Isolée

Part 1

Chapter 13,777 wordsPublic domain

BRADA

ISOLÉE

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

Tous droits réservés

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Ce livre électronique est dédié à la mémoire de Christian Boissonas.

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L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en avril 1904.

DU MÊME AUTEUR

Leurs Excellences 1 volume Mylord et Milady 1 -- Compromise 1 -- Madame d’Épone (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 -- L’Irrémédiable 1 -- A la Dérive 1 -- Notes sur Londres (Ouvrage couronné par l’Académie Française) 1 -- Jeunes Madames 1 -- Joug d’amour 1 -- Les Épouseurs 1 -- Lettres d’une Amoureuse 1 -- L’Ombre 1 -- Une Impasse 1 -- Comme les Autres 1 -- Retour du Flot 1 -- Terres de Soleil et de Brouillard 1 --

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--5414.

ISOLÉE

I

Il se fit une accalmie dans la presse des clientes de la boulangerie. Alors, Mme Barrey, la patronne, qui se tenait debout, droite et attentive, se pencha au-dessus de ses grands livres et, s’adressant à une femme d’âge qui, un bras appuyé au comptoir, et de l’autre soutenant un grand panier d’osier noir, semblait attendre le moment favorable d’entrer en conversation, dit d’une voix aimable:

--Et qu’est-ce qu’il y a de nouveau, madame Pauline? Cette pauvre chère demoiselle, comment va-t-elle?

--Ah! bien tristement, madame Barrey; il se passe des choses extraordinaires.

M. Barrey, raide à son poste, le coude levé et tout prêt à abattre le couteau-guillotine qui divise les miches, demanda avec curiosité:

--Et quoi donc?

C’était un petit bonhomme rond comme un chérubin, avec une figure poupine toujours souriante; la farine, dont à cette heure matinale il était saupoudré des pieds à la tête, lui donnait l’air d’un pierrot fatigué. Mme Barrey, une jolie brune, bien coiffée sous son bonnet du matin, interrompit son mari qu’elle balayait toujours du même geste dont avec la brosse elle ramassait les bribes de pain:

--Tais-toi, Adolphe. Contez-nous donc ça, madame Pauline.

--Ah! c’est toute une histoire; et vous avez trop de monde, dit discrètement la vieille servante.

--Passez par ici, nous serons seuls.

Et Mme Barrey ouvrit la porte de son arrière-boutique très confortablement arrangée en salle à manger et fit signe à Mme Pauline d’y entrer. Avant d’y pénétrer à son tour, elle cria d’une voix forte, s’adressant à la grosse employée qui virait par la boutique:

--Faites attention, Virginie.

Et Virginie, qui paraissait avoir le don de descendre dix pains à la fois, secoua la tête d’un mouvement qui affirmait sa vigilance.

M. Barrey avait timidement suivi les deux femmes et s’assit sur l’extrême bord d’une chaise, tenant croisées ses mains sur les genoux, dans l’attitude d’un enfant bien sage. Mme Barrey lui donna un rapide coup d’œil, mais apparemment ne trouva rien à reprendre. Elle s’assit elle-même et, les deux coudes sur la table, elle engagea sa visiteuse à se mettre à l’aise.

--Posez donc votre panier, madame Pauline, dit-elle d’un ton encourageant.

Avec quelque répugnance la propriétaire du panier d’osier noir le décrocha de son bras et, comme débarrassée d’une responsabilité pesante, elle soupira. Mme Barrey lui demanda:

--Vous prendrez bien un petit verre de fine?

--Vous êtes trop aimable, je ne veux pas vous refuser.

--Barrey, sers Mme Pauline.

Les clefs de Mme Barrey, habilement lancées, glissèrent sur la toile cirée de la table et allèrent tomber aux mains de M. Barrey, qui les recueillit avec un sourire.

--Et qu’est-ce qu’on a décidé pour cette chère demoiselle? reprit la boulangère d’une voix attendrie. Dire que nous l’avons connue pas plus haute que ça.

--C’est vrai pourtant, appuya M. Barrey tout en versant la fine dans le petit verre qu’il venait de déposer sur la table.

