Isis: Roman

Part 10

Chapter 103,838 wordsPublic domain

»Je sais que le triomphe des vastes desseins ne dépend pas de ce qu'ils peuvent présenter de stable et d'élevé; le rêve doit s'incarner dans l'exécution, dans le mécanisme froid de l'accomplissement, et ce sont les résultats qui lui assignent sa valeur; l'idéal n'a d'autre juge que lui-même. Chacun regarde un idéal; chacun doit tout faire, tout braver, tout sacrifier pour l'accomplir; mais, en soi-même, il ne faut pas tenir à l'accomplir. Tous les rêves s'entre-valent; la réussite pose la différence extérieure; mais si le passé n'est rien, qu'est-ce donc que ce qui se passe? C'est être dans l'incapacité que de se définir sur une seule pensée.

»Je sais le but, et, quant à l'exécution, je ne dois pas, jusqu'à présent, me reprocher de négligences. J'ai marché, suivant les lois de la nécessité, vers sa complète réalisation. Qu'est-ce que j'espère?... Qui me jugera parmi ceux qui respirent? Quelle bouche peut, sous le soleil, proférer contre moi un anathème terrible?

»Ah! le convive nocturne n'est pas venu souper avec moi dans Emmaüs; il n'a point laissé tomber sur mon front ses formules de miséricorde; il ne s'est pas transfiguré devant mes yeux sur les collines de Sion! Et cependant, Fils de l'Homme, et moi aussi j'ai bu l'eau du torrent! Les vivants ont jeté leurs ombres sur celle qui parle toute seule dans les ténèbres. Comme vous, j'ai regardé doucement les souffrants et les faibles; comme vous, Emmanuel, je fus tentée sur la montagne. Vous savez par quels actes et quels recueillements j'ai sanctifié, moi aussi, le jour du Sabbat; vous savez si, comme vous, j'ai prévu toutes choses, autant qu'il m'a été possible, pour que tout fût accompli.»

Sa voix était comme un souffle guttural d'une limpide et harmonieuse égalité: elle mêlait plusieurs langages sans y faire attention. Elle parlait si bas qu'il eût été impossible de distinguer un mot à quelques pas du sphinx. Elle ne paraissait pas émue, seulement l'éclat de ses yeux s'était perdu en dedans jusqu'à rendre leur expression atone.

«--Ce n'était pas un homme,--un homme ayant cinq à six mille ans de croyances dans les veines et qui, se supposant penser seul, n'accepterait la Force que pour se distraire?...--Inutile. Cela me fatiguerait de le faire massacrer dans les souterrains à coups de hache par mes Faces de plomb, le soir d'un Couronnement. C'était un enfant que je désirais: des yeux fiers, un sang riche, un front pur, une conscience, oui, c'était cela.

»Esprits, dit-elle, vous le savez. Lorsque cette pensée me vint que je pouvais être utile, j'allais devancer l'Heure et quitter ce monde où jusqu'alors m'avait seulement retenue l'espérance de m'intéresser à quelque chose. J'avais pressé la sphère des rêves extérieurs, et ses deux pôles, glacés ou torrides, me semblaient stériles. Nul aimant ne m'attirait; la tranquillité de ceux dont le mouvement passe inaperçu d'eux-mêmes et qui, remplissant le métier qui leur donne le pain, demeurent à peu près satisfaits d'être venus,--ah! cette tranquillité, je ne pouvais la ressentir. Mes regards ne s'arrêtaient que par intervalles, et refroidis, sur les formes d'une nature qui ne me touchait plus. La pensée unique et fixe du suicide s'était roulée et enlacée autour de moi, comme un serpent autour d'un marbre. Rien ne me semblait valoir la peine d'une palpitation; je ne voyais que l'impassible Devenir. Les insectes que j'écrasais, sans le savoir, en marchant, les sueurs funèbres et les souffrances de mes pareils, que coûtait la condition où je suis liée, les êtres dont la mort, les privations ou les travaux étaient fatalement nécessaires à mon souffle inutile, excitaient en moi trop peu d'enthousiasme pour que je ne dusse pas me «faire justice» en les quittant.

