Part 8
Xoryl eût donc parachevé consciencieusement ce travail sans même réveiller Tullia si elle se fût trouvée endormie en ce moment. Le meurtre ainsi que l'anéantissement des victimes n'eût pas duré le chant du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame étaient prévues à une minute près. L'écho n'en eût même pas pénétré au travers de ces tentures de velours noir brochées d'or, dont les pans étoffés se massaient de chaque côté des portes intérieures. L'exécution terminée, l'enfant eût fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les parquets relevés fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des tapis, et s'y adapter d'une manière invisible.
D'ailleurs, si le survenant eût paru d'une certaine caste, on pouvait le laisser mort dans les jardins. La hauteur des fenêtres aurait justifié les fractures occasionnées par sa chute dans l'oubliette, etc. Un accident que personne n'avait le droit d'approfondir répondait à toute question.
A l'autre extrémité du parc se trouvait un pavillon adossé à la grande muraille, et l'on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir à l'insu général. Il donnait sur la campagne des bords de l'Arno, presque toujours déserte en cet endroit. Une lunette permettait d'en explorer les environs et de prendre son temps si l'on n'estimait pas comme tout à fait indispensable que ces entrées ou sorties fussent remarquées.
Tullia Fabriana, forcée, non pour elle seulement (s'il ne ce fût agi que d'elle, sans doute n'eût-elle pas pris tant de mesures), de lutter contre les instincts de toute espèce de personnes, prenait très au sérieux les précautions qui devaient la défendre et assurer le succès de ce qu'elle avait chargé sa volonté de réaliser tôt ou tard. Les passants n'ont d'autre joie dans cette vie, à peu d'exceptions près, que d'essayer de nuire aux êtres supérieurs et que d'outrager indifféremment dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections.
Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tâchait, le plus possible, de leur épargner la peine de cette méchanceté à son endroit. Ses procédés lui constituaient un talisman plus sûr que l'anneau du mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des proportions vertigineuses de lucidité et de profondeur. C'était fort et clair comme de l'algèbre. Il n'y a de vraies mesures que celles qui sont totalement prises, c'est-à-dire que celles qui sont juste à la hauteur de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les conséquences et les désastres virtuellement contenus dans le sourire d'un valet «qui croit voir quelque chose de louche,» et qui est aux aguets pour profiter d'un oubli, concevait très bien la faiblesse humaine, la pardonnait et lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas à en être la victime.
Un escalier de pierre conduisait intérieurement à la plate-forme des murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux énormes chiens de montagne, deux molosses dressés à ce manège, rôdaient sur cette plate-forme et eussent dégoûté ceux qui, d'aventure, pour tel ou tel motif, auraient jugé convenable d'y appliquer des échelles. Leurs aboiements eussent prévenu, d'ailleurs, de la tentative: sur un coup de cloche de Xoryl, une demi-douzaine de nègres gigantesques, armés jusqu'aux dents, se fussent rués, sans bruit, dans les alentours. Et puis, de la fenêtre de Xoryl, le regard embrassait le sommet des murailles. La charmante sauvage avait le regard d'un aigle et tirait divinement juste; sans avoir besoin d'appeler les nègres, elle eût démasqué une lampe aux reflets projetés qui, en tournant sur son support, eût illuminé circulairement la plate-forme comme un éclair. Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou, à crosse d'ébène incrustée d'ornements et d'arabesques précieuses, un miracle de précision, dont la marquise lui avait fait présent!), elle eût immédiatement fait feu sur la première tête malveillante qui eût paru.
Le couvert, la coupe et la vaisselle particulières de Fabriana étaient d'or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges très fins, après les domestiques. Les deux cuisiniers étaient depuis de longues années dans le palais, et ils achetaient eux-mêmes avec le plus grand discernement ce qui était nécessaire. Aucun aide, excepté les jours de réception. Il n'y avait qu'un seul maître d'hôtel, vieillard fort tranquille et très attaché au palais; il avait servi le duc Fabriano, père de la marchesa, lequel était mort empoisonné, comme on le sait. Le vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul, avec l'un de ses nègres, il avait le droit de parler à Xoryl, et l'avertissait de tout ce qui venait de l'extérieur. Il dressait le matin et le soir une magnifique table incrustée de lames d'ivoire et de nacre, dans un vestibule du rez-de-chaussée des cours intérieures. Les cuisiniers lui apportaient, l'un après l'autre, ce qu'il fallait, et il avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commencé sa besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prétexte que ce fût. Une fois la table disposée, il attendait la sonnette de Xoryl, et, pressant alors un ressort adapté à quatre chaînons de bronze, la table s'enlevait d'elle-même sans bruit, dans les rainures; le parquet du salon supérieur s'écartait et laissait passer.
