Isis: Roman

Part 9

Chapter 93,852 wordsPublic domain

Elle prodiguait ses forces et ses secours, parce que cela lui convenait. Ce que faisaient les brillants élus des fêtes nocturnes et ce qu'elle avait passé la nuit à accomplir s'entre-valait pour elle! Chacun avait rempli son devoir et son temps d'une manière quelconque et selon sa préférence.

Trois fois, depuis cinq ou six ans qu'elle risquait cette promenade, lorsqu'elle était à Florence, dans les intervalles de ses voyages lointains, trois fois on avait attaqué Tullia Fabriana.

La première fois, elle avait tenu, sans appeler, contre de pauvres gens, et grâce à sa flamboyante manière de tenir une épée, on s'était enfui après quelques coups de pointe dont trois assaillants étaient restés sur le pavé.

La seconde, elle jeta une poignée de florins et leur dit de sa voix calme:

--C'est parce que je ne me soucie pas de vous tuer.

Et, entr'ouvrant son manteau, la marquise laissa voir les pistolets, tout armés, de son ceinturon.

La troisième, elle se vit cernée subitement. Il était deux heures de la nuit. C'était au sortir d'un bouge où elle venait de sauver de la maladie et de la faim deux familles moribondes.

Elle abaissa précipitamment sa visière, fit feu deux fois et mit l'épée à la main. Comme elle avait affaire à une meute d'ivrognes pauvres, qui se ruaient en aveugles sur elle, toute défense était paralysée et impossible. On sauta sur ses bras.

Elle se dégagea une seconde fois par un mouvement terrible; mais, se voyant désarmée, elle eut un sourire amer sous son casque. Un stylet vint se briser la pointe sur sa cuirasse; un autre l'eût aveuglée sans sa visière: malgré les coups de poing d'une précision et d'une force étranges dont elle défonça, pendant quelques secondes, un certain nombre de trognes et de poitrines, elle comprit de suite qu'on allait finir par l'étouffer ou l'étrangler. Dans le fort de cette lutte, et voyant luire les grands couteaux, elle portait déjà une bague empoisonnée à ses lèvres pour ne pas tomber vivante à leur merci, lorsqu'un des personnages cria un nom inconnu et qu'elle n'entendit même pas.

A ce seul mot, tous s'écartèrent. On échangea quelques paroles à voix basse: leur effet fut étonnant. Ceux qui l'entouraient s'agenouillèrent devant elle et lui demandèrent pardon. Elle ne répondit rien; mais, debout au milieu des groupes hideux éclairés par la lanterne d'un ex-voto, elle remit son épée dans sa gaîne et s'en alla lentement.

Depuis, on ne l'inquiéta plus. Dans les ruelles les plus désertes et les plus sombres, un appel de sa voix eût suffi pour la défendre; mais elle n'aurait pas appelé. Tacitement les pauvres s'entendaient pour le reconnaître et ne pas lui faire de mal. Ils se défendaient de la suivre par respect; d'ailleurs un cheval tout sellé l'attendait au point du jour à un tel endroit, et un temps de galop eût distancé les espions de tout genre: on ne la questionnait jamais...

CHAPITRE XII.

Fiat nox.

«Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants!...»

(_César-Auguste_).

Le lendemain de la présentation du comte de Strally, vers huit heures du soir, Tullia Fabriana était dans son palais, dans un appartement spacieux et retiré. C'était celui qu'elle préférait; elle y passait la plus grande partie de son temps à Florence; jamais autre créature que Xoryl n'y avait pénétré. Ce salon circulaire présentait un aspect d'extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir, arrachées aux vallées tumulaires d'Éthiopie, et dont les têtes naïvement sculptées, exprimaient un supplice intérieur, supportaient ensemble, avec leurs seize bras tendus et crispés, la fresque du plafond représentant Isis voilée dans la nuit pleine d'étoiles. Les tentures étaient remplacées par des surcharges de draperies en velours fauve, aux reflets dorés. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant cachaient complètement le parquet. Une croisée unique, à vitrail précieux, était ouverte sur les jardins. Des cordons, tressés de ganses et de filigranes d'or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille brune devant préserver du soleil sans trop d'obscurité.

Près de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux d'armes anciennes étaient appliqués dans les draperies.

Au milieu de la chambre, sur une table d'ébène, resplendissaient un vase florentin en or, une aiguière pleine de fruits et deux coupes d'émail d'une haute antiquité. Un sphinx, de longueur colossale, également en lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides, était placé dans une sécante tirée à gauche de la croisée; son dos énorme était creusé et comblé de peaux de martre et d'hermine. Sur ce magnifique lit de repos, Fabriana s'était indolemment étendue ce soir-là. Près d'elle, une veilleuse bleue, élevée sur un trépied d'or et allumée nuit et jour dans une petite urne de cristal, brûlait une huile odorante.