»Cependant, vous le savez, par une concession suprême, je ne désespérais pas d'une sensation en rapport avec mon esprit et pouvant l'intéresser dans la profondeur de son souverain désenchantement. Esprits! je vous l'avais demandée; mais comme ce pouvait être une faveur...»

Une draperie fut écartée par un bras blanc: c'était Xoryl. Elle s'approcha de Tullia Fabriana et lui tendit une patère d'émail.

--Voici deux lettres, dit-elle. L'armoirie violette est apportée par le secrétaire du nonce-légat: (Regrets et contrariétés de son Éminence, etc.)

Le billet scellé d'un cachet noir, par un laquais en livrée de deuil.

La marquise prit les deux lettres.

L'enfant se retira.

Tullia Fabriana regarda le cachet noir avec une certaine attention.

Elle parcourut l'autre lettre, qu'elle laissa tomber, et elle continua:

--... dangereuse, pour moi-même, puisque ce devait être une limite d'un instant, je m'étais abstenue d'employer, de ma propre autorité, les signes qui gênent la Nature et dont les effets ne se suspendent plus. Je vous avais soumis ce vague, cet unique et dernier désir en vous assignant un terme à partir duquel je devais cesser d'attendre son accomplissement. Si, dans le délai marqué, cette sensation ne m'était pas accordée, je devais penser qu'il importait peu que ce dernier pan du voile fût arraché pour moi, ici. Vous le savez: en tant que revêtue de l'organisme de la série humaine, je relève de toutes ces lois qui, parties des rapports infinis, viennent s'entrecroiser autour de ma volonté, et j'avais fixé un jour pour en finir avec elles absolument.

Donc, ce soir, seule, renfermée dans le tonnant incendie de ce palais, j'allais boire la poussière de mon anneau. Que le vent dispersât les atomes insaisissables de mon corps, que l'ombre reçut les lignes de ma forme, que mon esprit rentrât dans l'anéantissement divin de son unité, telles étaient, pour moi, les décisions dictées par la véritable sagesse.

Mais, Esprits, vous avez bien voulu satisfaire le désir de celle qui vous parle, et vous avez envoyé celui qu'elle attendait. Je ne le cherchais pas, je ne voulais pas le chercher! Ne devait-il pas venir de lui-même et à son heure! Ah! l'Enfant!... je me suis plue à parsemer son chemin, d'avance, des choses les plus attrayantes pour les enfants, étant sûre qu'il viendrait tôt ou tard, selon les pressentiments anciens! Je vous remercie, Esprits sublimes, qui présidez aux déterminations de toute virtualité, je vous remercie de m'avoir choisi vous-mêmes et amené cette aimable créature la veille du jour prescrit! Je vous félicite et je suis bien aise de sa beauté; mais son âme est neuve et profonde; elle ne demande que de s'emplir et que de vivre!

Quels trésors d'ingénuités célestes doit posséder cette intelligence toute gracieuse! Tout ce qu'elle voit se couvre d'un prisme de rayons et d'insouciance; elle est pareille à l'une de ces forêts vierges de l'Idéal, où le premier voyageur, dès son premier pas et sa première chanson, est accueilli par les concerts enchantés de ses brises, de ses fleurs et de ses oiseaux, sortis des mille échos de ses taillis, de ses fleuves et de ses profondeurs harmonieuses.

Que va-t-il arriver maintenant? Puissances qui vous intéressez au mouvement de ce système déterminé du ciel, à cause des souffrances qu'il signifie!

Je ne pense pas l'ignorer.

Il arrivera d'abord que cet enfant _me verra par ses yeux et selon lui_; je ne serai en réalité que l'occasion du déploiement de sa pensée; il se créera un être ineffable et indicible à mon sujet, et ce fantôme paré de toutes les notions vives qui lui sont propres, de la beauté absolue, sera le médiateur qu'il prendra pour moi. Ce qu'il aimera ce ne sera point moi, telle que je suis, mais cette personne de sa pensée que je lui paraîtrai. Sans doute, il m'accordera mille qualités et mille charmes étrangers dont je serais peu satisfaite si je les avais; de sorte que, en croyant me posséder, il ne me touchera même pas réellement.

Ainsi est la loi des êtres dont le regard mental ne dépasse pas la sphère des possibilités, des formes et des espérances; ils ne peuvent sortir d'eux-mêmes dans leurs amours mystérieux.

