Isis: Roman

Part 7

Chapter 73,785 wordsPublic domain

Les deux gentilshommes étaient debout vis-à-vis d'un tableau.

Tullia Fabriana les salua d'un mouvement de tête, demi-souriante. Le prince, avec une négligence amicale, d'un tact et d'un goût parfaitement mesurés, s'inclina; Wilhelm s'inclina aussi, mais troublé comme par un éblouissement.

La marquise, avec un signe d'approcher, vint auprès de la fenêtre. Le prince Forsiani prit le jeune homme par la main:

--Madame la marquise, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter le comte de Strally-d'Anthas.

Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s'était appuyée, en s'adossant, les mains à moitié jointes: son coude reposait sur l'un des bras du sofa.

--Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous quitter cette nuit même? demanda-t-elle.

--Oui, madame: et, si quelques soins vous inquiétaient près de la cour de Naples, serais-je assez heureux d'y veiller à votre place?

--La reine m'a fait l'honneur de m'écrire la semaine passée, et deux lignes, ajoutées par lord Acton, exprimaient d'assez vives instances au sujet d'une réponse immédiate. Plusieurs difficultés ne m'ont point permis de le satisfaire avant ce soir. Je désire simplement offrir à Sa Majesté mes regrets de ne pouvoir lui être utile dans les circonstances dont elle me parle,--et, puisque vous me laissez disposer de votre complaisance...

Le prince Forsiani s'inclina.

--Mon absence ne sera pas longue, je l'espère, ajouta-t-il.

Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm était devenu la proie d'un phénomène d'une froide horreur.

Cette _voix_, ce timbre de _contralto velouté_ ne lui était pas inconnu, cela était certain.

Mais--et l'intensité du sentiment avait pris en lui les proportions d'une réalité évidente--il lui semblait que ç'avait été bien loin, dans l'impalpable passé, au milieu de pays frappés d'un silence sans échos, silence terrible, dans des âges oubliés dont il ne pouvait concevoir la date, que ç'avait été dans ce néant qu'il avait entendu la _voix_. Il se rappela les singulières confidences du prince dans les Casines et il eut assez d'empire sur lui-même pour demeurer d'un visage égal.

Cette hallucination ne dura qu'un instant. «J'ai rêvé,» pensa-t-il; et il ne s'en inquiéta pas davantage.

On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut ramené aux affaires du temps. Sur une allusion que parut avancer le prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le regarda:

--Votre Excellence me pardonnera, dit-elle: je ne désire connaître aucun détail, mais je pensais que l'ambassade avait en vue des motifs d'un ordre différent.

--Ces motifs touchent aux intérêts les plus graves, répliqua Forsiani. La question des finances de Naples est très obscure: les valeurs, sans doute à cause des excessives dépenses de la cour, sont tombées dans un discrédit si fâcheux aujourd'hui, que,--un juif aisé, par exemple, s'il savait acheter d'une certaine façon, pourrait s'installer, demain peut-être, sur le trône de Gonzalve de Cordoue. Cela réaliserait une miniature assez triste de ces banquiers de l'ancienne Rome qui trafiquaient de la puissance impériale. Voilà cependant le résultat vers lequel nous allons.

--Ah? dit Tullia Fabriana, toujours impassible.

--Je le crois, ajouta le prince. En vérité, ces questions finissent par dominer toutes les autres; les peuples menacent, l'avenir s'assombrit.

--C'est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante idée. Si, par miracle, et toute pavoisée, une flotte lui arrivait du ciel,--un peu comme cette manne suprême que les Hébreux avaient si grand soin de recueillir autrefois,--pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait?

Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana.

--La résignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame, répondit-il.

--La résignation!... D'après vos paroles, serait-il bien surprenant que Sa Majesté sicilienne fût mise à même, bientôt peut-être, de la pratiquer fort sérieusement? Est-il défendu de supposer l'existence de ceux qui savent acheter les choses avec de l'acier, du fer et du plomb, à défaut de métal plus précieux?