--Oui, elle avait huit ans quand nous sommes arrivés dans le quartier avec pauvre Madame, dit Mme Pauline du ton de quelqu’un qui va commencer un récit.

--Ah! comme le temps passe! soupira Mme Barrey. Et quel âge a-t-elle maintenant?

--Dix-neuf, malheureusement.

--Pourquoi dites-vous «malheureusement», madame Pauline? demanda Mme Barrey. C’est un bel âge, dix-neuf ans.

--Ah! si la pauvre chère demoiselle avait vingt et un ans, elle serait majeure, elle pourrait faire ce qu’elle voudrait... on ne l’emmènerait pas dans des pays étrangers.

--Dans des pays étrangers! Qu’est-ce que vous nous apprenez là, madame Pauline? On va emmener votre demoiselle dans des pays étrangers? Et qui donc, grand Dieu?

--C’est triste tout de même, murmura M. Barrey.

--Laisse parler, dit sévèrement Mme Barrey. Expliquez-vous, madame Pauline.

--Voilà. Il paraît qu’il y a un oncle très riche, le frère de pauvre Madame qui était Anglaise, comme vous savez.

--Non, je ne le savais pas.

--Il y a si longtemps, et puis elle vivait toujours en France; pauvre Monsieur était consul: c’est comme ça qu’il avait épousé Madame. La fille de Madame, Mme Charmoy, s’était mariée aussi avec quelqu’un dans cette affaire-là.

--Elle était bien jolie; je me la rappelle, quand elle venait chercher des croissants à quatre heures pour sa petite; mais pas bien sérieuse, n’est-ce pas, madame Pauline?

--C’était étourdi peut-être, mais c’était honnête, affirma Mme Pauline. Elle allait se remarier quand elle est morte!

--Hein? c’est tout de même regrettable qu’elle soit morte!

--Je vous en réponds, et en cinq minutes une bolie qu’on a dit, et alors ma pauvre Madame s’est trouvée avec sa petite-fille sur les bras, et on a découvert qu’entre le gendre et la fille on avait dépensé tout l’argent de la dot et du reste. Heureusement que pauvre Madame avait sa petite fortune à elle, et sa pension, parce que, comme je vous l’ai dit, son mari avait été dans les gouvernements et alors on marchait.

--Avec de l’économie, dit Mme Barrey, on s’arrange toujours.

--Mademoiselle n’aime pas l’économie; sa maman l’avait accoutumée à la dépense. Ce qu’on gâchait d’argent dans cette maison, c’est pas à croire.

--Ça finit toujours mal, prononça sentencieusement M. Barrey.

--Pour sûr. La pauvre Madame se tourmentait; bien des fois elle m’a dit le soir quand je lui frottais le dos pour ses rhumatismes: «L’avenir de ma petite-fille m’inquiète, Pauline.» Et moi, je lui répondais de ne pas se tourmenter, qu’elle avait bien des années devant elle et que nous marierions Mademoiselle. Je le croyais, bien sûr.

Et le petit verre de fine étant bu, Mme Pauline, sensible en conséquence, s’essuya les yeux et se moucha bruyamment.

--Pauvre chère femme, dit Mme Barrey. C’était du bon monde.

--Je vous en réponds. Heureusement qu’elle n’a pas senti qu’elle s’en allait; elle parlait de se lever la veille de sa mort, mais la pauvre Mademoiselle a bien vu ce qui en était, et elle m’a dit comme ça tout de suite: «Pauline, je vais rester seule au monde.»

--Il y a des gens qui n’ont pas de chance, soupira la bonne Mme Barrey. C’est vrai qu’elle est seule au monde, cette chère demoiselle.

--Et si encore elle avait de l’argent; mais il paraît qu’il y en a très peu, car il a bien fallu partager avec M. Albéric, qui est aussi le petit-fils de pauvre Madame. Vous connaissez bien M. Albéric, madame Barrey?

--C’est ce jeune homme brun qu’on aperçoit souvent les dimanches.

--Justement. Un bon garçon, M. Albéric; il m’a emprunté plus d’une fois une pièce de cent sous, mais il me la rend toujours avec un petit cadeau. Sans son cousin, je ne sais pas ce qu’elle serait devenue le jour de la mort de sa bonne-maman, la pauvre Mlle Sylvaine; mais M. Albéric répétait: «Tu as un frère, Sylvaine, et qui t’aime bien.» Alors elle l’embrassait en pleurant, et il la consolait, la pauvre.

