Isis: Roman

Part 4

Chapter 43,443 wordsPublic domain

La pensée trouvait en elle des organes de préhensions si vastes et si solides, sa mémoire était d'une puissance si merveilleuse, qu'elle parvint, sans se fatiguer, vers sa douzième année, à mener de front plusieurs sciences et plusieurs langages.

Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, étaient ses distractions, et, bien qu'elle leur donnât peu de temps, elle s'y montrait de jour en jour d'un talent remarquable.

Son enfance, à part les facultés pénétrantes de son génie, n'eut pas de ces détails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beauté seule frappait le regard et nécessitait l'attention. Mais aucune parole ne révélait aux personnes la portée de son intelligence, et si elle s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extérieur, elle en paraissait toujours attristée et assombrie.

Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mère dans la tristesse, elle s'approchait sans dire un mot, s'asseyait à l'embrasure d'une croisée, et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premières notes, magistralement enveloppées d'une profonde richesse d'accords, la duchesse Angélia devenait attentive et grave; le duc s'arrêtait. Une magie était contenue dans les vibrations de cette voix où les pensées infernales et célestes se peignaient avec la violence et le relief des réalités. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et ses yeux n'étincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils étaient encore sous le charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un bonsoir et un baiser.

L'aumône est une des distractions de la fortune. L'aumône va bien aux enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystérieux phénomène de l'aumône lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les instincts de la dépravation sont écrits souvent sur les fronts endoloris par la misère; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait avec humilité. On eût dit qu'elle s'écoutait dans la forme humaine injuriée recevoir elle-même l'aumône qu'elle faisait et qu'elle se demandait, vaguement, au fond de sa conscience: «De quel droit m'est-il donné de faire courber la tête de cet homme ou de cette femme?... Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est nécessaire?...»

Sa prière du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant, lorsqu'elle était seule dans l'oratoire, lorsque sa mère ne priait pas à ses côtés, il lui arrivait de s'interrompre tout à coup, de relever le front et de regarder fixement la vénérable image de la madone, de Celle qui donne la bonne mort.

Une fois,--elle avait alors quinze ans,--au milieu de la prière qu'elle prolongeait tous les soirs depuis une année, elle s'arrêta, parut troublée... et s'avança lentement près d'un crucifix placé auprès de la madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement indéfinissable: puis, deux larmes, les deux premières qu'elle versait dans la vie, coulèrent le long de son visage. Une grande pâleur, qu'elle conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle éprouvait: quelque temps après, elle quitta l'oratoire et n'y revint plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soirées où le duc recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mémoire les remarques de ces vieux courtisans de l'ancien règne, qui avaient grisonné dans la diplomatie européenne, et qui étaient loin d'avoir perdu le fil des divers cabinets politiques où leurs noms avaient figuré. Bien des événements furent commentés dans ces soirées sous la forme de spirituelles causeries; elle prit de l'intérêt, dans une certaine mesure, à ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science des hommes et des femmes à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes filles se livrent à des occupations presque puériles.

Cette soif de s'assimiler le plus possible, même les choses d'une apparence étrangère à son utilité personnelle, allait si loin, qu'un soir, ayant entendu vanter son père comme la première lame de l'Italie, elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance, et parut le considérer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il savait, pour la défatiguer de ses maîtres si ennuyeux. C'était par un motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'études, afin que ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son père et sa mère, ou, tout au moins, les stupéfier. Après quelques bons mots échangés sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. «Elle est de race,» murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,--(par plaisanterie, car il se persuadait que Tullia, vers la troisième leçon, se soucierait peu de la chose). A son grand étonnement, il n'en fut rien, et il eut bientôt l'occasion de s'émerveiller de son élève.

Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixée à la muraille, dans l'un des souterrains du palais, éclairait leurs passes d'armes du matin et du soir. C'eût été positivement un coup d'oeil fantastique que cette amazone, mince et nerveuse, vêtue d'un sarreau de velours noir ouaté et cuirassé comme un plastron de salle et serré par une boucle de diamants à la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents de cheveux d'or emprisonnés dans une résille, et le treillis d'acier sur le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait, à l'aise, d'un fleuret à lourde poignée d'ébène.

Après quatre ans d'exercices, d'assauts serrés et savants, sa vitesse avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de Navarre, peut-être, eût apprécié les brillantes profondeurs du jeu de cette Clorinde.

Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et préservèrent sa santé de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thèbes et de Sparte, elle avait la modestie, la beauté et la force. La Science l'avait baisée au front comme une immortelle.

Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme naïfs devant sa sympathique naïveté.

Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement que nous allons décrire,--où, depuis plus de six années, elle s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des nuits,--l'aménité ingénue de son visage tombait comme un masque: la mystérieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait.

Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder sur une grande table noire chargée de livres, de manuscrits anciens, de cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile.

Là commençait la véritable vie et le véritable aspect de Tullia Fabriana; l'autre, c'était ce que tout le monde en pouvait voir et oublier.

CHAPITRE VII.

La bibliothèque inconnue.

«A chaque pas du temps, l'intelligence humaine Ouvre, en l'illuminant, la nuit du phénomène, Saisit plus de rapports, Et prenant sur le fait les forces de la vie, Ravit à la matière, à son joug asservie, Des lois et des trésors.

L'homme explique le sphinx et la pierre thébaine; Il dévoile à demi l'Afrique au sein d'ébène Sous l'oeil de ses lions; L'aveugle Destin voit par son expérience: Il groupe, dans les cieux, autour de sa science, Les constellations!...»

PONTAVICE DE HEUSSEY (_Sillons et Débris_.)

Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux, de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils provenaient de cloîtres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne. Réchappés de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient été collectionnés, un à un, avec étude et patience, par deux savants chapelains morts depuis un siècle. Ces deux savants avaient été attachés à l'un des ancêtres du duc Fabriano: celui-là s'était occupé toute sa vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il y avait dépensé des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec les deux chapelains, de profondes et magnifiques découvertes. Les écrits ignorés de ces trois hommes, disposés et empilés avec une scrupuleuse méthode, remplissaient une grande case d'ébène à serrure d'or et à ressorts secrets. Quelques-uns des livres étaient annotés, en marge, par d'obscurs moines du moyen-âge, et c'était, pour la plupart, des réflexions remarquables par leur précision érudite. Quinze à vingt mille volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons. Presque tous révélaient, de la part des trois penseurs, des connaissances étendues en médecine et en chimie. Toutes sortes de curiosités, de fossiles et d'objets équivoques, rapportés de voyages à travers de lointaines contrées et rangés ça et là, témoignaient du soin qu'ils déployaient dans leurs recherches scientifiques. Là se rencontraient des éditions presque introuvables.

Comme antiquités, il y avait d'abord, par exemple, des textes authentiques, transcrits de l'hébreu samaritain et dont le sens, resté sans interprètes depuis les mages qui seuls en possédèrent la véritable clef, avait été proposé de plusieurs façons dans les remarques écrites par les religieux.

Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'Égypte et sur le culte des idoles, importé d'abord par les races noires, filles de Cham, et remanié depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y avait encore des mémoires touchant les peuplades convultionnaires du nord de l'Afrique d'autrefois, et des traités de différents indianistes sur les révélations des êtres apparus dans les cérémonies souterraines de l'Inde antique, avec des citations où se trouvaient relatés, par la main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirés d'oeuvres totalement disparues.

De poudreux in-folios, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il est de notoriété que nous ignorons encore, aujourd'hui, les détails qui ont trait à cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des renseignements étaient déjà dans l'oubli lorsqu'on s'est préoccupé, pour la première fois, de l'éclaircir. La chute des nations primitives, ou, si l'on préfère, leur disparition, suivit de tellement près leur avènement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose de positif à cet égard, comme on peut s'en convaincre en relisant les histoires de l'esprit humain dans l'antiquité.--D'autre part, les légendes syriaques, importées par les druides venus d'Asie, les poëmes des littératures scandinaves, océaniennes et orientales, ne soulèvent évidemment pas, d'une manière suffisante, l'espèce de grand suaire qui couvre les choses dans leur état primordial. On sait par quels accidents presque toutes les bibliothèques des vieux mondes furent perdues.

Il y avait aussi des recueils de sentences eutychéennes, écrites en ancien cophte, et d'inscriptions collationnées sur des ruines; des reliquats, en noirs caractères éthiopiens, aussi anciens que le déluge; enfin les stances prophétiques des sibylles d'Érythrée, de Cumes et de l'Hellespont, inspirées dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que celui d'Homère, précédaient les grands volumes de magie.