Effacer ce rapport de manière à ce que nous puissions nous joindre tels que nous sommes, dans l'Esprit, voilà quelle est la solution de la première face du problème.

Pour cela, je dois devenir réellement sa vision; il aimera mon reflet; il faudra que j'anime ce reflet en m'y réalisant impersonnellement, en brisant les barreaux de sa prison, en remplissant de nouveau son sablier avec le mien. Je dois être morte pour lui d'abord, et me survivre selon lui.

Si j'essayais de lui dévoiler la vérité, je passerais parallèlement à côté de lui à jamais, parce que cette vérité, modifiée à l'instant par son esprit, ne serait plus ce qu'elle doit être. Il ne la comprendrait que selon tel cercle, et alors il aurait raison de ne pas l'aimer. Elle l'attristerait, parce qu'elle ne lui paraîtrait pas en rapport avec la vision qu'il conçoit, avec l'idéal qu'il nomme de mon nom! Il faut donc que je veille pour déformer, par des transitions obscures, cette vision jusqu'à la réalité. Il faut que son idéal soit agrandi par un ensemble de réflexions nouvelles pour se trouver au point de vue où je suis. Alors il lui sera donné de voir celle qui l'attire.

Si j'avais eu du temps à perdre, j'eusse presque regretté de ne pouvoir aimer.

N'est-ce rien, d'ailleurs, que de préserver le plus longtemps possible cette belle vie, toute jeune, des ennuis amoindrissants? N'est-ce rien que de considérer la plus noble chose de ce monde s'émouvoir, admirer, s'étonner, rêver, palpiter, pour une image, pour un enchantement, pour une chose qui brille et qui ravit ceux qui ne _voient_ pas encore? C'est dit. Je m'efforcerai de vivre un instant.

Pardonnez, ô vous qui ne daignez pas vivre, si j'ose faire d'avance en lui la preuve de la mission que je me suis assignée. Qu'ai-je à préférer si ce n'est de rendre cet enfant le plus idéalement satisfait de tous ceux qui sont et seront sur ce grain de boue éteinte? A lui, donc, sceptres, hochets et couronnes glorieuses! A lui puissance, amour, jeunesse et tressaillements éperdus! A lui la plus large part au soleil des vivants! A moi la contemplation paisible de toutes les beautés qu'il verra,--qu'il se créera, dans ces choses, puisque je consens à regarder la vie par ses yeux pendant quelques moments!

Alors, quand ce premier et inévitable cercle de la Forme sera passé, quand je serai sûre de l'avoir fait monter les degrés du monde surnaturel et que les paroles que je prononcerai, n'ayant pour lui d'autre sens que le sens de leur expression, ne se changeront pas de mille manières dans son esprit, alors,--les temps seront venus de l'Action!--Son trône, assis sur la lutte souterraine que je soutiendrai, couvrira l'Italie, et, de là... ce ne sera point la première fois que l'Italie s'étendra sur le globe. Un jour peut-être, grâce à cette femme qui passera inconnue...--Est-ce que la nature n'est pas à qui veut la prendre?... Qu'est-ce que l'impossible?

Oui, souvent mes regards ont pénétré les siècles, les climats et les âges; j'ai vu les pages de l'Avenir; j'ai compris les temps fatidiques, entrevus par les Scaldes inspirés qui chantaient dans les montagnes de la Scandinavie; leurs chants, inscrits et conservés en runes, dans les sagas du Nord, parlent de guerriers assis parmi les Ases, dans le Valhalla divin. Ne sont-ce pas les hommes se baignant dans la gloire et dans la sève du monde, au milieu des torrents qui reflètent les soleils, et rafraîchissant leurs fronts immortels durant les fauves nuits où chante la tempête, aux souffles de l'INFORME DIEU?

Elle baissa la tête et rêva profondément.

Neuf heures sonnèrent dans le lointain.

--Je n'hésite pas, dit-elle.

Et elle ajouta:

--Vous, rappelez-vous.

Elle attendait, silencieuse et concentrée depuis quelques minutes; ses paupières étaient closes, mais elle ne dormait pas.

--Il vient..., dit-elle encore.

Et, après un silence, elle murmura des lèvres seulement:

--Le voici.