--La vie en a, des misères!

--Tais-toi, Barrey, on sait ça. Et quel est ce gros monsieur que j’ai vu passer l’autre jour avec votre demoiselle?

--C’est M. Gardonne, l’autre gendre de Madame, le père de M. Albéric. Mademoiselle l’aime beaucoup; elle croyait qu’elle irait vivre chez lui. M. Albéric le lui disait, et puis, comme je vous le racontais, il paraît que l’oncle anglais a écrit; et comme il est très riche et qu’il n’a pas d’enfant, le conseil de famille a décidé que Mademoiselle irait chez lui comme il le demandait. Il paraît qu’il a épousé une veuve qui a des millions; j’ai entendu Mme Gardonne--c’est la seconde femme du gendre de Madame--en causer avec son mari, parce que, quand il a vu que Mademoiselle pleurait tant à la pensée d’aller chez des parents qu’elle ne connaissait pas, M. Gardonne, qui est brave homme, disait: «Eh bien, si elle a trop de chagrin, il faut la ramener avec nous à Escalquens; c’est moi qui suis son tuteur.» Alors Mme Gardonne lui reprochait de vouloir faire perdre à sa nièce un gros héritage. Au fond, je la crois jalouse, cette femme-là. Elle est avare d’abord, et méfiante; je la déteste comme la peste. Depuis qu’elle est chez nous, on n’a pas une minute de tranquillité; faut lui rendre compte de tout comme si je ne savais pas conduire un ménage aussi bien qu’elle.

--Bien sûr, madame Pauline. Comme ça, cette chère demoiselle s’en va?

--Oui, à la fin du mois. Elle ne dit plus rien parce qu’elle est renfermée de sa nature comme pauvre Madame; ce n’est pas comme sa maman qui ne savait pas garder un secret. En voilà une qui était vive et gaie! Mademoiselle, quand elle a du chagrin, elle ne parle pas, même avec M. Albéric; mais elle a le cœur gros. Si, au moins, j’avais pu aller avec elle, ça l’aurait consolée; mais il paraît qu’il n’y a pas moyen: les Anglais ne veulent personne.

--Je me méfierais, dit Mme Barrey.

--C’est ce que j’ai dit à M. Gardonne, mais il m’a appelée vieille folle.

--Voyez-vous ça? Et Mademoiselle?

--Mademoiselle m’a dit: «Pauline, je vous remercie, et quand je serai majeure je reviendrai en France, et, si vous voulez, nous irons vivre à la campagne.» Je lui ai promis, pour lui donner du courage; mais je sais bien qu’ils ne la laisseront pas revenir; ils la marieront dans leur vilain pays, puisqu’ils veulent lui donner de l’argent. Ah! elle en aura vu des changements, la pauvre petite! D’abord, quand son papa est mort dans un pays dont je ne me rappelle plus le nom, mais on vivait comme des princes... Elle est revenue à Paris avec sa maman: il n’y avait plus beaucoup d’argent; malgré tout, c’était gai chez Mme Charmoy, toujours du monde, toujours des amis... et puis, cette pauvre femme partie, il a fallu venir à Auteuil chez sa bonne-maman. Ce n’était pas réjouissant, bien sûr, pour une jeunesse. Je disais quelquefois à Madame que c’était triste pour la petite... C’est vrai que Mlle Sylvaine est sérieuse; jamais elle n’a dit qu’elle s’ennuyait. Elle aimait tant sa jolie petite chambre avec une belle vue; elle l’avait si bien arrangée. Depuis que son départ est décidé, il faut la voir emballer toutes ses affaires, ça fend le cœur; elle a l’air d’enterrer des personnes, tant ça lui fait de peine. Elle a dit qu’elle ne voulait rien emporter; qu’on mettrait tout au garde-meuble, parce que M. Albéric, qui a vu son chagrin, a empêché qu’on vende rien, comme Mme Gardonne voulait; il a eu une discussion là-dessus avec sa belle-mère.

--Je vous demande un peu de quoi elle se mêle, cette femme-là? dit Mme Barrey indignée.