Et elle se mit à rire.

--Les Lamberto Visconti se font rares, Madame: de tels exemples sont devenus si difficiles à suivre!... Jouer sur un coup de dés son existence contre l'avantage d'être roi, n'est plus une chose si attrayante.

--Croyez-vous, Monsieur de Strally?... demanda la marquise en souriant.

--Madame, répondit Wilhelm, j'estime que se trouver seulement à même de risquer cette partie est une précieuse faveur du destin.

--Est-ce que vous seriez attristé de votre sort si, l'ayant essayée, vous aviez perdu?

--Non, madame.

--Que vous disais-je, prince?

La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient de ses réponses toute idée d'ostentation. C'était un grand seigneur; il parlait simplement. Le trouble et l'émotion ardente qu'il comprimait ne pouvaient transparaître, et pour Fabriana seule, que d'une manière intuitive et voilée.

Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquiétude: «Lui serait-il absolument indifférent?» Mais il ne s'arrêta pas à cette idée.

A ce moment, une charmante jeune fille, vêtue d'un costume grec, entra, posa sur une table un plateau de vermeil chargé de liqueurs à la neige et se retira sans bruit.

--Acceptez-vous?... dit gracieusement Fabriana.

On refusa par un mouvement de la main.

--Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, Monseigneur, que, par exemple, notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous parliez se trouvait bien élevé?

--Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l'intérêt les uns pour les autres? répondit le prince, assez surpris de cette insistance.

--Oh! je suis de l'avis de tout le monde là-dessus!...

--Permettez, c'est n'en pas avoir, marquise.

--Mais c'est avoir celui de tout le monde, dit-elle.

Forsiani regarda Wilhelm, auquel échappa, comme il était un peu jeune et qu'il ne faisait qu'admirer en ce moment, une partie de cette puissante réponse.

--Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où elle voulait en venir.

--Supposons, si cela vous est égal, quelqu'un de moins hébraïque, je crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l'Angleterre et le roi Charles de Stuart. Combien y eût-il de Majestés choquées du «sans-gêne» de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'idée lui vient tout naturellement d'être roi de Naples. Qui s'opposerait à la réussite d'un pareil projet mené d'une manière convenable?

Le prince Forsiani fut un instant sans répondre.

--M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en acceptant la plaisanterie.

--Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une négligence enjouée, voulez-vous que je vous conte une petite histoire?--Un prince (un prince comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste l'âge de M. le comte, et à peu près l'âge d'Alexandre quand celui-ci se mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois de l'Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense, que le prince était infant? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme, à quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'éveille avec la pensée dont nous parlons: être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement, que son père en sera très enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc., etc.;--à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux «factions» qui le divisent...;--à vouloir _relever ce grand peuple_... Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes à sa suite. Il débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange; se saisit, à l'improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape Clément XII, et reçoit l'investiture du royaume par le congrès d'Aix, avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela, prince. Vous étiez attaché à l'ambassade romaine, je crois, et vous connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez de la défaite essuyée à Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi! Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme devint Charles III de Sicile.

Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intérêt à s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle qu'elle occupera, certes, avant peu d'années;--cependant le clergé italien, le gouvernement du Saint-Père, avait des raisons passablement solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates qui ont pour conséquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions (déception dont je ne pense pas que Charles III l'ait dédommagé suffisamment par la suite);--et cependant Naples appartenait, depuis Charles-Quint, à la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble, d'assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer à ce rapt merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: «Voilà une petite couronne qui m'irait bien,» et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de la déroute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre.

Je trouverais de tels faits d'armes, exécutés par de tout jeunes gens, à chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout à l'heure de Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un général invincible!... On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans, et ce petit jeune homme,--sans expérience, comme on dit,--remporte, en fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup. Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions, prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au lendemain,--mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les dynasties... Mais à quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles très occupés de toucher à tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme silencieux et sage!

