Chapter 8
Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas, mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable, c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur, châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude... une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes grands tous les deux!»
Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif jeune homme.
«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse: et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée, que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez; apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez apprendre à aimer.»
Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora, dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives. L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse que jamais.
--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile, Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise, quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su? c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger dans vos mains.
--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me reste plus qu'à pleurer sur elle.
--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir du bien, après avoir perdu la foi!
Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure, déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle d'aucun homme.»
L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore, j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire, et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah! jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages, je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir, Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini! oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor. Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui, le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti? Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit: tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce seul instant.»
La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole, quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier. Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante, minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine, déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée, pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour. Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui, par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.
Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant, ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques, elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de fantômes et d'abîmes.
Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui, n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme, puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur, longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre, Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de son propre cerveau.
Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore, son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par position, les hommes le sont bien davantage.
La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer, l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et croiras-tu que je t'aime?»
Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du passé.
Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur; mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus désirable qu'elle.
Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques, à force de repentir et de dévouement.»