CHAPITRE XV.

Cras ingens iterabimus æquor.

--Monsieur le comte de Strally-d'Anthas! vint annoncer Xoryl à demi-voix.

La veilleuse éteinte, elle posa une lampe sur la table.

Wilhelm se présenta sur le seuil: elle sortit, la draperie retomba.

L'élégance est une force. Il portait, suivant les modes admirables de ce temps, un costume de velours noir brodé à la ceinture de fines passementeries d'or et une épée choisie. La plume blanche de sa toque était fixée par une pierre précieuse; ses gants et ses bottines laissaient deviner des mains et des pieds de race. Ses cheveux noirs se disposaient bien sur son front. Il avait des yeux expressifs, d'un bleu foncé, tout brillants de vie; une âme s'y peignait déjà élevée et un esprit pénétrant. Son nez droit lui donnait l'angle facial des types romains; ses dents et la blancheur de sa peau ressortaient par le duvet noir qui luisait sur sa lèvre supérieure. Il avait les sourcils noirs et bien arqués. Il était bien fait; sa haute taille, la souplesse de ses mouvements annonçaient une vigueur développée et des muscles d'athlète. Comme pour adoucir la sévère beauté de son visage, son sourire était d'une modestie et d'une timidité d'enfant. Ceci était une chose auguste: les hommes d'une grande valeur se voilent quelquefois de ce sourire charitable; alors c'est d'une force accablante, et cette humilité constate mieux, pour les esprits clairvoyants, ce que nous appellerions volontiers la puissance d'horizon, que les arrogances possibles. Enfin le comte Wilhelm semblait n'avoir aucune pensée qui ne fût bonne et ingénue.

Autrefois un pareil enfant représentait la plus haute affirmation de la dignité humaine. Il fallait des siècles pour arriver à produire son individualité. C'était une résultante des hauts faits et de l'intègre probité d'une série d'aïeux dont la glorieuse histoire et les vertus domestiques s'évoquaient à son nom. C'était un encouragement vivant à la persévérance, une émulation donnée aux familles. Aujourd'hui les organisations financières sous lesquelles apparaît toujours le phénomène providentiel du premier occupant, phénomène incontrôlable, malgré son illégalité, puisqu'il se pose de force comme principe de tout droit jusqu'à présent; aujourd'hui, disons-nous, le déclassement des personnes et le culte de l'excellence progressive ont détruit, dans la plupart des endroits, et finiront par détruire complètement cette grandeur sociale.

Mais nous avons mieux. Il nous est permis de saluer, dans ce siècle, une jeunesse reconnue presque universellement pour la droiture de ses moeurs, la franchise de sa tenue, la noblesse de ses oeuvres.

Quel triomphe pour les familles qu'une génération de si haute espérance!

Dieu en soit loué, la santé qui règne dans les amours d'aujourd'hui promet des virilités admirables; ce sera sans doute comme les pousses de ces végétations luxuriantes des tropiques.

Le jeune homme, un peu déconcerté du demi-jour répandu par la lampe et de l'ameublement du salon, fit quelques pas vers Tullia Fabriana.

--Madame la marquise, dit-il, je me suis constamment rappelé, depuis hier, la permission que vous avez daigné m'accorder...

Et il s'inclina.

Elle lui tendit très gracieusement, du bout des doigts, la fleur à baiser.

--Asseyez-vous, comte; vous voyez, je suis seule.

Il s'avança l'un des coussins doubles, de forme et d'ornements arabes, puis il la regarda.

--Le prince a dû partir cette nuit, continua la marquise, mais il vous reste une belle amie, la duchesse d'Esperia. C'est une bien aimable personne, n'est-ce pas, monsieur?

Son attitude abandonnée et son accent tranquille avaient ému le jeune homme, mais il voulut paraître froid, de peur de déplaire.

--Ne lui dois-je pas de vous voir, madame? répondit-il.

Elle abaissa lentement son regard sur lui; ce fut une décision.

La nuit dernière a compté pour des années, pensa-t-elle; ce n'est pas seulement la fièvre qui anime ces yeux plus calmes: voici la trace déjà laissée par les premiers rêves de la passion qui ne peut s'éteindre que sous un religieux mépris;--c'est bien.