A l'aide de ces précautions, il eût été fort difficile de mêler de l'opium ou d'autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait coutume, par surcroît de prudence, d'éprouver l'appétit des deux molosses avant que Tullia se fût mise à table; on le savait, et cela était un avantage de plus.
Il faut se souvenir qu'il ne saurait y avoir rien de petit dans l'ensemble d'un plan sublime; que chaque détail tire sa valeur de la conception générale et qu'un esprit réellement profond revêt les choses de moindre apparence de leur _véritable_ point de vue. En lisant l'histoire des conspirations tombées avec les têtes des conspirateurs, on se sent étonné de voir, non pas comment elles sont tombées (cela n'est d'aucune importance, si ce n'est dans les écoles pour exercer la mémoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont tombées. En découvrant le véritable motif de leur écroulement dans le vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C'est dans l'oubli d'un misérable détail que la grande Fatalité[7] va précisément se réfugier tout entière!... Est-il donc possible que les plus intrépides génies de la révolte, dont le regard embrassait, sans se troubler, les développements d'une machination formidable, se résignaient à relever de cet odieux dicton du vulgaire: «On ne peut pas tout prévoir»?
C'est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens, à cause de la grande Fatalité.
Pour elle, comme elle ne s'était asservie à aucune habitude, comme elle avait plié, de bonne heure, son corps à la faim, aux veilles, au froid et à la fatigue, les privations lui étaient naturelles, et ces choses poussées même à des proportions effrayantes, se seraient émoussées contre sa beauté, comme cela glissait sur la constitution de fer d'un Sergius.
Elle ne tenait, sans doute, à cette beauté, réellement merveilleuse du reste, que comme à une arme de plus;--et l'on sait qu'en Italie, et particulièrement en Toscane, la beauté des femmes dure communément beaucoup plus d'années que dans les autres pays. Chose reconnue, à ce qu'il paraît, mais assez bizarre! les plus belles femmes de la Toscane ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent dépassé le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait pas être défavorable à ses projets.
Les notes concises et les formules ignorées que les trois chercheurs d'alchimie avaient laissées dans le laboratoire, lui avaient aplani les difficultés de la science des poisons. Elle était consommée, comme Locusta, dans l'art des préparations qui foudroient, mais sans laisser de traces. Les plus étranges poisons florentins et indiens lui étaient d'un maniement familier, et souvent elle avait consacré de longues heures à les étudier et en approfondir la puissance.
Retrouver les compositions subtiles et pénétrantes à l'aide desquelles la seule émanation d'un papier est mortelle, ne lui avait pas été difficile. Elle en avait dont les effets étaient assez lents pour que le soupçon ne vînt pas, et qui ne devaient frapper qu'à trois ou quatre sommeils d'intervalle, par exemple. L'emploi des lettres comme moyen ne laisse pas que d'être essentiellement difficile, à cause des soins et de l'exactitude qu'exige la préparation d'abord, ensuite à cause des précautions prises par les souverains et les pontifes pour échapper à ces sortes d'attentats. Cependant n'y a-t-il pas toujours de ces lettres que les princes prennent souci de lire!... Il ne s'agirait que de trouver deux premières lignes les saisissant dans l'à-propos de leur plus intime souhait du moment, chose que l'habitude des cours, la science du monde, l'observation, etc., facilite beaucoup dans un certain rang social. Il ne lui eût été guère malaisé de dessiner les armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet, bref, de faire parvenir une lettre de telle manière qu'en supposant même, par impossible, la _non-réussite de la chose_, il aurait été impénétrable de savoir d'où elle venait...
Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage d'importance, écrits d'une manière difficile à lire, nécessitant l'approche des yeux; une phrase dont le sens serait douteux et d'un grand intérêt..., de telle sorte que celui qui écoute soit porté à saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrétaire, pour contrôler lui-même la question et justifier de la supériorité de ses propres yeux..., etc., etc.; une lettre, enfin, contenant des paroles meilleures pour le foyer allumé que pour les archives...,--nous disons lettre, nous pourrions aussi bien songer à une fleur, un éventail, un mouchoir.--On se souvient de la dernière partie du moyen âge en Italie.
Il était donc possible d'affirmer que, grâce à sa position exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la mort de presque toutes les têtes couronnées de l'Europe dans le creux de sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de satin rose, n'est-elle pas toujours la mort! Cela ne faisait pas pour elle l'ombre d'un doute.