--C’est ce que M. Albéric lui a dit, et elle l’a appelé insolent; mais il s’en moque.

--Et pourquoi qu’il n’épouse pas sa cousine? Ça arrangerait tout.

--C’est trop jeune, madame Barrey, ça n’a pas de position. Et puis ils sont comme frère et sœur. Je sais, moi, que M. Albéric a eu des histoires de femmes, en tas! Oh! non, c’est pas le mari qu’il faut à Mlle Sylvaine; fière comme elle est, si un homme lui faisait des traits, elle en mourrait, bien sûr. J’aime bien M. Albéric; mais, sous ce rapport, j’ai pas confiance en lui.

--Vous avez raison, dit Mme Barrey. Ah! ça me fait bien de la peine aussi, tout ça! On s’affectionne, n’est-ce pas? Alors, vous, madame Pauline, qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pas vous placer encore?

--Non. J’ai de petites économies, et pauvre Madame m’a laissé quelque chose. Je vais m’acheter un petit viager, et puis je ferai des ménages tant que ça pourra marcher. Vous penserez à moi, madame Barrey?

--Soyez tranquille. Vous avez raison de rester chez vous; à votre âge, ça vaut mieux.

--Et puis, j’ai été habituée pendant quinze ans à Madame, je ne pourrais pas me faire à d’autres. Je suis entrée chez elle à la mort de mon pauvre mari; j’avais toujours été chez moi, madame Barrey. Comme ça, si Mademoiselle a besoin de moi à un moment, je suis là.

--C’est gentil de votre part, dit Mme Barrey.

--Je l’aime beaucoup, Mlle Sylvaine. Ah! je croyais bien aller à sa noce!

Et l’émotion, la fine aidant, fit verser des larmes à Mme Pauline. Elle les sécha en entendant sonner le coucou de Mme Barrey.

--Il faut que je rentre m’occuper de mon déjeuner.

--Venez causer quand vous aurez un moment, dit Mme Barrey en se levant, ça soulage. Barrey, j’entends du bruit à la boutique; va voir un peu ce qui s’y passe.

Et, docile, M. Barrey se leva et s’éclipsa, pendant que les deux femmes, malgré l’urgence du déjeuner à faire, discutaient encore un moment le problème de la destinée de Mlle Sylvaine Charmoy.

II

Elle se sentait bien perdue dans le vaste univers, la pauvre Sylvaine. Pour la troisième fois en sa courte existence, son horizon allait changer, et elle en éprouvait une étrange lassitude: l’inconnu la glaçait. Il lui semblait, par moments, qu’elle possédait plusieurs personnalités et que la Sylvaine qui avait vécu enfant auprès de sa mère, et celle qui, depuis les sept dernières années, était restée aux côtés de sa grand’mère, n’étaient pas la même créature. Les deux femmes, qui tour à tour avaient influencé sa jeune vie et façonné son esprit, différaient si fort entre elles, malgré le lien maternel et filial qui les unissait, qu’il en était résulté pour l’enfant la vague impression d’avoir deux âmes distinctes l’une de l’autre, et tantôt l’une, tantôt l’autre semblaient s’éveiller.

La mère de Sylvaine, Mme Charmoy, avait pris son parti de son veuvage et du changement considérable de situation qui en avait été la conséquence, de la façon dont il était en elle d’accepter tout événement, avec une sorte de vaillance joyeuse qui n’était pas insensibilité de cœur, mais simplement délice de vivre dans quelque condition que ce fût. Mme Charmoy apportait partout où elle se trouvait la joie et le plaisir. Sa vie cosmopolite et sa résidence successivement à Venise et à Naples, dans une atmosphère sans morgue, lui avaient permis de se développer à l’aise dans le sens de sa nature; romanesque, désintéressée et imprudente, sa propre personnalité exubérante primait tout, et dans les arrangements de son existence il ne lui venait jamais à l’idée de sacrifier quoi que ce soit à l’intérêt de son unique enfant. Néanmoins cette mère frivole, mais invariablement douce et bonne, avait inspiré une sorte d’idolâtrerie à la petite fille sérieuse qui, semblable à une fleur délicate, se tournait vers elle comme vers la lumière et la chaleur; la disparition de sa mère tomba comme une nuit subite sur l’enfant, désormais absorbée par des pensées secrètes qu’elle ne disait pas et dont personne du reste ne s’informait.

