Isidora

Chapter 9

Chapter 93,975 wordsPublic domain

Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire: «Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.

Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T.., comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et les massifs silencieux.

Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était couchée.

«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte, que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul! Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement, et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»

Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée! Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.

«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien, à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...! Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»

Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.

Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions, et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.

Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre. Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable. Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était mince, et il lui semblait voir une forme élancée.

Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse. Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par l'attente d'un rendez-vous quelconque.

Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que, cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours. Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»

Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme. Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement. Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce mort c'était lui.

«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en s'étendant sur sa couche chaste et sombre.

Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice. Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment l'amertume par mille endroits.

A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son élève.

«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»

Et il secoua la tête d'un air chagrin.

Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte au lecteur de la journée d'Alice.

Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable, quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude, l'émotion de son âme profonde.

Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.

Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche inquiétude se trahit en chemin.

Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.

«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb, d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son joli peignoir de mousseline blanche.

--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à faire connaissance avec vos belles fleurs.

--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous, répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah! Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre, et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde?

--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître? Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie, comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser. Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi, croyez-vous que vous pourrez m'aimer?

Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur.

Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc hardiment, Julie!»

--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous là?

--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.

--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous savez que j'étais une pauvre enfant du peuple.

--C'est votre titre de noblesse à mes yeux.

--Vraiment?

--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de Julie.

--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi, ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer, n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour Alice avec une sincérité impérative.

Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle, que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère, Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui vous interroge.»

Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond, mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié.

Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus besoin de secours et de pardon que de justice.

Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes n'eussent pas pu faire rougir.

«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.»

--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais vous les offrir et vous les demander.

--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en dévorant des larmes brûlantes.

--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?

--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas l'accepter!

--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh! Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous offrais la mienne.

--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?

--Oui, Julie, si vous la partagez.

--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh! belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire.

--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a rendu justice, un homme vous a aimée.

--De quel homme parlez-vous?

--De mon frère.

--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse absoudre!...

--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et de fidélité les ont expiées.

--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je veux vous dire toute ma vie.

Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec abattement:

--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que je crains de ne pas mériter.

--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler de le transmettre à sa fille.

--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_, disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et sinistre prédiction!

«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux! La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.

«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un jour!

«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice, et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes, et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées à périr ou à les étouffer?

«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour, pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?

«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée.

«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation.

«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses qu'elles auraient dû haïr et repousser.