Les livres plus récents étaient séparés des autres par des instruments de chimie, d'astrologie et de médecine. On y eût remarqué de nombreux traités de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire et de métaphysique, ainsi que le résumé de leurs progrès jusqu'aux âges modernes, les livres sacrés des dix-huit grandes sectes du globe avec des commentaires précieux; les traditions des peuples slaves sur l'origine des grandes nationalités européennes, et à côté des mémoires de l'Académie des sciences physiques de Florence, fondée, comme on sait, par le cardinal de Médicis (il paraîtrait que les cardinaux aiment à fonder les Académies), les oeuvres des Pères de l'Église latine et grecque; puis, serrés par des parchemins séculaires, de ligneux manuscrits en langue chaldéenne, les annales des astres, l'histoire de la disparition de telles étoiles d'autrefois, des diverses catastrophes célestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pensée humaine et les destins universels.

Un moderne, à l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement, presque malgré lui:--«Nous avons dépassé cela.»--Le sourire et la plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa réflexion, la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et son débit, trahiraient la conviction de sa supériorité. Cela s'explique. Les esprits anciens étaient, pour la plupart, des esprits à systèmes fixes: ils avaient la ferveur de leur idée. Or, l'irrésolution est l'essence même de l'air que respire notre époque. Les hommes de croyance immuable font l'effet, vis-à-vis de la majorité, de Risibles et d'Insociables.

On les évite avec soin. Le sentiment du terme exact est inné aujourd'hui à ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement rayé des conversations et de la philosophie. On le relègue dans les lexiques, les prônes et les livres de piété. Il est même devenu de mauvais goût de le risquer à tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les gentilshommes très chrétiens du _grand siècle_ en France. On le laisse tranquille et on ne s'en sert presque plus,--si ce n'est dans le moment d'un danger, où l'on juge à propos de s'en souvenir;--hors de là, le nom de Dieu ne s'emploie guère que pour clore avec dignité une dissertation quelconque,--ce qui est à dire pour dissimuler une gambade d'indifférence.

Ah! c'est le règne d'un doute sucé avec le lait d'une mamelle artificielle.

L'étonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart des hommes ne s'en inquiètent plus et que les trois quarts des penseurs européens ne savent plus à quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain. Une espèce particulière d'indifférence, dont les annales de l'histoire ne font pas mention, glace, dans le coeur des individus, le sentiment du devoir; cet inexpugnable dégoût qui plane au-dessus des fronts, retient les élans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle sorte que,--à part quelques intelligences d'élite, quelques derniers promoteurs de l'esprit humain,--on n'a plus guère de coeur à l'ouvrage.

Le manque d'humilité et d'espérance a donné pour résultat l'ennui égoïste et dévorant. Le progrès est devenu d'une évidence et d'une nécessité douteuses: d'ailleurs, l'économie politique, mise en demeure de formuler une possibilité d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, après les plus sublimes efforts, qu'à de ridicules ténèbres. On n'est plus religieux, on est timoré. Plus de jeunesse et plus d'idéal. L'inquiétude s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!... Les pays se déversent les uns dans les autres et les sociétés se croisent sans se comprendre et sans tenir à se comprendre. Riches et pauvres, travailleurs et désoeuvrés, nous sommes emportés dans la tristesse par un vent de sépulcre, d'effarement et de malaise.--La question de ce que la Mort nous réserve dans la profondeur est passée, pour la plupart des gens, à l'état d'oiseuse et d'insignifiante; la dérisoire stérilité d'analyse que présente ou paraît présenter toute hypothèse à ce sujet, semble si intuitivement démontrée aujourd'hui, que les mystiques eux-mêmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la tiédeur générale.

En philosophie, cependant,--bien que l'on maugrée en soi de l'impuissance où l'on s'estime, assez gratuitement peut-être, d'acquérir, de façon ou d'autre (après tant d'échecs!), une certitude quelconque de quoi que ce soit,--on ne cesse de réfléchir à la Mort, chacun suivant sa sphère d'idées, et de s'intéresser à ce phénomène. On dirait que la Mort a jeté son ombre sur ce siècle. Les heures d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les distractions, les questions secondaires, les arts, les découvertes scientifiques, etc., sont sonnées. On ne s'émeut plus.--La prévoyance de la nature est grande: elle prépare ses effets de longue date; on dirait que l'humanité va tout à coup ressentir une totale, une définitive surprise de _quelque chose_, et que, d'instinct, elle réserve ses forces pour la ressentir.