Son âme planait au milieu de ses pensées comme un aigle dans les ténèbres; mais, sûre d'amener d'une façon bienséante l'instant qu'elle désirait, elle jugea très inutile de le différer.

--On donnait ce soir un opéra de Cimarosa; vous m'avez sacrifié cette merveilleuse musique?

--Je vous entends parler, madame, dit-il d'une voix un peu tremblante.

Les affinités de la voix et de la pensée dont elle savait distinguer les transitions par un magnétisme intuitif lui révélaient la fiévreuse et naïve comédie où s'efforçait le comte, et, ne s'en affligeant pas, elle lui pardonna par sympathie cette innocence de compliments et leur transparente politesse. Le jeune homme paraissait, en style du monde, lui «faire la cour»; mais sa voix, à son insu, exprimait la profonde émotion qu'il éprouvait.

--Êtes-vous musicien, monsieur le comte?... dit-elle.

--Souvent, répondit Wilhelm avec un sentiment de mélancolie, souvent, après une journée de chasse et de fatigue, lorsque je m'en revenais tard et que j'étais seul dans les montagnes, je chantais pour abréger le chemin.

Le jeune homme ne s'aperçut pas de la bizarrerie de sa réponse.

--Eh bien, dit Tullia Fabriana, lorsque vous êtes entré, je regardais cette harpe... (Il se retourna et aperçut tout près de lui une grande harpe noire qu'il s'étonna de ne pas avoir remarquée en s'asseyant.)--C'est un instrument admirable; mais je suis un peu fatiguée; chantez une petite chose allemande, voulez-vous?

Ces quelques mots détaillés par des inflexions d'une froideur enchanteresse produisirent sur Wilhelm un effet qui se traduisit par un éblouissement et une pâleur.

La marquise se leva; elle s'approcha de la fenêtre dans ses vêtements blancs et soutenant d'un bras les flocons de batiste sur sa poitrine. Les belles boucles de cheveux dorés se soulevaient à peine au vent tiède; on entendait le murmure des feuilles épaisses et parfumées; pas un chant de rossignol. Un coup de cloche, annonçant la prière et le sommeil, tinta, dans le lointain, au monastère de San-Marco.

--Quelle tranquillité dans le ciel!... dit-elle doucement; et, après un instant de silence: Une nuit de printemps!... Savez-vous quelque chose sur la nuit, monsieur le comte?

--En voici une, madame.

Et il chanta:

La nuit au brillant mystère Entr'ouvre ses écrins bleus: Autant de fleurs sur la terre Que d'étoiles dans les cieux.

On voit ses ombres dormantes S'éclairer à tous moments Autant par les fleurs charmantes Que par les astres charmants.

Moi, ma nuit au sombre voile N'a pour charme et pour clarté, Qu'une fleur et qu'une étoile: Mon amour et ta beauté!

C'était une mélodie lente et douce; mais quelque chose de tout à fait inattendu en altéra la simplicité.

Aux premiers accents, un profond murmure courut autour des cordes de la harpe; elle s'émouvait en vibrations insensibles, et, tout à coup, le sens de la romance lui sembla se déformer en une signification inconnue; son chant creusait un tourbillon autour de lui.

Les singulières paroles qu'ils venaient d'échanger, la sombre richesse qui les entourait, les formes noires que Wilhelm distinguait vaguement au plafond sans pouvoir s'expliquer ce que c'était, la lividité que sa main dégantée avait prise en s'appuyant au bord de la table d'ébène, la tête énorme du sphinx, encadrée de bandelettes de pierre et dont les yeux immobiles s'attachaient sur lui, les attraits de cette femme qui le transportait d'amour, et qui, avec les seules et profondes harmonies de sa voix, lui bouleversait frénétiquement le coeur, tout cela ne formait-il pas l'ensemble de quelque magnifique rêve oriental comme l'une de ces fictions créées par la lecture des sourates du Koran, où le prophète parle de pavillons et de péris mystérieuses?... Il frémit, et ses yeux se fermèrent à la dernière strophe.

Quelques moments après, en rouvrant les yeux, ses regards tombèrent sur la lampe. Ils se fixèrent sur sa lumière reflétée par les vases d'or avec un pénible sentiment de solitude.

Que s'était-il donc passé?

