Isis: Roman

Part 3

Chapter 33,716 wordsPublic domain

»Grâce au miraculeux équilibre de presque toutes les sociétés d'Occident, équilibre combiné sur la résultante d'un nombre égal de forces organisantes et de forces contraires, le _mouvement_ de chacun, depuis le mendiant jusqu'au prince et depuis le berceau jusqu'à la tombe, peut demeurer prévu, défini et réglé par les différents codes européens. Une pareille réflexion suffirait pour démontrer l'impossibilité d'un isolement durable dans n'importe quelle ville d'Europe. Il faut vivre avec ses semblables; et cette immense loi, comme un filet de rétiaire, s'enroule autour des personnes précisément en raison des efforts tentés par elles pour s'en dégager. Nul ne peut s'abstraire de cette liaison infinie. Elle va jusqu'à rendre les individus solidaires, à leur insu, les uns des autres; et ce qui serait de nature à étonner même le chrétien,--si le chrétien ne gardait pas toujours, au fond de sa pensée, des pressentiments de solution pour tous les problèmes,--c'est qu'on ne bronche pas plus souvent, ne fût-ce qu'à cause des mouvements du prochain, et qu'on ne tombe pas, à chaque minute,--de par les inévitables conséquences des moindres actions, et grâce à l'imperfection des codes,--sous le coup d'une flétrissante juridiction correctionnelle. Il est à remarquer, du reste, que peu d'hommes échappent toute leur vie à une atteinte quelconque de la loi. Cette affirmation peut surprendre; mais dans l'existence la plus retirée et la plus pure, il ne serait peut-être pas impossible, à l'aide d'un minutieux examen, de découvrir au moins une petite tache légale, une trace de démêlé judiciaire. On n'est pas libre de s'éloigner des intérêts universels, si indifférent qu'on puisse être, tout simplement parce qu'on fait partie des intérêts universels. La vertu, la dignité, le bonheur domestique de chaque particulier ne dépendent-ils pas d'un rien, d'un détail, d'un geste? Quel serait l'honnête citadin assez sûr de son tempérament pour oser affirmer que, par exemple, l'excès d'un verre de vin, risqué dans les conditions les plus atténuantes, ne le conduira pas aux bagnes par ses conséquences?... Le chrétien peut dire que cela tendrait à prouver que notre liberté, notre dignité et notre bonheur réels, ne sont pas de ce monde;--en attendant, il n'est de réellement libres et de réellement seuls que ceux auxquels il a été donné de franchir, de sommets en sommets, la hiérarchie des idées, parce que ceux-là n'offrent guère de prise aux souhaits violents et s'inquiètent peu des maux ou des joies que leur présente la terre. Ils ne se préoccupent pas outre mesure de vivre ou de mourir: tout se définit tranquillement à leurs yeux; ils font le bien, selon la plus simple acception du terme, autant qu'il leur est donné de pouvoir le faire, et ne savent ni haïr ni condamner. Les yeux fixés sur l'idéal, il leur est permis de juger, parce qu'ils aiment et qu'ils pardonnent. Ceux-là puisent, dans l'infini de cette expansion intérieure, le principe de l'immortalité. S'ils daignent prendre part à l'agitation universelle, soldats ou penseurs, aux premiers, le trône d'or de la loi, principe des forces brutales de la terre; aux seconds, le sceptre de diamant de la parole, principe des forces motrices du monde. Mais, aussi, quelques profondes blessures cachent les rayons de leur gloire! Sisyphe se conçoit-il sans le rocher?... Socrate, sans la ciguë?... Prométhée, sans le vautour?... L'égoïste dégoût et la permanente indifférence des autres hommes absorbés par le détail n'est au fond qu'une sourde envie dirigée contre eux: en creusant les mobiles de ce sentiment on finit par le comprendre et lui faire miséricorde: en est-il moins triste? et ses conséquences pour l'homme héroïque en sont-elles moins funestes?... Heureux donc, bienheureux ceux qui peuvent, tout en planant, cacher leur grandeur! On ne les crucifie pas.