Il y avait, dans la chambre à coucher de la marquise, quelque chose de spécial. Une porte admirablement soudée tournait sur elle-même avec un pan de mur et laissait à découvert des marches de pierre. Cela conduisait à un profond souterrain.
Ce souterrain n'avait par lui-même aucune issue. Il pénétrait sous le palais dans toute l'étendue de la façade. Il n'y avait là que des tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangés les uns à côté des autres. Cela ressemblait à une grande cave. Seulement un tube de plomb reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales de serpent, à travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir où sa terrifiante extrémité se retrouvait.
A l'entrée de ce souterrain, à la troisième marche, il y avait une autre porte invisible fermée également d'un pan de mur qui se mouvait lorsqu'on pesait sur un bouton d'acier couleur de pierre et caché parmi la mousse.
Dans ce second souterrain se trouvaient une torche, un miroir, une caisse de déguisements et leurs papiers de sûreté, d'excellents pistolets doubles, accompagnés de deux épées de voyage et de deux yatagans empoisonnés.
Deux bourses d'or mêlé de diamants étaient jetées sur la caisse.
Dans le cas d'une surprise, d'une arrestation par une escorte (chose qui paraissait située au delà des prévisions normales, mais qu'elle était prête à recevoir), elle eût pris Xoryl entre ses bras, de peur que, ne connaissant pas les rampes dangereuses, la petite fût tombée là comme dans un précipice et se fût tuée. Une fois descendues, le mur en se refermant sur elles était assez épais et assez parfaitement joint pour que le son ou tout autre indice ne fût pas venu les trahir. D'ailleurs, il y avait la première porte à trouver avant que de parvenir à celle-là. Les profondeurs du souterrain s'enroulaient sur elles-mêmes; c'était d'un abord aussi difficile que les hypogées ou les sérapéums de l'Égypte. Elles se fussent déguisées en attendant la nuit. Cela s'ouvrait, par une porte cachée et pareille aux autres, sur l'Arno; une barque suspendue à l'entrée, au-dessus du fleuve, n'avait besoin que d'un balancement accompagné d'un coup de yatagan dans les cordages pour être mise à flot. Elles fussent parties à force de rames.
Fabriana savait où trouver, à une lieue de là, des chevaux africains. Une fois en selle, elles eussent gagné Venise ou Gênes; la marquise y avait deux villas de plaisance, et de sûreté.
L'essentiel avait été d'atteindre ce but, d'être inabordable, invisible et imprenable, bon ou malgré tout le monde, elle et sa conduite, quand elle l'eût voulu, en pleine Florence et au grand soleil.
Cependant le palais ressemblait aux autres palais; à part la grandeur et la beauté de l'architecture, il ne présentait rien de particulier. Les laquais affairés et les intendants circulaient dans les cours et dans les appartements extérieurs. Seulement, il y avait peu de bruit. Le palais avait pour caractère distinctif un certain silence.
Les visites étaient très souvent et très agréablement reçues; la conversation y était d'une liberté engageante; on eût dit que les portes s'ouvraient toutes seules et que la négligence était même poussée à l'excès. A la moindre inquiétude, cependant, le train des choses y eût instantanément changé d'aspect et se fût déformé jusqu'au terrible. En trois secondes, il eût pris l'allure d'un état de siége avec une précision et une intensité de déploiement de toutes ses forces à la fois qui eussent broyé, sans tumulte ni désordre, ceux qui se fussent trouvés, avec une fâcheuse intention, dans les rouages de ces pierres vivantes. La Fatalité y eût obéi mécaniquement, d'une très horrible manière. C'eût été comme dans les contes arabes: disparition! L'éclat de rire y eût été anéanti avec les rieurs dans des ténèbres subites, si, par hasard, il y eût eu de bons vivants parmi les victimes dans cette sombre minute! Après l'éclair tout fut rentré dans la tranquillité habituelle, tout, jusqu'au sourire de la pâle enchanteresse.
De cet état de choses, il résultait donc ceci: que la marquise Fabriana pouvait faire à peu près ce qu'elle voulait chez elle, sans être ni vue, ni épiée, ni soupçonnée, ni commentée; qu'elle n'était, autant qu'il est possible, à la merci de personne, et qu'elle pouvait s'estimer à l'abri de ces incertitudes perpétuelles d'être troublée dans sa solitude.
Nous ajouterons que ces précautions, les eût-on remarquées en partie, n'eussent jamais semblé que toutes naturelles de la part de deux femmes vivant seules, retirées et exposées. La situation isolée du palais aurait suffi pour les justifier.
Note 7: _Fatalité_ est pris ici dans le sens de concordance fâcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point de vue.