--Cela prouve, répondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entière du royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable?

--Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique, bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.

Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne, Santa-Maria della Trinita.

--Chère marquise, au revoir! dit le prince en se levant.

--Vous me quittez?

--Une visite forcée au gouverneur du Vecchio... D'après nos dernières paroles, ne faut-il pas que je prévienne la forteresse de se bien tenir?

--Ah! si c'est pour le bien de l'État, je vous pardonne, répondit Fabriana. Bonsoir et bon voyage.

On se leva.

--Qui sait?... continua-t-elle, vous me reverrez peut-être à Naples bientôt; l'air y est très pur.--Au revoir donc, cher prince.

Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout des doigts.

--Je reçois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm. J'espère vous voir dans la soirée, monsieur le Comte.

--Votre Grâce est mille fois bonne pour moi, répondit le jeune homme en s'inclinant.

Fabriana restée seule revint s'asseoir à sa place. Son visage avait pris une expression soucieuse et sombre: on n'eût pas reconnu la femme de tout à l'heure en face de cette soudaine transformation. Au bout d'une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite..., puis elle se leva et sortit du salon.

Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle:

--Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani; mais soyez maître de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher enfant!...--pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire.

--Soyez tranquille, monseigneur, répondit Wilhelm.

Ils prirent un temps de galop. Arrivés au quai de la Trinité:

--Au revoir, Wilhelm, dit l'ambassadeur; si vous avez besoin de votre vieil ami, vous m'écrirez à Naples.

Le jeune homme se pencha vers le prince et l'embrassa d'un mouvement spontané.

--Allons, courage! ajouta le prince Forsiani d'une voix un peu émue; sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au revoir!... Vous voilà dans la vie! Marchez.

Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga.

Le jeune homme demeura seul, une minute, rêveur et immobile. Le ciel était bleu, les étoiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit était sereine et tiède.

--Je suis jeune, dit-il; et il passa la main sur son front.

Une sérénade lointaine parvint jusqu'à lui.

--O mon Dieu! dit-il avec l'accent d'une tristesse naïve et profonde, pourquoi n'aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre?... Oh! comme cette femme est belle! Comme je l'aime déjà, comme je l'aime à en mourir!...

Quelques instants après, il piqua des deux et prit la route opposée, vers San-Lorenzo.

CHAPITRE X.

Le palais enchanté.

Le palais Fabriani était un labyrinthe superbe dont les méandres cachaient un ordre savant. Les grands architectes florentins du XVe siècle y avaient dépensé un soin et une magnificence de plans extrêmes. La marquise n'y avait rien changé,--ou que fort peu de choses. Les secrets intérieurs de ce palais dataient de deux cents ans et, seule, dans ce monde, elle en tenait le fil d'Ariane.

Comme il était situé sur des terrains élevés, loin des autres palais, on ne pouvait, d'aucun édifice, plonger la vue par dessus les murs du parc et des jardins. Ces murs avaient de trente à trente-cinq pieds de hauteur, et trois ou trois et demi d'épaisseur. Des lierres énormes, des fleurs et de la mousse les couvraient presque entièrement. La grille de la longue avenue se fermait par des battants en fer massif.

Les grands arbres étaient bien touffus et serrés dans les allées. Il y avait des statues antiques, une fontaine au mince filet d'argent reçu dans une urne d'albâtre; des cygnes dans un bassin entouré de cyprès et bordé de marches en marbre blanc; des buissons de roses d'Égypte, des milliers de fleurs d'Asie et d'Europe, de larges feuilles tombées sur le gazon, des lévriers étendus et gracieux.

Et puis le grand silence.

Le parc, au milieu, était comme une vaste nappe d'herbe émaillée où jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d'oriental émanait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages; un charme mystérieux et profond courait dans l'air de cette solitude. Les jardins de Circé devaient être pareils.

Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des années. Il n'en sortait jamais, à part ses nuits de fêtes; nuits rares.--La porte intérieure de ces jardins était condamnée; on n'y pouvait descendre que par le balcon de Tullia.

Le personnel occupait l'autre façade, celle qui, située au delà des cours intérieures, donnait sur Florence. La marquise s'était réservé exclusivement toute la façade qui avait vue sur les jardins; excepté les jours de réception, les domestiques n'entraient pas dans cette partie du palais; Xoryl suffisait à Fabriana.

Xoryl était cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soirée.

C'était une fille d'Athènes autrefois abandonnée, à douze ou treize ans, par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l'avait aperçue un jour, en voyage, sur le grand chemin: l'enfant jouait au milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention soudaine et singulière les traits de cette petite fille, et, la prenant dans sa voiture, elle l'avait simplement ramenée avec elle en Italie.

Laissant croître dans son palais cette fleur de misère, celle-ci était devenue charmante. Pendant les fièvres gagnées au changement de climats et d'existence, Fabriana l'avait veillée elle-même avec mille soins, et si la belle Xoryl n'était pas sous terre, elle le devait à sa maîtresse. On la faisait élever et instruire durant les premières années: jamais la marquise ne lui avait adressé une parole de reproche ou d'impatience:--et l'enfant se trouvait heureuse dans son esclavage tranquille! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se serait sacrifiée de bon coeur s'il l'eût fallu.

Ce n'était point son amie, ce n'était pas sa servante: c'était sa protégée. A peine avait-elle à s'occuper d'une tâche légère que la douceur de sa maîtresse lui rendait facile et aimable. N'était-ce pas un plaisir de lui être de quelque utilité?... Prédisposée, par les traits de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl était silencieuse et avait le goût de l'isolement. Elle se plaisait à rêver dans sa chambre, étendue sur le tapis, accoudée sur un coussin, et suivant du regard, à travers les longs cils noirs de ses paupières, la fumée d'un narguilhé, comme les sultanes des sérails. Elle aimait à rêver aux golfes de la Grèce, aux temples des dieux des vieux âges, et à ses verdoyantes montagnes païennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien que son pays n'eût eu pour son enfance qu'une amère hospitalité, et comme sa pensée, à cause de l'air où respirait Tullia Fabriana, s'était élevée aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se souvenir de la beauté de son ciel, de sa pauvreté fière, des ruines qui avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans les temps anciens et de la liberté perdue.

Ainsi vivait Xoryl, fidèle et taciturne.

Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de sequins, en lui disant dans le doux langage d'Athènes et après un baiser sur le front:

--Tu es libre de me quitter, Xoryl; te souviendras-tu de moi quand tu seras dans ton pays?

Ce à quoi Xoryl souriait, sans répondre, en la regardant naïvement avec des yeux humides.

Le fez de cachemire noir dont le gland d'or ondulait sur son épaule jetait, avec le reste du costume d'Orient, comme un charme natal sur sa jolie physionomie. Elle paraissait recevoir l'ombre et la lumière de la beauté de Fabriana lorsqu'elle se tenait devant elle; et puis elle s'en allait avec ce qu'on lui avait donné.

Cette jeune fille suffisait donc à Fabriana quand elle voulait se maintenir dans une profonde et absolue retraite; et voici par quels simples détails elle était parvenue à dominer complètement cette retraite et à se reconnaître dans l'immense palais.

Les grands escaliers d'honneur qui menaient aux trois différents étages du palais se scindaient sur le palier du premier étage, grâce à une cloison à coulisses cerclée de lames de bronze qui se déployait à volonté et se barrait en dedans. Les autres escaliers de service, conduisant aux étages de cette façade des jardins, avaient été murés.

Les colonnades du rez-de-chaussée qui bordait les jardins étaient comblées, dans leurs intervalles, par des caisses d'orangers, derrière lesquels il n'y avait qu'une épaisse muraille recouverte en marbre et sans fenêtres.