«Cependant,»--penserait le moderne,--de quoi ne serait-il pas improbable, d'avance, que nous puissions être sérieusement émus? Tout ce que la poésie et la mythologie des anciens ont pu rêver de colossal et d'étrange est dépassé par notre réalité. Les dieux ne sont plus de notre puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le gaz hydrogène pour nous promener dans les cieux? Quel Pégase pourrait suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure obéirait avec la promptitude d'un télégraphe électrique? Que devient la Renommée aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en face de nos Léviathans, de nos môles et de nos chaînes sous-marines?... Que dirait le rigide Rhadamante à l'aspect de nos grandes villes si bien policées?--Phébus-Apollon? mais nous l'avons réduit à _prendre nos ressemblances_! nous l'avons érigé notre peintre favori.--Hercule et ses douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de Némée, à lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par goût, des cinquantaines de lions, à elles seules?--Quel étonnement marquerait la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traités d'anatomie, de physiologie, de médecine pratique et de chirurgie?...

Les muses?--Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des cantatrices, des danseuses et des tragédiennes vis-à-vis desquelles la comparaison ne serait peut-être pas à leur avantage?--Parlerons-nous d'Éros, de l'anacréontique Éros? Le pathologiste moderne se trouve en mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de déposer leur «modique offrande sur l'hôtel de Vénus.» Et, quant à Vénus, nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de Vénus réelles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a été donné de voir, de plus ou de moins près, certaines femmes d'Angleterre, de Circassie, d'Italie et de Pologne,--voire même de France,--n'admet guère la supériorité de Vénus. Quant à l'Empyrée, une feuille de chanvre arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich égyptien sur la langue ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilhé, et nous le _voyons_ aussi bien que les dieux,--_mieux_ peut-être. D'ailleurs, qu'avons-nous besoin de nous créer des mirages de mondes illusoires? En avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les découvrons en réalité,--témoins les deux Amériques, l'Australie et les centaines de mondes de l'Océanie.--Le Pinde et le Parnasse inaccessibles supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrène, fontaine sacrée, fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent dix ans à prendre Troie, encore, fut-ce à nous ne savons quelle ruse aléatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succès; eh bien! quand même Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Télamon ou d'un autre, peu importe, se seraient joints, pour la défendre, à Pâris, Hector, Priam, etc., et quand même ils y eussent été commandés par tous les dieux, le dieu Mars en tête,--un détachement d'artillerie débarqué par les paquebots à vapeur de la Méditerranée, muni d'une douzaine de fusées à la congrève qui portent à près de deux lieues et battent en brêche à cette distance, d'autant de mortiers à bombes et de canons rayés, l'aurait prise en dix minutes.--Positivement, les dieux ne sont plus de force avec nous sur aucune espèce de terrain. Les Titans commencent à prendre le dessus; les chaînes du vieux Prométhée, pétrifié sur son rocher de Scythie, se sont rouillées et le bec de l'aigle s'est recourbé de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'après tout ceci, d'inférer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins encore?...--Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement à l'une des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prétendait nous échapper, il y aurait extradition instantanée sur tout le globe, que nous manions comme une pomme désormais. Nous sommes un peu maîtres chez nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que doivent craindre les divinités, sans que cela paraisse.»

Voilà, certes, le raisonnement qui eût sommeillé dans le sourire et dans la plaisanterie du moderne dont nous avons parlé et les raisons de supériorité qu'il eût été en son pouvoir d'alléguer pour légitimer son dédain ou son indifférence vis-à-vis des ouvrages des anciens.

Le fait est que ces raisons, malgré le ton affecté, paraissent présenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles s'emparent de l'esprit avec l'autorité de l'évidence.--Elles peuvent mener loin!... D'où vient, cependant, l'impossibilité que nous éprouvons de ne pas hésiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinité de fraîche date? Nous la trouvons lourde, cette divinité! Suivant l'expression consacrée par le vulgaire, nous devons avoir l'air de _parvenus_, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement.

Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur d'être des dieux.