La transition qui suivit la mort de Mme Charmoy fut brusque et complète; en quelques jours, pour l’enfant impressionnable, la face du monde fut modifiée radicalement. Du coquet appartement de la rue de la Boëtie, au centre du mouvement, plein de rumeurs, de voix d’amis, toujours rempli par la seule présence de Mme Charmoy, de son visage lumineux, de son verbe éclatant, Sylvaine passa au logis presque claustral de sa grand’mère qui, à Auteuil, dans une rue paisible, bordée de jardins où s’entendaient le son des cloches et le chant des oiseaux, finissait sa vie dans une retraite qui n’était pas sans douceur.

Mme de Nohic, à l’époque où lui incomba la charge d’élever sa petite-fille, était déjà arrivée à un âge où les habitudes sont souverainement tyranniques; elle n’avait changé aucune des siennes et n’imagina pas une seconde que Sylvaine pût être opprimée par l’existence régulière et monotone qui lui était offerte, ni que l’ombre de son couchant pût obscurcir cette jeune vie. Mme de Nohic, quoiqu’elle sentît vivement, manquait absolument d’expansion: on l’avait écrasée en elle dès l’enfance, et elle pensait que cela était bon. Aussi, loin de s’en alarmer, elle se réjouit de la gravité précoce de Sylvaine, et une des premières leçons qu’elle lui inculqua fut la nécessité de se dominer toujours et de garder jalousement, comme une réserve suprême, le secret de ses émotions. La petite âme contristée de Sylvaine accepta facilement cet enseignement, qui s’accordait avec son orgueil, car elle en avait beaucoup; sa grand’mère le devinait et s’en félicita. Mme de Nohic trouvait une consolation douloureuse à se dire qu’elle était sans nul doute plus compétente que sa défunte fille à diriger une éducation, et que c’était un bienfait pour Sylvaine d’être tombée entre ses mains.

Cependant, malgré les apparences, elle se trompait, car Mme Charmoy, sous sa légèreté de surface, avait possédé un sens très réel et très juste de la vie, et si elle ne l’avait pas toujours fait servir à son usage personnel, il avait existé et, au moment voulu pour Sylvaine, elle l’eût assurément mis à profit; tandis que Mme de Nohic enlizée dans les sables du passé, implacablement fidèle à l’idéal de sa jeunesse, était destinée à remplir la tête de sa petite-fille de notions toutes nobles et élevées, mais fort dangereuses à la pratique. L’éducation qu’elle donna eût été parfaite, si Sylvaine au cours de sa vie, n’avait dû fréquenter que des personnes imbues des mêmes idées; tout au contraire Mme Charmoy, connaissant son incapacité de s’astreindre à aucune surveillance régulière, avait de bonne heure envoyé Sylvaine comme externe au couvent, et d’ailleurs, dans son sentiment, à toute enfant solitaire il fallait des compagnes; Sylvaine avait aimé les siennes ainsi que les Sœurs qui lui servaient de maîtresses, et leur dire adieu fut un nouveau déchirement; mais Mme de Nohic, pour qui sa propre fille avait été un sujet de craintes et de sollicitudes continuelles, jugeait que sa petite-fille devait grandir rigoureusement sous ses yeux, à l’abri de toute mauvaise influence possible. Ce fut donc dans une atmosphère infiniment pure et saine, mais singulièrement factice, que l’enfant se mua en jeune fille; elle s’épanouit, presque aussi paisible que sa grand’mère, accomplissant ses tâches journalières dans une sérénité profonde.

