invitez votre cousine à passer quinze jours à Reigate, si cela lui est agréable.

Sylvaine remercia, et Kathleen accepta sans hésitation.

--Je profiterai de votre permission, et assurément j’irai faire une visite à Sylvaine.

--Eh bien! voilà qui me tranquillise, car j’étais inquiète.

Et se tournant, cordiale, vers Mme Caulfield:

--Voulez-vous me permettre de vous recommander Sylvaine?

Et baissant la voix:

--Elle fait tant de peine, pauvre enfant; j’ai été si heureuse de la prendre, et, comme ma nièce, j’espère qu’elle n’aura pas à se plaindre.

Mme Caulfield trouvait Mme Hurstmonceaux une excellente personne très calomniée, et se félicitait de sa démarche. Au bout de vingt minutes, elle demanda aimablement à être menée au colonel Hurstmonceaux.

--Je vais vous conduire moi-même, s’empressa de dire Mme Hurstmonceaux. Les jeunes filles feront peut-être mieux de nous attendre ici; je crains que de voir tant de personnes à la fois ne soit au-dessus des forces de mon mari.

Et Mme Hurstmonceaux, parlant plus haut que jamais, précéda Mme Caulfield dans l’escalier. En ouvrant la porte du colonel, elle annonça d’un accent triomphant:

--Votre cousine, Mme Caulfield, mon cher colonel; nous avons laissé les jeunes filles en haut.

Le visage terne s’était éclairé. Mme Caulfield, gracieuse et douce, s’était avancée vers le fauteuil articulé que Mme Hurstmonceaux manipulait d’un geste autoritaire, et, se penchant, elle avait baisé le malade au front.

Tout tremblant, il avait dit:

--Est-ce vous, Edith?

--Oui, mon cher Robert, et Kathleen est en haut avec cette chère Sylvaine. Quand vous allez être à Reigate, nous irons vous voir très souvent.

--J’ai invité miss Caulfield à faire une visite à Sylvaine, ajouta Mme Hurstmonceaux.

--C’est si amical de la part de votre femme, dit gracieusement Mme Caulfield. Vous savez, Robert, que si je ne suis pas venue plus tôt, c’est que j’ai été malade.

--Oui, Gladys me l’a dit. Comment allez-vous?

Il parlait très lentement, avec difficulté.

--Bien. Gladys reviendra vous voir; moi, je suis encore un peu fatiguée, je ne resterai pas longtemps aujourd’hui.

Mme Caulfield et sa fille parties, Mme Hurstmonceaux s’empressa de retourner auprès du colonel pour lui chanter les louanges de sa famille.

--Mme Caulfield est délicieuse; sa fille est très bien, mais pas aussi jolie que Sylvaine. Mme Caulfield m’a fait tant de compliments sur Sylvaine; et puis, j’ai vu qu’elle appréciait beaucoup ma conduite à l’égard de votre nièce. Certainement, c’est un bonheur pour elle d’être avec nous; elle eût eu une bien pauvre destinée en France. Votre sœur serait bien heureuse, j’en suis sûre, si elle pouvait savoir...

--Sylvaine mérite tout, dit son oncle.

--Certainement, c’est une très bonne enfant; si elle avait un peu de la gaieté de son cousin...

Mais le colonel ne l’écoutait plus, perdu dans les méditations taciturnes où son cerveau fatigué s’abîmait constamment. Mme Hurstmonceaux s’en aperçut, n’insista pas, et le remit officiellement aux mains de nurse Rice.

--La visite de nos cousines l’a un peu fatigué, je crains.

--Il faut du calme au colonel, énonça sévèrement nurse Rice.