CHAPITRE XI.
Aventures chevaleresques.
«Vous les reconnaîtrez par leurs fruits.»
C'était par cette petite porte du pavillon que Tullia Fabriana sortait souvent, de nuit, vêtue en cavalier, l'épée à la hanche et le masque sur le front.
Toujours seule.
Sous ses vêtements elle portait une cuirasse d'acier d'une légèreté sans pareille: c'était l'ouvrage de l'un des vieux artistes du XVIe siècle qui réussissaient une fois un chef-d'oeuvre d'armurerie et de ciselure. L'un de ces inconnus, qui trempaient des dentelles damasquinées, avait également travaillé la fine et puissante cotte de mailles qui l'emprisonnait depuis les pieds jusqu'à la gorge.
Ses gantelets étaient tramés avec un dur filet d'airain merveilleusement caché sous la soie. Son feutre, d'où s'échappaient de fausses boucles de cheveux noirs, avait, à l'intérieur, une visière en treillis d'acier qui se relevait et s'abaissait suivant son bon plaisir.
Elle ne semblait nullement gênée dans ce costume; elle marchait vite, le manteau rejeté sur l'épaule, comme un chevalier. Les rares passants, malgré son allure modeste, s'écartaient presque toujours de son chemin, sans savoir pourquoi.
Que signifiaient ces ajustements? Était-ce l'amour des aventures? Mais non: elle n'était point femme à commettre de ces folies.
Les cris familiers des oiseaux de la Mort lui disaient:
«Belle dame, voici le glas de minuit. C'est l'heure où nous avons heurté nos ailes contre vos vitraux; nous connaissons votre lampe. Les rues se font désertes, l'épée se brise dans l'embuscade: c'est le noir danger qui guette, avec nos yeux, dans la solitude endormie. Femme, tu deviens téméraire, toi si prudente, si profonde et si sage toujours. Retourne! et c'est un conseil de vieillard; nous nous intéressons à toi.»
Elle marchait et s'avançait, tranquille, au milieu des ruelles, dans les faubourgs équivoques et ténébreux.
Ah! c'est qu'elle éprouvait parfois le grand vertige d'elle-même; elle le sentait bien: ce qui lui restait d'humain pouvait la quitter à chaque instant; elle ne tenait presque plus à la terre, et elle n'existait pas en vérité. Or il fallait qu'elle se souvînt de son corps, puisqu'elle avait dit: «J'attendrai».
C'est pourquoi, par une réaction nécessaire, elle venait se retremper dans le spectacle de quelques souffrances, pour ne pas oublier qu'elle existait.
Le costume lui avait paru plus commode masculin que féminin dans cette circonstance, motif qui l'avait déterminée à le choisir.
Elle montait bien des rampes dégoûtantes, elle trouvait bon nombre d'horribles tableaux; à peine son mouchoir imprégné de sels odorants la préservait-il des atmosphères suffocantes et pestiférées.
Elle donnait son or et sa science, non point parce que c'était «une bonne action», mais parce que autant faire cela que le reste, et qu'elle en avait l'occasion.
Elle connaissait trop, sans aucun doute, l'irrémédiable immensité des douleurs, pour penser une minute que, fût-elle apparue à des millions d'êtres dans la seule Europe, cela eût signifié grand'chose. Aussi la question du bien qu'elle faisait n'était que très accessoire pour elle. De pareilles fantaisies auraient été déplacées probablement, si elles eussent été dictées par ce seul mobile d'un ordre inférieur. L'immense oubli de tout, de son rang, de sa position, des conventions du vêtement féminin, des causeries et des salutations auxquelles se livrent avec dignité les personnes de distinction, pour tuer le temps, enveloppait ces démarches. Une auréole d'éternité l'éclairait dans toutes ces façons étranges. Souvent elle passait la nuit comme cela, au risque d'être assassinée, et s'en revenait au point du jour sans avoir ôté son masque, sans avoir dit son nom, sans avoir laissé mouiller ses gants. La comprendra qui pourra!
--C'est bien! disait-elle, et elle sortait.
La femme de Caïn l'eût comprise.--Elle manquait de cette _sensibilité_ que les personnes aux paroles charitables _aiment à trouver_ dans la femme.
Froide, elle pouvait être d'une tristesse infinie en elle-même; mais ces enfants malades,--par exemple,--qui lui tendaient leurs petits bras, avec des inflexions de voix suppliantes, n'émouvaient pas beaucoup ce sombre coeur inaccessible.