Le dernier étage paraissait être composé de chambres pour les gens. Il n'en était rien. Ses croisées étaient celles d'un étroit corridor sans issues. Derrière le mur du corridor se trouvaient les chambres réelles donnant sur les cours intérieures. Personne n'habitait ces chambres.

Impossible de parvenir sur les toits de cette façade. Une longue solution de continuité les séparait des autres terrasses. Ils étaient formés de tuiles disposées en angles et sans aucune espèce de bords ni de point d'appui.

Ainsi, la cloison des escaliers une fois tirée, la façade entière, avec ses trois étages donnant sur les jardins, était isolée de l'extérieur et de l'intérieur. C'était comme une thébaïde soudaine. A moins de pénétrer dans une des chambres ou dans l'un des salons du premier étage, en enfonçant les cercles d'airain de la cloison, il eût été radicalement chimérique de prétendre savoir ce qui s'y passait, puisqu'on ne pouvait pénétrer dans les étages supérieurs sans passer par le premier.

Mais dans l'étendue entière de ce premier étage toutes les portes des appartements tendaient un cordon en fil d'acier, caché dans la boiserie, de telle sorte que la porte la plus éloignée, ouverte subitement par un visiteur, eût fait tomber sourdement un coup de timbre dans la chambre de Xoryl. Cette chambre se trouvait à deux pièces de distance de la chambre à coucher de la marchesa. Si, après défense expresse d'entrer dans ces appartements, et les targettes dans leurs écrous, un laquais, un intendant, un majordome, ou n'importe quel personnage diurne ou nocturne, se fût curieusement avisé d'y survenir et de forcer les portes (soit pour voler, épier, enlever, violenter ou assassiner,--quel autre dessein possible?), la jolie enfant eût étendu la main vers deux boulons d'acier cachés dans la muraille, et, sans se déranger autrement, eût précipité l'intrus dans une oubliette de soixante pieds (oubliette qui était précisément, en partie, le contenu des murs sans fenêtres du rez-de-chaussée), eût-il été à l'autre extrémité de la façade.

Une bande d'une douzaine d'individus n'aurait pas nécessité plus de frais, car le parquet s'entr'ouvrait tout à coup dans une étendue de plusieurs mètres sous toutes les portes à la fois.

Les ameublements étaient rangés exprès d'une certaine manière pour éviter un désordre.

La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur l'asiatique splendeur de ces longues draperies lamées, des dorures, des glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui décoraient les grandes pièces somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives soudées de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les parois de l'ouverture; une fois tombé là, c'était fini, Tullia ne tenant pas à ce que le secret fût connu. Obligée de choisir entre un coup de haute et basse justice, et l'imprudente éventualité d'un manque de réussite dans ce qu'elle avait résolu d'accomplir (ce qu'elle eût effectivement risqué, outre sa sécurité personnelle, en laissant partir vivants les curieux) elle s'en était remise à la fatalité: «Tu frapperas et tu rempliras comme ceci ma volonté», avait-elle dit à Xoryl un certain soir. Et, la prenant par la main, elle l'avait guidée, aux lueurs d'un flambeau, dans les détours de ces cachots perdus; elle l'avait fait descendre au plus profond des souterrains, et là, sombre et attristée, lui avait appris ce qu'elle aurait à faire dans l'occasion. C'était simple. Des flèches trempées dans des poisons foudroyants... la nuit... une porte masquée... les jardins... l'une des caisses de chaux dont il y avait une grande réserve sous les dalles..., etc., eussent fait disparaître à tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se seraient présentés. Xoryl avait incliné son aimable tête brune en murmurant d'une voix excessivement sourde la formule d'Orient: «Entendre, c'est obéir.» «C'est bien», lui avait dit Tullia Fabriana, non sans un regard qui était allé lire les pensées dans l'âme de l'enfant, et qui en était revenu satisfait.