Autant qu'il était permis d'en juger, la marquise était d'une taille grande et svelte. Elle était vêtue, à cause de la chaleur étouffante, d'un nuage de batiste en forme de peignoir échancré de la poitrine et découvrant ses épaules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plénitudes de la statue de Cléomènes. Sa tête, sur laquelle tombait le rayon de la veilleuse, était d'une carnation très blanche. Les masses lourdes et dorées de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et retombaient en flocons de boucles radieuses derrière sa tête, inondant son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyées étincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le groupe effroyable enchaîné autour d'elle. Elle avait des sourcils d'une impassibilité intelligente. Le nez tracé avec une sévère finesse de dessin, était droit; l'air de son visage était séduisant: ses narines déliées bougeaient, rosées et diaphanes, à chaque soulèvement de sa poitrine. La vie circulait avec une saine volupté dans cette belle dame étendue. Sa bouche, parfaite, était d'un rouge vif, pourpre, et comme velouté par les plis de sa belle peau: ses dents lactées mordaient légèrement sa lèvre inférieure. Hier, le sourire tempérait l'expression royalement dédaigneuse de cette bouche, aujourd'hui rien ne souriait dans sa physionomie. L'un de ses bras était recourbé sur son front dans une attitude abandonnée; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux parfums excessifs, qu'elle remuait, et dont elle touchait gracieusement son visage de temps à autre. Son autre bras, moulé par quelque divin statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait jusque sur les fourrures. A l'un des doigts menus de cette main, elle avait un anneau d'or constellé de grosses émeraudes: cet anneau formait sa seule parure; elle ne le quittait jamais, même le long du sommeil, pour des raisons particulières. Ses pieds nus jouaient dans de blanches mules de velours festonnées de broderies moresques.

Elle rêvait ainsi, perdue au milieu de sa beauté, ressortant, toute suavement couchée, du fond sombre qui l'entourait, et, certes, à la voir si presque positivement exempte des soucis possibles, on n'eût pas deviné de quelle nature était l'effrayant rêve, le rêve inouï! qui vivait dans son âme inexplorée.

Elle regardait depuis longtemps les torses démesurés sur lesquels miroitait la lumière de la veilleuse.

La soirée au dehors, s'obscurcissait.

Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est une évocation. Les pierres vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent avoir vu tant d'histoires et d'événements oubliés! Les légendes s'éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de murmures... des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de leurs défenses, l'âme recrée alors les temples, les manoirs et les palais avec les débris d'une colonne, et la méditation touchant le vaste songe de l'existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe invinciblement l'esprit.

Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la sauvage majesté. Il leur manquait l'immensité, le spectacle de l'espace embrasé par le simoun. Ils paraissaient n'être plus environnés de la solitude des siècles... mais ils portaient avec eux tout cela pour Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. A sa volonté, la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux tombeaux des rois d'Abyssinie et d'Égypte, réveillaient en elle des faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l'air d'échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils n'avaient eu que le pélerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect inspirait. A quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils achetés?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour elle.

Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot:

--J'essaierai.

Quelques instants se passèrent.

--Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule réalité qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?...

Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa pensée, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que très basse et à peine distincte:

--Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais vivre!...--Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil s'assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l'air s'imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux,--et que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages d'Osiris;--lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient confusément, au loin, dans l'étendue, avec leurs torches, leurs éléphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,--à travers un mirage de sables, de verdures et d'étoiles,--le vent s'embaumait dans le feuillage des cèdres et des palmiers; quand les phénix immortels volaient sur les sépulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent la belle reine de l'Heptanomide antique aimait à s'attarder sur le fleuve.

Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes boréales, le monde, avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme!...

Son nom formulait toutes ces images.

Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx.

--C'était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien jeté là par la funèbre indifférence d'Alexandre. Les excès avaient atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à sa race par le soldat.

Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et solaire.

Ah! c'était la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange sur sa panthère favorite; les roseaux bruissaient, obstrués par les alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n'ont pas été retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d'Asie Mineure. Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans d'intervalle, que la mort n'était pour elle qu'une esclave comme les autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette vivante! Toute lasse d'avoir lascivement étudié dans les salles souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de tourments sans mourir, elle réfléchissait. A ses pieds, jouait l'une de ses filles naïves élevées pour la servir d'une certaine façon et dont elle s'accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la volupté! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque rêve que nul ne sondera jamais... C'était sublime.

Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde:

--O passé!... dit-elle comme un murmure.

Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.

--Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient embaumés près du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande reine!

Elle les regarda et reprit sa rêverie.

--O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la première fois, je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon âme était déjà révoltée d'être forcée de vivre dans ces siècles d'humiliation! Dès ma jeunesse, en considérant l'humanité, je compris les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du passé, ce spectacle ayant creusé dans mon coeur les rides que l'âge seul refusait à mon front. Mon âme n'est pas de ces temps amers! Vous le savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans étonnement, vous savez qu'aux récits de toute cette histoire il m'a semblé--plus d'une fois--que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les domaines profonds du rêve, éprouvait d'inconcevables souvenirs.

Depuis cette heure, continua-t-elle après un silence, depuis cette heure où j'ai fixé mon avenir, je tiens compte, malgré moi, de la sourde hésitation de ma conscience, et j'essaie vainement de combler de longs intervalles. Mes jours se soudent à mes jours comme les anneaux d'une chaîne que je suis obligée de porter et qui m'accable sous son poids. Il me semble que depuis longtemps mon âme s'est brusquement arrêtée au milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me paraît lugubre comme une prison. Ah! c'est cela, c'est cela surtout qui m'interdit! Je souffre de vivre, n'ayant plus rien à tirer de la terre... et ne pouvant cependant pas m'en détacher.

Elle ferma les yeux pendant un moment de silence.

CHAPITRE XIII.

Ténèbres.

«Le flambeau n'éclaire pas sa base.»

(Proverbe arabe.)

Sombre, elle continua:

--Je pourrais m'en détacher! N'ai-je pas ce talisman de liberté, cet anneau qui contient pour moi la nuit où personne ne travaille plus!

Et, s'interrompant, elle fit bouger un ressort de sa bague: une émeraude se dérangea, laissant voir quelques grains d'une poudre brune dans le chaton.

--Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue, à force de lutte, à l'identité de moi-même. Pour l'empire du ciel, je ne saurais oublier la suprême tristesse de vivre ni descendre de la sphère où j'ai atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent, indifférentes, devant ma solitude. J'ai commencé à mourir depuis longtemps; l'horizon est assombri; mon coeur est une grande mélancolie glacée: il me semble que je ne change plus.

Je ne frémis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne tiens à rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forêts; je n'aime pas l'Océan ni les astres de la nuit; je ne tiens guère à une beauté qui doit s'annuler d'elle-même et qui est à la merci du moment qui passe; rien, désormais, de terrestre, ne me captivera.

En prononçant ces paroles, Tullia Fabriana s'était levée et avait allumé un candélabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle, et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cèdre glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et, posant le candélabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur le sphinx.

Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages.

C'étaient environ cent feuilles de parchemin reliées entre deux plaques d'un métal noir et solide; l'agrafe des fermoirs était enrichie de pierres précieuses; c'était un manuscrit, bien que l'égalité des caractères semblât d'une perfection typographique.

L'écriture était précise, fine et serrée; pas une rature. Les deux tiers seulement du livre étaient remplis.

--Cependant, continua-t-elle, malgré le peu d'intérêt que je leur accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du mystère, si la Nécessité s'est révélée à elle-même en moi, je n'en reste pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu'à mon dernier soupir.

Elle commença de lire silencieusement.

Voici ce qui était écrit sur la page:

«Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie.

»Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres stellaires classée au rayon de l'Hermétique entre les signes cabires et les tables d'Éleusis, titre 21.

»En route, les bohémiens, sous la tente desquels j'avais dormi, m'expliquèrent des secrets de leur science augurale. Une des filles de cette tribu me fit présent de l'amulette d'asbeste qui éclaire les précipices et les cavernes, sans être enflammée. Le mince rouleau de mon ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent à voix basse dans le désert, en avaient cueilli, elles-mêmes, et desséché les fleurs précieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un soir, le troisième depuis cette rencontre, comme je les quittais, l'enfant qui s'était défaite pour moi de sa pierre magique et à laquelle j'avais donné un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle conduisait mon cheval; il faisait sombre. «--Tu es silencieux comme le sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir, comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main, tu verras.» Cette phrase me fit sourire; j'ôtai l'un de mes gants, et, à cause de l'obscurité, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui présentai, l'amulette qui éclaire les abîmes. Au premier symptôme de saisissement qui parut sur ses traits--(sans doute à la vue du signe d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constellées qui couvrent le doigt d'Hermès et toute la percussion de ma main),--j'étendis cette main vers elle. Les paupières de l'enfant battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rênes et je disparus dans les ténèbres.»