»Tullia Fabriana se tenait à distance, ayant tout à donner et peu de chose à recevoir dans l'assez banal commerce du monde. Ne pouvant rompre tout à fait avec lui, par sa position essentiellement mondaine, elle ne lui laissait voir que ce qu'il est strictement impossible de lui cacher. Le reste du temps elle vivait d'elle-même et de sa pensée. Dans un entretien, c'était une nature pneumatique par laquelle l'esprit des autres personnes était rapidement retourné, compris et évalué à leur insu, en vertu d'un presque infaillible calcul de _riens_ systématisés. Comme elle savait tout dire, elle savait gêner lorsqu'on essayait de s'aventurer un peu dans sa conscience. Le secret de cette habileté consistait dans l'insaisissable difficulté de transitions qu'elle laissait éprouver entre un point de départ donné et un courant d'idées plus expansif. Sûre méthode pour n'être jamais obligé de froisser personne et de garder les dehors de l'urbanité en conservant, en soi-même, l'indifférence solitaire. Son âge la secondait un peu, du reste, dans ces sortes de réussites. L'absence d'indécision dans le regard et dans la tenue, qualité qui généralement spécialise les femmes de cette saison, se pressentait si magnétiquement dans sa beauté, que sa vue seule glaçait les fadeurs sur les lèvres. Elle en était même arrivée à un tel point de force intérieure, que le sourire demi-railleur, semi-paternel, que se permettent doucement, par exemple, les vieux gentilshommes vis-à-vis des femmes,--et dont le charme et la grâce éclairent subitement leurs visages,--s'était toujours troublé devant la toute simple et toute virile dignité de cette mystérieuse personne.

»Quelques êtres sont doués d'un fluide fascinateur dont les esprits diserts et froids ne peuvent se rendre compte et que, cependant, ils subissent d'une manière insurmontable, inexplicable et soudaine. Le vulgaire, qui rit et qui passe, ne croit pas à cette supériorité: peu lui suffit. Il ne relève de cet empire que dans les rares secondes où il se trouve en contact avec l'un des êtres qui l'exercent. Le vulgaire est alors semblable à ces campagnards narquois qui se moquent d'une pile électrique et changent de visage dès qu'ils ont touché le fil. Il est vrai que leur étonnement ne dure qu'une heure et se termine par quelque mot sceptique ou indifférent. Le vulgaire ne connaissait de Tullia Fabriana que son nom et ce nom s'entourait d'une auréole de dignité et de respect. Il s'émanait d'elle un sentiment de considération et de sympathie profondes qui, s'imposant naturellement à tous ceux qui l'approchaient, était accepté sans secousse ni discussion.

»La vie est un choix à faire: il ne s'agit que de vouloir grandir en soi-même pour se sentir vivre. Tout est dans la volonté, pour nous! Certaines gens, sous prétexte qu'on doit mourir, que tout est vanité, que leurs classiques illusions sont perdues et autres romances, s'en tiennent à ces aperçus d'elles-mêmes et, se refusant aux impressions élevées, traînent le boulet d'une existence sans idéal. Ce sont les premières dupes de leur imprévoyance. Un pareil positivisme rapproche de l'instinct. On devient insignifiant pour soi-même, et ces armures de salon ne tiennent pas contre deux heures de lutte pratique. Il ne faudrait s'étonner de rien, d'après leur devise: Celui qui ne s'étonne de rien doit commencer par se trouver bien étonnant lui-même.

»Encore s'ils étaient sincères, ces philosophes! mais le premier milieu venu suffit pour les distraire et les frapper de contradiction. Encore s'ils en devenaient meilleurs!... Mais, impuissants à souffrir seuls, ils ne se plaisent qu'à refroidir la paisible espérance des autres. Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, étant quelque chose, marche à travers les foules et les siècles. Ainsi le discours d'un malheureux à conviction intermittente, ainsi la phrase d'un homme qui eût peut-être admiré le lendemain, selon l'humeur du moment, ce qu'il chargeait la veille de dérision, s'en va détruire le recueillement d'un bon nombre des condamnés à mort qui l'entendent, et qui, se prenant au sérieux, prennent la parole de ce faux-frère au sérieux. Et alors la propagande recommence de plus belle!... Triste origine du doute.

»En somme, la contraction des rictus vénérables d'un million de braves hilares qui, sous prétexte d'illusions perdues, passent exprès la durée majeure de leur carrière à ne rien voir nulle part, constitue-t-elle un acte de présence suffisant pour qu'il leur soit décerné un valable droit de décision dans les questions profondes? Ont-ils bien réellement formulé, par cette grimace arbitraire, la dernière expression de la philosophie? C'est au moins douteux, puisque la philosophie les comprend, au fond de ses déductions inférieures, et que, d'après eux-mêmes, ils tirent précisément leur bonne grosse gloire de ce qu'ils ne la comprennent pas.

»Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas,--faute d'un peu d'âme et de bonne volonté,--le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont pareils à ces lacs maudits, à ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour les franchir d'un trait.

»Il est assez pénible de s'en apercevoir; généralement les cyniques rassis et mûrs se rencontrent dans les castes élevées qui,--à tort ou à raison,--mènent joyeuse vie un peu aux dépens du labeur universel. Cela cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu'à eux; mais cela est, quant à présent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont d'autre valeur que l'impulsion même qu'ils donnent de par la dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine déférence, à cause de cette force dont l'organisation sociale les investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations inévitables de chaque jour obligent les âmes élevées à frayer avec ces âmes restées en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en butte à toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prêtant ses petitesses à ses grandeurs, ne croit pas au désintéressement du génie). C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le flux brillant de cette société dont elle ne pouvait défendre sa vue, mais dont la conscience collective s'arrêtait devant la sienne, comme la mer devant le rocher.

»Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voilé d'une convenable inquiétude, de beaux cavaliers florentins, attachés aux diverses légations, et dont les costumes sombres étaient rehaussés de cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de jeunes femmes héritières des plus illustres maisons d'Italie et les grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais illuminés; les flots, diaprés de lueurs, bruissaient aux souffles embaumés de la nuit; les jardins qui bordaient les péristyles extérieurs étincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et splendides marchaient sur les pelouses et sous les épais orangers.--Ces soirs-là, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses hôtes; sa beauté orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de particulièrement sympathique, même pour les femmes, qu'elle n'excitait aucune mauvaise arrière-pensée d'envie ou de haine. La fête passée, on parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,--mais seulement comme d'une patricienne libre et paisible, décidée à garder noblement sa paisible liberté.»

CHAPITRE V.

Transfiguration.

«Elle marche dans sa beauté, pareille à la nuit des climats sans nuages et des cieux étoilés.»

(LORD BYRON, _Mélodies hébraïques_.)

Un physionomiste ordinaire fût parvenu, sans doute, à réunir ces données au sujet de la marquise Tullia Fabriana, et il eût été malaisé de la définir d'une manière plus précise.

Sans être de volée supérieure sous ce rapport, l'on peut saisir avec facilité les prédispositions et les instincts d'une âme d'après les lignes au repos de sa forme visible, dans le son de la voix, les manières, les expressions, etc.;--mais lire une Idée fixe à travers les replis de l'extérieur, connaître la véritable nature et la dominante impulsion d'une Intelligence, deviner, positivement, le grand mobile caché dans toutes les précautions du génie, cela n'est plus du ressort de l'intuition, cela dépend de la force de volonté du sujet.

De quelle valeur étaient les observations de Zénon touchant le masque déprimé de Socrate? D'aucune, en fait. La clairvoyance du physionomiste ne peut rien, passé telle limite que lui impose la fatalité faciale. Le plus puissant analyseur ayant affaire, par exemple, à une exception humaine, peut tomber à faux sur un détail et le prendre pour base de l'ensemble, lorsqu'il ne sera que le résultat passager de l'influence du milieu sous lequel il l'étudiera. Ces sortes d'écoles ne sont point rares chez les plus experts. La science de la face humaine étant toute de pressentiment dans ses principes, reconstruire la vie d'une personne d'après la rapide inspection de ses traits, voir, l'une après l'autre, ses aptitudes, ses passions préférées, déterminer ses possibilités d'avenir, d'après la résultante probable de tels plis de la bouche dans le sourire, de telle accentuation des rides, de telle appréciation de deux choses données, chacun peut faire cela plus ou moins exactement, à son insu.--Pour les observateurs, il y a des nuances que d'autres, moins sensibles, n'aperçoivent pas; ceux-là se rendent compte du prochain d'une façon à peu près sûre. Aux hommes doués de l'incarnation intuitive, rien n'échappe. Ils se mettent dans autrui et s'y regardent comme dans un miroir; ils y écoutent impersonnellement tomber leurs paroles et touchent juste, par conséquent, lorsqu'ils parlent. Un dernier mot à ce sujet.