Ce logis d’Auteuil semblait situé loin du monde; la vie y était aussi fermée, aussi défendue que dans le plus calme coin de province. Rarement on allait à Paris; parfois, des mois s’écoulaient sans qu’on y songeât. Mme de Nohic, étrangère par sa naissance, et ayant, par suite de la carrière de son mari, passé ses plus belles années hors de France, avait peu de relations et n’en souhaitait ni n’en cherchait. La mort de sa dernière fille--l’aînée avait succombé en couches vingt-trois ans auparavant--avait accentué en elle le goût de retraite et de silence. Elle passait ses journées sans ennui, en occupations futiles et douces; ouvrant et rangeant des tiroirs, des cartons; respirant le parfum des choses anciennes; retrouvant la sensation de sa jeunesse dans un ruban ou une écharpe de gaze. La vie paraissait maintenant pour elle comme un élixir précieux qu’elle distillait goutte à goutte. Cette vie n’était point morne, mais animée dans sa régularité méthodique par tous les menus événements quotidiens: l’arrivée d’une lettre, le journal du soir, avaient leur importance et procuraient des sensations nouvelles; l’inobservance fait la monotonie, elle n’existe jamais pour qui sait voir. Sylvaine évoluait dans l’orbite de sa grand’mère, à qui sa venue avait apporté un intérêt profond et permanent, sans pourtant que la surface unie des choses en fût changée. L’enfant était élevée docilement à accepter, rien ne lui était jamais expliqué. Quand elle eut quinze ans, sa vieille grand’mère la traita comme une amie, l’employa à lui dire les offices, et aussi les poètes qu’elle aimait. Mme de Nohic n’avait jamais été effleurée par le doute; elle communiqua à sa petite-fille la foi qui s’ignore, la plus forte de toutes.

Souvent, à la belle saison, elles se promenaient dans les tranquilles avenues d’Auteuil à l’ombre frissonnante des acacias et des hauts platanes. L’observation joyeuse de la floraison des arbres, la perception de chaque parfum nouveau qui flottait dans l’air selon la saison ou l’heure du jour, étaient les joies sans cesse renouvelées de la femme vieillissante; la vie de Mme de Nohic acquérait à cette communion intime avec tous les phénomènes de la nature un charme auguste; il n’y avait désormais place en son âme que pour des sensations délicates et fines, presque éthérées. Elle observait avec une aimante attention le jour qui s’allongeait, un ciel pur ou voilé, l’apparition de la première étoile; le chant d’un oiseau la ravissait, et elle disait à Sylvaine: «Ecoute, ma fille, écoute.» L’âme de Sylvaine prenait ainsi une sorte d’affinement presque excessif et se détachait des réalités de la vie qui lui paraissaient lointaines et étrangères.

Plusieurs fenêtres du calme logis de Mme de Nohic plongeaient sur un jardin vaste et touffu appartenant à une communauté. Les soirs d’été, la grand’mère et la petite-fille s’asseyaient à une fenêtre pour voir tomber mystérieusement la nuit et suivaient des yeux les religieuses à voiles blancs et à voiles noirs se mouvant à travers le jardin; tantôt se promenant, tantôt occupées au potager ou assises en groupes serrés, elles déroulaient aux jeunes regards de Sylvaine une vie irréelle, faite d’évolutions rythmiques dans une paix inaltérable, et l’impression qu’elle en recevait était forte. Parfois, le soir, des Sœurs agenouillées autour d’une statue de la Vierge, toute blanche dans l’ombre au milieu des fleurs, chantaient des cantiques, et leurs voix douces et légères, venaient jusqu’aux deux femmes, leur donnant l’impression d’un vol de duvet qui les aurait furtivement caressées. Sylvaine en frissonnait, remuée jusqu’au fond du cœur, et Mme de Nohic y trouvait une joie secrète, un plaisir délicieux, l’âme déjà presque libérée, et les yeux humides levés avec confiance vers l’empyrée qui lui cachait l’au-delà et sa musique éternelle.

De cette façon, les années avaient passé, et Sylvaine était devenue belle et grande; sa beauté était un des bonheurs de Mme de Nohic qui, en ayant eu beaucoup elle-même, en appréciait le don et le trouvait précieux pour une femme. Sylvaine avait appris à aimer tout ce que sa grand’mère aimait; à son école, elle avait pris goût aux détails de la vie, aux raffinements inaperçus de tous; elle s’était attachée fortement aux choses, et sa petite chambre, remplie de vieux meubles qui avaient appartenu à sa mère, lui était un royaume. Le moindre objet, chez Mme de Nohic, semblait avoir une existence personnelle: les vies évanouies flottaient partout et, à force d’être évoquées, devenaient presque tangibles.