Tullia Fabriana s'arrêta; puis elle murmura vaguement:

--Ce voyage m'a fait connaître une plaine de bataille dont j'aurai peut-être à me souvenir un jour.

Elle reprit sa lecture.

«Quelque temps après (j'ignore sous quels parallèles des frontières d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais passé les montagnes et j'étais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et silencieuse forêt. A travers les branches, je regardais par moments la Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie.

»Et, perdue dans la pensée, j'observais un point fixe de la Notion à laquelle j'étais déjà parvenue. Je méditais sur la correspondance de l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identité, la Différence et la Raison d'être, antérieurement présupposées et reconstituées en moi par l'Esprit. J'étais plongée dans l'Abstraction visionnaire, et, saisie par l'Immensité, je ne m'aperçus pas de ce qui me menaçait. Le cheval, effrayé brusquement soit par la voix lointaine d'un tigre, soit d'un bruissement d'écailles sous l'herbe, s'était emporté, et, tête baissée, dans les vertiges de son élan, il m'entraînait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, à je ne sais quelle mort imminente.

»Un instant, la nuit me tenta. La dent des bêtes fauves ou les noeuds des serpents me séduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci plutôt qu'à celle-là, sous l'océan, sous les feuilles ou sous terre, cela m'était devenu indifférent. S'il me restait un désir, c'était de reconstruire tout à fait les choses avant de les quitter, mais je n'y tenais même pas, sachant que je contenais déjà virtuellement leur explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais, je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immédiatement dans la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement.

»Ayant autour de moi, dans l'éther, les vertus de la chasteté, ayant les six jours de jeûne derrière mes paroles, ayant enduré la soif pendant ces six jours et m'étant baignée la nuit précédente, ma main traça dans l'air, à tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les vivants et les morts. Le cheval s'arrêta, décrivit un cercle et s'abattit au milieu d'une clairière immense et lumineuse. Je me croisai les bras, debout et les yeux fixés sur la nuit; je prononçai, en chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais être tirée de péril par quelque chose d'inattendu.

»En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparaître un vaste éléphant; il accourait. Quand il fut arrivé tout près de moi, je lui montrai le Sud.

»Il me prit par le milieu de mon corps, m'enleva du sol et me posa doucement sur son dos. Des lianes et des feuilles épaisses y étaient assujetties, c'était un lit de repos. Pendant que j'examinais cela, je sentis qu'on me touchait l'épaule; c'était mon cimeterre qu'il avait ramassé et qu'il me tendait.

»Je me couchai et m'ajustai, pour ne pas tomber, avec les longues lianes qui pendaient sur ses flancs: une fois bien attachée, je m'endormis, étant fatiguée, après avoir marqué dans ma mémoire le point de la Notion où j'étais restée avant cet incident. A mon réveil, le soleil était au zénith; des palmiers, une ville d'Orient s'élevaient dans la solitude, à l'horizon. J'étais en Turquie d'Asie, c'était Bagdad. Je dénouai les lianes autour de mes membres et de mes reins; il me reprit comme la veille (je dis _la veille_, mais je ne sais pas le temps que dura mon sommeil: deux ou trois jours peut-être) et me posa doucement à terre. Je lui fis signe qu'il pouvait me quitter; il disparut, me laissant aux portes de Bagdad. Le shimiel soufflait ardemment; je fis quelques pas, et je m'étendis auprès d'une fontaine; une femme d'Arménie me donna à boire. Le soir même, je me retrouvai dans le palais du scheik Ismaïl, près des bazars; nous causâmes de cette souveraineté du pachalik de Bagdad, qui est déjà presque indépendante du gouvernement de la Porte-Sublime. Je lui parlai aussi de l'Europe: Ben-Ismaïl fut plein de distinction et d'amabilité.»

Tullia Fabriana ferma le livre.

--A quoi bon? dit-elle; est-ce que je puis m'oublier?...

Elle se leva, replaça le sombre journal dans la case secrète, la tenture retomba. La marquise revint vers le sphinx; elle resta debout cette fois, la tête penchée, les paupières baissées.

Évidemment, bien que sa figure n'exprimât rien, son âme s'était rembrunie jusqu'au terrible: elle songeait.

CHAPITRE XIV.

L'éternel féminin.

«L'eau qui danse, la pomme qui chante et le petit oiseau qui dit tout.»

PERRAULT.

--Maintenant, dit-elle, vers quel but précis et absolu doivent tendre le déploiement de ma volonté, l'expansion de mes forces et les déterminations de mon esprit?