Le simple observateur peut savoir tirer pour lui-même un excellent parti de l'occasion lorsqu'elle se présente: c'est ce que la plèbe des respectables mortels, ne voyant jamais qu'un résultat, sans en apprécier les causes, appelle: «jouer de bonheur!» (comme si l'on pouvait longtemps et impunément jouer de bonheur au milieu d'un groupe de sociétés régi par trente-deux Codes!). Saisir avec sang-froid l'occasion et lui faire rendre ce qu'elle peut donner, c'est déjà marcher conformément à la logique du sort, et c'est remarquable. Mais les hommes dont nous voulons parler, les hommes doués de l'incarnation intuitive, seraient capables de créer l'occasion, de faire naître le milieu dont ils voudraient profiter. Les forces réunies de l'or et de l'amour tomberaient positivement devant ces individus redoutables et rares, s'ils tenaient à réussir dans quelque projet; mais, à l'ordinaire, ils ne se soucient vraiment de rien. Cette puissance entraîne le dégoût. Si le destin ne leur a point fait d'avances, ils finissent, pour la plupart, dans la gêne et dans la tristesse de leur grandeur. Ils attendent la mort naïvement, ces princes de la race humaine! Bien plus, leur force même leur est nuisible, principalement lorsque le nécessaire est en question pour eux. Alors, leur calme faiblit quelquefois, et ils opèrent de tels prodiges de reconstruction, qu'ils dépassent cent fois le but, s'empêtrent dans leurs ailes sublimes et, de fait, sont déroutés par la niaiserie des vivants.

Si donc, l'un d'entre eux se fût trouvé sur le chemin de Tullia Fabriana, c'eût été d'un assez vif étonnement pour lui de se sentir dans l'incapacité de la comprendre. Pas une contradiction sur ce visage! Un regard doux, égal et assuré, une harmonie de lignes délicieusement pures; enfin, rien de particulier n'aurait justifié pour lui le trouble d'intuition, le sourd avertissement de l'inconnu, qu'il eût éprouvé devant elle.

Rien.--Les formes de la femme se sculptaient d'elles-mêmes sur le marbre de ce corps de vierge: la grâce ondoyait dans ses mouvements, la force courait dans ses membres sains et purs, la beauté l'enveloppait tout entière de son manteau royal, mais nulle porte ouverte sur la pensée, nuls vestiges de l'existence...

Cependant, s'il eût été donné à cet homme de considérer plusieurs fois, et en y déployant sa plus grande attention, ces yeux calmes et noirs où la volonté brillait de sa lueur éternelle, ils lui auraient tout à coup semblé aussi profonds que le ciel!

Autour d'elle, quelque chose d'attirant, d'insolite et de grave eût de suite vibré pour lui. Une sympathie impérieuse sortait de cette femme, et ce n'était point parce qu'elle était belle! Mais ce qui doit rester invisible, demeure invisible. Et quand Tullia Fabriana n'eût pas refusé tout indice de sa véritable nature, comment reconnaître en une femme placée dans un milieu de richesse et de tranquillité, comment reconnaître un Génie aux conceptions vertigineuses, doué de l'énergie d'un Prométhée ou d'un Lucifer, éclairé, dans toutes ses profondeurs, par une science dont l'origine eût semblé inexplicable, armé d'un sang-froid et d'une puissance de dissimulation à toute épreuve, muni d'une précision de coup d'oeil et d'une logique d'action magistrales, et, bref, ayant sans cesse en vue l'accomplissement d'une tâche d'un saisissant et universel intérêt; ayant résolu enfin quelque chose de terrible, d'immense et d'inconnu?

Comment admettre une pareille étrangeté du Sort, même en face de la plus souveraine évidence?

Amener par surprise une combinaison de paroles devant la plonger dans tel cercle d'idées, sous le jour desquelles on eût désiré la soumettre à l'examen; savoir ce qu'elle signifiait et la pénétrer?... vraiment, l'exécution d'un tel projet n'aurait pas été poursuivie durant cinq minutes vis-à-vis d'elle.

Dès le premier instinct d'une inquisition sérieuse, et sans que son charmant laisser-aller en eût paru le moindrement changé, un regard naïf et perçant, comme un coup d'épée, eût suffi pour désarçonner l'espoir chimérique d'un amateur. Il était interdit de pratiquer les ténèbres de cette intelligence, car l'action et la pensée paraissaient avoir en elle une même valeur. Le scepticisme le plus enjoué se serait émoussé contre sa volonté de diamant. Sa causerie n'eût pas cessé, pour cela, d'être railleuse, légère et douce; mais, se trahir?... Non pas. Elle estimait son âme comme quelque chose de trop préférable à l'univers entier, pour la laisser entrevoir de personne, et ses pensées comme trop immuables, pour être livrées en proie et à la discrétion de la versatilité banale du premier venu.