Pareil à ce Simbad des légendes de l'Asie, le jeune homme était transporté dans les pays du prestige, des rêves, des merveilles et des pressentiments. L'immense chambre ressemblait à celle où la reine Cléopâtre laissait entrer ceux qu'elle remarquait; derrière la porte veillait peut-être silencieusement le grand bourreau nubien aux muscles de bronze et à la hache dangereuse. Les parfums des charmeresses antiques, un arome riche et subtil, une senteur de baumes, de styrax et de roses, l'étourdissaient.

Et une Vision, fulgurante de relief et de profondeur, s'éleva devant ses yeux:

Il lui sembla que le palais était devenu très ancien; des lierres couvraient son front foudroyé; ses façades en ruines étaient cachées par la mousse; cependant le vieil être de pierre rappelait encore sa forme; il avait celle d'un homme couché, les membres étendus, sur une montagne. En proie aux désolations lointaines, la Nuit se chargeait maintenant de l'ensevelir dans son linceul; le Ciel, drap mortuaire, parsemé des grands pleurs de feu qui roulent incessamment sur sa face, était jeté sur sa solitude; pour lui aussi, le Néant bâtissait, dans l'impérative éternité, son vague mausolée d'oubli. Et le vieux palais ressemblait à l'un de ces géants dont la barbe et les cheveux poussaient dans le tombeau.

Mais s'il se dressait sombre et dévasté, les jardins resplendissaient au clair de lune! Les arbres et les fleurs étaient d'une féerique beauté; au loin, dans l'étang profond, Tullia Fabriana se baignait au milieu des eaux de cristal.

C'était bien elle; ses longs cheveux étaient déroulés sur son dos nacré, les rayons filtrés à travers les cyprès miroitaient sur elle toute; et elle semblait, de temps à autre, syrène fastueuse des heures noires, se ployer, avec des mouvements délicieux, dans une vapeur de diamants. Les cygnes, attirés par sa blancheur, venaient polir leurs ailes contre ses flancs et ses bras; il se vit, lui-même, pâle et les yeux fermés, nageant auprès de la marquise, et mettant le pied sur les marches de marbre, pour sortir avec elle de l'étang. Et la Vision continua.

Ils marchaient maintenant ensemble dans les allées. Les immenses lilas balançaient, au-dessus de leurs têtes, leurs grosses touffes humides et assombries; l'air était embaumé par les vastes ombrages des charmilles. Ils marchaient, entrelacés, sous les regards dorés des étoiles; les lévriers et les chevreuils réveillés venaient jouer autour d'eux à leurs pieds; leur nudité se détachait sous les feuilles comme celle d'un couple de marbres antiques.--On eût dit que deux statues du jardin profitaient des ténèbres pour revivre.--Leurs lèvres se touchaient parfois sans bruit, dans l'ombre, et sans parler ils s'entendaient.

Et en effeuillant des roses blanches sur les épaules de la grande enchanteresse, il lui disait:

«--Ton amour est un ciel dont je ne doute pas: un baiser de toi, c'est l'infini!...»

Et elle ne répondait pas, mais elle lui faisait lentement signe de regarder ce qui se passait.

Et leurs corps s'atténuaient jusqu'au fantôme; une sourde oscillation agitait les profondeurs métalliques de la nature; le relief de toutes choses s'effaçait graduellement, comme lorsqu'on meurt; la Vision devint ombre et fluide, et tout disparut dans l'empire du Nirvanah.

Le comte Wilhelm passa la main sur son front et se retourna vers la croisée.

L'obscurité de la nuit s'était approfondie au dehors; pas un bruissement de feuilles dans les jardins, pas un souffle d'air ne venait dans l'appartement par la croisée toute grande ouverte.

Il essaya, sans se rendre compte de son mouvement, de regarder le ciel; il n'y en avait plus. La nuit s'était faite noire, et c'était un silence extraordinaire, un silence d'abstraction, dans lequel les dernières vibrations de la harpe se mouraient faiblement, harmonieusement...

Ce fut alors qu'il oublia un peu d'aimer pour réfléchir à son insu, et qu'il osa regarder en face de lui.

Depuis la voûte élevée de l'appartement jusqu'à ses pieds, l'atmosphère s'était partagée en deux zones absolument disparates.