Isis: Roman

Part 1

Chapter 13,638 wordsPublic domain

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[Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

Les notes de bas de page sont regroupées à la fin de chaque chapitre.]

ISIS

_Cet ouvrage a été tiré à dix exemplaires sur papier de Hollande._

Comte A. de Villiers de l'Isle-Adam

ISIS

«_Eritis sicut Dii...._»

LE SEPHER.

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

PARIS, PLACE ST-MICHEL, 4 BRUXELLES, RUE ROYALE, 15

_A Monsieur Hyacinthe du Pontavice de Heussey,_

_Permettez-moi, Monsieur et bien cher ami, de vous offrir cette étude en souvenir des sentiments de sympathie et d'admiration que vous m'avez inspirés._

_«Isis» est le titre d'un ensemble d'ouvrages qui paraîtront, si je dois l'espérer, à de courts intervalles: c'est la formule collective d'une série de romans philosophiques; c'est l'X d'un problème et d'un idéal; c'est le grand inconnu. L'oeuvre se définira d'elle-même, une fois achevée._

_Croyez, en attendant, que je suis heureux d'inscrire votre nom sur sa première page._

A. de Villiers de l'Isle-Adam.

_Paris, 2 juillet 1862._

PROLÉGOMÈNES

I.

TULLIA FABRIANA

«Tout semble annoncer que le siècle actuel est appelé à voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives qui se soient jamais livrées sur les plus grands intérêts dont l'homme ait droit de se préoccuper ici-bas.»

Dom GUÉRANGER.

CHAPITRE PREMIER.

Italie.

Il y avait eu soirée au palais Pitti.

La duchesse d'Esperia, belle dame de la plus gracieuse distinction, avait présenté à tout Florence le comte de Strally-d'Anthas.

Il annonçait de dix-huit à vingt ans au plus. Il voyageait et venait d'Allemagne. Sa mère était de l'une des plus illustres maisons d'Italie; on le savait. Il se trouvait donc allié aux plus hautes noblesses du pays; la duchesse était même un peu sa cousine; qu'il fût présenté par elle, ne souffrait aucune difficulté.

Le prince Forsiani, nommé, depuis la veille, ambassadeur de Toscane en Sicile, avait paru s'intéresser à lui. C'était un vieux courtisan, fin et froid, mais solidement estimé de tous. Dans la mesure de l'indifférence du monde, il était assez aimé. Le jeune homme, après les respectueuses formules d'usage, s'était assis devant une table d'échecs, vis-à-vis de lord Seymour, et le cercle d'amateurs et d'ennuyés marquants avait environné cette partie. On dansait dans les autres salons. Des demi-paroles furent échangées touchant la conduite de ce jeune Allemand, qui jouait, au lieu de danser, selon son âge.

Divers courants d'idées remuèrent bientôt, dans le vague, autour du prince Forsiani, de la duchesse et de M. de Strally, dont la belle physionomie fut commentée. Ce qui fit sensation, ce fut la présentation du jeune homme au nonce-légat (qui daigna survenir vers les onze heures) par le duc d'Esperia lui-même.

Son Éminence avait été fort gracieuse durant cette cérémonie: on était recommandé, cela se devinait.--Mais pourquoi l'empressement du duc d'Esperia? N'était-il pas sur l'âge?--Une vieille dame, à petit comité, s'avisa d'insinuer, entre un sourire et une glace, que l'ambassadeur avait divinement connu la comtesse de Strally, du temps qu'elle habitait Florence, autrefois,--avant son mariage avec le margrave d'Anthas. Cela se dit, en italien. Une deuxième dame, également sur le retour, jugea naïf d'observer que le prince n'était point marié. Ces paroles comportaient une somme d'hésitations si profonde, que nul ne poursuivit. Quant au jeune homme, il continua la partie, simplement.

Rien de significatif ne fut avancé, comme de raison, après ce peu de mots.

Dans la soirée, il y eut encore deux fragments d'entretien, assez dignes de remarque, pour ce qu'ils devaient sous-entendre. Le nonce et la duchesse d'Esperia causaient seuls, d'une voix polie, depuis une minute:

--Et Votre Éminence y est allée? disait la duchesse.

--Oh! je suis sûr qu'_Elle_ n'était pas au palais, répondit le nonce. Toutefois, comme il serait très utile d'obtenir un auxiliaire de cette valeur, je laisserai peut-être un billet, samedi, dans le cas d'une nouvelle absence.

--C'est bien excessif, monseigneur.

Un sourire italien glissa faiblement sur les lèvres de Son Éminence, qui s'éloigna dans un léger salut.

Le prince Forsiani revenait.

Sur un regard indifférent de la duchesse d'Esperia:

--Je pars pour Naples demain dans la nuit, répondit-il d'un air affable, mais d'une voix pressée et très basse. Je prendrai Wilhelm aux Casines, vers neuf heures du soir. L'entrevue est fixée à dix heures.

--Fixée!... Vous l'avez donc vue, cette belle invisible?

--Dans le salon ducal, il y a dix minutes. Elle était seule avec Son Altesse royale et l'envoyé persan. Peu de secondes après, elle accepta ma main jusqu'à sa voiture.--Quelques mots ont suffi.

Plusieurs cavaliers, de belles personnes brillantes et satisfaites intervinrent. On en resta là, sur le mystérieux sujet. Il y eut de cérémonieuses félicitations, et vers deux heures et demie du matin l'on se sépara. Le bruit des voitures diminua, la nuit redevint silencieuse sur Florence.

CHAPITRE II.

Celui qui devait venir.

Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans une allée des Casines.

Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En 1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les massifs. D'ailleurs, grand isolement.

Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était bien seul.

--Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.

Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de pierres éclaira sa figure.

Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui. Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un geste gracieux.

--Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.

Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier, que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité, paraissait empreint de mélancolie.

Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et de beaux yeux.

--Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin.

--Votre bras.

Ils prirent le milieu de l'allée.

--Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani.

--La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...

--Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée vous faites-vous à ce sujet?

--De la marquise Tullia Fabriana?

--Oui, dit le prince.

Le jeune homme hésita, et répondit:

--Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne satisfait pas.

--Ah! fit le prince.

Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient parfaitement sous les arbres.

--Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne; vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie, à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge, où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez, dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie.

Comprenez-vous?

--Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis seul au monde.

Il y eut un moment de silence.

--Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec insouciance.

--Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se serre de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le coeur s'épanouit de bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous? Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble, c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages, des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à résister; cela suffit.

Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune homme en tressaillit légèrement.

--Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?

--Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère autrefois,--je vous le dis encore,--et, ne fut-ce pour votre distinction et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié, bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai parlé de vous.

--Ah! dit le comte.

Forsiani le regarda.

--Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire. Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite qu'elle vous donne là.

--Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.

Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le prince, qui le devina.

--Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs, d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine, mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter, malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,--à l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est vrai);--vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait contre vous hier au soir.

--Lord Seymour?... s'écria Wilhelm.

--Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?

--Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue, dit naïvement le comte.

--Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le prince... Oui, je crois à de certaines fatalités...--Si vous êtes le bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien maniée. Vous vous présenterez de ma part.

Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus profond des paroles et des manières de Forsiani.

--Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il; voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore.

--Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime!

--Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir.

Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.

CHAPITRE III.

Promenade nocturne.

--Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez étrange de Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vénitiens, dont sa famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise, lesquels ne sont liés d'aucune parenté avec ceux de Milan. Les chefs principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers, Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journée de l'an de grâce 1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poignée de paysans, conquérir à peu près tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est guère plus difficile que cela pour les hommes d'énergie de tous les siècles. Il y a même à ce sujet une petite histoire: le pape Innocent III, prétextant des droits délégués par on ne sait trop qui, ou revendiquant la conquête et l'autorité de deux sujets dont il se préoccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes, réclama d'eux la rémission des villes conquises. Il y eut hésitation. Bref, les Visconti refusèrent. Ce fougueux pontife les excommunia.

Devant ce fait, à pareille époque, ils n'avaient que deux partis à prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier cas, revenir en Italie en traînant leurs petites troupes, débarquer sur différents points, marcher la nuit, cerner le Très Saint Père, l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant et s'affirmant, de leur chef, plénipotentiaires des droits de l'Église et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, étant déjà mis au ban de la dignité humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la captivité, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas à se laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois et le clergé d'Europe? Peut-être. En regardant de près l'histoire de ce temps-là, on se demande s'ils n'auraient pas rencontré plus de partisans que d'ennemis. Mais c'est difficile à oser, même pour les Henri IV d'Allemagne.--Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'épée!); ce fut seulement Grégoire VI qui leva l'excommunication. Un ingénieux contrat fut stipulé. Lamberto épousa une certaine Gherardesca, proche parente du pape. Ubaldo, rebelle, créa le judicat des sept villes, là-bas, en Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se centraliser à Florence, et voilà l'origine peu connue de cette lutte des Gibelins et des Guelfes. Je vous ai raconté cette histoire non seulement pour vous faire apprécier l'excellence de la noblesse de Tullia Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups de main, en apparence les plus dévergondés, deviennent des coups d'État, et finissent par s'accepter, s'enchaîner et se mêler d'une manière à la fois simple et bizarre, avec la fluctuation générale.--Je vous prie, mon cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrétien. Ces circonstances ne touchent le dogme éternel en aucune manière, et, sans vouloir même sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins tolérables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgré tant de scandales, subsiste depuis tant de siècles, et trouve tous les jours des martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, démontre la solidité de son trône. Je racontais avec impartialité; voilà tout.

--Merci, monseigneur, dit Wilhelm.

N'était-ce pas encore un singulier chrétien que M. l'ambassadeur?

--Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mène une vie de solitude, reçoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous, mais depuis sept ou huit ans. Sa mère était une femme très simple. De son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais, non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir oublié l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa fortune en aumônes: c'est de la bonté; mais il y a dans sa vie, peut-être, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espère, vous prendre en amitié!

Dix heures moins un quart sonnèrent au palais Pitti.

--Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques; vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un âge où l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de nécessité que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En deux mots, voici la manière à suivre, si vous voulez arriver haut et vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre ambition. Vous ne ressemblez pas à la plupart des jeunes gens de votre âge, sans cela j'eusse commencé par vous dire: «Mon cher comte, je n'ai pas de conseils à vous donner. S'il vous reste assez de santé et de conscience, dans un an d'ici, pour réfléchir sur vous-même et que j'aie le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose à vous apprendre. Vous aurez acquis, dans cette année d'étourdissements, le regard théorique de l'existence; mais comme le sens de la vérité sera totalement ébranlé dans votre coeur, je vous souhaiterai du courage. Quant à présent, bien du bonheur et adieu.» J'eusse parlé de la sorte. Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse et je ne puis trouver fâcheux de se délasser quelquefois, de se laisser aller à jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre dignité, renforcent le sentiment sublime de notre espérance, nous donnent la sérénité intérieure et nous autorisent, par cela même, à prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes difficiles que je désire vous parler.