Les personnes mentionnées se seraient émues, quitte à discourir deux heures après sur «la nature humaine», en voyant les pauvres enfants guéris soit martyriser quelque animal, soit injurier quelque malheureux, soit faire acte de méchanceté foncière, lâche, opiniâtre, sans but ni motif;--bref manquer de charité pour tout ce qui souffre comme ils souffraient. Le discours eût duré quelques demi-heures, perte de temps qu'elle évitait en n'étant pas stérilement impressionnée. Elle agissait dans la mesure des forces dont elle disposait: si peu que ce fût, c'était ce qui lui était bien permis de faire. Était-ce donc sa faute si les douleurs mêmes ne pouvaient troubler son âme?
Elle avait accepté de remplir ce métier mystérieux dans Florence, malgré les deux asiles qu'elle avait encore établis en Toscane sous un autre nom que le sien. Elle semblait s'être créé le passe-temps original de supprimer quelque chose, ne fût-ce qu'un rien, dans l'universel malheur! Sa constance, à ce sujet, ne se décourageait et ne se dégoûtait jamais dans l'occasion. C'était une façon d'attendre ce qu'elle attendait.
Sa main ne tremblait pas plus en tenant le scalpel que le livre ou que l'épée, et il lui paraissait sans doute aussi naturel d'écrire, auprès d'un grabat, la formule des drogues étranges qui soulagent les tourments et retardent l'agonie, que d'écrire une ode en vers saphiques sur l'inconstance des passions.
En ceci, Tullia Fabriana ne cessait pas d'être grande et impassible.
Il ne lui avait fallu qu'une réflexion pour la décider à ces risques et périls de déguisements; c'est qu'elle devait faire ce que bon lui semblait, sans relever de personne.
La première fois que, devant la glace, en s'habillant, les mailles d'acier avaient brillé sur ses membres blancs et souples, elle avait eu un sourire de tristesse.
La seconde fois, elle n'y avait pas même fait attention.
Elle s'était vue forcée d'agir elle-même sans doute parce qu'elle ne tenait pas à être connue, et que, lorsqu'elle consentait à l'action, elle devait aimer à faire toute chose, si peu que ce fût, aussi exactement bien qu'il lui était permis.
La science colossale, étourdissante, extra-terrestre, l'intuitive habileté de sa main et son froid regard de génie ne pouvaient se remplacer: quelques lignes écrites à la hâte sur ses genoux, des plaies refermées et des membres sauvés, la flétrissure et la désolation de beaucoup d'existences conjurées par un moment de sa bonne volonté et de son courage, étaient préférables à l'insuffisance de quelque argent et valaient une autre occupation.
D'ailleurs la concentration perpétuelle de ses pensées en elle-même lui permettait de travailler n'importe où, en faisant n'importe quoi, tout aussi bien que dans son palais.
Une ou deux paroles dites avec sa voix absolue et tranquille, donnaient plus de force et calmaient davantage, touchaient plus juste enfin (vu sa sécurité d'évaluation intellectuelle de ceux qu'elle approchait), que n'eussent fait, par exemple, les exhortations de ceux qui ont toujours la manie «_d'être dans le vrai_».
Soit dit en passant, les coeurs sensibles, les coeurs _simples et sans détours_, ne sont souvent bons qu'à faire souffrir ceux auxquels ils s'intéressent; avec le meilleur vouloir, ils sont généralement la cause des plus grands embarras.
Au total, elle pouvait, en tant que femme, estimer que son action était une espèce de devoir, et elle remplissait ce devoir stoïquement.
Souvent, lorsqu'elle rentrait le matin, à l'heure où la clarté des lampes se ternit, où le ciel se couvre de teintes mortuaires, où les lassitudes de l'esprit et les dégoûts du coeur ne laissent que le vide, le vide immense et pesant dans le découragement de la pensée, à cette heure où la plupart des personnes, enfin, comprennent la possibilité de l'éternel néant,--oui, souvent, il lui arrivait d'entendre les dernières mesures des danses finales qui bruissaient, étouffées, à travers les stores et les grands orangers des autres palais.
Mais elle ne perdait pas le temps à se rappeler, alors, ces heures de rêves noirs et de stupeurs profondes qu'elle venait de quitter. Elle ne tenait pas à comparer les agonies affolées et les cris sans nom, les hurlements et les soifs puériles de vengeance, enfin les concerts variés que présente aux amateurs la répugnante Misère, quand elle n'est pas silencieuse, c'est-à-dire plus lugubre encore, elle ne tenait pas à comparer, disons-nous, toutes ces plaintes avec les bouffées de joie harmonieuse et insouciante.
Elle ne jugeait pas, ayant d'autres pensées.