Son secret sublime était caché en elle comme l'arche dans le sanctuaire du temple. Vaguement flamboyants, des glaives de lévites l'environnaient sans cesse dans l'ombre des jours et des nuits. Malheur à celui qui s'en fût approché de trop près, même pour la servir ou la préserver: eût-il été pontife ou roi, son coeur eût défailli dans sa poitrine; et nul n'aurait connu la main qui eût frappé.

CHAPITRE VI.

Étude d'enfance.

«Cette science, à laquelle nous consacrons notre vie, vaudra-t-elle ce que nous lui sacrifions?... Arrivera-t-on à une vue plus certaine des destinées de l'homme et de ses rapports avec l'infini?... Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie, ce qu'est la personnalité?»

RENAN.

Le 13 décembre 1761, vers minuit, la comtesse Angélia-Maria de Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au monde une fille qui reçut le nom de Tullia.

Le duc Bélial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il épousa la comtesse Angélia. Celle-ci entrait dans sa vingtième année.

Le duc était d'une beauté vénitienne. Il avait grand soin de lui-même et se tenait avec une netteté exemplaire. Ses cheveux étaient longs et argentés; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait point mal à sa stature d'hercule. Sa haute élégance de manières, la spirituelle affabilité de ses attentions, avaient apprivoisé la belle colombe, et c'était bien réellement plutôt sa compagne que sa fille. Leur union s'était définie à force de dignité et de nuances, d'une façon étrangement belle. Le duc était homme du monde. Une partie de sa vie s'était passée en voyages; les dangers, les aventures, les heures difficiles avaient trempé son expérience, en sorte que la douce Angélia l'avait accepté moins par devoir que par contentement, avec une indifférence amicale et toute chrétienne. C'était, en somme, un coup d'oeil satisfaisant que de la voir appuyée à son bras. Mais ils vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde.

Le soir où la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les demi-aspirations refoulées, toutes les tristesses des rêves à jamais éteints dans son âme, le peu de compensations obtenues par les pratiques religieuses et par une dévotion chancelante, elle oublia tout!...

La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux fermés, elle avait déjà comme un sourire sous les doux embrassements de la duchesse Angélia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira dans les yeux tout pareils de sa mère.

Extases, souvenirs, joies célestes d'une mère! on ne peut vous analyser. L'éternelle nature est cachée dans le sourire d'une jeune femme qui contemple paisiblement deux molles petites lèvres presser sa mamelle et en accepter la vie!

Plusieurs mois se passèrent.

Déjà le souffle de la beauté caressait et imprégnait d'idéal les purs linéaments de sa forme; elle était candide, et la lueur de l'âme transparaissait en elle comme la lumière au travers d'une lampe d'albâtre. Ses cheveux étaient aussi ténus que ces fils de la Vierge qui brillent l'été dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des rayons d'étoiles tissés par les fées de la nuit.

Elle marchait seule déjà.

Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonnés depuis longtemps, étaient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les profondes allées, et elle se perdait sans effroi dans les fourrés de fleurs sauvages, dans les taillis ombragés de vieux arbres. Son enfance fut silencieuse comme le rêve, et elle s'éleva dans l'ombre.

La particularité d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler de l'extraordinaire étendue de ses aptitudes intellectuelles, se développa dans cette privation et dans cette liberté.

Le caractère de son esprit se détermina seul, et ce fut par d'obscures transitions qu'il atteignit les proportions immanentes où le moi s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure éternelle où les enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour elle dans sa neuvième année. Ce qui rêvait confusément dans les yeux de cette petite fille demeura, dès ce moment, d'une lueur plus fixe: on eût dit qu'elle éprouvait le sens d'elle-même en s'éveillant dans nos ténèbres.

Ce fut vers cet âge qu'elle devint pensive. Une intense fièvre d'étude vint l'étreindre spontanément, et, sous la froide assiduité, sous le calme de sa constance virile et régulière, se manifesta la lumineuse originalité de son naturel. Elle commença de lire, d'écrire, de songer... L'univers paraissait revêtu pour elle d'un aspect plus inquiétant que pour les autres filles de son âge; mais ses paroles étaient rares, et elle n'adressait point de questions.

De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que lui présentait sa mère. Toutefois, elle se retirait avec des manières si douces et de telles prévenances qu'elle ne blessait jamais.

Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les prédispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas à propos d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'eût tuée et que c'eût été fini par là! Comme c'était un homme juste devant la pensée, et comme elle ne _devait_ pas mourir de cette manière, à ce qu'il paraît, il ne se refusa pas à favoriser le développement de cet esprit.